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La petite fille qui riait tout le temps...

La petite fille qui riait tout le temps...

Auteur:: promotion
Genre: Romance
« Comme je posais à ma tante cette question toute simple : - Comment j'étais lorsque j'étais enfant ? Tandis que je m'attendais à ce qu'elle me réponde : - Tu riais tout le temps. Elle eut cette réponse terrible : - Tu étais inaccessible. Ce mot, terrifiant lorsqu'il évoque une petite fille, m'avait laissée sans voix. » À la croisée de deux névroses : familiale et intime, comment deux petites filles, dont l'une est imaginaire, vont-elles avancer ensemble ? Ce roman initiatique nous entraîne sur leurs traces et nous convie à explorer l'enchevêtrement des trames cachées. À PROPOS DE L'AUTEUR « Parce que les histoires que l'on se raconte sont souvent bien plus terribles que la réalité », il était urgent de rompre le silence... Peut-être aussi de témoigner... Nicolas Maria signe avec cette autobiographie son premier roman.

Chapitre 1 No.1

À ceux que j'aime

Prologue

C'est un grand couloir, très large, très clair, très long, si long qu'on n'en voit pas le bout. Tout est blanc, le sol, les murs tout est blanc, tout est propre... brillant, rutilant.

D'un côté, une succession de portes fermées, toutes blanches.

De l'autre côté, de grandes baies vitrées donnent sur l'extérieur, sur la campagne...

Dehors, il n'y a pas de clôture, c'est sans doute pour cela que l'air est aussi clair...

Parfois, au loin dans le couloir, une silhouette blanche apparaît, qui disparaît aussitôt, tandis qu'une porte se referme, dans ce qui doit être une chambre...

Sinon le couloir est vide, rien ne bouge, personne...

Sauf cette femme, cette femme seule, qui avance dans ce désert aseptisé, les bras en berceau, vides. Elle pleure, elle geint, elle répète « j'ai perdu la petite fille... » « J'ai perdu la petite fille », comme une mère qui aurait basculé, décompensée, après la perte de son bébé, après la mort de son bébé.

Soudain, je comprends, je suis cette femme qui avance, seule, dans le couloir d'un hôpital psychiatrique, dans ce couloir si grand, si vide.

Au bout d'un moment qui me paraît long, une fillette se tient à mes côtés et me dit d'une voix enjouée :

- Mais non, regarde je suis là !

Une bouffée de joie m'envahit ; je m'accroupis pour me mettre à sa hauteur – elle est petiote – prête à la serrer dans mes bras, rassurée, heureuse ; je pose ma main sur sa tête, elle est apaisante... quand très vite, je m'écrie : « Mais non ! Ce n'est pas elle, elle c'est la raisonnable, celle que j'ai perdue, c'est celle qui riait tout le temps ! »

Alors, attristé, un peu désespéré, désabusé, mon regard se porte au loin, vers l'extérieur, vers la campagne et par-delà la baie vitrée, sous un très gros arbre, très sombre, très dense, comme un gros micocoulier, il y a un gros rocher, et là, assise sur le gros rocher, il y a une petite fille...

Devant elle, sur le sol, dessinée à la craie, il y a une marelle...

La petite fille me regarde et je sais que c'est elle... « la petite fille qui riait tout le temps ».

Oh ! Elle ne me fait pas de grands gestes, elle ne me fait pas coucou, elle me regarde avec un sourire plutôt ironique... elle me regarde plutôt avec un air de dire « arrête, tu vois bien que je suis là ! » avec un sourire qu'on pourrait presque dire sardonique, l'air de dire « mais oui, je suis là... mais tu sais quoi, moi, la seule chose qui m'importe c'est de m'amuser, c'est de rire, de toi, des autres, qu'importe, j'en ai rien à foutre. Pour moi, la seule chose qui m'importe, la seule chose qui est importante c'est de rire – et elle ajoute avec une moue de mépris – alors tu comprends, tes états d'âme... »

Rassurée, j'ai su que « la petite fille qui riait tout le temps » n'était pas perdue. Elle vivait juste cachée, juste pour son propre compte. Cachée depuis longtemps, depuis très longtemps sans doute, mais bien vivante.

Peut-être, de cette petite fille-là, fallait-il s'en méfier un peu, car de moi, des autres, elle n'en avait pas grand-chose à faire, nous n'étions juste pas son problème...

Pourtant elle n'avait pas l'air méchante, elle avait juste l'air de dire : « J'ai pas envie de me prendre la tête ! »

Elle voulait juste s'amuser, juste qu'on la laisse vivre peut-être !

Plus tard, j'ai appris à la fréquenter, ou plutôt à lui rendre visite... la fréquenter serait un bien trop grand mot !

Elle ne se laisse pas fréquenter ! Tout au plus, peut-on ouvrir une porte, une fenêtre et jeter un coup d'œil à la dérobée pour surprendre ce qu'elle fait, ce qu'elle devient...

Par contre ce que j'ai appris, c'est à deviner, à comprendre, comment elle va, ce qu'elle pense en fonction de son attitude, de son comportement.

Parfois, elle joue, elle joue toute seule à la marelle, tranquille, peinarde, hors du temps, et rien ne semble pouvoir la troubler... elle est comme indifférente au monde... comme si elle se suffisait à elle-même...

J'ai constaté que, lorsqu'elle joue comme cela, généralement ma vie est plutôt pleine, remplie, sans grands bouleversements, les choses sont à leurs places, à leurs justes places et je suis moi-même plutôt rassurée, paisible.

Mais cela peut aussi être le grand chambardement ; ça peut bouger dans tous les sens et il faut faire face, mais je suis plutôt à l'aise, je sais ce qu'il faut faire et je le fais même si parfois je ne suis pas tout à fait sûre du résultat... je le fais même si j'ai le sentiment de prendre des risques... Cela semble lui convenir...

Bon d'accord, ce n'est pas souvent qu'elle joue à la marelle, ce n'est pas souvent qu'elle atteint le ciel !

Parfois, elle est assise sur son rocher, comme ailleurs, absente... comme en attente de quelque chose qui tarderait à venir, mais sans impatience particulière !

Dans ces moments-là, ma vie est essentiellement tranquille, mais plutôt un peu insipide, voire un peu tristounette, c'est assez rare, mais cela arrive, comme une respiration... c'est bien aussi !

Et puis... il y a les jours où, assise sur son rocher, l'air boudeur, la tête appuyée dans le creux de sa main, le coude appuyé sur son genou, elle me regarde ! Il n'y a aucune aménité dans son regard, c'est même plutôt d'injonctions qu'il s'agit dans ces moments-là !

Si je suis plongée dans une grande tristesse, ou si je ressasse des choses désagréables, cela m'arrive, son message est clair : « Ça va durer longtemps... tu nous emmerdes ! »

Si je suis plongée dans des abîmes de réflexions, d'incertitudes, cela aussi ça m'arrive, là, l'injonction devient :

« Tu vas te bouger le cul... oui ! »

C'est vrai qu'elle n'a pas un langage très châtié, la petite fille, heureusement qu'elle ne parle pas beaucoup ! Pas souvent ! Mais dans ces moments-là, je sais qu'il faut que je me méfie, que je sois sur mes gardes et que,au risque de lui déplaire, je fasse attention à ne pas me laisser embarquer, attention à ce que je fais, attention à ce que je mets en mouvement, attention à ne pas provoquer une situation bien pire encore que celle dans laquelle je me débats.

Car elle, ce qu'elle ne supporte pas, et ça je le sais, c'est la passivité, c'est l'inaction ! Les résultats, elle s'en moque ! Elle serait plutôt du style à dire : « On verra bien, on fera avec, le moment venu ! »

Une fois, une seule fois, j'ai vu la petite fille pleurer ; elle ne regardait rien ni personne, même pas à l'intérieur d'elle-même, mais de grosses larmes roulaient sur ses joues...

Je n'aurais jamais imaginé voir, un jour, la petite fille pleurer... C'est vrai que ce jour-là, il n'y avait plus rien à faire.

Peut-être que je vous le raconterai.

Ce que je viens de vous conter là, c'est un rêve, un rêve éveillé.

Je ne savais pas qu'il était possible de rêver en pleine conscience, avec pourtant toutes les caractéristiques d'un rêve. D'un vrai rêve. Aucune action, aucune interférence, aucune volonté... Comme un spectateur passif, témoin de son propre inconscient.

Il est vrai que, ce jour-là, j'étais pas mal bouleversée. Je sortais d'une séance d'analyse et j'avais éprouvé (cela ne se reproduira plus jamais) le besoin de confronter mon imaginaire à la réalité, partageable ! Et comme je posais à ma tante cette question toute simple :

- Comment j'étais lorsque j'étais enfant ?

Tandis que je m'attendais à ce qu'elle me réponde :

- Tu riais tout le temps...

Elle eut cette réponse terrible :

- Tu étais inaccessible.

Ce mot « terrifiant »lorsqu'il évoque une petite fille m'avait laissé sans voix.

Chapitre 2 No.2

1

Alors il était une fois, ou plutôt il aurait été une fois...

C'était pendant les temps troublés de la Grande Guerre, en 44, à Vichy... C'est drôle, cela ne m'avait jamais posé l'ombre d'un problème, comme on dit, jusqu'au jour où quelqu'un me demandant mes date et lieu de naissance a légèrement sursauté, et où, surprise, je me suis entendue lui faire cette réflexion « Eh oui ! Les hasards de l'histoire »...

C'était la grande histoire dont il s'agissait.

La légende veut que dans l'hôpital où j'ai vu le jour, en face du service de maternité, la Gestapo avait ses bureaux, je ne sais pas bien s'il faut dire bureaux, mais que dans ces lieux donc certains jours, un orchestre jouait et que ce qui se disait, c'était qu'il s'agissait de masquer les bruits, les cris qui auraient pu gêner ceux qui étaient là pour travailler... pour soigner... pour guérir... pour donner la vie... la légende donc dit que ce jour-là l'orchestre jouait et que ma mère l'a entendu juste avant de s'endormir...

Après, elle n'a plus rien entendu.

Elle avait bien prévenu le médecin qui lui annonçait qu'elle était enceinte pour la 2e fois, qu'il n'était pas question pour elle de vivre à nouveau les douleurs de l'enfantement, qu'elle préférait mourir tout de suite. C'est vrai à sa décharge que la 1refois avait dû être réellement terrible, plus de 36 heures de souffrances, sans rien pour la soulager... les photos en témoignent, même si elle a un vrai sourire avec ma grande sœur, toute petite dans les bras, son visage est totalement dévasté !

Alors, revivre cela, jamais ! Et le médecin lui avait promis qu'il l'endormirait.

C'est vrai que du coup, la vieille dame que je suis ne sait même pas comment elle est née... je n'ai jamais entendu parler de « césarienne » ou de quoi que ce soit, mais c'est vrai aussi que dans cette famille, on était plutôt pudique, on ne parlait pas beaucoup, et surtout on ne posait pas de question !

Pourtant, ce n'était pas une mauviette la grande blonde, elle en avait déjà vu beaucoup !

Déjà, elle était née dans un fossé, par un soir d'orage !

C'était en 1917, à la campagne. Sa mère, ma grand-mère, isolée, son mari étant à la guerre, la 1re, avait attelé en urgence la calèche afin de se rendre au village voisin pour trouver de l'aide afin de mettre au monde cet enfant qui se faisait pressant.

Laissant son aîné à la garde du régisseur – lepaïre,comme on disait alors – tandis que dans la nuit elle encourageait le cheval à aller plus vite, plus vite, un éclair, plus violent que les autres, le fit se cabrer et c'est ainsi que l'enfant, ma mère, naquit, dans un fossé, dans la nuit, la pluie, le vent et les éclairs...

Oh ! Je crois que ce n'était pas fait pour l'affoler, elle en verrait d'autres !

Grande, blonde, solaire, oui elle allait le devenir, mais avant, bien sûr, les aléas de la vie...

Son père qui revient de la guerre, gazé, malade... l'exploitation viticole qui ne survit pas... une petite sœur qui naît alors qu'elle a déjà 12 ans... son père qui meurt prématurément alors que la petite sœur n'a encore que 4 ans... et puis, le jour de l'enterrement, une discussion entendue du bas d'un escalier, discussion entre les oncles et les tantes, bien installés dans la vie, où il est envisagé de retirer la petite fille à sa mère parce que « lapôvre, elle s'en sortira jamais ! » et ce jour-là, ajoute-t-elle, je me suis juré qu'on n'aurait jamais besoin d'eux !

Eh oui, parfois cela suffit pour faire un « battant »!

Très vite, elle rentre dans le monde du travail... enchaîne les boulots au gré des salaires, c'est vrai que ses capacités et son mètre soixante-quinze le lui permettent... Et puis le temps passe... Un jour, elle montera sa propre entreprise et aura jusqu'à cent cinquante personnes qui travailleront avec elle, pour elle... mais là, c'est aller un peu vite !

Un jour donc, ce devait être en 37, elle se rend avec des copines sur la place centrale de la ville où, là, devant l'Opéra Comédie, Renault avait installé sa caravane publicitaire pour présenter sa dernière-née, oui, sa dernière voiture ! En ces temps reculés, il n'y avait pas de panneaux publicitaires, pas de spots radiophoniques ou télévisuels pour vanter, les dernières innovations, pour suggérer, inciter, convaincre, qu'il était temps pour chacun d'accéder au progrès... et les grosses firmes organisaient des caravanes qui parcouraient le pays à grand renfort de flonflons pour se faire connaître...

J'ai longtemps cru qu'il s'agissait de la 4CV, cette voiture mythique... je croyais que la grande blonde riait beaucoup avec ses copines devant cette si petite voiture... Mais non, j'ai découvert que la 4 CV n'avait vu le jour qu'après la guerre et que si la grande blonde riait si fort avec ses copines c'était sans doute de ce« grand dadais » que manifestement elle ne laissait pas indifférent !

Et legrand dadais est rentré chez lui et il a dit à sa femme (il était marié depuis déjà une dizaine d'années) qu'il ne pouvait pas rester marié avec elle, car jusque-là s'il croyait l'aimer, il se rendait compte que ce n'était qu'une grande amitié qui les liait, une très grande estime, qu'il avait croisé une femme qu'il ne connaissait pas, dont il ne savait même pas le nom, qu'il ne savait pas s'il la reverrait un jour, mais qu'il savait que c'était ça l'amour, celui avec un grand A.

Eh oui, c'était ça mon papa, des valeurs.

Ils n'avaient pas d'enfant et ils allaient divorcer !

Le« pauvre », il ne savait pas où il mettait les pieds... ! Ne vous y trompez pas, c'était une chouette bonne femme, ma mère.

Deuxième coup de foudre déterminant pour la grande blonde ?

Bien sûr, cela n'a pas dû poser de problème lorsqu'elle s'est présentée chez Renault pour une place de secrétaire (mieux payée que l'emploi qu'elle occupait), là où apparemment l'amoureux transi avait réussi à se faire muter... Sans doute, pour se rapprocher de son grand « A »... pour avoir peut-être une chance de la recroiser dans les rues de cette grande ville du Sud !

Très vite, il a dû faire sa cour, comme on dit ; tenter de la convaincre, lui dire qu'il était fou amoureux depuis la 1refois qu'il l'avait vue... Elle, je ne l'ai jamais entendue parler de ses sentiments, sauf peut-être trop tard, lorsqu'il n'était plus là ! Elle disait alors combien il lui manquait... peut-être comme si elle avait perdu son miroir, miroir qui n'était plus là pour la rassurer... lui répéter qu'elle était la plus belle...

Je crois plutôt qu'elle devait être un peu flattée de l'amour de cet homme qui présentait si bien, qui avait de la prestance, de l'autorité... qui savait jouer aux échecs, une de ses grandes fiertés était d'avoir fait« pat »avec le champion du monde de l'époque (dans une des parties que le champion partageait simultanément avec plusieurs adversaires)... mais tout de même ! Cet homme qui avait fait du water-polo, qui nageait si bien qu'un jour, au dire des journaux de l'époque, il avait « au péril de sa vie » plongé pour sauver une femme qui se noyait dans le Rhône, sauvetage qui lui avait valu une médaille ! Cet homme qui avait même joué aux tennis avec les « 4 mousquetaires » de ces temps anciens. Cet homme qui avait fait une école d'officiers... ou de sous-officier, je ne sais pas, je n'ai jamais été très douée pour faire la différence... qui avait même appris à jouer du violon...

Ce devait être un vrai Dandy, mon père, quand il était jeune ! Quand il était plus jeune ! Jusqu'à la fin de sa vie d'ailleurs il conservera cette attention à son apparence... pas la lavallière, mais presque !

Pour elle, certes, il devait bien y avoir un peu de tout ça... peut-être pas seulement !

Chapitre 3 No.3

Mais le temps se précipitait, la guerre, la deuxième, s'annonçait, se profilait...

Il lui a fait entendre que sans doute en tant qu'officier de réserve il allait être mobilisé et que s'il ne revenait pas, comme c'était probable, elle bénéficierait de la pension de veuve et que dans sa situation, cette sécurité matérielle c'était important pour elle, compte tenu de ses responsabilités familiales !

Alors elle a dit oui... et ils se sont mariés... vite fait, presque en cachette ! Son divorce avait été prononcé moins d'un mois auparavant, et le lendemain il partait pour Narvick.

Il n'est pas mort en Norvège !

Même très vite ils sont revenus... d'accord après avoir remporté la seule victoire française de la Seconde Guerre mondiale... !

Ayant rejoint le Maroc, il dira un jour, bien plus tard, que bien sûr il aurait pu partir en Angleterre et rejoindre les Forces françaises libres, mais qu'il avait estimé qu'il y avait des choses importantes à faire de l'intérieur... Je le soupçonne, mais ça il ne me l'a jamais dit, ne pas avoir pu résister à la tentation de retrouver sa femme, celle avec qui il n'avait passé qu'une seule soirée, peut-être une seule nuit... l'amour de sa vie !

Mais bon, ce n'est pas incompatible ! Et puis mon papa c'était un homme de devoir, pas un va-t'en guerre !

Là, bon, je n'arrive toujours pas à retracer son parcours, enfin pas exactement, perdu qu'il est dans des cartons en cours de transfert entre les différentes archives des ministères de la Guerre, de l'Intérieur... mais ce n'est pas grave, on sait l'essentiel et déjà avec cet essentiel il y aurait de quoi en écrire un livre !

Démobilisé en septembre 1940, après « l'armistice » il entre dans la police... en février 41 il est nommé chef du camp de Rivesaltes, vous savez ces camps d'hébergement prévus pour accueillir les « indésirables »... C'est ainsi que, j'ai découvert, on appelait les réfugiés dans maints documents de l'époque. Pendant la guerre ils étaient nombreux les « indésirables »... peut-être maintenant aussi d'ailleurs !

Prévu dans un 1ertemps pour accueillir des réfugiés espagnols, les rescapés, les laissés pour compte de la « Guerre d'Espagne », il accueillait maintenant des étrangers de tous bords, des juifs aussi...

En 42, alors que commencent à partir les premiers trains pour la déportation mon père demande à être relevé de son commandement. Il n'avait pas choisi d'être là pour ça.

Dès le 6 août 42, il est nommé « commandant des gardiens de la paix affecté au service central de la sécurité publique » à Vichy ! Pourtant il ne partira de Rivesaltes qu'en septembre.

Comme on peut s'en douter, depuis quelques années, ce parcours n'a pas été, et n'est toujours pas, sans soulever quelques questions, voire quelques dissensions, au sein de la famille ! Mais il est trop tard pour lui poser des questions ; ne restent que les archives nationales... ce qui n'est pas très facile !

Et encore, on a échappé au pire, puisque dans les années 46 il a failli être muté chef de la police à Madagascar, avec paraît-il rang de préfet... mais là, c'est maman qui s'y est opposée. Elle ne voulait pas partir dans ce pays de« sauvages »avec ses deux filles de 2 et 5 ans ! Pour ceux qui connaissent un peu l'histoire, ils comprendront que je puisse dire : « Ouf ! Merci maman ! »

Il a donc pris un congé sans solde pour changer de voie et finalement revenir chez Renault où il terminera sa carrière professionnelle !

C'est vrai que sa carrière il l'avait débutée comme secrétaire d'un député... il en a toujours gardé une aversion absolue pour la politique disant : « C'est le monde le plus pourri que je connaisse... » je dégage toute responsabilité, son appréciation lui appartient !

Très récemment quand même, j'ai pu mettre au jour un document, une médaille, la croix de guerre avec palmes, obtenue pour hauts faits militaires qui font de lui un « Magnifique Combattant de la Libération », comme il y est écrit !

Je pense qu'il ne l'a jamais su, la grande blonde non plus d'ailleurs, car sans doute le curé en aurait parlé lors de son enterrement !

Mais moi, depuis, j'adore l'appeler« Le Magnifique »même si je ne peux pas m'empêcher d'en sourire.

Mais revenons en arrière pour reprendre le cours de ce qui nous intéresse ici... Tout de même, c'est comme cela que, à 3 ans d'intervalle, presque jour pour jour, ses deux filles sont nées, l'une à Rivesaltes en 41, et l'autre à Vichy en 44 !

Donc en février 41, il arrive à Rivesaltes, il n'avait pas encore 36 ans (certains documents laissent à penser que dès le 26/12/40 il y était déjà) avec sa femme qui 6 mois plus tard donnera le jour à son premier enfant...

Cela n'a pas dû être facile...

J'ai retrouvé un courrier qu'il adresse au préfet des P.O. le 27/02/41, car le contingent d'essence alloué au camp vient d'être réduit de 300 litres alors que le nombre d'hébergés ne cesse d'augmenter. En 1 mois, il est passé de 2 100 à 5 000 et on en annonce pour le 10 mars 1350 de plus, et encore 5 000 à une date non encore précisée... Il faut assurer la remise en état du camp, l'organisation, l'intendance, le quotidien, et toutes les aides, tous les concours extérieurs s'interrompent, s'arrêtent...

Il termine sa lettre par ces mots : « Dans ces conditions, j'ai l'honneur de vous rendre compte qu'à partir d'une date voisine du 15 mars, je ne disposerai plus d'aucun moyen de transport me permettant d'assurer l'alimentation des hébergés présents au Camp. »

Même pas une formule de politesse !

Oui, je sais, il n'était pas à la plus mauvaise place !

D'ailleurs, certains se sont plaints...

Pour moi, je me souviens, je devais avoir 3 ans 1/2, je me souviens de ce petit bonhomme qui a passé quelque temps à la maison ; tous les matins, il partait avec son béret noir penché sur le côté, avec son chevalet et sa boîte de peinture... le soir, il rentrait...

J'ai encore à la maison des toiles qu'il a laissées lorsqu'il est parti, notamment une fresque représentant tous les monuments de la ville.

C'était un peintre espagnol qui avait été « interné », à l'époque on disait « hébergé », à Rivesaltes... j'ai même gardé son nom en mémoire, j'ai entendu dire, aussi, qu'il avait des tableaux exposés au musée de Barcelone...

Je me souviens aussi de ma mère racontant qu'après la guerre ils avaient reçu une caisse pleine de balais et de plumeaux de toutes les couleurs et que vexée elle avait jeté tout ça à la poubelle en ajoutant :

« Tu te rends compte, on leur sauve la vie et ils envoient des balais... »

Pourtant ils avaient dû « se prendre la tête »pour retrouver la trace de ce commandant du camp où ils avaient été internés et pouvoir lui envoyer un échantillonnage de leur production, comme pour lui dire :

« Grâce à vous, on peut encore fabriquer tout ça... »

Ce devait être joli toutes ces couleurs ; moi je me rappelle lorsque j'étais petite et que pour aller chez ma grand-mère près de Lyon on passait à Lapalud dans les Valliguières, près de Bagnols-sur-Cèze (il n'y avait pas l'autoroute en ce temps-là). Lapalud dont on m'avait dit que ce petit village était la« capitale »du balai. Tous ces balais, tous ces plumeaux de toutes les couleurs, exposés le long de la route, moi je trouvais cela magnifique !

J'attendais avec impatience et ravissement ce moment du voyage. C'était comme une bouffée de rêve, de liberté !

Elle était moins fière le jour où entendant parler de René Bousquet à la télé, sachant qu'un temps mon père avait partagé son bureau lorsqu'il était à Vichy, elle répétait à qui voulait bien l'écouter, « Je comprends pas, je comprends pas, pourtant je me rappelle moi, quand les trains partaient du camp de Rivesaltes, on avait plein de juifs cachés dans les escaliers qui descendaient à la cave... et je leur disais chut, chut, faut pas faire de bruit... je ne comprends pas ! »

Mais le procès de René Bousquet n'a pas eu lieu et chacun peut s'en donner à cœur joie sur ses propres projections concernant mon papa !

C'est vrai qu'elle était vieille à ce moment-là, et depuis longtemps déjà Alzheimer faisait son œuvre, elle n'avait plus vraiment les moyens de se battre !

Pour moi, j'ai eu quelques informations le jour où l'emmenant en promenade au bord de l'eau, je l'ai fait parler, incidemment, l'air de rien je lui posais des questions. Je savais lui faire du bien, qu'elle en avait besoin... Et moi, cela me permettait d'en apprendre quelques bribes... À la maison, personne n'en avait jamais parlé ! C'est un peu comme si la guerre n'avait jamais existé...

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