Quand un rêve devient réalité !
Parfois, on fait des projets sans y donner suite, on y pense et on y repense sans cesse jusqu'à ce qu'on décide de les réaliser.
C'est ce qui se produisit avec mon intention d'écrire un livre sur ma vie et ma carrière artistique.
Je pourrais commencer en disant :
- J'avais cinq ans et je désirais être une artiste.
Je crois que nous naissons avec cette passion de créer, cette soif d'explorer
Chapitre 1
Le métier que mon père exerçait contribua à assouvir ma passion. Notre famille comptait six enfants et deux autres de son premier mariage ; nous les côtoyions de temps en temps. Nous ne roulions pas sur l'or mais étions guidés par de très bons parents.
Tous les jours, au retour des classes, nous nous retrouvions dans la boutique de notre paternel et commencions nos chefs-d'œuvre. Nous utilisions les retailles du précieux bois ainsi que les marteaux et clous. Mais attention, pas n'importe quel clou car les petits coûtaient très chers. Comme des abeilles, assidus et habiles, travaillant sur nos projets, nous maraudions autour de lui. En revanche, pour notre sécurité, nous devions éviter les endroits interdits dans la boutique.
Je me souviens encore d'avoir construit une cabane d'oiseau ; je n'en ai pas de photo mais je pourrais la dessiner facilement compte tenu du travail exigé. D'une hauteur de trois pieds, ayant une forme circulaire et un toit en cône, elle prit plus d'un mois à bâtir. Avec enthousiasme, chaque jour, je retournais à l'atelier afin de terminer ce contrat.
Mon frère Réal, le cadet de la famille, se spécialisait dans la construction d'avions et d'hélicoptères. Tous les soirs après le repas, plusieurs gamins venaient voir les nombreuses tentatives afin de faire décoller ses inventions. Déterminé, il y parvint sous les applaudissements des spectateurs.
Mon autre frère, Edmond, plus âgé que nous, s'amusait à transformer les bicyclettes. Il récupérait différents morceaux ou pièces auprès de ses amis. Travaillant tous les jours sur son projet, il finit par réussir à mettre en marche un tandem. Tous les jeunes désiraient faire une promenade avec lui sur ce truc bizarre. Moi la première, même si je le craignais. Je ne montai qu'une fois car en tournant, ma jambe frotta sur le gravier et je me retrouvai avec une vilaine éraflure.
Quant à ma sœur Rose, étant très ingénieuse, elle performait dans la transformation du mobilier et des murs. Cela améliorait grandement notre modeste chez-nous. Rien ne lui résistait et elle parvenait à tout modifier sous le regard étonné de nos parents.
La tête pleine de nouveaux projets, chaque soir, nous nous retrouvions. Notre chef acceptait patiemment de partager un coin de son atelier, car tout cela demeurait les seules choses que nous pouvions faire. Mais lorsque notre chef rangeait ses outils, nettoyait l'établi et enlevait son tablier, nous savions que la journée se terminait. Il mettait le cadenas sur la porte et tous ensemble nous le suivions pour le repas.
Ma sœur Jeanne, l'aînée, partageait avec notre mère les responsabilités familiales. Elles ne manquaient pas de travail ; la préparation de la nourriture et les tâches quotidiennes demandaient beaucoup de leur temps. Elles l'accomplissaient dans la bonne humeur malgré le peu d'installations dans notre foyer.
Rachel, la plus jeune des filles, suivait et taquinait les autres jusqu'au jour où elle découvrit sa passion. Elle aimait bien, lorsqu'on travaillait, partir avec un de nos morceaux ou avec le marteau. Elle se sauvait en courant très vite autour de la maison. Aussitôt que nous la repérions, nous partions derrière cette petite blondinette. Cela nous permettait de faire de l'exercice car après deux ou trois tours, on réussissait à la rattraper essoufflés et riants.
Pendant la saison estivale, nos loisirs différaient. Les filles jouaient ensemble et les garçons les espionnaient. Je me souviens que nous aimions nous cacher et découper de gracieux personnages dans les catalogues. Comme notre mère nous interdisait l'usage des ciseaux, et cela pour notre bien, nous grimpions au grenier de la boutique. Notre père y remisait une traîne qui servait pendant la saison hivernale.
Avec l'aide de nos sœurs aînées, Rachel et moi nous retrouvions bien assises pour notre bricolage préféré. Nous collions ces magnifiques personnages sur du carton rigide que nous découpions avec précautions. Nous nous amusions à les faire parler et danser.
Lors des journées ensoleillées, nous devenions des dames. La construction d'une maison devint notre priorité. Sur un gros cran derrière chez nous, le contrat débuta. Nous récupérions et transportions des planches et tout ce qui pouvait nous servir de la boutique jusqu'à notre refuge.
Comme mobilier, nous disposions d'une immense roche servant de table ainsi que de bûches de bois qui nous servaient de sièges. En après-midi, comme dans la haute société, nous nous rendions visite pour prendre le thé. Mais ledit thé, j'en ai oublié la recette et je crois que c'est mieux ainsi. Rose devenait ma soi-disant mère pour le jeu et Jeanne celle de Rachel. Notre père nous avait installé des balançoires dans les grands arbres sur notre terrain. Chacun à son tour, nous nous poussions les uns les autres, plus haut, toujours plus haut jusqu'à nous étourdir. Je tremblais de frayeur. La marelle et la corde à danser faisant partie de notre répertoire, nous y passions la majorité de notre temps.
Pendant les amusements, quelques petites querelles venaient rompre notre bonne humeur ; normal puisque nous sommes une famille et le bonheur parfait n'existe pas.
Les garçons, eux, grimpaient dans les feuillus et s'amusaient avec des tire-roches malgré l'interdiction de nos parents. Aussitôt que nous les avions vus, nous allions bavasser aux chefs qui les punissaient en leur enlevant ces jouets dangereux. Les après-classes se passaient ainsi majoritairement dans la gaieté.
Dans la vraie vie, nous partagions la même chambre ainsi que le lit de nos sœurs aînées. Maîtresses des lieux, elles s'accordaient certains privilèges. Comme elles possédaient beaucoup plus de vêtements que nous, elles occupaient la majorité de l'espace. Elles se partageaient un bureau dans lequel les plus jeunes disposaient d'un unique tiroir en plus d'une minime place dans la garde-robe.
Ma sœur Rachel se montrait très astucieuse. Lorsque sa prétendue mère s'absentait, elle sortait tous ses vêtements et plaçait soigneusement les siens. Elle prenait une journée à tout installer, car elle travaillait méticuleusement. Une certaine crainte m'empêchait de l'imiter ; comme je la trouvais brave ! Je ne voulais pas décevoir mon héroïne en déplaçant tous ses vêtements ; celle à qui nous devions cette remarquable amélioration.
Pour ma part, « ma mère » aimait bien se faire dorloter. Chaque soir, elle me demandait de lui brosser les cheveux ; cent coups, que je comptais. Je crois qu'elle tenait cela de notre paternel car lui aussi adorait cela et surtout par notre sœur qui était sa chouchoute. De son côté, il lui en donnait cinq cents.
Quand je repense à tout cela aujourd'hui, je constate que je débordais de patience. Cependant, je crois que Rose méritait ce privilège car elle travaillait très fort. Si nous disposions de chambres séparées, cela revenait à sa débrouillardise. Mon père posa les divisions : les filles d'un côté et les garçons de l'autre. Tout restait ouvert, donc aucune intimité. Rose récupéra donc plusieurs boîtes de carton, les défit et les posa soigneusement sur les madriers. Elle peignit le plafond et en guise de finition, elle colla sur les murs un papier peint beige agrémenté de multiples fleurs roses. Cela devint un travail colossal. Une transformation qui rendit splendides nos chambres de filles.
On ne devait pas seulement s'amuser ; il fallait aussi s'instruire. Je me souviens encore de ma première année en classe dans un groupe de degrés multiples. Je ne me sentais pas en sécurité et me faisais toute petite afin de passer inaperçue.
Cela ne s'améliora pas lors de la deuxième année et de celles qui suivirent, lorsque je me suis retrouvée dans une classe avec des enfants du même degré que moi. Je n'osais pas parler car lorsque je m'exprimais, on me disait que je le faisais vite et cela me gênait.
Encore jeune, je choisis la solution facile de me taire et d'écouter jusqu'à la fin de mon secondaire. Je terminai mes études jusqu'en onzième année dans cette école mais il me fallait posséder un brevet afin de pouvoir enseigner.
Pour cela, je devais être pensionnaire et aussi payer le costume d'étudiante ; un blazer bleu marine et une jupe par plis grise longue en bas du genou. Quel travail cela demandera de rouler et la dérouler à la rencontre des religieuses ; car personne n'aimerait ces cotillons. Le pensionnat et ce costume obligatoire coûtaient trop cher pour notre budget ; il me fallait des sous, beaucoup, afin de pouvoir continuer, mais où les prendre ?
Mon père décida donc que nous irions cueillir des bleuets en famille. Tous ensemble, nous devrions y parvenir. Au lever du soleil, nous embarquons les bagages nécessaires afin de camper et de nous nourrir. Nous nous en allons afin de nous rendre dans une forêt à quatre heures de route de chez nous. Aussitôt arrivés, nous montons la tente et nous nous installons afin de pouvoir prendre un repas.
Après cette journée chargée en émotions, nous profitâmes d'une bonne nuit de sommeil en ayant pour objectif de nous lever en forme. Le lendemain, nous nous mîmes à la recherche du petit fruit qui devait nous apporter la manne. Hélas, même si nous cherchions, nous ne voyions rien qui ressemblait à un bleuet. Le paternel décida de plier bagage et de regagner la maison.
Toujours sans argent, une semaine avant le début des classes, il fallait trouver une solution à tout prix. Mon père décida donc de faire un emprunt de cinq cents dollars, le montant nécessaire pour couvrir toutes les dépenses de l'année. Avec lui, je signai un contrat à la banque m'engageant à tout rembourser l'année suivante.
Heureuse, mais en même temps craintive ; car je devrais quitter ma famille pour la première fois, j'entrai donc à l'École Normale-Chanoine-Simard en septembre. Je pris possession de ma chambrette dans laquelle je disposais d'un lit et d'un bureau. Pour servir de porte, un rideau permettait aux religieuses d'assurer la surveillance.
Je me consacrai entièrement à mes études car on ne pouvait sortir seule. Lorsque nous le faisions, nous ressemblions à un troupeau de moutons. À ce moment-là, nous roulions nos jupes, car celles-ci étaient vraiment trop longues. Deux par deux en un long rang, nous marchions sur le trottoir bordant le boulevard. Je détestais prendre cette marche car tout le monde nous regardait et certains riaient. Le seul avantage que j'y trouvais, c'était de pouvoir respirer de l'air pur. Nous devions obéir car nos points pour bonne conduite en dépendaient.
Les excellents repas de ma mère me manquaient. Le matin au déjeuner, on nous servait du gruau et des rôties avec une sorte de pâte à tartiner. Je ne peux vous décrire le goût car une seule fois me suffit. De plus, le gruau ne faisait pas partie de mes favoris. Malgré cela, je réussis quand même à prendre quelques livres. Pas surprenant, car nous passions la journée assises en cours et la soirée à étudier. L'exercice de marche à lui seul ne suffisait pas à dépenser nos calories.
Nos parents pouvaient nous rendre visite les fins de semaine, seule la famille était autorisée. Cette année-là, nous nous retrouvâmes treize étudiantes de ma paroisse. Follement éprise, l'une d'elles écrivait des lettres à son amoureux. Les études passant en deuxième, elle échoua son année.
Je partageais mon amitié avec deux étudiantes. Une de mes amies ayant les cheveux de la même longueur que les miens et coiffés de la même façon, cela augmentait le degré de difficulté à nous différencier. Souvent, les religieuses nous interpellaient par le prénom de l'autre.
Une chance que mon amie se conduisait correctement car les notes de personnalité, ils les donnaient en nous observant. Toujours aussi peu sûre de moi, j'éprouvais de la difficulté à me faire de nouvelles amies. Certaines, très indisciplinées, s'émancipaient et allaient chercher de la nourriture pendant que tout le monde devait dormir. Je tremblais à leur place, jamais je n'aurais osé prendre autant de risques.
Je m'ennuyais beaucoup de ma famille et dans ces moments-là, je me raisonnais. Je me disais que bien de personnes aimeraient se faire instruire et ne pouvaient le faire et cela me motivait.
Les jours et les mois passèrent si bien qu'on arriva au milieu de décembre. Enfin, je pouvais sortir et rentrer chez moi après quatre interminables mois. Je profitai de tous ces magnifiques moments avec ma famille, car je savais que bientôt, il me resterait encore beaucoup de temps avant de revenir au bercail. Je comptais les mois, les semaines et les jours, tellement le temps ne passait pas assez vite à mon goût.
Que c'est long être pensionnaire quand tu ne peux revenir à la maison que deux fois dans l'année ! Je me le remémore en écrivant et je me rends compte que cela s'oublie à la longue. J'obtins mon diplôme d'enseignement le trente juin mille neuf cent cinquante-neuf avec une excellente note, mais grandement méritée.