La nuit était glaciale.
Les ombres dansaient sous la lueur vacillante de la lune, projetant des silhouettes menaçantes sur le sol gelé. Élodie courait, son souffle court formant de petits nuages blancs dans l'air hivernal. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, mais elle ne ralentissait pas. Elle savait ce qui arriverait si elle s'arrêtait.
Toute sa vie, elle avait fui. La douleur, le rejet, les regards emplis de mépris. Elle n'avait jamais eu de foyer, jamais eu personne sur qui compter. Elle était une aberration, une paria dans un monde où les loups-garous vivaient sous des règles strictes, où chaque individu avait sa place. Mais elle ? Elle n'appartenait nulle part.
Un grondement sourd fendit l'air.
Élodie n'eut pas le temps de réagir. Une ombre surgit devant elle, rapide, massive. Avant qu'elle ne puisse esquiver, elle sentit une force brute la plaquer violemment contre un tronc d'arbre. Son dos heurta l'écorce avec un bruit sourd. Un gémissement de douleur lui échappa, mais elle n'eut pas le loisir de se reprendre.
Des yeux perçants la fixaient dans l'obscurité.
Un loup noir. Immense. Majestueux. Dominant.
Et elle comprit instantanément.
L'Alpha.
L'odeur qui émanait de lui était enivrante, perturbante. Son regard doré était perçant, imprégné d'une autorité qu'elle ne pouvait ignorer. Il ne disait rien, mais elle sentit une onde invisible la traverser. Un frisson d'alarme.
Un murmure dans son esprit. Tu es à moi.
Elle se crispa, repoussant l'intrusion avec toute la force de son mental. Non. Il n'avait aucun droit sur elle. Peu importait qui il était, peu importait ce que son corps tentait de lui dire. Elle ne tomberait pas dans ce piège.
Elle n'était pas une louve docile.
Elle n'était pas faite pour appartenir à qui que ce soit.
Mais Liam Darrow, Alpha de la meute des Ombres, ne semblait pas du même avis.
La douleur irradiait dans son dos, mais Élodie la chassa d'un battement de cils. Elle avait connu pire. Les blessures physiques s'effaçaient avec le temps, contrairement aux cicatrices invisibles qu'elle portait en elle. Ce n'était pas la première fois qu'elle était traquée, ni la première fois qu'un loup tentait de l'intimider. Pourtant, il y avait quelque chose de différent cette fois-ci.
L'homme devant elle – ou plutôt la bête – n'avait rien d'un simple chasseur. Son aura emplissait l'espace, lourde, indéniable. L'Alpha. Un titre qui inspirait autant le respect que la crainte.
Le silence s'étira, épais et oppressant. Le souffle du loup noir soulevait de légers nuages de condensation dans l'air froid. Élodie sentit son propre cœur ralentir, se calquant sur le rythme de cette rencontre étrange. Il ne l'attaquait pas. Il ne grognait même pas. Il se contentait d'être là, à l'observer avec une intensité troublante, comme s'il attendait quelque chose.
Elle connaissait ce regard. Elle l'avait vu chez d'autres loups, mais jamais avec cette intensité. Ce n'était pas seulement de la curiosité ou de la méfiance. C'était autre chose.
Un lien.
Elle refusa d'y penser.
Luttant contre la sensation d'être piégée sous un poids invisible, elle se força à respirer profondément. Son corps lui hurlait de fuir, de se dégager de cette emprise suffocante. Mais fuir ne servirait à rien. Cet Alpha était rapide, plus fort qu'elle. Il n'avait même pas eu besoin de la blesser pour l'immobiliser.
Elle avait appris, au fil des années, que les liens étaient des chaînes. Que les promesses n'étaient que des illusions. Ceux qui prétendaient protéger finissaient toujours par trahir.
Un frisson la parcourut, mais ce n'était pas dû au froid. C'était cette présence qui l'enveloppait, cette sensation d'être sous l'emprise d'une force qu'elle ne comprenait pas.
Et puis, soudain, le loup bougea.
Un mouvement fluide, calculé. Il recula d'un pas, comme s'il lui laissait le choix. Un Alpha qui ne forçait pas sa domination ? Étrange.
Élodie ne bougea pas immédiatement. Son instinct lui hurlait de ne pas faire confiance à ce jeu d'attente.
Le vent souffla à travers les arbres, soulevant ses cheveux en une vague sombre. L'odeur de la forêt se mélangeait à celle du loup devant elle. Une odeur sauvage, brute, mais curieusement apaisante.
Elle détesta la façon dont son propre corps réagit.
Elle serra les poings, repoussant l'inexplicable frisson qui glissa sur sa peau. Elle n'était pas faible. Elle ne serait pas une marionnette de plus, attachée à un destin qui ne lui convenait pas.
Alors, sans un mot, elle fit ce qu'elle avait toujours fait.
Elle tourna les talons et disparut dans l'obscurité.
Mais au fond d'elle, elle savait.
Ce n'était que le début.
L'Alpha ne la laisserait pas s'échapper aussi facilement.
La forêt s'étendait devant elle comme un labyrinthe d'ombres mouvantes, chaque branche dénudée tendant ses doigts osseux vers le ciel nocturne. Le froid mordait sa peau, mais elle l'ignorait. Son souffle était court, rapide, saccadé. Elle s'éloignait, mettant autant de distance que possible entre elle et cet Alpha qui avait réussi à éveiller en elle une peur qu'elle croyait éteinte.
Ses pieds effleuraient le sol avec une agilité silencieuse. Elle connaissait ce terrain, chaque racine dissimulée, chaque pierre prête à trahir une course effrénée. Elle n'avait survécu que grâce à cette connaissance, à sa capacité à disparaître avant d'être prise au piège.
Mais cette fois-ci, quelque chose n'allait pas.
Elle le sentait.
Ce n'était pas la première fois qu'elle fuyait. Ni la première fois qu'un loup tentait de la revendiquer, de la traquer comme un gibier. Mais jamais elle n'avait ressenti une présence aussi lourde, une force aussi constante, comme une main invisible refermée autour d'elle.
Elle s'arrêta brusquement.
Élodie ferma les yeux, cherchant à apaiser le tumulte de son esprit. Son ouïe était fine, aiguisée par des années de solitude et de prudence. Elle savait distinguer le bruissement d'un rongeur effrayé du silence menaçant d'un prédateur en embuscade.
Et ce silence, justement, était anormal.
Elle rouvrit les yeux et tourna légèrement la tête. Rien. Pas de mouvement. Pas d'ombres étranges parmi les troncs noueux. Pourtant...
Elle n'était pas seule.
Elle ne pouvait pas l'expliquer, mais elle savait.
Une force invisible pesait sur ses épaules, une certitude ancrée au plus profond de ses os. Liam était là, quelque part, tapi dans l'obscurité, patient comme une ombre. Il n'avait pas bougé, il n'avait même pas cherché à la poursuivre bruyamment, et pourtant...
Il était toujours là.
Elle frissonna, non pas de peur, mais d'exaspération.
Elle s'agenouilla et posa une main sur le sol humide. Ses doigts effleurèrent les feuilles mortes, cherchant à capter ce que ses yeux ne pouvaient voir. Une onde subtile parcourut son corps, remontant le long de ses bras, une vibration légère que seule elle pouvait percevoir.
Elle le trouva.
À une dizaine de mètres sur sa droite, entre deux arbres massifs, il l'observait.
Elle n'avait jamais eu besoin de ses yeux pour ressentir les présences autour d'elle. C'était un don qu'elle avait toujours eu, un de ceux qui lui avaient valu d'être chassée et rejetée. Une anomalie parmi les loups.
Elle ferma le poing et inspira profondément.
Tu veux jouer à ce jeu, Alpha ? Très bien.
Au lieu de fuir, elle fit exactement l'inverse.
Elle se redressa lentement, effaçant toute tension de son corps, et commença à marcher... vers lui.
Un prédateur ne s'attend jamais à ce que sa proie l'affronte.
Un murmure, imperceptible, glissa dans son esprit. Une onde d'incompréhension. Une hésitation.
Un sourire sans joie effleura ses lèvres.
Elle posa un pied après l'autre, volontaire, silencieuse, laissant sa propre aura se déployer comme une ombre rampante. Son don n'était pas seulement une sensibilité accrue. Il était bien plus profond que cela. Une capacité qu'aucun autre loup ne possédait, qu'aucun Alpha ne pouvait comprendre.
Elle le sentit frissonner.
Juste une fraction de seconde, une brève oscillation dans son énergie.
Elle s'arrêta à quelques mètres de l'endroit où il se trouvait.
Le silence était total.
Puis, elle murmura, presque trop bas pour que même lui puisse entendre :
- Je ne suis pas à toi.
Un grondement sourd s'éleva dans l'obscurité.
Un avertissement.
Mais elle ne bougea pas.
L'ombre devant elle se déforma, le loup noir s'effaçant peu à peu pour laisser place à une silhouette humaine. La transition était fluide, naturelle, comme si son corps n'était qu'un voile qu'il pouvait changer à volonté.
Lorsque Liam Darrow se redressa, nu sous la lueur glacée de la lune, ses yeux dorés brillaient d'une lueur indéchiffrable.
Il ne fit pas un pas vers elle. Il n'essaya pas de l'intimider. Il se contenta de la regarder, intense, comme s'il tentait de lire en elle, de comprendre ce qu'elle était.
Mais il ne comprendrait jamais.
Elle n'était pas comme eux.
Elle ne serait jamais comme eux.
Et si cet Alpha pensait qu'elle pouvait être domptée, alors il allait découvrir à quel point il se trompait.
Le silence entre eux était plus pesant que n'importe quelle menace. L'air semblait vibrer sous la tension, une corde trop tendue, prête à céder.
Élodie ne bougea pas. Son regard était ancré dans celui de Liam, refusant de céder du terrain, refusant d'être la première à détourner les yeux. Il était nu, la peau marquée de cicatrices anciennes, témoignage des batailles qu'il avait menées, des victoires arrachées dans la douleur. Mais ce n'étaient pas ces marques qui attiraient son attention.
C'était son regard.
Des yeux dorés, brûlants, comme s'ils cherchaient à la consumer de l'intérieur, à percer les barrières qu'elle avait érigées toute sa vie.
Il ne disait rien. Il n'avait pas besoin de parler. Sa simple présence, massive et implacable, suffisait à imposer son existence.
Mais Élodie n'était pas du genre à se laisser écraser.
Elle expira lentement, repoussant cette sensation étouffante qui la tenait enchaînée à cet instant. Peu importait ce qu'il était. Peu importait ce qu'il croyait être.
Elle n'était pas à lui.
Elle ne serait jamais à personne.
Elle recula d'un pas, testant sa réaction. Il ne bougea pas. Pourtant, elle sentit l'air frémir, comme si son simple retrait venait de déclencher quelque chose en lui.
Une tension invisible, un instinct animal.
Liam Darrow était un Alpha. Un prédateur. Il ne laissait pas ce qui lui appartenait s'échapper.
Mais elle n'était pas sienne.
Alors elle tourna les talons et s'éloigna, lentement, défiant ouvertement cette autorité muette qu'il tentait d'exercer sur elle. Son pas était mesuré, maîtrisé, sans précipitation.
Elle attendait qu'il réagisse.
Elle s'attendait à un mouvement, une parole, un ordre qu'il tenterait de lui imposer.
Mais il ne fit rien.
Elle sentit simplement son regard peser sur elle, la suivre, comme une marque indélébile.
Ce n'est que lorsqu'elle disparut entre les arbres, que l'ombre de la forêt la dévora complètement, qu'elle se permit enfin d'expirer profondément.
Mais au fond d'elle, elle savait.
Ce n'était pas fini.
Ça ne faisait que commencer.
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La cabane était petite, dissimulée entre les racines d'arbres millénaires, presque invisible aux yeux de ceux qui ne connaissaient pas son existence. C'était son refuge, un endroit que personne n'avait jamais trouvé, un lieu où elle pouvait enfin respirer sans craindre d'être traquée.
Elle poussa la porte de bois, l'odeur familière de terre et de cendres l'accueillant. À l'intérieur, tout était rudimentaire : une table usée, un vieux poêle qui peinait à réchauffer l'espace, une paillasse de fortune où elle dormait à peine.
Mais c'était à elle.
Elle alluma une bougie, la flamme vacillante projetant des ombres dansantes sur les murs de bois. Elle retira son manteau, le jeta sur une chaise, puis s'approcha du petit miroir fendu accroché près de la fenêtre.
Ses traits étaient tirés. Son visage pâle contrastait avec la noirceur de ses cheveux épars. Mais ce n'était pas ce qui retint son attention.
C'était son regard.
Ses prunelles étaient toujours aussi sombres, presque insondables. Mais au fond de ses iris, une lueur nouvelle vacillait.
Quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore.
Elle serra les poings.
Non. Elle ne devait pas se laisser troubler par cet homme, par cette présence oppressante qui refusait de quitter son esprit.
Elle était seule.
Elle avait toujours été seule.
Et elle comptait bien le rester.
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Mais loin d'elle, sous la lueur froide de la lune, Liam Darrow n'avait pas bougé.
Il se tenait là, dans la clairière où elle l'avait laissé, les bras croisés sur son torse nu, le regard fixé sur l'endroit où elle avait disparu.
Un sourire imperceptible effleura ses lèvres.
Il n'avait pas eu besoin de la suivre pour savoir où elle allait.
Il la retrouverait.
Bientôt.
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La nuit avançait, enveloppant la forêt dans une obscurité dense et impénétrable. Seul le vent faisait bruisser les branches nues, comme un murmure entre les ombres.
Élodie était allongée sur la paillasse, les yeux grands ouverts, fixant le plafond de bois usé. Le sommeil ne venait pas. Il ne venait jamais facilement, mais ce soir, il était tout simplement impossible.
L'image de Liam Darrow hantait son esprit, ancrée au plus profond d'elle comme une marque indélébile. Son regard, sa présence, cette sensation qu'il n'était pas qu'un simple loup, mais quelque chose de bien plus dangereux...
Elle ferma les paupières, inspirant lentement, cherchant à faire taire le tumulte dans son esprit. Pourtant, une sensation persistait, s'accrochait à elle comme une étreinte invisible.
Une présence.
Elle se redressa brutalement, tendant l'oreille.
Silence.
Mais elle savait.
Elle glissa hors de la paillasse sans bruit, attrapant la lame qu'elle gardait sous une latte du plancher. Son souffle était lent, maîtrisé, même si son cœur battait plus fort.
Elle s'approcha de la fenêtre.
La nuit était immobile. Pourtant, son instinct lui hurlait qu'elle n'était pas seule.
Elle contourna la pièce, longea le mur jusqu'à la porte et posa sa main sur la poignée, prête à bondir.
Mais avant qu'elle ne puisse réagir, une ombre se détacha des ténèbres.
Une force invisible la frappa de plein fouet.
L'air fut chassé de ses poumons alors qu'elle était projetée contre le mur avec une brutalité calculée. Sa lame lui échappa, tombant sur le plancher avec un bruit sec.
Un frisson glacé parcourut son échine.
Il était là.
Liam Darrow se tenait à quelques pas d'elle, sa silhouette massive occultant la lumière tremblante de la bougie. Son expression était indéchiffrable, mais son regard, lui, brillait d'une intensité troublante.
- Tu m'espionnes ? cracha-t-elle, sa voix rauque de colère et de défi.
Liam ne répondit pas immédiatement. Il s'avança, lentement, chaque pas résonnant dans la cabane comme une menace sourde.
Élodie voulut reculer, mais le mur froid derrière elle l'en empêchait.
- Je voulais simplement voir jusqu'où tu irais pour me fuir, murmura-t-il finalement, sa voix grave et posée, emplie d'un calme dangereux.
Sa proximité était suffocante.
- Tu n'as pas le droit d'être ici.
- Et toi ? Tu as le droit d'être ici, seule, au milieu de nulle part ?
Ses paroles étaient un piège, un filet invisible dans lequel elle refusait de tomber.
Elle planta son regard dans le sien, défiant son autorité silencieuse.
- Je n'appartiens à aucune meute.
Un éclair traversa les yeux de Liam, une lueur indéchiffrable entre amusement et irritation.
- Peut-être pas encore.
Élodie serra les dents.
- Je ne rejoindrai jamais ta meute.
Liam pencha légèrement la tête, comme s'il l'étudiait, comme s'il cherchait à démêler ce qu'elle cachait derrière ses barrières.
Puis, contre toute attente, il esquissa un sourire.
- On verra.
Et sans un mot de plus, il recula, s'éloignant d'elle aussi silencieusement qu'il était apparu.
Elle sentit son corps se détendre légèrement, mais une tension résiduelle restait ancrée en elle.
Liam Darrow n'avait pas fini avec elle.
Et elle ne savait pas encore si cela la terrifiait... ou l'attirait.
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Liam disparut dans la nuit, avalé par l'ombre mouvante des arbres. Seul le silence laissa derrière lui une empreinte invisible, plus pesante que sa présence physique.
Élodie resta figée un instant, son corps tendu, ses doigts crispés contre le bois rugueux du mur. Son cœur battait encore trop fort, tambourinant dans sa poitrine avec une force qu'elle refusait de reconnaître.
Elle expira lentement, puis se détourna, cherchant à calmer la fièvre sourde qui s'était insinuée sous sa peau.
Lame en main, elle s'accroupit pour refermer la latte du plancher, y dissimulant à nouveau son arme. C'était un geste devenu mécanique au fil des années, une habitude née du besoin constant de survie.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Elle n'avait pas seulement été confrontée à un loup dominant. Elle avait fait face à Liam Darrow.
Un Alpha qui ne ressemblait à aucun autre.
Elle se passa une main sur le visage, effaçant les dernières traces de tension, puis souffla la bougie. L'obscurité envahit la cabane, et elle s'allongea sur la paillasse, fixant le plafond invisible.
Le sommeil ne viendrait pas cette nuit-là.
---
L'aube était grise, noyée dans un brouillard dense qui serpentait entre les troncs, enveloppant la forêt d'une étreinte fantomatique.
Élodie marcha lentement entre les arbres, pieds nus sur la mousse humide, sentant chaque vibration du sol sous sa peau. L'humidité s'accrochait à ses vêtements, et l'air glacé mordait sa peau exposée.
Elle s'éloigna de la cabane sans destination précise, simplement guidée par le besoin d'éloigner le trouble qui l'habitait.
Mais au fond d'elle, elle savait que c'était futile.
Elle pouvait s'enfoncer aussi loin qu'elle le souhaitait, la présence de Liam Darrow restait imprimée dans son esprit.
Il l'avait trouvée.
Il l'avait vue.
Et il ne l'oublierait pas.
Une vague de frustration la traversa. Toute sa vie, elle avait fui les regards, les meutes, les liens trop contraignants. Elle avait appris à survivre seule, à effacer son existence du monde des loups.
Pourquoi lui était-il différent ?
Pourquoi son regard semblait-il s'accrocher à elle comme une vérité inévitable ?
Elle serra les poings, forçant son esprit à repousser cette pensée.
Non.
Elle ne laisserait pas un Alpha la troubler.
Elle continua à marcher, s'enfonçant plus profondément dans les bois, là où la lumière du jour peinait à percer l'épaisseur des branches. Ici, elle était seule. Ici, personne ne pouvait la suivre.
Elle inspira profondément, laissant la magie naturelle de la forêt l'apaiser, lorsque soudain, une odeur lui parvint.
Métallique.
Écœurante.
Du sang.
Son corps se tendit immédiatement, ses sens en alerte.
Elle suivit l'odeur, ses pas devenant plus prudents, plus silencieux. L'air était saturé de l'odeur de la mort, une présence froide et immobile pesant sur l'environnement.
Et puis, elle le vit.
Un corps.
Étendu sur le sol, à moitié dissimulé sous un amas de branches brisées.
C'était un loup.
Un frisson la traversa lorsqu'elle s'agenouilla auprès du cadavre. Son pelage sombre était tâché de sang séché, et son corps portait les marques d'une lutte brutale. Griffures, morsures profondes.
Mais ce n'était pas ce qui attira son attention.
Son regard se posa sur une marque gravée dans la peau du loup.
Un symbole ancien, tracé à même la chair, brûlé dans sa peau comme une malédiction indélébile.
Son estomac se contracta.
Elle connaissait ce symbole.
C'était un avertissement.
Et si un loup avait été marqué ainsi... alors d'autres suivraient.
Elle se redressa brusquement, son cœur battant plus fort.
Liam devait voir ça.
Même si elle ne voulait pas de lui dans sa vie.
Même si elle refusait de se lier à sa meute.
Elle n'avait pas le choix.
Parce que ce qui venait...
... allait tous les détruire.
Élodie se redressa, le cœur battant, une vague de malaise montant en elle. Le symbole gravé sur le corps du loup était un message clair, mais il y avait quelque chose d'encore plus perturbant. Ce n'était pas la première fois qu'elle le voyait, mais l'apercevoir dans cette forêt, sur un cadavre aussi récent, l'inquiétait davantage.
Elle se détourna de la dépouille, l'esprit déjà en ébullition. Cette marque, cette malédiction ancestrale, n'avait pas été inscrite sans raison. Et elle savait, au fond d'elle, que son implication dans cette histoire était inévitable. Peu importait combien elle s'en écartait.
Elle inspira profondément avant de commencer à retracer ses pas. Les arbres semblaient se refermer autour d'elle, comme si la forêt elle-même voulait la maintenir prisonnière. Les bruits du monde extérieur s'étaient éteints, ne laissant que le souffle rauque de la nature, comme si tout était suspendu à ce moment précis. Les ombres semblaient se déplacer, s'étirer, et même le vent se faisait plus lourd, comme s'il portait une menace silencieuse.
Ses pas lents la menèrent finalement vers la clairière, mais aucun autre bruit ne venait troubler le calme glacé de la forêt. Elle avait conscience de sa vulnérabilité, du danger potentiel qui planait sur elle. Mais le plus grand danger ne venait pas de l'extérieur. Non, c'était l'attirance qu'elle ressentait pour lui, cette même force invisible qui l'avait frappée dans la cabane. Cette attraction déstabilisante pour un homme comme lui, un Alpha.
Elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander s'il savait quelque chose de plus sur la marque. Peut-être qu'il en savait plus qu'il ne le laissait entendre. Liam Darrow, avec sa présence magnétique, son air d'homme qui en savait trop, avait un mystère d'une profondeur qu'elle ne comprenait pas encore. Mais elle n'allait pas le chercher. Pas maintenant.
Elle se força à chasser ses pensées sombres et se concentra sur ce qui était important. Le cadavre. La marque. La menace grandissante. La première étape consistait à comprendre ce qu'elle venait de découvrir. Elle devait agir vite.
Elle retrouva le sentier qu'elle avait emprunté en venant ici, mais cette fois, elle marcha plus vite, presque en courant. Le besoin de quitter la forêt s'empara d'elle, et elle prit la direction de sa cabane, son esprit ne cessant de tourner sur ce qui venait de se passer. La peur, aussi étrange qu'elle fût, commençait à s'immiscer en elle, tissant lentement un réseau invisible de doutes et de craintes.
Elle n'eut pas à marcher longtemps avant qu'une silhouette ne se dessine au loin, dans l'obscurité de la lisière de la forêt. Elle reconnut instantanément Liam Darrow, sa silhouette imposante, se détachant nettement dans la pâle lumière de l'aube naissante. Il était là, attendant, immobile, comme une ombre prête à se refermer sur elle.
Élodie s'arrêta à quelques mètres de lui, son regard perçant se posant sur le sien, mais elle ne dit rien. Il n'était pas nécessaire de parler. Pas encore. Ses yeux à lui, sombres et dorés, semblaient lire en elle, percevant tout ce qu'elle tentait de masquer. Un frisson la traversa, et elle serra les poings, prête à réagir si nécessaire.
Liam fit un pas en avant, mais son ton, lorsqu'il parla, était plus doux que ce qu'elle attendait.
- Je sais ce que tu as vu.
Elle resta figée, une sensation de malaise la traversant. Comment pouvait-il savoir ?
- Comment tu le sais ? demanda-t-elle enfin, sa voix trahissant une tension palpable.
Il haussait les épaules avec une nonchalance presque inquiétante, comme si cette réponse était une évidence pour lui.
- Tu n'es pas la seule à comprendre les signes. Mais tu es la seule à savoir ce que ce symbole signifie.
Elle sentit ses muscles se tendre à cette affirmation. Cette marque avait été gravée sur le loup. Et il savait ce qu'elle représentait.
- Alors parle, dit-elle sèchement, son impatience éclatant dans sa voix.
Liam ne répondit pas tout de suite. Il s'approcha encore, son regard ne la quittant pas, comme s'il savourait cette tension. Il s'arrêta à quelques pas d'elle, trop proche, mais elle ne bougea pas. Elle ne voulait pas lui donner la satisfaction de la voir fuir.
- La marque que tu as vue... elle a été laissée par une ancienne meute, une meute bannie des terres des loups. Ils sont revenus. Et ils ne sont pas là pour faire de la diplomatie.
Un frisson glacé se glissa le long de sa colonne vertébrale. Une ancienne meute. Et ils étaient de retour.
Elle devait tout savoir.
- Et pourquoi moi ? Pourquoi me contacter maintenant ? demanda-t-elle, la gorge serrée.
Liam haussait un sourcil, mais il ne souriait pas. Il la regardait avec une intensité qui la paralysait presque.
- Parce que tu es liée à cette histoire. Plus que tu ne le crois.
Elle aurait voulu reculer, fuir, mais ses pieds restaient ancrés au sol, comme si quelque chose l'empêchait de partir. Comme si cette conversation était inévitable.
- Pourquoi moi ? répéta-t-elle, cette fois-ci plus doucement, cherchant une vérité qu'elle ne comprenait pas.
Liam ne répondit pas tout de suite. Il la scrutait, pesant chaque mot avant de les laisser s'échapper lentement.
- Parce que tu fais partie de cette meute. Peut-être pas encore, mais tu en fais partie. Et ils le savent.
Les mots frappèrent Élodie comme un coup de poing. La tension monta d'un cran dans son esprit.
Elle n'avait jamais voulu appartenir à une meute. Elle s'était battue toute sa vie pour ne pas être une proie.
Mais il semblait que son passé la rattrapait plus vite qu'elle ne l'avait cru.