Dédié à ma famille qui m'a supporté durant ces années noires.
Cela posé, gratitude énorme pour Albert Jacques Sébastien, le défricheur de l'Absolu, ainsi qu'à mon ami de toujours Frédéric Fournier (non, il n'y a pas de hasard) ainsi qu'une pensée profonde dirigée vers Fanny, la présidente de notre petit club de fous et d'abîmés sévères, « La Renouée », et ainsi coulant de source avec ce qui précède, je me dois de citer aussi Mehdi, Katia, Raymonde et tous ceux et celles que j'ai appris à connaître, nous qui savons si bien ne pas être en vie, avec souvent le Soleil Noir de l'Angoisse dans nos visières, mais pas soumis. Ah non, mais pas soumis... Eh bien, pour les gens de cette race de flippés sévères, j'ai écrit ces Mémoires, ces nouvelles, flirtant si bien avec la folie qui me tenait le bras quand j'écrivais ce qui s'avéra être ce livre, et qui fut une surprise même pour moi. Ces « Nés médecins par insuffisance de maladie », et qu'ici même je conchie. Salut aussi à Delphine et à Lyvie, rédactrices en chef de nos délires. Un léger bruissement d'étoiles sur l'oreiller où tu rêves, toi, Nath la fidèle. Et salut à toi, Swanne B.
Nico.
Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis
Car si pitié de nous pauvres avez
Dieu en aura plutôt de vous merci
François Villon
Note de l'auteur
Frère humain, voici réunis dans ce volume tous les textes qui de près ou de loin (mais souvent de très près) parlent de ma vie. J'ai donc décidé d'y inclure, à la toute fin du livre, un texte de 2001, révisé en 2018, qui est le plus vieux récit à reconstituer ainsi des événements antérieurs. On le trouvera donc après la deuxième section constituée de mes textes autobiographiques récents.
D'autre part, le rêve a toujours été d'une importance prépondérante pour moi. Je n'y vois pas qu'un défouloir de l'inconscient, je cherche à travers la vie onirique des interrogations, des confirmations, et je la vis avec autant d'acuité qu'elle semble m'envoyer des messages, des indices pour le futur, bref, je questionne le rêve pour y trouver des réponses existentielles. On trouvera donc réunis ici, en première partie, les récits de rêves, parfois romancés, ou reconstitués à partir de fragments distincts. Ces récits de rêves se trouvent figurer parmi mes derniers écrits à ce jour, et leur intérêt me paraît assez évident pour figurer au commencement de cet ouvrage. Il s'agit de neuf textes écrits d'octobre 2020 à mars 2021. Le troisième fait ressentir, à ses débuts, l'angoisse ressentie en ce moment par beaucoup de mes contemporains en ces temps troublés d'avenir bouché. Puis, la seconde partie du livre rassemble les dix-neuf récits proprement autobiographiques, écrits de septembre 2019 à mai 2021, dont vous trouverez l'explication de ma démarche dans le prologue, que, malgré ses imperfections, je n'ai pas souhaité soustraire à cet ouvrage. Pareille remarque pourrait s'appliquer à la « Conclusion » de ces récits, où ma vision naïve et idéaliste de la pandémie à laquelle je fais allusion, alors que nous étions au premier confinement, me paraît quelque peu datée et sans profondeur. Un « Finale » plus récent a été placé à la toute fin des récits, pour les clore, ce qui permettra de corriger ce défaut originel, et servira à montrer le dernier état de ma pensée, toute en questionnement.
J'ai en effet toujours respecté et privilégié la spontanéité de l'écriture, et j'ai souvent pris soin d'indiquer les dates de mes écrits, qu'il s'agisse de poèmes ou des récits ci-après. Enfin, on trouvera en appendice la trentaine de poèmes écrits parallèlement à la rédaction de ces histoires.
Nicolas, le 31 mai 2021
Première partie
Récits de rêves (2020-2021)
L'œuf doré
(Pour Marc)
Je me revois errant, avec ma compagne fâchée, dans une ville baignée dans une curieuse atmosphère jaunâtre. Elle ne voulait plus de moi mais je l'aimais plus que tout. Jamais en effet elle ne m'avait semblé aussi excitante et mystérieuse. En vain je m'efforçai de l'embrasser et de la toucher, je la désirai, j'avais envie de son corps, mais à chaque tentative elle me repoussait avec humeur. Elle voulait me voir partir, et se débarrasser définitivement de moi. Nous avions eu cependant une grande histoire ensemble. Mais cela était désormais bon pour les oubliettes, apparemment. Cependant je ne cessai de la suivre, tentant sans succès de me rapprocher d'elle. Nous arrivâmes à un café d'une petite rue piétonne. Elle tenait son carton à dessin et avait visiblement quelque chose à faire en ce lieu. En effet je m'aperçus qu'elle avait rendez-vous avec deux jeunes femmes, pour parler d'un point concernant l'une de ses créations picturales. Mon amie était en effet passionnée d'art plastique, et s'y adonnait parfois. Elle sortit l'œuvre de son carton à dessin et la tendit aux deux jeunes femmes, et elles eurent alors une conversation à laquelle je ne compris pas grand-chose, car j'écoutais vaguement, mon esprit étant tout entier accaparé par la recherche d'une solution pour reconquérir le cœur de cette femme. Il semblait bien cependant que cela était irrémédiable, comme si je m'étais rendu fautif en son esprit d'une faute irréparable, ce que je ne parvenais pas à comprendre. En ce qui concernait sa création picturale, il fut question, je crois, d'apporter quelques touches supplémentaires selon un procédé inconnu, pour l'améliorer, d'une façon dont je ne savais rien. Je me souviens vaguement qu'il s'agissait d'une œuvre de nature plutôt abstraite, mais au milieu de laquelle on distinguait assez clairement un œuf en or, très doré et qui semblait jaillir de la feuille de dessin. Rendez-vous fut pris pour quand cette mystérieuse besogne serait achevée et les retouches effectuées, moyennant finance. Nous ressortîmes. Et là, le même manège recommença, mais cette fois je ne pus insister sans risquer de tomber dans l'indécence, et je la laissai, la mort dans l'âme, s'éloigner de moi. Je me mis à errer, désœuvré, dans cette ville qui semblait presque vide, arpentée par quelques rares passants sans substance, auxquels il semblait manquer une certaine dose de réalité, et toujours aussi bizarrement jaunâtre. Alors que depuis un certain temps déjà je me perdais en idées noires dans cette ville sinistrée, mon portable se mit à sonner. C'était l'une des deux jeunes femmes dont ma compagne avait chargé d'effectuer ces mystérieux travaux de retouche. J'ai oublié dans quel but on fit ainsi appel à moi, mais je fus donc amené à revenir dans ce même café qui m'avait vu un moment plus tôt avec ma compagne. Cependant, quand j'arrivais dans ce lieu, les deux femmes discutaient avec entrain et ne firent même pas attention à moi, et d'un geste pressant on me fit signe de m'asseoir et de la fermer, car elles semblaient lancées dans une de ces discussions si importante, aurait-on dit, qu'elle déterminerait de tout leur devenir. Je m'assis, et reconnus près d'elles un homme, à qui je serrai la main, qui était avec ces deux femmes mais se tenait à l'écart, silencieux. C'était quelqu'un de célèbre. Dans cet étrange café anachronique, qui ressemblait aux bons vieux bistrots de ma jeunesse, il y avait nombre de gens qui fumaient, et des cendriers étaient même posés sur les tables à cet égard. Il y avait aussi un vieux poste, visible d'où je me tenais maintenant assis, et qui était situé près de l'entrée, d'où se déversaient des flots de lumière jaune, jaillissant de l'extérieur. Il y avait encore une affiche, au-dessus de cet antique poste à cassettes, indiquant, écrit à la main : « Cassette, une heure, cinq francs. » Nulle part ailleurs je n'avais vu ce procédé plutôt curieux d'écouter de la musique, qui impliquait que l'on amène soi-même une cassette, et que l'on puisse la diffuser durant une heure contre ces quelques francs. Il y avait aussi, au-dessus de nous, une sorte de bloc-notes, sur lequel une critique de mes essais littéraires avait été écrite par l'homme qui se tenait près de moi, et, cela, je le savais sans même lui avoir demandé. Cela disait, en gros, que je ne cessais d'insulter Dieu, que c'était trop facile et que, ce faisant, je portais atteinte au grand rêve humain. Je me tournai alors vers l'auteur de ces lignes, et je lui affirmai qu'il avait tout à fait raison de penser cela, et que j'avais tort en effet, d'être parfois ce fulminant blasphémateur. Il voulut protester, mais je l'interrompis, répétant ceci : « Vous avez tout à fait raison, je ne devrais pas faire ça, mais cela est dû au fait que j'ai une relation au père compliquée ». Il répondit qu'il comprenait, et, soudain, pris d'empathie, il se mit à sangloter, et me souffla ceci : « Tu sais, en plus, je t'aime bien, Nicolas, et pourtant tu sais que je suis un dur... » À cela, je répondis : « Ce n'est qu'une carapace, oui, une simple carapace pour cacher son petit cœur d'artichaut... » Il hocha la tête, les yeux noyés, et son visage de fœtus me regarda pitoyablement, puis il eut un trémolo dans la voix en me répondant un « Oui » en pleurant toujours de plus belle. Puis il se leva et se rendit aux toilettes.
Je profitai de son absence pour relancer les deux jeunes femmes pour, enfin, connaître la raison pour laquelle on m'avait invité à revenir ici. Mais ma demande fut accueillie avec le même signe impatient qui m'intimait toujours de la fermer. Elles avaient presque les visages qui se touchaient et étaient animées d'une discussion qui semblait si décisive qu'elle n'admettait pas d'être interrompue. Je n'insistai pas.
Je me mis donc à fumer une cigarette, tout en scrutant les lieux si étrangement anachroniques avec ces cendriers, son antique poste à cassette, et ses murs peu soignés, d'une propreté douteuse, et jaunis. Et je finis par me dire qu'après tout, c'était peut-être une caractéristique de ce café, et je m'efforçai de cesser de m'en préoccuper. Toute mon attention fut à nouveau accaparée par l'homme, qui était revenu, et qui s'était, visiblement, remis de ses émotions. Il me lança :
« Mais qu'est-ce que tu fous ici, d'abord ? »
- Je cherche à récupérer ma copine, lui indiquai-je.
- Et comment ?
- Elle est venue ici déposer un truc dont tes deux copines doivent s'occuper, je vais l'attendre, elle reviendra peut-être, elle finira par se pointer...
Je pensai alors au curieux œuf doré que j'avais aperçu sur l'œuvre de mon ex-compagne, et je me demandai ce qu'il pouvait bien vouloir signifier, lorsque le fil de mes pensées fut de nouveau interrompu par mon camarade, qui me posa à nouveau une question.
« Et pourquoi elle reviendrait ?
- Elle a déposé ici une œuvre d'art, articulai-je avec effort, comme si l'homme s'était soudain enfoncé dans de ténébreux abysses, hors de portée à jamais. UNE ŒUVRE D'ART, insistai-je en criant le plus fort possible. Et ces deux filles doivent s'en occuper, mais je ne pas comment. En tout cas, j'attendrai ici, elle finira bien par se pointer... »
C'est alors que le café tomba dans un profond silence, et soudainement, je m'aperçus que, des deux jeunes femmes qui s'égosillaient entre elles, en m'ignorant si superbement, pas un son pourtant ne sortait de leur bouche...
Submergé par une vague de panique et d'angoisse, une nausée infinie de l'âme, je me mis toutefois à attendre, attendre, dans le mystérieux café inondé de lumière jaune, qui recouvrait tout, désormais. Attendre, attendre...
1er octobre 2020
Mercredi dans mon enfance
Je suis retourné à la maison où elle et moi avions vécu mais elle était calcinée. Cette femme avait été le plus grand amour de ma vie.
Cependant je m'aperçus que quelques manteaux avaient miraculeusement échappé aux flammes, et, cherchant une clef, je me mis à frénétiquement fouiller toutes les poches. Car cela était dans mon esprit d'une importance capitale, et je savais qu'étant détenteur enfin de cette clef, je saurais le mystère de ma vie brisée et celui de mon amour. Mais non, j'avais beau enfoncer mes mains dans ces satanées poches, il n'y avait rien, et pas un seul indice qui me mettrait sur la voie.
Les derniers temps de notre liaison avaient été obscurs, dans tous les sens du terme. Elle avait encore pitié de mon désir, et nous faisions l'amour dans des maisons en ruine, où une obscurité tapageuse nous recouvrait sans cesse. Même si je faisais cela comme si ma vie en dépendait, elle se laissait faire, maugréant, boudeuse. Je la prenais sur des fauteuils pourris. Elle me laissait son corps mais son esprit était largement passé à autre chose.
Puis, peu après ces temps étranges, et sans transition, j'étais dans un hôpital psychiatrique. En ce moment, une conversation entre patients et soignants avait lieu. Il y avait là le médecin, un bonhomme grassouillet aux cheveux blancs, et une bien étrange femme, énigmatique, au visage rose et aux curieuses dents de lapin. Elle disait :
« Nous avons besoin de toi, Nicolas. Toi seul pourrais mener à bien cette tâche.
- Ah ouais, quoi ? »
Elle m'exposa le problème.
Tout ceci était absurde et n'avait pas grand sens, mais en rêve, c'était bien sûr tout autre chose. Et cela tenait de la magie onirique.
Il y avait une église. Une église à restaurer. Mais cette église était très, très spéciale et ne pouvait en effet appartenir qu'aux mondes du rêve. Car elle servait en même temps de rampe de lancement pour fusées. Et ils avaient besoin de moi, apparemment, pour la restaurer.
Dans ma tête, j'associai cette église à tous les êtres chers que j'avais perdus, et me tournant vers le médecin, je m'exclamai :
« J'adore les églises...
- Très bien, Nicolas, très bien », fit le médecin d'un air quelque peu condescendant.
J'avais hâte que cette restauration commence, pour qu'enfin, éventuellement, je fusse à même de détenir la clef qui expliquerait ma vie maudite et ses mystères, comme cet amour défunt qui était resté comme en suspens dans l'air. Et je me dis qu'aussi, peut-être, pourrais-je communiquer avec mes grands-parents disparus.
Il y avait à mes côtés, toujours pendant cette réunion, un camarade qui faisait face comme moi au médecin et à l'infirmière sur laquelle planait une ombre d'étrangeté inexplicable. Je le regardai, et sans échanger un mot, je sentis que la même idée que moi avait germée dans sa tête et dans la mienne. Nous voulions sortir de ce satané endroit, ne serait-ce que quelques heures. Mais nous avions quelque réticence à demander une permission à ce médecin quelque peu obtus et imprévisible. Cependant il devait être dans un bon jour, car sans difficulté aucune il nous l'accorda. Avant cela, nous nous mîmes d'accord pour les jours où je serais amené à travailler à la restauration de l'église qui faisait également office de lanceur de fusées. Et je me dis que finalement l'idée n'était pas si mauvaise, car telle était la mission de l'église, en quelque sorte ; c'était là qu'étaient censées s'élancer les âmes torturées en enfer et d'autres plus chanceuses dans la félicité éternelle.
Je vis mon camarade, sa permission à la main, partir déjà, sans m'attendre, et, de ce fait, je me hâtai d'aller chercher quelques effets personnels dans ma chambre d'hôpital.
Cependant, ce ne fut pas dans une chambre d'hôpital que j'entrai, mais dans la chambre de mon enfance, une trompette sur le lit défait, et la lumière abondante des jours heureux bondit joyeusement de la fenêtre du toit. Ce fut en ce lieu que j'avais passé les vingt premières années de ma vie.
Et je ne fus pas surpris outre mesure de cet abrupt changement, car cela semblait faire partie d'un dessein plus vaste qui m'échappait pour le moment.
Nous devions être mercredi dans mon enfance, car du bas retentissaient de grands éclats de voix, parmi lesquels je reconnus celles de mes grands-parents. Tous les mercredis en effet ils venaient nous visiter, en ces jours enchantés où l'enfance coulait.
J'avais conscience, quelque part, de rêver ou du moins d'avoir changé de pan d'existence, et, en pensée, je m'interdisais d'aller retrouver ces chers défunts et de revoir mon moi enfant qui courait sans doute joyeusement, d'après les bruits, dans toute la maison avec mon frère qui hurlait et ma sœur toute petite encore. Je sentais que si je mettais ne serait-ce qu'un pied dans ce décor, tout cela serait mort à jamais et n'aurait jamais existé. Putain de vie. Abondamment alors, les larmes se mirent à couler, et je pleurais, sachant ces jours évanouis à jamais, et ces chers aïeuls dans leur repos éternel.
Bouleversé, l'âme en feu, je redescendis alors qu'à nouveau j'entendais les mornes infirmiers et la douleur des patients. L'hôpital était revenu et je le maudissais de toutes mes forces de m'avoir arraché à cela.
Arrivé en bas, je tombai nez à nez avec le médecin et l'étrange infirmière qui l'accompagnait quelque temps auparavant.
Et là cette garce me demanda pourquoi j'avais demandé une permission, alors que je n'étais pas sorti. Je m'abstins de lui expliquer que j'étais retourné, comme par magie, dans la chambre de mon enfance, car on était tout de même dans un hôpital psychiatrique, et de telles affirmations pouvaient faire très, très mal.
« Qu'est-ce que ça peut faire que je sois resté au lieu de sortir ? » prononçai-je. Mais au même moment le vieux médecin réapparut. Il semblait tout à coup très vieux et très las. Ils se mirent à deux contre moi, me menaçant d'enfermement et de camisole. Ils condamnaient le fait que j'étais resté alors que j'avais dans un premier temps demandé à sortir.
« On sait que tu as fait quelque chose d'interdit ici. Nous découvrirons quoi. »
Parlaient-ils du mirage ? Avais-je, sans le savoir, fait quelque chose d'interdit non seulement par la loi des hommes, mais, plus grave, par L'AUTRE loi ?
Cette idée atroce me valut de me réveiller en sursaut. Ma quête nocturne s'acheva, et je sais qu'un jour la mort, comme un rêve, viendra, et que seulement dans celle-ci connaîtrons-nous, un jour, comme tout le monde, le mystère des jours perdus et des joies abattues.
30 novembre 2020