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La fille sous la neige

La fille sous la neige

Auteur:: mya0079
Genre: Loup-garou
Zeleph a longtemps refoulé qui il était, ce qu'il était. Préférant ignorer ses origines que de les affronter. Mais même en fermant les yeux, on ne peut échapper à son passé, à ce qui sommeille en nous depuis le jour de notre naissance. Il a suffit d'une fois, d'une nuit pour que tout dérape et que son monde bascule. Il ne cherchait qu'à aider avant que ça ne se retourne contre lui. Bien décidé à tourner la page, muni d'un simple sac à dos, il est parti pour des contrés sauvages où la survie est une lutte de chaque instant. Nadia n'en pouvait plus de vivre dans cette région si isolée, si sauvage. Avant même sa majorité, elle est partie en plaquant tout pour côtoyer la ville et découvrir tout ce dont elle avait été privée depuis sa naissance. Mais voilà, une seule mauvaise rencontre l'a plongé dans un enfer empli de souffrance et de violence. N'écoutant que son courage, elle retourne chez elle, dans sa région natale. Deux êtres différents dont les chemins se croisent. Ils pensaient avoir abandonné tout espoir pourtant la vie aime nous jouer des tours. Un hivers suffira-t-il a réparer ses deux êtres brisés ?

Chapitre 1 Chapitre 1

Prologue

Il n'y a que deux types de personnes qui viennent s'installer dans cette région de façon permanente. Ceux qui en ont marre de la société, de cette hypocrisie que nous dépeint le monde. De cette course au pouvoir, à l'argent, bien loin de la simple image du bonheur. Puis il y a ceux qui veulent oublier, qui pensent que dans ces grands espaces, même la douleur peut se perdre, à moins qu'ils ne se perdent eux même.

On ne vient pas vivre ici par hasard. Personne ne peut dire qu'il s'est simplement perdu, qu'il a atterrit là, comme ça, par hasard, du jour au lendemain en suivant une petite route quelconque. Aucun habitant de la région n'y croirait car on sait tous, que lorsqu'on arrive ici, nos plus gros bagages ne sont pas visibles. Mais ça n'a pas d'importance, car on ne pose pas de questions, on ne demande pas les raisons de leur venu à ceux qui débarquent au fin fond du monde.

La vie n'est pas tous les jours facile dans cette région. La neige recouvre tout une bonne partie de l'année et quand elle disparaît, ça n'est que pour révéler la beauté de la nature qui a sommeillé en dessous durant ces longs mois. J'aime cet endroit, depuis la première fois ou mon regard s'est posé sur ces montagnes, mon cœur s'est ancré dans ces roches, m'attachant, m'emprisonnant sans me laisser le désir de repartir.

J'ai appris à vivre dans cette région hostile où on doit tout faire par soit même. Se débrouiller, survivre dans cette nature sauvage, se battre contre les éléments. Ça n'a pas été simple même si j'ai quelques facilités. J'ai dû m'improviser mécanicien, jardinier, plombier, électricien, charpentier, chasseur mais je ne regrette pas mon choix. Ici, je me sens plus libre que je ne l'ai jamais été. Libre et en paix, bien que certains démons viennent encore me hanter par moment.

Je crois que je n'ai jamais été fait pour vivre au milieu de la société. Je m'emporte trop vite face aux inégalités, face aux injustices. Je suis incapable de rester sans bouger à simplement être spectateur quand je vois quelque chose qui ne devrait pas se produire. Au moins ici, je ne croise pour ainsi dire jamais personne et quand ça se produit, c'est à peine si on m'adresse la parole ce qui est loin de me déranger. J'aime ma solitude. J'aime cette vie que je me suis choisi où le superflu n'a pas sa place.

Ça fait presque cinq ans maintenant que j'ai débarqué avec un simple sac à dos. Je n'avais pas la moindre idée de ce que j'allais faire, ni même d'où j'allais vivre, mais j'ai croisé la route d'un vieux Loup solitaire qui a su lire en moi sans que je ne prononce le moindre mot. Il m'a offert un travail. Retaper sa grange qui n'allait sûrement pas passer un hiver de plus. Il m'a appris à poser des pièges, à travailler dans le froid et sous le vent. Il m'a en quelque sorte pris sous son aile. C'est lui qui m'a donné ce lopin de terre. Ce petit morceau du monde qui n'appartient dorénavant qu'à moi. J'ai posé chaque pilier de ma maison. J'ai assemblé chaque planche jusqu'à ce que ça ressemble vraiment à une habitation et je dois dire que je suis assez fier de mon travail. Je me doute que pour beaucoup, c'est loin d'être parfait, mais l'avis des autres n'a que peu d'importance à mes yeux.

Ce vieux Loup est mort avant de m'avoir vu terminer. Une mauvaise chute dont il ne s'est pas remis. Ici, il n'y a pas de médecin et le premier hôpital est à des centaines de kilomètres, encore, quand on a un hélicoptère a porté de main. C'est moi qui l'ai trouvé, étendu dans son lit. C'est moi qui l'est enterré, face à sa maison, là où il aimait s'installer pour regarder la nature et le temps passer. J'y ai passé des heures, pour simplement creuser sa tombe. La terre elle-même n'était pas prête à l'accueillir, dur comme du béton. Il m'a fallu redoubler d'effort pour parvenir à mes fins. Mais j'y suis arrivé, j'ai sculpté une croix en bois où j'ai gravé son prénom, « Henry », puis j'ai récupéré ces poules qui auraient été incapable de survivre plus de deux jours sans finir dans la gueule d'un prédateur. Et je suis partis, sans me retourner, laissant son corps et son esprit dans les mains de cette montagne qui avait déjà capturé son âme.

Par moment, je me surprends à repenser à lui, à sa longue barbe grise qu'il adorait caresser, à son regard perçant auquel rien ne pouvait échapper, à sa manière d'écouter même les plus lourds silences. Je dois avouer qu'il me manque parfois, bien qu'on parlait à peine. Mais au moins, il me reste l'essentiel, il m'a appris à survivre et c'est son plus bel enseignement.

Chapitre 1

De gros flocons tombent sans discontinuer depuis deux jours maintenant. L'hivers est en avance cette année et il s'annonce rude. Le temps joue contre moi. Chaque minute compte maintenant et il me reste beaucoup de travail à faire. Des pièges à relever. Les poules à protéger du froid. Du bois à rentrer en grosse quantité sans parler de ce que j'apprécie le moins, me rendre au village pour aller acheter ce qu'il va me manquer.

Il ne me faut pas grand-chose, mais dans quelques jours, je serais bloqué, sans possibilité d'y retourner. Sans allumettes, pas de feu, sans parler des quelques extras que je m'offre. Histoire de me réchauffer un peu durant les longues soirées devant le poêle. Si je veux pouvoir acheter ce dont j'ai besoin, je ne dois pas traîner. Ici la règle est simple. Premier arrivé, premier servit. Pas de réservations, pas de commandes sur Amazon ou n'importe quel site en ligne. On entre dans cette période où la région se fige, ne laissant une chance qu'aux plus endurants.

Je préférerais éviter d'aller là-bas, mais on ne trouve pas de bonnes bouteilles sous trente centimètres de neiges et de glace. Pas le choix, je dois sortir la moto neige pour un de ces rares trajets de l'année. Il y a bien longtemps que je ne me fie plus aux horloges, je vis au rythme du soleil. D'un rapide coup d'œil par la fenêtre, j'en déduis qu'il me reste environ six heures de luminosité. Je pourrais reporter cette corvée à demain pourtant, en voyant la cime des arbres onduler, je sais qu'il vaut mieux le faire aujourd'hui. La météo va encore se gâter. Il est préférable de se concentrer sur cette tâche sans essayer de la reporter.

Comme à chaque fois que je dois partir, je fais le tour des placards tout en préparant une liste griffonner sur un morceau de papier. Je ne pourrais sûrement pas y retourner avant le printemps alors autant ne rien oublier.

Café, sucre, papier toilettes, quelques produits d'hygiènes sans oublier le sel, le poivre, des épices et plusieurs bouteilles. Un fois à peu près sûr de ne rien avoir oublié, ne reste plus qu'à se préparer, à se couvrir afin d'affronter ce vent glacial. Un petit tour dans le hangar ou j'accroche le traîneau que j'ai fabriqué et qui m'aidera à transporter mes vivres et c'est partis. Il est temps d'affronter l'espèce humaine et de parler à des êtres vivants.

Le froid est saisissant même si j'en ai l'habitude. Je remonte un peu plus mon cache nez pour ne laisser qu'un mince espace pour mes yeux. La neige tourbillonne, brouillant ma vision si bien qu'au bout d'à peine vingt minutes de route, je me dis que définitivement, j'ai bien fait de ne pas repousser cette corvée. Je connais le terrain par cœur ce qui est un avantage. Depuis le temps, j'ai appris à décrypter le crissement de la neige, l'angle de certaines branches incapables de soutenir un tel fardeau et qui cèdent après avoir trop longtemps lutées. Je ralentis quand le chemin est plus vallonné avant d'accélérer quand il redevient plat. La précipitation ne sert à rien ici, la nature est plus forte que tout et on apprend très vite à la respecter.

Dès que je m'approche, des semblants de routes se dessinent. Preuve qu'il y a des maisons et donc des habitants dans le coin. Ceux qui vivent là, sont ce que j'appelle « les indécis ». Ils voulaient s'éloigner de la civilisation, partir loin des grandes villes mais sont incapables de rester complètement seuls et de clairement couper les ponts avec le reste du monde. Pour autant, on ne peut pas dire qu'il y ait foule, du moins à l'extérieur. À mesure que je me rapproche, je distingue plusieurs véhicules du même type que le mien, garés les uns derrière les autres. Je ne suis pas le seul à avoir estimé que c'était le moment ou jamais.

C'est loin de me réjouir, néanmoins, quand il faut y aller, faut y aller. Je suis les cillions des autres, jusqu'à arriver à leur hauteur avant de couper le contact. En descendant, j'imagine déjà que la boutique de Marie doit être bombée. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour rien. Autant en finir, même si ça me bouffe une bonne partie de la journée.

Mes pas crissent sur ce manteau de neige. Même cette agitation soudaine ne l'a pas effacée. Preuve s'il le fallait, qu'elle va tenir et que ça va même s'amplifier. Je remonte mon col encore plus haut si c'est possible tout en ignorant, ceux que je peux croiser. Du coin de l'œil, je distingue des formes, des êtres qui évoluent, qui retournent à leur moto neige avant de s'immerger, de s'enfermer dans leur solitude pour se confronter avec leurs propres démons. On le fait tous, quand les nuits sont plus longues que les jours. Quand le froid est si mordant qu'il pénètre les chaires et les os. Quand même les animaux se cachent pour survivre à ces températures hivernales. Quand le silence est juste brisé par le son du vent qui s'engouffre dans chaque interniste d'une bâtisse en allant jusqu'à la faire trembler dans ces fondations. Alors le sommeil ne vient pas, mais les souvenirs eux, n'hésitent pas à se profiler, d'abord doucement, comme une légère brise avant de devenir constant, de ne faire qu'amplifier, grossir jusqu'à devenir une obsession. Alors les rêves peuvent se confondre avec la réalité, ces souvenirs si vivaces qu'ils semblent presque palpable, assez pour lâcher prise, assez pour y perdre la raison et ne plus jamais revenir à la réalité.

Car je le sais, dans ceux que je croise sans même les voir, certains ne reviendront pas. Certains perdront leurs âmes sous cet amas de neige. Certains fermeront définitivement les yeux pour ne plus jamais les ouvrir. Ils s'abandonneront à ce qui les a conduits ici, au bout du monde.

Chapitre 2 Chapitre 2

Plus j'avance et plus mes pas se font lourds, pesant, presque trop. Depuis combien de temps je n'ai pas parlé à une autre personne ? Depuis quand est ce que je n'ai juste pas croisé quelqu'un ? Je ne peux même pas répondre à mes interrogations ce qui en dit long sur le peu de vie sociale que j'ai. Pourtant, je continue, j'avance, encore et encore. Ces quelques mètres me semblent interminables malgré ça, je persiste jusqu'à pousser cette porte qui grince comme le premier jour où je l'ai franchi.

La chaleur est saisissante, contrastant avec l'extérieur. C'est trop, trop chaud, trop de monde qui parle en formant une sorte de grondement parasite. Je n'aime pas ça. Je déteste ça même. Ça me rappel de mauvais souvenirs, une autre époque de ma vie ou le silence était absent. Alors que ma vision se trouble l'espace d'une courte seconde, je pose ma main sur le mur en soufflant un bon coup. J'aurais du venir hier ou même avant hier. Je savais que ça allait se passer comme ça. Je le sentais.

– Zeleph, tu vas bien ?

Mes oreilles bourdonnent mais je reconnais cette voix. Aiguë sans qu'elle ne soit trop agaçante. Vive sans être trop rythmée. Joyeuse tout en gardant une part d'autorité.

– Viens, je t'emmène dans l'arrière-boutique, souffle-t-elle. Franchement, ça fait combien de temps que tu n'as pas pris la peine de côtoyer un autre être humain ?

Cette main sur moi me brûle. Je ne supporte pas ce contact, cette chaleur qu'elle dégage. Même son souffle est trop présent. Je sens qu'elle me guide quelque part, pourtant mon corps n'est pas des plus docile. Je me sens plus lourd, ma respiration est difficile. Ces pas résonnent mais semblent lointain alors que ma vue s'assombrit de plus en plus. Un grincement me vrille les tympans. Une bouffée d'air frais me frappe le visage. Mes yeux s'ouvrent alors qu'instinctivement mon visage s'est relevé. Des flocons viennent caresser ma peau et c'est comme si je revivais.

– Respire. Suis le son de ma voix. Respire. Ça va aller.

J'inspire profondément tout en ouvrant la bouche. La neige tombe sur ma langue alors que d'autres s'éloignent quand je souffle un bon coup. Je recommence plusieurs fois, jusqu'à ce que j'y vois plus distinctement, jusqu'à ce que les contours de cette pièce deviennent plus clair. Des voix me parviennent au loin. La foule est à l'écart et je retrouve ma légèreté ainsi que la pleine possession de mon corps.

– Tiens, bois ça. Un peu d'eau fraîche te fera du bien.

J'attrape le verre qu'elle me tend pour le vider d'une traite. J'aurais aimé quelque chose de plus fort mais je ne vais pas faire mon difficile.

– Je t'avais prévenu. Tu ne peux pas rester aussi longtemps sans voir quelqu'un, sans parler à quelqu'un. Les êtres humains ont besoin de contact avec les autres. On n'est pas fait pour être éternellement seuls.

Un grognement s'échappe de mes lèvres. Lily, la petite fille de Marie, propriétaire des lieux depuis une éternité. Elle vient aider au magasin en période d'affluence. Une boule d'énergie d'environ vingt-cinq ans qui doit avoir son petit succès auprès de la gent masculine. Blonde aux yeux verts avec une fossette sur la joue droite qui s'anime quand elle sourit. Les années lui ont appris à ne pas montrer sa beauté, du moins pas quand elle est dans la région. Elle a raison. Je n'accorderais ma confiance à aucun des hommes qu'elle peut côtoyer au quotidien. La solitude peut faire ressortir le pire chez un être humain. Le pire qu'aucune femme ne devrait avoir à croiser un jour dans sa vie.

– Tu te sens mieux ?

– Ouais. Merci.

– C'est déjà ça. Laisse-moi deviner. T'es venu te ravitailler ?

– Ouais.

– Toujours aussi causant à ce que je vois. Je suppose que tu as une préparé une liste ?

Je retire mes gants avant de glisser ma main dans ma poche pour en sortir la liste écrite à la va vite. Elle s'en saisit, commence à la lire. Je sais qu'elle a atteint la ligne de l'alcool quand elle fronce les sourcils. Pourtant, elle ne dit rien, sachant pertinemment que je n'écouterais pas ces mises en garde.

– Je vais te chercher tout ça. Restes là. Je n'en ai pas pour longtemps.

Elle file sans attendre de réponses de ma part. De toute façon je n'ai rien contre, surtout si ça m'évite de me retrouver au centre d'une pièce bondée. Le silence retombe une fois la porte fermée. Un silence apaisant qui calme ma respiration pour lui faire retrouver son rythme normal. En observant autours de moi, je réalise que je ne suis jamais venu dans cette partie du magasin mais en levant la tête, je comprends qu'elle est dédiée aux personnes comme moi. À ceux qui ne sont plus capable de se fondre dans la masse. À ceux qui ne peuvent plus se retrouver entouré d'autant de monde.

Le toit est constitué de verrières qui s'ouvrent au grès des envies laissant ainsi la neige tomber, s'engouffrer dans cette pièce. Je me surprends à avancer au centre tout en étendant les bras. Il n'y a que dans la nature que je me sens vraiment bien, dans la nature et chez moi. Je ferme les yeux un court instant en profitant de cette sensation.

Les secondes s'égrènent pour se transformer en minutes. Je commence à trouver cette attente longue alors j'arpente cette pièce qui ne tient ce nom qu'au mur qui la referme. Il y a bien une fenêtre mais à la vue de son état, je dirais que la femme de ménage n'est pas venue ici depuis un sacré moment. Ma main se pose sur le verre en la frottant. Je dois m'y reprendre à plusieurs fois pour voir à travers même si je sais qu'il n'y a probablement rien à voir. Et quand c'est fait, je reste une seconde figée en découvrant une silhouette, assise à même le sol, emmitouflée dans une grosse doudoune noire.

Je ne distingue que son dos mais je suis certain qu'il s'agit d'une femme. Une femme aux cheveux brun, tachetés de blanc par les flocons de neiges. Je ne sais pas ce qu'elle fait là, mais si elle reste dans cette position sous la neige, elle va finir congelée, chose à éviter dans le coin. Je pourrais la prévenir, lui dire de se mettre à l'abris mais à quoi bon ? Si elle est là, c'est certainement qu'elle ne souhaite pas qu'on vienne la déranger. Elle apprendra, comme nous tous, car je doute qu'elle soit là depuis longtemps.

Je ne sais pas pourquoi je reste là, derrière cette vitre sale, à l'observer. Je devrais probablement détourner le regard, la laisser dans sa bulle de solitude. Pourtant, je n'y parviens pas. Je n'arrive pas à détourner le regard de cette silhouette immobile, presque figée par ce début d'hivers.

– Ravis de voir que tu peux t'intéresser à des êtres vivants finalement.

Perdu dans mes pensées, je ne l'ai pas entendu revenir. Ce qui est rare chez moi. Je suis toujours aux aguets. Constamment. Sauf là, maintenant.

– Qui est-ce ?

– Aucune idée. Elle est arrivée ce matin. D'après ce que j'ai compris, elle va être ta voisine pour les prochains mois. Enfin quand je dis voisine, c'est un grand mot.

Pas le moindre doute. C'est un grand mot. L'habitation la plus proche de chez moi est à une vingtaine de kilomètres et encore, il n'y a aucune route définie entre nos maisons.

– Elle est venue tout à l'heure. Pas un mot, juste une liste de vivres. Ça me rappelle quelqu'un.

Sans même avoir à la regarder, je sais qu'elle sourit. Ça se sent quand elle parle. Il y a quelques années, elle s'est intéressée à moi. Elle m'a fait comprendre que je lui plaisais. J'aurais pu céder. Elle est jolie. Mais je ne veux pas de ça. Je ne veux plus de ça. C'est terminé. Ça n'aurait rien donné. Je suis incapable de lui offrir ce qu'elle désire, ce qu'elle attend d'une relation. Alors je lui ai fait comprendre que je n'étais pas celui qu'elle attendait. Depuis, elle n'a plus jamais essayé et se contente de temps à autres, les rares fois où je la croise, de lancer une allusion, un petit mot qui veut clairement me faire comprendre qu'elle n'a pas totalement dit son dernier mot.

– Bon, j'ai trouvé tout ce qu'il te fallait. Tout est dans des caisses à l'arrière. Tu n'as qu'à emmener ta moto neige là-bas et charger. Ça te va ?

– Ça me va.

– Très bien. Dans ce cas, à moins que tu comptes rester là à fixer cette fille par la fenêtre, on peut y aller.

Elle a raison. Bien qu'elle soit dans la pièce avec moi, je n'ai pas bougé d'un seul millimètre. Je n'ai pas détourné le regard, pas même une fraction de secondes. C'est stupide, je le sais. Je ne la reverrais probablement jamais et encore, si elle parvient à survivre à l'hivers.

– On peut y aller.

Après avoir soufflé un bon coup, je traverse le magasin sans m'arrêter, sans regarder qui que ce soit, sans répondre aux sollicitations de Marie. Je marche, droit devant pour ne respirer vraiment qu'une fois que je pose un pied à l'extérieur. Le vent s'est intensifié, me poussant à rapidement remettre mes gants tout en remontant la fermeture de mon manteau. Les traces de mes pas ont été piétiné par les clients mais je n'ai aucun mal à revenir à ma moto neige. D'un revers de la main, la neige sur le siège s'envole pour me laisser place.

Il ne me faut que quelques secondes pour me mettre en route en me dirigeant vers l'entrée de la réserve. Elle est encore là, toujours assise. Elle ne sursaute même pas quand le moteur de ma moto neige gronde en passant près d'elle. Elle ne bouge pas. Reste immobile, comme une statue qui finirait recouverte par la neige, figée dans la glace, prisonnière du temps. Lily a déjà ouvert la porte tout comme elle a déjà poussée les caisses qui me sont destinées. Je descends pour charger mon traîneau avant de bien attacher les caisses afin d'être sûr qu'elles ne bougent pas durant le trajet.

– Est-ce que ça va aller ?

Bien sûr que ça va aller. Ça n'est pas mon premier hiver ici, pas plus que mon dernier. Jusqu'à maintenant, j'ai réussi à garder éloigné mes démons, enfin c'est ce qu'il me plaît de croire. Alors j'y parviendrais, un hiver de plus. Pour toute réponse, je lui tends une enveloppe contenant ce que je lui dois. Les prix ne changent jamais ici et j'ai une très bonne mémoire même si je ne suis pas certain que ça soit un atout.

– Tu m'inquiètes Zeleph. Vraiment. J'ai vu beaucoup de personnes passer, se préparer à la solitude, se fortifier pour affronter l'hivers. Mais tous ne sont pas revenus. Je te connais depuis des années maintenant. Plus le temps passe et plus tu te renfermes. C'est quand la dernière fois que tu es allé boire une bière au bar ? Quand est-ce que tu as eu une vraie conversation ? Pas avec toi même mais avec une personne qui te répond ? Je n'en n'ai peut-être pas l'aire, mais je sais ce qui pousse les gens à venir se perdre ici. Tu ne devrais pas te laisser aller. Tu ne devrais pas abandonner Zeleph.

– Merci pour tout Lily, à l'année prochaine.

Chapitre 3 Chapitre 3

Ça part probablement d'un bon sentiment. Pourtant je ne l'écoute pas. Elle pense me connaître sans savoir qui je suis. Sans savoir ce que j'ai dû traverser pour arriver ici. Je me fou d'aller boire une bière dans un bar ou le peu de mecs du coin seront déjà tous bourrés qu'importe l'heure où je pourrais arriver. Je n'ai aucune envie de me taper la discute avec qui que ce soit. Pourquoi faire ? L'écouter geindre sur sa misérable existence ? Entendre ces raisons de sa venue au fin fond du monde ? Aucun intérêt. Tout ça ne m'intéresse pas.

Je préfère être seul pour voir le temps passer, s'écouler.

– J'espère Zeleph. J'espère.

Aucune raison de s'étendre dans cette discussion. Il est temps pour moi de rentrer. De retrouver mon foyer et cette sensation de liberté qui commence déjà à me manquer. Après une rapide manœuvre, je rebrousse chemin pour repasser près d'elle. Une fois encore, elle ne bouge pas. Mais une bourrasque, plus forte que les autres, la pousse à se redresser, légèrement. Suffisamment pour que je la vois un peu mieux.

Ça ne dure qu'une seule fraction de secondes pourtant je distingue clairement les marques sous son œil. Les marques qui ont cette forme de poing. Les marques qui n'ont rien à voir avec des traces dû à un accident. Je comprends mieux pourquoi elle n'a pas réagi quand je suis passé près d'elle. Les fils qui passent sous son bonnet me montre s'il me le fallait encore, qu'elle est plongée dans sa bulle, entourée de musique qui la transporte certainement ailleurs. Nos regards ne se croisent même pas. Après tout, elle n'est pas là pour rien, tout comme moi. Aussitôt, je perçois une douleur qui me traverse l'épaule mais chasse le souvenir de cet épisode aussi vite que je le peux.

Il faut que je rentre. Il faut que je retrouve mon calme et l'impitoyable lois de la nature. Tué ou être tué. Ainsi va la vie dans ces contraries lointaines. En m'éloignant, je jette un dernier regard en arrière, un dernier regard sur cette fille sous la neige avant de reprendre la route pour rentrer.

Bien sûr, le trajet retour est plus long. La prudence est de mise quand on est chargé. La neige redouble d'intensité. Le vent gagne en force. La première tempête de l'hivers est proche, je le sens. Dès que je rentre, le chant des poules m'accueillent. Heureusement pour elles qu'elles sont bien enfermées car je doute que ces volatiles survivent très longtemps en pleine nature. Après un déchargement rapide, il est temps d'ajouter des bûches dans l'antre et de savourer la chaleur qui s'en dégage.

Le soleil va rapidement décliner maintenant. Ça m'a pris plus de temps que prévu mais au moins, je n'aurais pas à retourner là-bas avant des mois et des mois. Je retire mes vêtements mouillés, j'ai besoin de me réchauffer, de faire entrer un peu de vie en moi. Une couverture sur le sol, une autre sur les épaules et seulement quelques centimètres qui me séparent du feu font rapidement leur effet. C'est tout ce qu'il me faut, là maintenant.

J'ai tout d'abord l'impression qu'un millier d'aiguilles traversent chacun de mes membres avant que petit à petit, mon corps se réchauffe et qu'il apprécie enfin ce confort somme toute sommaire mais qui me convient parfaitement. Mes yeux se ferment alors qu'un soupire de satisfaction s'échappe de mes lèvres. On n'est jamais mieux que chez soit comme dit l'adage. Mais chez moi, est ce que c'est vraiment là ? Son image me revient, cette silhouette, cette forme que la neige cherchait à engloutir, à ensevelir. Ce corps meurtrit. Blessé. Cette froideur qui se dégageait d'elle, presque plus glaciale que les températures qu'on peut affronter ici.

Pourquoi ? Pourquoi est-ce que j'y repense ? Pourquoi est-ce qu'elle me revient en mémoire maintenant ? Je ne devrais certainement pas, je le sais. Mais j'avais encore quelques réserves, du rhum surtout. Emmitouflé dans ma couverture, je récupère une bouteille dans un placard avant d'en boire une gorgée et de me réinstaller. C'est étrange. Alors que je m'apprête à être coupé du reste du monde pour des mois, il faut que je pense à cette fille, qu'elle me revienne en tête sans y avoir été invité.

Avant d'arriver ici, je crois que j'aurais fait quelque chose. Je me serais arrêté près d'elle. Je lui aurais demandé si elle avait besoin d'aide. Bien entendu, ça aurait été complètement con. Je me serais simplement mêlé de ce qui ne me concernait pas. D'une vie qui n'est pas la mienne. Et puis, si j'y réfléchis bien, c'est sûrement une histoire de cœur. Un mec qui n'a pas supporté qu'elle veuille s'en aller. Ou juste un taré qui avait tendance à un peu trop se défouler jusqu'à ce qu'elle ait le courage de partir. De fuir son bourreau. Le verre vient rencontrer mes lèvres avant que l'alcool ne coule dans ma gorge. C'est fort et bon à la fois. C'est ce qu'il me faut là, tout de suite pour l'éloigner de chez moi, pour la faire fuir de mon esprit, pour la chasser à jamais de ma tête et de mes pensées du moins jusqu'à ce que je dessoule.

Mais malgré tout ce que je peux désirer, malgré la paix à laquelle j'aspire, je sais par expérience que mon esprit, lui, ne fera que ce qu'il souhaite. Les flammes dansent sous mon regard. Bien qu'habitué à les voir lécher la vitre, je reste toujours aussi captivé par cette luminosité qui varie en fonction des instants, des heures de la journée. Ma main libre se lève pour se rapprocher d'elles alors que j'avale une nouvelle gorgée de cet alcool tout aussi brûlant. Je me demande si elle a réussi à trouver son chemin ou si elle est encore assise en attendant je ne sais quoi avant de secouer la tête vivement en me maudissant pour me préoccuper d'un autre être vivant.

Pourquoi a-t-il fallu que je la croise ? Pourquoi est-ce que ce bleu autour de son œil ne disparaît pas de ma mémoire ? Au fond de moi, je connais la réponse, je ne veux juste pas y penser, plus y penser bien que je sache que ces souvenirs vont revenir, encore et encore jusqu'à ce que l'hivers laisse sa place au printemps. Mon souffle caresse mes doigts. Il est bien trop tôt pour plonger dans la mélancolie, pour se laisser submerger par le passé. Mais là encore, il y a un fossé entre cette tranquillité à laquelle j'aspire et les rouages de mon cerveau qui s'emballe.

Cette image ne veut pas disparaître. Mon esprit refuse de l'oublier. Cette femme qu'on a probablement poussée à s'isoler. Cette fille sous la neige qui a certainement tout abandonné uniquement pour gagner sa liberté. Plus l'alcool s'infiltre dans mon corps et plus les images affluent, défilent. Je la revois près de la boutique, les pieds dans la neige, ces écouteurs sur les oreilles. C'est bien elle, sans vraiment l'être, car petit à petit, ces traits changent. Ces pommettes se font plus saillantes. Son nez un peu plus allongé. Ces yeux d'un vert éclatant. Ces longs cheveux noirs prennent la couleur du soleil. Un éclat de rire raisonne dans ma tête, un rire bref mais sincère avant qu'il ne se transforme en cri.

La douleur, la souffrance. Voilà ce que j'entends. Ce qui me vrille les tympans bien que je sache que tout ça se passe dans ma tête. La bouteille retrouve mes lèvres mais cette fois, je ne me contente pas d'une gorgée. Il m'en faut plus. Beaucoup plus, pour ne plus penser, pour repousser ces cris, ces hurlements. Alors je bois, encore et encore. Je bois comme si ma vie en dépendait. Je bois pour oublier comme le font tous ceux qui viennent s'installer ici.

Mais plus les années passent et plus il m'en faut. Mes crises se font si puissantes que j'ai parfois l'impression de devenir fou. Son visage se dessine avec précision. Trop à mon goût. Suffisamment pour jurer, pousser un grognement que personne n'entendra. La bouteille est presque vide quand je perçois au milieu de mes cris son prénom. Alice. C'est la goutte de trop, celle qui me fait finir cet alcool d'une traite avant de me relever en titubant. Le soleil se couche, j'ai encore l'esprit assez clair pour avoir la jugeote de fermer les volets puis de remettre des bûches dans le poêle. Je devrais manger un petit truc, grignoter, je le sais mais j'en suis incapable. Je me contente de sortir une autre bouteille avant de me replacer sur la couverture tant bien que mal.

Le sifflement du vent s'intensifie dehors. Même si la maison est bien isolée, par réflexe, je m'enroule dans cette couverture en ramenant mes jambes contre mon torse. Une petite voix me murmure qu'il est encore temps d'arrêter. Que tout n'est pas perdu. Il y a tellement longtemps que je ne l'écoute plus qu'elle finit par disparaître à contrario du reste, de mes souvenirs, de ces démons qui aiment me torturer.

Mon corps se fait plus lourd, mes membres ont de plus en plus de mal à me répondre comme il le faudrait. J'ai beau essayer d'ouvrir cette nouvelle bouteille, je n'y parviens pas, ce qui n'est peut-être pas plus mal. Elle m'échappe des mains et roule sur le sol comme poussée par mon soupir alors que je bascule sur le côté. Ma vision se fait plus trouble et même si son image ne s'efface pas, je me sens sombrer dans l'inconscience accompagné par tout ce que j'ai ingurgité.

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