Elle marchait, les yeux à demi clos par les bourrasques de neige. Il fallait faire attention aux stalactites du côté des immeubles et aux éclaboussures brunes de celui de la rue. La route était contenue entre ces deux murs, dressés telles des menaces que l'hiver imposait. Qu'une pensée fut trop prenante et elle se faisait ramener à l'ordre par les intempéries. Les zigzags n'étaient pas permis. Elle marchait vite, droit et pourtant l'hésitation se lisait dans sa cheville qui, parfois, semblait se bloquer imperceptiblement.
Était-ce vraiment une bonne idée d'y aller ? Elle fouilla dans la poche de son manteau, sortit une cigarette, fouilla dans une autre poche, sortit un briquet, s'abrita de ses mains et fit jaillir une petite flamme qui vacilla. Elle arrêta de marcher, fit à nouveau jouer la roulette sous son pouce, se retourna dos au vent et finit par réussir à allumer sa cigarette. Elle était en train de reprendre sa route quand un homme jaillit d'une entrée d'immeuble, lui bloquant le passage en agitant les bras. Elle essaya de l'éviter mais il ne la laissait pas passer. Une femme qui était assise dans l'entrée de l'immeuble avec quelques autres itinérants cria à l'homme qui avait jailli de venir se rassoir : « Let her go, don't be a fucking asshole ». « thanks m'am, thanks », dit-elle en baissant la tête avant de continuer sa route en toute hâte. Quoi dire, que faire ? Elle aurait voulu retourner voir la dame, lui dire qu'il fallait continuer d'agir de la sorte, la remercier davantage, récompenser ce comportement... Mais qui était-elle elle-même pour se permettre de vouloir récompenser le comportement d'autrui, la dame de la rue n'était pas un chien que l'on dresse en lui donnant des biscuits. Elle aurait voulu lui décerner une médaille peut-être ? Prouver par là que la rue avait aussi ses valeurs et que certaines femmes étaient capables de les inculquer aux plus jeunes ? Elle n'était pas bien placée pour se mêler de cela, et pourtant l'envie de se vêtir de haillons pour les rejoindre et apprendre d'eux la hantait. Elle ne pensait pas pouvoir le faire, à cause du risque. Elle continua de marcher, impuissante, vers la réunion du journal où elle avait promis d'écrire.
Les rues étaient glacées, la température avait chuté après la pluie et le matin n'avait pas encore eu le temps de faire fondre les trottoirs. Il était là, au détour d'une ruelle, tendant sa casquette noire, les yeux baissés. Elle le reconnut, lui dit « salut », il leva les yeux, esquissa un sourire qui la précipita dans un état de pétrification assez proche de celui de la ville. Elle fouilla dans ses poches, trouva une pièce, lui donna, il sourit à nouveau de tout son malheur et elle baissa les yeux en reprenant sa route. Ils avaient mangé à la même table, là-bas, dans ce drôle d'endroit où aucun d'eux n'avait choisi d'être.
La nuit était calme, l'hiver n'avait pas encore instauré sa dictature. Elle parcourait les rues, se fiant au flair du chien qui trottinait devant. Le vent l'avait appelée en sifflant à la fenêtre, elle était sortie et avait suivi l'instinct de son animal. Elle ne savait pas exactement ce qu'elle cherchait, lui saurait quoi trouver. Elle passa devant une buanderie, une femme frappait à la porte vitrée, les larmes au bord des yeux. Elle s'arrêta, fit signe à la femme d'appuyer sur le bouton qu'elle avait repéré à l'intérieur de la buanderie. La femme réussit à sortir, ne cachant pas sa joie ni la peur qu'elle avait eue de rester bloquée toute la nuit. Elle, pour sa part, fut submergée : le chien l'avait mené au bon endroit, au bon moment.
On disait qu'elle passait du jour à la nuit, que les autres lui traversaient la tête comme une armée de rhinocéros au galop. On disait qu'elle devait apprendre à contrôler sa pensée, on lui disait que si quelque chose sentait la merde, il lui suffisait de penser à une fraise pour chasser le dégout. Elle n'y croyait pas. Du moins, ça ne marchait pas pour elle. Sa technique était plus tangible, elle se bouchait le nez et respirait par la bouche. Chasser les idées n'avait jamais été son fort, elle les retournait dans tous les sens jusqu'à ce qu'elles s'épuisent ou éclatent. Les autres préféraient qu'elles s'épuisent. La seule manière tangible qu'elle avait trouvée pour se débarrasser des idées était de faire, faire, faire et faire. Le sommeil ne venait jamais qu'à l'épuisement.
Ces années-là, les idées étaient accaparantes et la nuit se marchait comme une litanie.
Des poèmes écrits sous un pont sur des bouts de carton, une descente dans les tuyauteries de Montréal, glissant sur une petite plaque de bois à roulette dans la noirceur totale d'un long boyau de la ville, chantonnant quelques vers pour garder le courage. Un arrivage dans la boue puis une marche qui continue, guidée par les rafales de feuilles. Une silhouette indéfinissable, un masque.
Un feu sur le Mont-Royal, un poète qui s'exile, le chien la mène à lui. Les braises qui les réchauffent, la ville entre les branches, il lit tout son cahier. Le soleil qui s'annonce. Elle qui part en courant.
Sur l'autre versant, un autre feu, des musiciens, encore le chien. Elle chante pour eux qui jouent, ne donne pas son vrai nom mais une traduction, ils voudraient la revoir, elle ne croit qu'au hasard.
Les jours sont longs sur les bancs d'école, elle se demande si les autres aussi passent leurs lunes à errer. Elle espère trouver des pairs, elle espère. Mais de toutes ses rencontres, elle ne veut rien garder, car elle craint que la nuit n'en perde sa magie. Elle voudrait que le ciel lui envoie deux ailes blanches qu'elle porterait au dos pour voir la vue d'en haut et pouvoir s'échapper si le besoin en est. Elle promet en riant que la leçon d'Icare lui servira à elle et que de toute façon, c'est pour voler la nuit. Mais personne ne répond car les ailes, ce n'est pas pour les humains.
Un soir, des amis, elle va dans un bar, à la sortie : bagarre. Trois français refusent de payer un chauffeur de taxi, son ami essaye de le défendre, il se prend un coup, elle bondit, arrache les cheveux d'un français, ils se calment. La dernière fois qu'un ami s'est fait battre devant elle, pour elle en plus, elle n'a rien fait, figée. Le sang a giclé sur ses chaussures blanches. Elle ne veut plus figer. Elle veut des poings, et pourtant elle ne veut pas se battre. Elle veut fuir, avec des ailes, elle aurait pu soulever son ami et lui éviter les coups. Il lui faut des ailes, mais elle n'en a que dans ses rêves. Elle sait pourtant bien s'en servir et s'échappe à tous coups. Mais les rêves n'ont qu'une incidence restreinte sur la réalité.
Avec des ailes, elle aurait pu retourner voir la dame sans prendre aucun risque, elle aurait pu offrir un tour dans le ciel au garçon à la casquette tendue, elle aurait pu descendre au fin fond de l'enfer avec la certitude de pouvoir remonter.
Elle serait retournée dans le pays de sa mère pour apporter l'espoir autrement qu'en semant des poésies, avec des ailes. On lui a raconté que pour empêcher un bombardement des ponts, de nombreux habitants de la capitale s'y sont rejoints et ont chanté pour la paix en se tenant la main. Le bombardement a été annulé. Elle se demande si on pourrait faire ça, si ça peut marcher encore, si tout le monde se donne la main et chante pour la paix est-ce que les avions vont faire des voltiges à la place de jeter des bombes ? Le dos lui démange quand elle pense à ça, comme si des ailes essayaient de lui pousser sur les omoplates mais qu'elles étaient interdites par le bon sens.
Pourtant quelque chose au fond d'elle refuse de perdre espoir, comme s'il était encore possible de faire, faire, faire, faire. Elle regarde ses pieds, pense à tous les endroits où ils ont été. Elle se dit que tout est possible. Elle regarde ses mains, pense à toutes les autres mains qu'elle a serrées. Elle a le vertige, elle est minuscule, comme lorsqu'elle était enfant et regardait le ciel du haut d'un immeuble de Belleville, couchée sur le dos. Le ciel, les humains, et les fonds marins, les trois choses qui lui font tourner la tête.
Elle était arrivée à la réunion, deux garçons attendaient déjà devant la porte d'entrée, elle ne sonna donc pas et ils attendirent qu'on vienne ouvrir en n'osant pas vraiment se dire bonjour. L'hôte fit tourner la poignée, ouvrit la porte et les invita à monter. Elle avait déjà travaillé dans un autre journal avec l'hôte et les deux filles manifestèrent leur joie de se revoir. On s'installa, on fit du café et on mangea des crêpes et des croissants. La discussion était enflammée mais les journalistes n'avaient pas vraiment des points de vue différents, ils avaient des idées communes qu'ils divulguaient dans un état d'excitation. À la fois, cela permettait d'aller plus loin dans une direction, mais elle trouvait qu'il manquait l'avocat du Diable. Le problème de cet avocat, c'est que personne n'a envie de l'inviter à faire des projets puisqu'il questionne trop. Elle pensait tout de même que le Diable avait droit à un avocat mais se tue, disciplinée par la crainte d'être rejetée. On lui avait proposé des sujets, elle avait choisi la criminalisation des personnes itinérantes. Elle avait passé un bon moment au chaud à discuter avec eux avant de quitter en promettant son article.
Elle retournait vers son appartement où la lumière grise du soir avait déjà ravagé les murs jaunes, elle le savait, l'hiver était parfois prévisible. Quand elle se fut déchaussée elle tomba sur Roderic qui était en train de tout nettoyer de fond en comble, en pleine phase d'excitation il courrait dans tous les sens, déplaçait les meubles, plantait des clous, suait à grosse goutte et d'un bon remettait parfois l'aiguille du tourne-disque un peu plus haut pour entendre à nouveau quelques mesures qui l'obsédaient. Elle se dirigea vers la verrière où Marie-Hélène arrosait ses plantes. Elle avait envie de lui parler mais ne savait pas par où commencer alors elle se tue et la regarda faire. Safran se colla contre la cuisse de Marie-Hélène, elle lui caressa la tête, et demanda :
« Comment allez-vous tous les deux ?
- Bien, on revient d'une réunion, je dois écrire un article.
- Encore ?
- Non mais c'est pour un autre journal cette fois
- Et tu comptes dormir quand ? demanda-t-elle avec bienveillance »
Elle sourit sans montrer les dents, baissa les yeux et marmonna : « je n'aime pas dormir ». Un silence étrange s'installa, un silence lourd de compassion et d'incompréhension. Elle fit un compliment sur les plantes de Marie-Hélène, disant que leur beauté n'avait d'égal que le soin qui leur était apporté. Elle se dirigea vers sa chambre où des tonnes de livres jonchaient le sol, pris une feuille blanche, la boîte de crayons de couleur qu'on lui avait offerte, une nuit, et se mit à dessiner en piochant son inspiration dans les livres ouverts autour d'elle. Un mot, une phrase, et les couleurs qu'elle allait choisir se mettaient à scintiller dans la boîte. La musique qui venait du salon lui servait de rythme et ses mains semblaient s'être éprises d'une danse qu'elle avait l'impression de ne pas contrôler. Les dégradés se faisaient d'eux-mêmes, les crayons s'échangeaient avec une souplesse qui la fascinait et qu'elle n'arrivait pas à considérer comme sienne. Elle n'était pas certaine d'être vraiment capable de faire ce qu'elle faisait, elle ne l'avait d'ailleurs jamais été.
Peu à peu, le bruit s'apaisa dans l'appartement, les autres étaient allés se coucher. Elle se risqua hors de sa chambre pour vérifier. Elle prépara la laisse de Safran, le petit couteau, enfila quelques épaisseurs de ses vêtements les plus amples, glissa dans sa poche un feutre, quelques biscuits pour chiens et d'autres pour humains et se faufila à l'extérieur. La nuit était froide mais elle ne le sentait pas. Elle se dirigea vers le Mont-Royal où elle défit la laisse, laissant Safran libre de courir à son gré. Elle passa devant la Statue et inscrivit, au feutre blanc sur les dalles grises « je suis l'oiseau de nuit qui passe dans ta vie, je suis l'oiseau de vie qui passe dans ta nuit ». Satisfaite de son maigre forfait, elle entreprit son ascension habituelle, son chemin de croix vers la dalle ronde du sommet, vers le poème gravé au-dessus de la ville. Safran gambadait autour, la nuit lui appartenait et elle-même n'appartenait à personne, si l'envie lui prenait de courir et de se jeter dans la neige, elle courrait et se jetait dans la neige, si la droiture la tentait, elle pouvait compter les pas, compter les arbres, écouter le moindre frisson de la forêt, le moindre susurrement des voitures au loin. Elle pouvait décider de ne regarder que devant elle ou de se retourner pour être éblouie par les petites lumières de la ville. Le froid la rassurait, qui oserait le braver ? Elle était seule, dans une solitude magnifique, parce que toute choisie, assumée.
C'est en redescendant la colline qu'elle le vit. Ou plutôt qu'elle perdu de vue Safran, l'appela et eu pour toute réponse un hurlement déchirant. Elle dévalait la pente en s'accrochant aux arbres, le cœur lui battait dans la poitrine, qu'était-il arrivé à Safran ? Elle l'appela encore, sa voix se brisa au milieu de son cri et enfin il réapparut, arrivant ventre à terre à la rencontre de sa maitresse. Il lui tourna autour et disparut à nouveau, elle s'élança derrière lui. Ils arrivaient au pied du mont lorsqu'elle se figea. Devant la Statue, la tête sanglante tachant l'inscription qu'elle avait tracée un peu plus tôt, un mort gisait.
Ses tripes se tordirent, elle tituba, elle essayait de se convaincre que ce n'était qu'une impression, que le mort allait se relever et partir, qu'il faisait juste une sieste. Devait-elle s'approcher, appeler à l'aide, s'enfuir ? Elle n'avait pas son téléphone, elle ne le prenait jamais la nuit. Safran s'était approché, elle ne voulait pas qu'il lèche le sang, elle devait lui passer la laisse, elle s'approcha donc, se convainquant de l'importance de le récupérer mais lorsqu'elle fut à moins d'un mètre de la tête dont le haut avait été éclaté, elle reconnut le visage.
C'était le jeune Inuk à la casquette, le mendiant de la rue Prince-Arthur.
Elle ne pleura pas, ses jambes tremblaient mais elle ne pleurait pas. Elle se rappelait la tristesse, elle se rappelait le jour où elle était allée s'assoir à côté de lui pour manger parce qu'il était seul, elle se rappelait qu'il ne savait pas trop d'où il venait mais qu'il avait du sang inuit. Elle n'y croyait pas vraiment, à cette scène de crime. Quand enfin elle comprit qu'elle allait devoir faire quelque chose, s'en aller ou rester mais faire quelque chose, elle ne put prendre une décision et s'agenouilla, contre son gré car ses jambes s'étaient dérobées. Le chien se blottit contre elle. Ils restèrent ainsi jusqu'à l'aube.
« Mademoiselle, levez-vous
- Oui monsieur
- Vous connaissez cet homme ?
- Oui monsieur
- C'est votre ami ?
- Heu, c'est à dire ? ami...
- C'est ton ami ou c'est pas ton ami ?
- Heu, c'est pas mon ami mais je le connais, mais pas beaucoup
- Bon, vous vous êtes chicanés ?
- Heu, non, non...
- Alors pourquoi tu l'as frappé ?
- Mais je l'ai pas frappé, monsieur
- Et ça, c'est quoi ?
- C'est pas moi !
- Alors qu'est-ce que tu fais là ?
- Mais je l'ai trouvé comme ça !
- Mais qu'est-ce que tu fais là ?
- Je promenais mon chien
- En pleine nuit ?
- Oui,
- tu vas nous expliquer ça au commissariat
- Quoi ?
- T'es mieux de venir avec nous parce qu'autrement on va devoir te forcer
- Je peux pas venir, je dois rentrer nourrir mon chien
- Awoey, on va s'en occuper de ton chien
- Vous pouvez pas m'en séparer !
- Tu viens avec nous où tu préfères la manière forte ?
- Je viens pas, je viens juste si je peux être avec mon chien »
Le premier policier fit un signe à l'autre policier qui était resté en retrait et il s'approcha d'elle. Il la souleva en la prenant par les épaules, elle leur interdisait de lui faire mal, ils n'en avaient que faire, elle criait le nom de son chien que l'autre policier avait immobilisé. Une ambulance arrivait pour le mort, les policiers enfournèrent Blanche et Safran dans leur voiture. Elle appuya son front contre la fenêtre givrée, les ambulanciers étendaient une couverture argentée sur le corps, une autre voiture de police arrivait au loin, éclairant le matin en rouge et bleu.
Une fois au poste elle avait diligemment décliné son identité et demandé fermement à voir son chien. On lui avait répondu qu'elle devait d'abord expliquer ce qu'elle faisait à cette heure-là auprès du corps. Elle avait donc scellé ses lèvres et murmurait pour toute réponse le nom de son chien quand le policier se mettait à lui crier dessus pour qu'elle parle. Le téléphone sur le bureau sonna, le policier décrocha, confirma la présence de la jeune fille dans le bureau et raccrocha.
« L'inspecteur arrive, il va falloir parler, t'es pas en France ici, la police tu vas la respecter.
- Je la respecte, monsieur. Je veux juste voir mon chien.
- Ostie d'Française
- J'suis pas vraiment Française monsieur, j'ai juste des origines
- Tu parles comme une Française, t'es une Française mais tu vas pas nous niaiser longtemps
- J'vous niaise pas monsieur, j'veux juste voir mon chien. »
L'inspecteur entra, fit signe au policier de quitter la salle et s'assit sur le bureau, les mains jointes en poing. Il esquissa un sourire étrange, plein de pitié et parla doucement.
« Le plus vite tu passes aux aveux, le moins pénible pour toi
- Mais j'ai rien fait à Josh
- C'est le mort ça ?
- Je crois, c'est ça qu'il m'avait dit
- Donc tu le connais
- Un peu
- Tu l'as frappé avec quoi ?
- Je l'ai pas frappé
- Tu sais qu'on a reçu une lettre il y a deux jours qui t'accusait déjà ?
- Pardon ?
- « Surveillez l'oiseau de nuit»
- Je comprends pas
- L'oiseau de nuit qui passe dans ta vie, ça te dit quelque chose ?
- Oui
- Mais encore ?
- C'est un poème
- Écrit par ?
- Moi, enfin peut-être que quelqu'un l'a écrit avant moi, on sait jamais avec la poésie
- Niaise-moi pas. Qui l'a écrit au pied de la Statue ?
- Shit, vous allez m'accuser à cause d'un poème écrit au feutre qui part à l'eau ?
- Surveille ton langage, t'as frappé ton ami Josh à mort juste sur ton poème, t'as peut-être pas toute ta tête mais tu vas avoir du mal à te sortir d'affaire si tu coopères pas alors commence par nous dire avec quoi tu l'as frappé.
- J'lai pas frappé !
- C'est qui alors ?
- Je sais pas
- C'est pas très fort comme argument ça
- Mais je sais vraiment pas ! J'suis pas la seule à être sur le Mont-Royal la nuit, ça arrive que je croise du monde, c'est rare mais ça arrive, vous pouvez pas m'accuser sous prétexte que j'ai écrit un poème sur un oiseau de nuit, y'en a d'autres des oiseaux de nuit, si j'avais tué Josh à mon avis je serais partie vite et loin, à moins que je sois vraiment rendue folle mais c'est pas possible, j'descendais par le bois et j'l'ai trouvé déjà mort, j'ai rien fait moi, même mes poèmes ils partent à l'eau !
- Arrête avec tes poèmes on est en train de parler de quelque chose d'autrement plus grave là
- Mais c'est vous qui...
- Arrête. T'as dit que tu croises parfois du monde la nuit sur le Mont-Royal ?
- Oui
- Quel genre de monde ?
- Des musiciens, des poètes
- T'es weird. C'est pas bon ça, pour ta défense.
- Mais c'est vrai !
- Tu croises pas des gens qui te font peur ? Tu trouves pas ça dangereux pour une fille de se promener toute seule la nuit ?
- J'suis pas toute seule, j'ai mon chien
- Pas d'arme ?
- Un couteau... Bah voilà ! Je l'aurais tué avec mon couteau si c'était moi !
- Calme-toi, c'est pas une défense suffisante ça
- Vous allez me défendre ?
- J'suis pas avocat moi, j'suis policier, ce qui m'intéresse c'est la vérité.
- Mais vous me croyez ?
- Non. »
Le téléphone sonna à nouveau, l'inspecteur décrocha comme l'avait fait le policier avant lui. Il semblait répondre à une série de questions par l'affirmative. Il avait l'air perplexe et finit par raccrocher sur un « oui chef », il leva les yeux vers elle, lui dit qu'elle allait visiter un autre bureau et ouvrit la porte. Elle refusa de se lever, il insista, elle voulait qu'on la laisse tranquille, il proposa de la menotter, elle préféra se lever, docile. Elle le suivit dans un long couloir jusqu'à une porte massive sur laquelle était inscrite : Chef Lafleur. Elle se dit que ce n'était pas un nom pour être dans la police. L'inspecteur frappa à la porte qui s'ouvrit rapidement. Un homme dans la soixantaine avec des yeux pétillants apparut, indiqua une chaise à Blanche et donna congé à l'inspecteur. Au moment où elle s'asseyait, elle s'aperçut que le bureau était secoué par à-coups, elle fronça les sourcils et affronta de son regard noircit par la nuit difficile celui de Lafleur. Il sourit.
« Je crois qu'il est impatient de te voir
- Qui ?
- Qui tu crois ?
- Je suis un peu fatiguée pour jouer aux devinettes
- OK. »
Il tripatouilla sous son bureau en disant « doucement, doucement », se releva et laissa la place à Safran qui courut vers elle, son cœur manqua d'exploser dans sa poitrine, il était là, il se dandinait de joie de la voir, ils étaient réunis, enfin, elle enfouissait son visage contre ses oreilles, il frottait son museau contre ses joues, elle riait aux éclats. Lafleur souriait.
« Es-tu mieux maintenant ?
- Oui ! vraiment vraiment ! J'peux rester avec lui ?
- Oui, mais j'aurais besoin de ton aide par exemple
- Merci merci merci merci... Mon aide ?
- Tu dis qu'il y a du monde sur le Mont-Royal la nuit ?
- Oui
- Tu as des noms ?
- Non...
- Ça serait dans ton intérêt qu'on puisse interroger ces gens-là, tu sais comment les trouver ?
- Pas sûr... mais ils faisaient des feux, c'est comme ça que je tombais dessus dans le bois
- Tu te rappelles où étaient les feux ? Tu pourrais nous y amener ?
- Bien sûr. Mais ils seront plus là, il y aura juste les cendres.
- Nous ça nous va les cendres »