Pendant cinq ans, j'ai payé pour un crime que mon frère n'a jamais commis.
Je le croyais en prison et notre famille ruinée, alors j'ai tout enduré pour lui : la rue, la faim, le harcèlement constant.
Mais après ma troisième tentative de suicide, j'ai surpris une conversation qui a tout fait voler en éclats.
Ma souffrance n'était pas une tragédie. C'était une « leçon », orchestrée par mon propre frère, Antoine.
Je l'ai retrouvé dans notre villa familiale, en pleine fête somptueuse pour sa copine, Élodie.
Il m'a traitée de drama queen, d'ingrate.
Quand j'ai enfin riposté, il m'a giflée si fort que je suis tombée. Il a avoué qu'ils avaient fait le tour du monde pendant que je mendiais pour des miettes.
Mes cinq années d'enfer avaient été leurs vacances.
Ma vie n'était qu'un jeu pervers pour m'apprendre l'humilité.
Alors, j'ai décidé de lui donner une dernière leçon en retour.
Alors que je me vidais de mon sang dans mon appartement sordide, j'ai passé un dernier appel.
« Antoine », ai-je murmuré, ma voix s'éteignant. « Est-ce que la punition est finie, maintenant ? »
Chapitre 1
Point de vue de Camille Morin :
On dit que la mort est une libération.
Pour moi, c'était la fin brutale d'une punition que je n'avais jamais méritée.
J'ai passé cinq ans à payer pour un crime que mon frère n'avait pas commis, payant pour sa « détention » à chaque souffle, à chaque battement de mon cœur qui lâchait.
Les représailles n'ont jamais cessé.
On m'envoyait des rats morts par la poste.
On a tagué « SALOPE » sur la porte de mon studio.
On s'assurait que chaque petit boulot que je dégotais disparaissait à la seconde où je commençais.
La terreur constante, la faim qui me rongeait, le poids écrasant de la solitude... tout ça m'a vidée de ma substance, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une coquille vide.
Trois fois, j'ai essayé d'en finir.
Trois fois, j'ai échoué.
La dernière fois, j'ai avalé toutes les pilules que j'ai pu trouver, désespérée de trouver enfin le silence.
L'obscurité était comme une couverture douce qui m'enveloppait, quand une voix, tranchante et familière, a déchiré le silence.
C'était Élodie, la copine d'Antoine. Sa voix était pleine de panique.
« Il va découvrir ce qu'on a fait, Antoine ! Il va le savoir ! »
Puis sa voix à lui, la voix de mon frère, froide et méprisante.
« C'était juste une leçon, Élodie. Elle avait besoin d'apprendre. »
Ces mots m'ont frappée de plein fouet.
Antoine.
Pas en prison.
Pas ruiné.
Tout n'était qu'un mensonge.
Ma souffrance n'était pas la conséquence de sa chute. C'était la chute elle-même.
Un jeu.
Ma vie, un jeu pervers.
Une leçon, c'est comme ça qu'il appelait ça.
Une leçon qui m'a tout pris, qui m'a laissée affamée, brisée, à souhaiter la mort.
S'il voulait une leçon, j'allais lui en donner une qu'il n'oublierait jamais.
Ma vie contre sa « leçon ».
Les pilules faisaient effet. L'obscurité m'appelait.
Cette fois, je n'allais pas lutter.
Il n'avait pas le droit de jouer à Dieu avec ma vie, de me regarder me noyer en appelant ça une thérapie.
« Elle l'a bien cherché », a sifflé la voix d'Élodie, avec une satisfaction cruelle. « Après ce qu'elle m'a fait au dîner, elle méritait pire. »
Ils ne voulaient pas seulement que j'apprenne. Ils voulaient que je craque.
Et j'ai craqué.
L'amertume était un goût familier, mais maintenant elle était plus vive, mêlée à l'acide de la trahison.
Comment a-t-il pu ?
Mon frère, Antoine.
Celui qui avait promis de me protéger.
Comment a-t-il pu faire ça ?
Ma réponse serait silencieuse, mais elle résonnerait plus fort que n'importe quel cri.
Ma mort serait sa leçon ultime.
Le prix de son jeu.
« Ne t'inquiète pas, Antoine », a roucoulé Élodie. « Personne ne saura jamais que c'était nous. C'est juste une folle qui n'a pas supporté la vie. »
Quelle ironie.
J'étais censée apprendre une leçon, et tout ce que j'ai appris, c'est à quel point les gens que vous aimez peuvent être cruels.
Que ma mort soit le dernier chapitre, le point d'orgue dévastateur de leur récit tordu.
Point de vue de Camille Morin :
L'obscurité était une amie bienvenue, qui m'attirait plus profondément dans son étreinte. Je sentais le pouls sourd de mes veines s'affaiblir, les contours de mes sens se brouiller. Puis, un goût métallique et âpre a rempli ma bouche. Une main s'est brutalement plaquée sur mon nez et ma bouche, me forçant à avaler quelque chose. Mon corps s'est convulsé, luttant contre cette intrusion, mais j'étais trop faible. Ma conscience a vacillé, puis s'est éteinte.
Je me suis réveillée avec l'odeur stérile de désinfectant et le bip rythmé des machines. Ma gorge me brûlait, ma tête me lançait. J'ai cligné des yeux, essayant de distinguer les silhouettes floues qui planaient au-dessus de moi. Seules des infirmières et une perfusion me tenaient compagnie dans cette chambre d'hôpital d'un blanc clinique.
Le Dr Martin, un homme au visage bienveillant dont les yeux trahissaient une lassitude familière, s'est penché sur mon lit.
« Camille », dit-il d'une voix douce mais ferme. « Encore ? Que s'est-il passé cette fois ? »
Il a pris mon pouls, ses doigts doux sur mon poignet.
« Vous avez failli ne pas vous en sortir, Camille. On a dû vous faire un lavage d'estomac. Vous avez eu de la chance qu'un voisin vous ait trouvée. »
Mon corps était endolori, mais mon esprit était étrangement vide.
« Ils... ils m'ont menti », ai-je râlé, les mots écorchant ma gorge à vif. « Tout était un mensonge. »
Il est resté silencieux un instant, son regard plein de compassion.
« Je sais que les choses sont difficiles, Camille », a-t-il finalement dit, sa voix empreinte d'un épuisement que je reconnaissais en moi. « Mais vous ne pouvez pas continuer comme ça. La vie est précieuse, aussi sombre qu'elle puisse paraître. Ne laissez personne d'autre dicter votre valeur. »
Je savais qu'il en avait marre de moi. Tout le monde en avait marre. C'était la quatrième fois que je finissais ici en cinq ans.
La première fois, c'était après qu'Antoine soit supposément allé en prison. Je m'étais tenue sur le rebord de notre appartement-terrasse, avec la Tour Eiffel qui se moquait de mon désespoir. Je m'en étais voulue, à l'époque, pour sa « détention », pour la « ruine » de notre famille. J'étais sur le point de sauter quand l'image de lui, seul dans une cellule, sans moi, m'a arrêtée. Je ne pouvais pas l'abandonner. Je ne pouvais pas.
La deuxième fois, je vivais dans un studio miteux infesté de cafards, survivant à peine. La faim, le harcèlement constant, c'était trop. Je m'étais ouvert les veines, regardant le carmin fleurir sur ma peau pâle. Mais j'ai imaginé le propriétaire découvrant mon corps, l'avis d'expulsion, la honte. Même dans la mort, je m'inquiétais de détails pratiques. J'ai pansé mes plaies moi-même, le sang traversant les bandages bon marché.
La troisième fois, c'était il y a quelques mois, après qu'une vague de cyberharcèlement particulièrement brutale ait conduit à la divulgation de mon adresse. En avalant une poignée de somnifères, j'espérais une évasion permanente. Mais l'univers, ou peut-être juste un cruel coup du sort, en avait décidé autrement. Un voisin avait entendu mes faibles gémissements et appelé les secours.
Le Dr Martin a terminé son examen, l'air sombre.
« Quand vous sortirez, je m'assurerai que vous n'obtiendrez plus aucune ordonnance pour des sédatifs, Camille. Nous devons vous trouver une autre voie. »
Ma voix n'était qu'un murmure sec.
« Dr Martin, avez-vous... avez-vous déjà rencontré un homme qui me ressemble ? Mon frère. Il était... il était censé être ici. »
Il a secoué la tête, un triste sourire aux lèvres.
« Non, Camille. Pas depuis que j'ai commencé à vous soigner. Je suis désolé. » Il a marqué une pause. « C'est une jeune femme qui vous a amenée cette fois. Elle a dit qu'elle était votre voisine. »
Alors que le Dr Martin partait, une montée d'adrénaline soudaine m'a parcouru le corps. Non. Cette fois, je ne les laisserais pas gagner. J'ai arraché la perfusion de mon bras, une douleur vive. Le sang a perlé, mais je l'ai ignoré, me levant du lit.
Je suis sortie en titubant dans le couloir. Une jeune femme se tenait près du poste des infirmières, le dos tourné. Elle s'est retournée, et une terreur glaciale s'est enroulée dans mon ventre. C'était Élodie. Ses yeux, d'habitude si calculateurs, brillaient maintenant d'une satisfaction malveillante en croisant les miens.
« Même pas capable de finir le boulot, hein, Camille ? » a-t-elle ricané, sa voix assez basse pour que je sois la seule à l'entendre. « Typique. Toujours à foutre le bordel et à laisser les autres nettoyer. »
Ma voix était plate, sans émotion.
« Depuis quand exactement es-tu ma voisine, Élodie ? »
Ses yeux se sont écarquillés une fraction de seconde, une lueur de surprise, avant qu'elle ne se reprenne.
« Oh, Antoine m'a demandé de garder un œil sur toi pendant qu'il est... absent. Tu sais, pour s'assurer que tu ne fasses pas de bêtises. » Son sourire était écœurant de douceur. « Il tient à toi, Camille, malgré tout. »
Elle s'est retournée pour partir, ses talons claquant sur le sol poli. Puis, elle s'est arrêtée, me jetant un regard en arrière.
« La prochaine fois, essaie d'être un peu plus discrète. Les factures d'hôpital s'accumulent, et c'est assez dérangeant. » Elle m'a fait un clin d'œil, un geste d'une méchanceté pure.
Je l'ai regardée partir, le visage sans expression. La blouse d'hôpital flottait autour de moi alors que je sortais, dépassant le poste des infirmières, les regards apitoyés, pour me retrouver dans la rue. L'air glacial de Paris m'a frappée, un choc pour mon système. Mon appartement n'était qu'à quelques rues.
Quand j'ai atteint mon immeuble, l'odeur de déjections canines avait disparu. Le tag rouge hideux sur le mur, le mot « SALOPE » qui m'avait hantée pendant des semaines, avait été effacé. Quelqu'un était passé. Quelqu'un avait nettoyé les preuves de leur supplice.
Mes mains tremblaient en déverrouillant la porte. À l'intérieur, le petit studio sordide était impeccable. Le verre brisé de ma dernière tentative de suicide avait disparu. Les meubles renversés étaient redressés. Mais mes yeux se sont posés sur la fenêtre. Derrière le rideau en lambeaux, une minuscule lentille de caméra, presque invisible, brillait. Antoine m'avait observée. Tout ce temps. Il n'avait pas été en prison. Il avait juste regardé sa sœur mourir à petit feu.
Il avait même nettoyé après ma tentative de suicide, non pas pour m'aider, mais pour effacer la preuve de son jeu monstrueux. Ma poitrine s'est serrée jusqu'à ce que je puisse à peine respirer.
Je suis entrée dans la salle de bain, la scène de mon dernier échec. Les débris de la boîte en porcelaine préférée de ma mère, celle qui contenait ses cendres, avaient disparu. La photo déchirée et encadrée de mes parents et d'Antoine, une relique d'une vie désormais morte, était introuvable. Élodie avait dû la trouver. Elle avait dû me voir là, brisée, ensanglantée, agrippée aux seuls vestiges de mon passé.
L'image de cette nuit, mon cri primal et rauque résonnant dans la petite salle de bain, m'est revenue en mémoire. J'étais une loque pathétique, affalée sur le carrelage froid, entourée de mon propre sang et des morceaux brisés de mes souvenirs.
Élodie voulait que je meure, mais pas comme ça. Pas d'une manière qui laisserait une trace qu'Antoine pourrait trouver. Elle voulait contrôler jusqu'à ma mort, pour lui cacher la vérité.
Un rire amer et hystérique a tenté de s'échapper de ma gorge, mais il s'est dissous en un sanglot étouffé. Je me suis effondrée sur le sol, mes jambes se dérobant sous moi. Le carrelage froid contre ma peau reflétait le gel dans mon âme. C'étaient eux. Ils m'avaient fait ça. Tout ça. Pendant cinq ans. Et tout n'était qu'un jeu.
Point de vue de Camille Morin :
J'ai grandi avec tout. Un appartement-terrasse avec vue sur le Champ de Mars, des vêtements de créateurs, des comptes en banque qui débordaient. Mes parents disaient toujours que j'avais un tempérament de feu, une volonté propre. Ils appelaient ça de la passion ; Antoine appelait ça de l'entêtement. Une chose était sûre : je ne laissais jamais personne me marcher sur les pieds.
C'est pour ça que je ne supportais pas qu'on me harcèle.
Mes parents sont morts dans un accident d'avion quand j'avais dix-huit ans, nous laissant, Antoine et moi, seuls avec notre deuil et l'immense empire technologique qu'ils avaient bâti. Antoine, de cinq ans mon aîné, est devenu mon tuteur, mon protecteur. Du moins, c'est ce que je croyais.
Quelques mois après les funérailles, il a ramené Élodie à la maison.
« La maison est trop vide, Camille », avait-il dit en évitant mon regard. « Élodie nous tiendra compagnie. »
Elle était belle, d'une beauté de poupée de porcelaine fragile. Mais ses yeux, même à l'époque, avaient une lueur calculatrice.
Élodie jouait à la perfection le rôle de la douce et innocente orpheline. Devant Antoine, elle n'était que sourires sages et contacts délicats. Mais dès qu'il avait le dos tourné, sa vraie nature refaisait surface. Elle renversait « accidentellement » du café sur mes manuels, « oubliait » de me parler d'importantes réunions de famille et murmurait des mensonges insidieux à Antoine sur mon prétendu manque de respect.
Antoine, aveuglé par sa façade angélique, tombait toujours dans le panneau.
« Camille, tu es tellement gâtée », me grondait-il, sa voix teintée de la frustration qu'Élodie avait savamment instillée. « Tu dois grandir. Élodie a tellement souffert, et tu la traites comme ça ? »
Mon sang bouillait. Je n'étais pas seulement gâtée ; j'étais farouchement loyale, surtout envers Antoine. Mais son mépris constant, sa foi inébranlable en Élodie, me rongeaient. Un soir, après qu'Élodie m'ait délibérément calomniée auprès d'Antoine, me reprochant une erreur qu'elle avait commise lors du dîner d'entreprise, quelque chose en moi a cédé. Antoine venait de finir de me sermonner à nouveau, sur la base des accusations larmoyantes d'Élodie.
« Camille, tu dois t'excuser », avait-il exigé, la mâchoire serrée.
Élodie se tenait derrière lui, un sourire narquois aux lèvres, ses yeux me défiant.
Je l'ai regardée, puis j'ai regardé Antoine.
« M'excuser de quoi ? De ses mensonges ? »
Le visage d'Élodie s'est décomposé, une performance perfectionnée au fil des mois.
« Antoine, s'il te plaît, elle est si méchante avec moi ! »
C'en était trop. Ma main a bougé avant même que je n'enregistre la pensée.
CLAC !
Le son a résonné dans la salle à manger silencieuse. Élodie a reculé en titubant, se tenant la joue, sa façade soigneusement construite se brisant. Ses fausses larmes sont devenues réelles, ses yeux écarquillés de choc.
« Ça », ai-je dit, la voix tremblante de fureur, « c'est ça, une vraie gifle. N'essaie plus jamais de me faire passer pour la méchante. »
Élodie s'est effondrée sur le sol, sanglotant de manière incontrôlable, suppliant Antoine de « faire quelque chose ».
Le visage d'Antoine était un masque de rage.
« Camille ! Excuse-toi auprès d'elle ! Maintenant ! »
« Jamais », ai-je craché, la poitrine haletante.
Il a levé la main, les yeux flamboyants, prêt à me frapper. C'était la première fois qu'il envisageait même de poser la main sur moi.
« Vas-y », ai-je dit, ma voix dangereusement calme, même si mon cœur martelait contre mes côtes. « Frappe-moi. Et après, c'est fini. Toi et moi. Pour de bon. »
Sa main est restée en l'air, tremblante de colère contenue, les veines de son cou saillantes. Il ne pouvait pas le faire. Pas encore.
Il a lentement baissé son bras, ses yeux toujours rivés sur les miens, remplis d'une haine que je n'avais jamais vue auparavant. Puis il s'est tourné, me tournant le dos, et a doucement aidé Élodie à se relever, lui murmurant des mots apaisants.
« Tout va bien, ma chérie. Je m'assurerai qu'elle paie pour ça. Je te le promets. »
J'ai ricané silencieusement. Une « leçon ». Il n'oserait pas. Il ne pouvait pas imaginer ce que je lui ferais s'il essayait. J'étais Camille Morin. Je ne reculais jamais.
Je l'ai regardé la réconforter, un nœud froid se formant dans mon estomac. Bien. Qu'il la réconforte. Je prendrais ma revanche. Il regretterait d'avoir pris le parti de cette vipère. Ce n'était qu'une petite escarmouche. Je gagnerais la guerre.
Je pensais que sa « leçon » serait une punition mesquine, ou peut-être qu'il me couperait mon argent de poche pendant un mois. Je n'ai jamais imaginé les profondeurs de sa cruauté.