La pluie fine martelait les vitres du taxi tandis que Mathieu fixait le paysage défilant sous ses yeux. Il n'était pas revenu ici depuis si longtemps que les bâtiments semblaient avoir perdu leur familiarité. Pourtant, cette ville natale qu'il avait fui restait la même, figée dans le temps.
Son téléphone était encore dans sa main, l'écran éteint. L'appel de son père résonnait toujours dans son esprit. Les mots avaient été simples, tranchants, comme une lame fendant son armure de détachement :
- Ethan a eu un accident. Il est dans le coma.
Aucune émotion dans la voix de son père. Pas de supplication, pas de chaleur. Juste l'information brute, un ordre silencieux. Rentre.
Mathieu avait hésité. Il avait regardé son appartement impeccable, son verre de whisky à moitié plein sur la table basse, et s'était demandé s'il voulait vraiment affronter tout ça.
Mais le sang appelait le sang, n'est-ce pas ?
Il était là maintenant, devant l'hôpital, l'immense bâtisse grise se dressant sous un ciel menaçant. Il inspira profondément avant de pousser la porte.
L'odeur du désinfectant lui prit à la gorge. Tout était silencieux, oppressant. À l'accueil, une infirmière lui lança un regard fatigué.
- Vous cherchez quelqu'un ?
Il déglutit, puis hocha la tête.
- Ethan Lebrun. Il a été admis ce soir.
Elle tapota sur son clavier avant de lever les yeux.
- Deuxième étage, service des soins intensifs.
Il remercia d'un signe de tête et se dirigea vers l'ascenseur. Chaque pas était lourd, pesant. Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait dire en voyant son frère.
Les portes s'ouvrirent sur un couloir éclairé d'une lumière blafarde. Au bout, il aperçut une silhouette qu'il connaissait trop bien.
Son père était là, assis sur une chaise, le dos droit, les mains croisées sur ses genoux. Il ne tourna même pas la tête à son approche. À côté de lui, sa mère, le regard perdu, une main crispée sur un mouchoir en papier.
- Vous êtes venu... finit par murmurer son père.
- Tu crois que j'allais rester à Paris en sachant que mon frère est entre la vie et la mort ?
Son père eut un rictus amer.
- Je n'étais pas sûr que ça suffirait à te ramener.
Mathieu serra les poings. Les reproches, déjà. Il n'avait même pas encore vu Ethan, et son père trouvait le moyen de le piquer.
- Comment il va ?
Sa mère releva des yeux rougis.
- Il est toujours inconscient. Les médecins disent que les prochaines heures seront cruciales.
Mathieu hocha la tête, incapable de répondre.
Et puis, il la vit.
Un peu plus loin, debout près d'une fenêtre, une femme. Brune, élancée, vêtue d'un jean et d'un pull trop grand pour elle. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, comme pour se protéger de quelque chose d'invisible.
Lorsqu'elle tourna la tête, leurs regards se croisèrent.
Elle était belle, terriblement belle, mais ce n'était pas ça qui lui coupa le souffle.
C'était la douleur dans ses yeux.
Une douleur qu'il reconnaissait, car elle lui ressemblait trop.
Il ignorait encore qui elle était, mais une chose était certaine : cette femme allait bouleverser son monde.
La lumière blafarde des néons du couloir accentuait la pâleur des murs, leur donnant un aspect presque spectral. L'hôpital dégageait cette ambiance si particulière, mélange d'angoisse et d'attente interminable. Mathieu avançait lentement, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, chaque pas résonnant faiblement sur le carrelage. Il n'avait pas remis les pieds ici depuis des années. Trop de souvenirs encombraient ce lieu.
Son père, Henri, était resté assis, droit comme un piquet sur sa chaise, le visage figé dans cette expression dure et fermée qu'il avait toujours eue. Sa mère, Isabelle, assise à côté, semblait usée, ses doigts crispés sur un mouchoir qu'elle tortillait nerveusement.
- Il est là, dit-elle doucement en désignant la porte derrière elle.
Mathieu ne répondit pas tout de suite. Il s'arrêta un instant, le cœur battant plus vite qu'il ne l'aurait voulu. Voir Ethan, dans cet état... Est-ce qu'il était prêt ? Il n'en savait rien.
Il posa la main sur la poignée, l'hésitation le clouant presque sur place. Il ne voulait pas entrer. Il ne voulait pas voir la fragilité de son frère, celui qu'il avait laissé derrière lui il y a des années. Pourtant, il poussa la porte.
La chambre était silencieuse, juste le bip régulier du moniteur cardiaque pour troubler l'air pesant. Sur le lit, Ethan semblait minuscule, un fantôme d'homme, la peau livide, des ecchymoses marquant son visage. Une minerve soutenait son cou, et une perfusion pendait à son bras.
Mathieu s'avança lentement, son regard détaillant ce frère qu'il connaissait si bien, mais qui lui semblait pourtant si loin.
- T'as toujours eu un don pour te foutre dans la merde, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Ethan.
Il s'approcha du lit, glissant une main sur la rambarde métallique. Une vague d'émotions contradictoires le traversa : la rancœur, la culpabilité, la tristesse.
Il avait toujours eu une relation compliquée avec son frère. Trop d'incompréhensions, trop de disputes, trop de silences. Et maintenant, alors qu'Ethan était là, allongé, incapable de répondre, il se demandait ce qu'il ressentait réellement.
Un bruit léger derrière lui le fit sursauter. Il tourna la tête et son regard rencontra celui de la jeune femme qu'il avait aperçue dans le couloir.
Elle se tenait là, immobile, comme figée dans le temps. De près, elle était encore plus belle, mais ce n'était pas la beauté qui frappait Mathieu. C'était autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus désarmant.
Ses yeux brillaient d'une tristesse indicible, d'une douleur silencieuse qui semblait refléter la sienne.
- Vous êtes son frère, souffla-t-elle enfin.
Sa voix était douce, presque tremblante, comme si elle avait du mal à formuler ces quelques mots.
Mathieu hocha la tête sans répondre.
Elle fit un pas en avant, comme hésitante.
- Je suis Clara, dit-elle.
Il répéta son prénom dans sa tête, essayant de l'associer à un souvenir, à une mention quelconque dans les discussions familiales qu'il avait évitées depuis des années. Mais rien ne lui revenait.
- Vous... vous le connaissiez bien ?
Elle eut un sourire triste.
- Je suis sa fiancée.
Mathieu sentit un léger vertige le prendre. Il se redressa instinctivement, comme si un choc venait de le frapper. Il posa à nouveau les yeux sur Ethan, cherchant une quelconque confirmation silencieuse. Fiancée ? Il ne s'y attendait pas.
Clara observa Ethan avec une tendresse infinie avant de reporter son attention sur Mathieu.
- Il parlait peu de vous, avoua-t-elle dans un souffle.
Il esquissa un sourire sans joie.
- Ça ne m'étonne pas.
Un silence pesant s'installa entre eux.
Mathieu ne savait pas quoi dire. Il ne connaissait pas cette femme, pourtant, il ressentait une étrange connexion. Elle semblait sincèrement affectée, profondément attachée à Ethan.
- Il va s'en sortir, souffla-t-elle, comme pour se convaincre elle-même.
Mathieu détourna le regard. Il n'était pas du genre à s'accrocher aux promesses vides. L'état d'Ethan était grave, et il le savait. Mais il n'était pas question de briser l'espoir de cette femme qui se tenait devant lui, luttant déjà contre ses propres peurs.
Il plongea ses mains dans ses poches et recula légèrement.
- Je vais vous laisser, murmura-t-il.
Clara leva un regard surpris vers lui.
- Vous ne restez pas ?
Il secoua la tête.
- Pas maintenant.
Il vit une lueur de déception traverser ses yeux, mais elle ne dit rien.
Alors qu'il franchissait la porte, il se surprit à penser que cette femme était bien différente de ce qu'il avait imaginé. Elle n'était pas une étrangère anodine. Il ne savait pas encore pourquoi, mais elle le troublait d'une manière inexplicable.
Et il n'aimait pas ça. Pas du tout.
Le silence de l'hôpital semblait s'être installé jusque dans ses os. Mathieu marchait dans le couloir d'un pas lent, la mâchoire crispée. Il était sorti de la chambre d'Ethan sans un mot de plus, mais l'image de Clara restait imprimée dans son esprit comme une brûlure persistante.
Il aurait dû partir, s'éloigner de cet endroit. Mais quelque chose le retenait.
Il s'arrêta près d'un distributeur automatique, glissa une pièce dans la fente, sans réellement savoir ce qu'il voulait. Un café tiède et insipide tomba dans le gobelet en plastique. Il le porta à ses lèvres sans vraiment y prêter attention, perdu dans ses pensées.
- Vous ne dormez pas non plus ?
La voix douce derrière lui le fit sursauter. Il se retourna et croisa le regard de Clara.
Elle était là, les bras croisés sur son pull trop grand, son visage fatigué mais toujours aussi troublant. Ses cheveux tombaient en cascade sur ses épaules, un peu en désordre, et il devinait qu'elle n'avait pas dormi depuis des heures.
- Difficile de dormir dans un endroit pareil, répondit-il en haussant légèrement les épaules.
Elle hocha la tête, s'approcha doucement.
- Je suppose que vous avez beaucoup de questions.
Mathieu ne répondit pas tout de suite. Il plongea son regard dans le sien, cherchant à comprendre pourquoi cette femme, cette inconnue, lui semblait déjà si... familière.
- Depuis combien de temps vous êtes ensemble ?
Clara hésita, comme si elle cherchait les bons mots.
- Trois ans.
Il fronça les sourcils. Trois ans...
- Et fiancés ?
- Depuis un an.
Un an. Un foutu an.
Un poids invisible s'abattit sur ses épaules. Il n'avait jamais su ça. Bien sûr, il n'était plus en contact avec Ethan depuis longtemps, mais il lui semblait irréel que son propre frère ait pu lui cacher un engagement aussi important.
- Il ne vous en avait jamais parlé, pas vrai ? demanda-t-elle doucement.
Mathieu secoua la tête.
- Non. Mais ça ne me surprend pas. On n'était pas vraiment proches, Ethan et moi.
Clara eut un sourire triste.
- Il ne m'a jamais dit pourquoi. Seulement que... c'était compliqué.
Mathieu laissa échapper un rire amer.
- "Compliqué", c'est un joli mot pour dire "totalement merdique".
Elle ne répondit rien, mais il vit une ombre passer dans ses yeux.
Un silence s'installa entre eux, seulement troublé par le ronronnement lointain des machines de l'hôpital.
Finalement, elle reprit la parole, sa voix plus basse, plus fragile.
- J'ai peur.
Ce simple aveu eut l'effet d'une lame dans la poitrine de Mathieu.
- Les médecins disent qu'il va s'en sortir, finit-il par dire.
- Mais dans quel état ?
Il n'avait pas de réponse à ça. Il savait ce que les accidents de moto pouvaient provoquer. Parfois, on s'en sortait avec quelques fractures. Parfois, on ne se réveillait jamais pareil.
Clara détourna les yeux, fixant un point invisible devant elle.
- Ethan est... impulsif. Il aime le risque, il aime foncer. Il dit toujours que la vie est trop courte pour qu'on la vive à moitié.
Mathieu ne put s'empêcher de sourire légèrement.
- Ouais... ça, ça ressemble bien à mon frère.
Elle tourna la tête vers lui, le scrutant avec une intensité qui le mit mal à l'aise.
- Et vous ?
Il haussa un sourcil.
- Moi ?
- Vous êtes l'opposé, non ? Vous avez l'air... réfléchi.
Mathieu lâcha un rire sans joie.
- Si par "réfléchi" vous voulez dire "trop rationnel pour prendre des décisions stupides", alors oui.
Clara sourit, mais son regard restait grave.
- Vous savez, il vous ressemble plus que vous ne le pensez.
Il eut un mouvement de recul, comme si ses mots l'avaient frappé en plein cœur.
- J'en doute.
- C'est vrai. Vous cachez juste mieux les choses.
Mathieu ouvrit la bouche pour répliquer, mais il s'arrêta. Parce qu'il avait l'étrange sensation qu'elle le voyait. Pas seulement en surface, mais au-delà. Et ça, ça le dérangeait plus qu'il ne voulait l'admettre.
Il détourna le regard et jeta son café à moitié bu dans la poubelle la plus proche.
- Il est tard, vous devriez essayer de dormir un peu.
Elle ne répondit pas tout de suite, puis acquiesça lentement.
- Bonne nuit, Mathieu.
Il ne répondit rien et s'éloigna sans se retourner.
Mathieu passa la nuit dans une chambre d'hôtel à proximité de l'hôpital, mais il ne dormit presque pas. Trop de pensées, trop d'émotions.
Le lendemain matin, il retourna à l'hôpital tôt, espérant éviter une nouvelle rencontre avec Clara. Il n'aimait pas la façon dont elle le troublait.
Il trouva sa mère dans la salle d'attente, un café à la main. Elle releva les yeux en le voyant approcher et esquissa un sourire fatigué.
- Tu es revenu tôt.
- J'ai pas bien dormi.
Isabelle tapota la chaise à côté d'elle, l'invitant à s'asseoir.
Il s'exécuta, croisant les bras sur sa poitrine.
- Comment tu tiens ? demanda-t-il après un moment.
Elle haussa les épaules.
- Comme une mère qui s'inquiète pour son fils.
Il hocha la tête.
- Tu savais pour Clara ?
Sa mère tourna légèrement la tête vers lui, une lueur de surprise dans son regard.
- Oui... bien sûr.
Il serra les mâchoires.
- Et personne ne s'est dit que ce serait une bonne idée de me le dire ?
Isabelle poussa un soupir.
- On ne savait pas si tu voulais l'entendre.
Mathieu sentit une vague de colère monter en lui.
- J'ai coupé les ponts avec Ethan, pas avec vous.
Elle le regarda avec douceur, mais aussi avec une certaine tristesse.
- Parfois, Mathieu, tu as l'air de vouloir être seul.
Il détourna les yeux.
- Je suis pas seul.
Sa mère ne répondit pas, mais le silence en disait long.
En fin d'après-midi, il retourna dans la chambre d'Ethan. Clara était là, assise près du lit, tenant la main de son fiancé entre les siennes.
Il sentit immédiatement que quelque chose avait changé. Peut-être était-ce la fatigue qui creusait un peu plus ses traits. Ou peut-être autre chose.
Il fit un pas en avant.
- Comment il va ?
Clara leva les yeux vers lui, une lueur indéfinissable dans le regard.
- Toujours pareil.
Il hocha la tête, s'approchant du lit.
Ethan semblait dormir paisiblement, comme s'il n'était pas dans un état critique.
Clara se leva doucement, comme si elle avait besoin de bouger.
- Vous savez, Ethan parle souvent de vous.
Mathieu esquissa un sourire cynique.
- Ah oui ? Et qu'est-ce qu'il dit ?
- Que vous étiez insupportable quand vous étiez gosses.
Il eut un rire bref.
- Ça, je confirme.
Elle sourit faiblement, mais quelque chose flottait entre eux. Quelque chose d'étrange, d'inexplicable.
Mathieu sentit une tension sourde monter en lui. Il ne devait pas être là. Il ne devait pas ressentir ça.
Il recula légèrement, cherchant une échappatoire.
- Je devrais y aller.
Clara le regarda, une lueur blessée dans les yeux.
- Pourquoi vous me repoussez ?
Il se figea.
- Quoi ?
- Vous êtes froid avec moi, dès que vous sentez qu'on pourrait... parler un peu plus.
Il croisa les bras, mal à l'aise.
- Vous êtes la fiancée de mon frère.
Elle haussa un sourcil.
- Et alors ?
- Alors, ça change tout.
Elle le fixa longuement, comme si elle cherchait à comprendre quelque chose en lui.
Puis elle détourna les yeux et murmura :
- Peut-être que c'est justement ça, le problème.
Mathieu sentit un frisson lui traverser l'échine.
Il devait partir. Tout de suite.
Il fit un pas en arrière, mais à cet instant, une infirmière entra précipitamment.
- Excusez-moi... Ethan vient d'avoir une réaction.
Clara et Mathieu se figèrent.
Le cœur de Mathieu accéléra brutalement.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
L'infirmière lança un regard vers les moniteurs.
- Il a légèrement bougé... Son état pourrait évoluer dans les prochaines heures.
Clara porta une main tremblante à sa bouche.
Mathieu, lui, resta silencieux.
Parce que pour la première fois depuis son retour... il ne savait plus ce qu'il voulait réellement.
La nuit avait étendu son voile sombre sur l'hôpital, étouffant les bruits de la ville. L'air était lourd, chargé d'une fatigue épaisse que Mathieu ressentait jusque dans ses os. Pourtant, il était toujours là, assis sur une des chaises inconfortables de la salle d'attente. Il aurait pu partir, se réfugier à l'hôtel et tenter de dormir, mais quelque chose le retenait.
Il passa une main sur son visage, sentant la barbe naissante sous ses doigts. Depuis combien de temps était-il là ? Une heure, peut-être deux. Le temps semblait s'être figé depuis qu'il avait appris qu'Ethan avait montré une réaction.
Il leva les yeux et vit Clara entrer dans la pièce.
Elle portait le même pull trop grand que la veille, ses cheveux ramenés en une tresse négligée sur son épaule. Il lui trouva un air encore plus épuisé que dans l'après-midi, mais malgré la fatigue, elle restait belle. Trop belle.
- Vous n'arrivez pas à dormir non plus ? demanda-t-elle en s'approchant.
Il secoua la tête.
- Pas vraiment.
Elle s'assit à côté de lui, un soupir lui échappant.
- Moi non plus.
Un silence s'installa, mais ce n'était pas un silence vide. Il était chargé de tout ce qu'ils ne disaient pas.
- Vous êtes resté longtemps, murmura-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine.
- Je voulais voir s'il y avait du nouveau.
Elle hocha la tête.
- Vous avez peur ?
Il tourna la tête vers elle, surpris par la question.
- Peur de quoi ?
- De ce qui pourrait arriver. De ce que ça pourrait changer.
Il fronça légèrement les sourcils.
- Vous parlez d'Ethan ou de moi ?
Elle le regarda, et il comprit qu'elle ne répondrait pas. Parce qu'elle n'avait peut-être pas envie d'admettre que la réponse concernait les deux.
Il détourna le regard, fixant un point invisible devant lui.
- Je ne sais pas.
- Moi, j'ai peur, souffla-t-elle.
Il sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- Vous avez peur de quoi ?
- Qu'il ne soit plus jamais le même.
Il ne trouva rien à répondre à ça. Parce qu'au fond, il partageait sa peur.
Elle baissa les yeux sur ses mains, et sans réfléchir, posa doucement l'une d'elles sur la sienne.
Ce fut comme une décharge électrique.
Mathieu sentit son cœur rater un battement. Sa peau contre la sienne, douce et légère, éveilla quelque chose en lui qu'il aurait préféré ignorer.
Il aurait dû retirer sa main, briser ce contact avant qu'il ne signifie quelque chose. Mais il resta figé, incapable de bouger.
Clara releva les yeux vers lui, et il vit qu'elle ressentait la même chose.
Un instant de trop. Un battement de cœur de trop.
Elle retira sa main, un peu précipitamment, et détourna le regard.
- Désolée, murmura-t-elle.
- C'est rien.
Mais ce n'était pas rien.
C'était tout.
Et Mathieu le savait.
Il se leva brusquement.
- Je vais prendre l'air.
Clara hocha la tête, sans un mot.
Il sortit du bâtiment, aspirant une grande bouffée d'air frais. Son cœur battait trop vite, son esprit était trop embrouillé. Il devait se ressaisir.
Mais à peine avait-il retrouvé un semblant de contrôle qu'une voix perça l'air de la nuit.
- Alors comme ça, mon pauvre Ethan est dans le coma.
Mathieu se retourna et vit une silhouette qu'il n'avait pas vue depuis des années.
Léa.
Elle était là, vêtue d'une robe cintrée qui épousait parfaitement ses formes, perchée sur des talons trop hauts pour une simple visite à l'hôpital. Son sourire était celui d'une femme qui n'avait jamais rien laissé au hasard.
Mathieu sentit immédiatement une vague de méfiance l'envahir.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il froidement.
Léa haussa un sourcil amusé.
- Tu pourrais au moins me dire bonsoir.
- Bonsoir. Maintenant, qu'est-ce que tu veux ?
Elle fit quelques pas vers lui, l'observant avec un intérêt non dissimulé.
- J'ai appris pour Ethan. Je voulais venir voir comment il allait.
Mathieu croisa les bras.
- Ça fait combien d'années que t'as pas pris de ses nouvelles ?
Elle esquissa un sourire.
- Trop longtemps, je suppose. Mais tu sais comment sont les choses... les relations, ça s'efface avec le temps.
- Ou avec l'argent, répliqua-t-il sèchement.
Elle plissa les yeux, mais son sourire ne vacilla pas.
- Toujours aussi direct, Mathieu. Ça ne m'avait pas manqué.
Il soupira.
- T'es pas la bienvenue ici.
- Oh, mais je n'ai pas besoin de ton autorisation pour voir Ethan.
Elle allait ajouter quelque chose quand la porte de l'hôpital s'ouvrit derrière eux.
Clara.
Elle s'arrêta en voyant Léa, une lueur de surprise traversant son regard.
- Toi ?
Léa eut un sourire faussement ravi.
- Clara ! Quelle coïncidence.
Mathieu sentit immédiatement la tension s'épaissir.
- Qu'est-ce que tu fais là, Léa ? demanda Clara d'une voix méfiante.
- Je viens voir Ethan. Après tout, il a fait partie de ma vie.
Clara serra légèrement les poings.
- Tu ne fais plus partie de sa vie, corrigea-t-elle froidement.
Léa éclata de rire.
- Toujours aussi protectrice, à ce que je vois.
Elle balaya Clara du regard, son sourire devenant plus cruel.
- Et toi, ça se passe bien, la vie de future épouse parfaite ?
Clara ne répondit pas, mais son visage s'était légèrement fermé.
Mathieu, lui, observait la scène, sentant que quelque chose clochait.
Léa n'était pas venue ici par bonté d'âme.
Elle avait un objectif.
Et il comptait bien découvrir lequel.
Mais ce qui le dérangeait le plus...
C'était l'air troublé de Clara.
Comme si, malgré elle, Léa venait d'appuyer sur une blessure encore ouverte.