Il existe à la pointe Armoricaine, une terre
Riche d'histoires de pirates et de corsaires
Où l'océan apaisé se glisse dans les Abers
Et façonne le paysage vrai du Finistère
Quels décors sublimes que ceux de la côte des légendes !
Ici, la mer rencontre les rivages sauvages bordés de lande
Des criques de sable blanc aux eaux vert menthe
Protégées par d'anciens phares en pierre immenses
Ondulant paisiblement dans la campagne Bretonne
Les trois Abers à chaque méandre nous étonnent
Révélant des trésors au détour des rives, qui foisonnent
Ballade iodée dans une nature qui rayonne
L'Aber Wrac'h serpente entre pont du Diable et rivages boisés
Le fjord béni, l'Aber Benoit, explose de couleurs nacrées
Puis le timide Aber Ildut, dévoile son charme discret
Ces trois merveilles du Léon offrant leur palette de teintes dorées
Ces rias ont façonné les côtes et les champs
Ici, le spectacle cadencé des marées est saisissant
Les parcs à huîtres se dévoilant pudiquement
Rivière et océan, à marée haute se mêlant intimement
Il existe au nord de la Bretagne
Là où terre et mer se rejoignent
Protégé des vents soufflant du large
Un petit coin de paradis qui nous gagne
Le grand phare de l'île vierge, solide comme un roc, élégante sentinelle de pierre de taille en granit rose, surveillait du haut de ses quatre-vingt-deux mètres les intrépides bateaux qui naviguaient près des récifs de Plouguerneau. Les enfants de l'école communale avaient joyeusement, et presque facilement, grimpé les quatre cents marches qui les menaient au sommet de la tour mystérieuse.
Les marches taillées dans la pierre de Kersanton, chaque bloc étant unique, formaient une immense spirale suspendue qui rivalisait d'élégance avec le manteau bleu pâle des douze mille cinq cents plaques d'opaline des manufactures Saint-Gobain qui tapissaient l'intérieur du géant.
Phare en pierre le plus haut d'Europe et incontestablement le plus beau aussi !
Madame Kerbrat, la vieille institutrice, mit beaucoup plus de temps que ses élèves pour atteindre, à bout de souffle, les dernières marches en fer qui conduisaient à la lanterne, tout en haut de la tour cylindrique. Le panorama était époustouflant, on pouvait balayer d'un seul regard la côte des Abers, les îles du Finistère et surtout la côte des naufrageurs.
L'îlot de la vierge était plat, au ras de la mer d'Iroise. Les vents violents et tempétueux qui soufflaient si souvent sur cette côte ne permettaient pas la pousse d'arbres, mais la végétation rachitique, épineuse et rampante semblait convenir aux nombreuses colonies de goélands qui avaient élu domicile au pied de la tour cylindrique.
En ces jours de grandes marées, il était possible de venir, à pied, sur l'îlot de la vierge. Il fallait bien sûr respecter scrupuleusement les horaires pour ne pas prendre le risque de rester bloqué sur les récifs granitiques qui se retrouvaient en pleine mer, à marée haute.
Pour les écoliers, la sortie annuelle au grand phare, le joyau du pays des Abers, était une aventure extraordinaire, une exploration en terre inconnue peuplée de terrifiantes légendes bretonnes et celtiques.
Le pays des Abers, à la pointe Finistère, regorge de paysages exceptionnels façonnés par les vents, les courants, modelés par les assauts furieux et inlassables de l'océan. Les fjords bretons, protégés en leur embouchure par ces sémaphores éternels, offrent un abri paisible et réconfortant aux plaisanciers du dimanche et aux oiseaux migrateurs à bout d'aile. De longues plages de sable blanc comme de la farine Francine, des criques sauvages bleu turquoise comme dans les mers du sud, ces vallées fluviales vont à la rencontre d'une nature sauvage et préservée.
Chaque aber est unique et dévoile des trésors insoupçonnés, nous invitant à les découvrir dans de longues ballades iodées. L'air vivifiant du large dans la douceur de cette nature bigarrée nous invite à la contemplation, à la méditation.
Comme une invitation au bonheur.
À Plouguerneau, et plus précisément face au petit bourg de Lilia, le phare de l'île vierge, était un repère précieux pour les marins, un géant des mers salutaire et protecteur au croisement de la mer d'Iroise et de la Manche. Un couloir maritime très emprunté et très dangereux. Un couloir de la mort !
En fait, on comptait deux phares sur le petit îlot. Le plus petit, érigé en 1845, s'avéra d'une portée insuffisante à éloigner les bateaux des nombreux récifs présents sur la côte, il fut vite obsolète et quelques années plus tard, on construisit un deuxième phare pour sécuriser au maximum cette incontournable route maritime.
Il n'y avait plus de gardien dans cette tour de guet. Comme presque tous les phares, il était devenu automatique. Les deux tiers des phares français étaient Bretons, et les gardiens avaient tous pris leur retraite. Certains étaient même devenus fous à cause de l'isolement et des conditions de vie particulièrement rudes. D'ailleurs, les phares étaient classés en trois catégories en fonction de la dureté de vie pour les gardiens qui vivaient isolés et reclus pendant des semaines et parfois même durant des mois : les « paradis » pour les phares situés sur le continent, les « purgatoires » pour ceux construits sur des îles et les « enfers » pour les sentinelles de pleine mer.
L'îlot de la vierge était si petit, la force des éléments si puissante, que le phare se situait plus en enfer qu'au purgatoire.
La découverte de ces impressionnants édifices, diamants bruts du patrimoine maritime Breton, fascinait les enfants. Ils s'imaginaient naviguant dans l'océan déchaîné, en proie aux forts courants qui les attiraient sur les côtes déchiquetées,
cherchant désespérément ces lumières dans la nuit noire, ou se voyaient gardiens de phare, veillant sur la sécurité des marins dans cette tour d'opaline.
La vieille institutrice tentait de démultiplier son cours de géographie auprès d'une classe particulièrement indisciplinée. Les enfants étaient redescendus du phare à toute allure, défiant allègrement les lois de la gravité, mais ils étaient tous là, entiers, pleins d'énergie, en bas des marches du vieux phare. Heureusement, pensa-t-elle, qu'ils étaient peu nombreux. En effet, la classe unique de la petite école ne comptait que six élèves âgés de six à dix ans, trois garçons et trois filles.
Lily, Chloé et Gwen écoutaient attentivement leur maîtresse, contrairement à leurs petits camarades Loïc, Steven et Rudy qui couraient autour du phare en se jetant des paquets d'algues, mélange puant indéterminé, de couleur brune et verte, sans doute du goémon.
Le père de Loïc était goémonier, un pêcheur d'algues précieuses, un paysan breton qui récoltait du goémon. Devait-on parler de pêche ou de récolte ? Sans doute les deux métiers se complétaient-ils pour extraire ce trésor maritime. Le précieux varech, qui finirait en décorum dans les plus belles assiettes des restaurants étoilés proposant leurs divins plateaux de fruits de mer à une clientèle de connaisseurs aisés, ou bien consommés en véritables légumes verts au goût particulièrement iodé, présents dans les cuisines de chefs inventifs, ou en poudres green magiques, en crèmes cosmétiques onéreuses tartinées sur des peaux matures, très matures.
Madame Kerbrat, essayait désespérément de faire son cours, mais les chères petites têtes blondes, se rêvaient pirates ou corsaires, et voguaient déjà vers les îles infernales.
- Connaissez-vous la légende des naufrageurs ? demanda-t-elle avec malice.
- Non, maîtresse, répondirent les enfants en chœur, tout excités, racontez-nous.
- Qui voit Ouessant voit son sang, qui voit Molène voit sa peine, qui voit Sein voit sa fin, qui voit Groix voit sa croix. Sur les côtes découpées et dans les dangereuses îles bretonnes, dans les siècles passés, des habitants très pauvres, sans foi ni loi, se transformaient en naufrageurs. La nuit, ils allumaient dans la lande, sur les falaises, des feux pour attirer les navires et les faire échouer sur les brisants. On ne comptait plus le nombre de naufrages qui faisaient le bonheur de ces pilleurs sanguinaires. Ils dépouillaient sans aucune pitié les blessés, les achevant pour leur voler leurs effets personnels, leurs bijoux... Ces charognards ramassaient les cargaisons des bateaux échoués qui étaient ensuite vendues ou serviraient à améliorer leur piteuse vie.
Les petits étaient friands d'histoires sanguinaires et de légendes terrifiantes, ils en redemandaient, même si au fond d'eux même, ils étaient terrorisés, mais aucun d'entre eux ne l'aurait avoué
- Racontez-nous la légende de la forêt d'Huelgoat, oui la forêt du Diable, demandèrent-ils surexcités.
- D'accord, répondit-elle, je vous la raconterai en marchant, car on doit vite rejoindre la côte avant que la marée remonte, et seulement si vous vous tenez tranquille, les garçons, compris ?
Elle leur raconta à sa façon, la légende de la mystérieuse forêt où des rochers aux formes étranges, des menhirs, semblaient avoir été jetés par des géants. Ce chaos de blocs de granit abritait de bien curieuses créatures : des fées, ma fois plutôt gentilles qui se baignaient dans les mares, des korrigans, de sournois et méchants petits gnomes cachés dans les grottes, et surtout le Diable qui surveillait et attendait ses proies près du pont.
Les lutins, les fées, le Diable, l'épaisse brume qui ne se dissipe jamais dans cette sombre forêt, les roches qui peuvent trembler et Merlin l'enchanteur... elle finissait l'histoire quand ils arrivèrent sur la jetée. Le ciel était devenu subitement noir et un crachin quasi quotidien les accueillit sur la terre ferme. Il fallait encore marcher deux kilomètres pour se rendre à l'école.
Goûter improvisé sous l'abri bus pour se protéger des bourrasques du vent d'ouest et de la pluie qui tombait de plus en plus fort, et pause pipi pour tous dans les toilettes publiques au fond de la place. Vingt minutes plus tard, le dernier enfant sortit des w.c. publics et ils prirent le chemin de l'école.
- Maîtresse, elle est où Lily ? demanda Chloé, ne voyant pas sa copine.
La question hantait toujours Chloé, vingt ans plus tard. Lily avait disparu dans les Abers, elle avait huit ans.
Le temps s'est arrêté sur ce petit paradis
Une forêt de pins d'Alep et de longues allées fleuries
Nous invitaient à la paresse, à la flânerie
Dans ce lieu magique comme endormi
C'était une luxueuse bâtisse Napoléon Trois
Sans aucun doute le plus beau palace de la Riviera
Fantastique palais, très prisé du Gotha
Il trônait, face à la mer comme une diva
Le Cap Eden Roc offrait un refuge doré pour les stars
Francis Scott Fitzgerald aimait tant écrire au bar
Ici des célébrités se sont aimées dès le premier regard
Sharon Stone présidait avec instinct le gala de l'Amfar
Une longue promenade gravillonnée descendait jusqu'à la mer
Bordée de palmiers et de pins centenaires
Elle nous conduisait à l'iconique piscine taillée dans la pierre
Immortalisée par Slim Aarons depuis le belvédère
Le restaurant, comme la proue d'un grand bateau
Pont-terrasse en acajou verni au-dessus de l'eau
Face à la baie de Cannes, et bercée par les flots
Je contemplais admirative l'esquisse de ce tableau
La vieille Dame de cent cinquante ans a conservé l'esprit des années folles
Les belles provocantes, au bord de la piscine, qui affriolent
Les soirées excentriques de la jet set qui affolent
Légère parenthèse d'un temps oublié, insouciant et frivole
Chloé était payée, et plutôt très bien, pour découvrir de si beaux endroits et, en plus, elle devait tout tester, sans modération : les différents menus, la carte des vins, goûter aux meilleurs champagnes, profiter des soins et massages au spa, dormir dans les plus belles chambres... C'était son travail. Elle n'était pourtant pas escort de luxe, non, elle exerçait le très agréable métier de testeur de voyages pour un célèbre guide.
C'était un métier de rêve pour elle, qui avait toujours eu envie de voyager, qui avait soif de découvertes et de nouveaux horizons. Ses qualités de discrétion, véritable femme caméléon, son sens aiguisé de l'observation, la qualité de rédaction de ses articles faisaient d'elle une professionnelle compétente et très appréciée au sein de son entreprise. Elle aimait se mettre dans la peau d'un nouveau personnage à chaque fois qu'elle franchissait la porte à tambour dorée ou en bois précieux d'un grand hôtel, la cliente mystère, qui doit passer inaperçue, se fondre dans le décor somptueux, se dissoudre dans la faune locale.
Et là, dans ce beau palace, niché au cœur d'un jardin extraordinaire, aux parfums enivrants et surplombant les eaux cristallines de la Méditerranée, elle se faisait bronzer sur un douillet transat face à l'iconique piscine. Eh oui, elle était en plein travail, elle devait noter la piscine, les prestations et le personnel. La clientèle aristocratique, Britannique ou Russe, de la fin du dix-neuvième siècle avait laissé place aux stars plus ou moins filantes, et aux VIP plus ou moins bien éduquées de toute la planète people.
Pour Marc Chagall et Picasso, ce lieu enchanteur fut certainement très inspirant, comme pour la plume d'Ernest Hemingway et l'objectif curieux de Slim Aarons. Dans cet éden méditerranéen naquirent les plus beaux chefs d'œuvres des maîtres du pinceau et de l'imaginaire.
Quoi de plus inspirant, en effet, que cette incroyable forêt aux parfums mentholés, où les immenses eucalyptus, qui ont depuis longtemps préféré les rivages doux de la Méditerranée à la sécheresse Australienne, rivalisent d'élégance avec les tortueux pins d'Alep et les énormes pins parasols qui ont définitivement pris racine face aux doux vents marins. La très parfumée roseraie à l'est de la pinède, protégée des hauts murs crème de la grande bastide Napoléonienne, offrait des fragrances délicates et poudrées. Une mer violette de géantes agapanthes, merveilleuses plantes aux somptueuses hampes florales et aux teintes profondes, ondulait gracieusement sous la légère brise matinale de ce début d'été.
Ce matin, très tôt, elle avait arpenté les neuf hectares du parc de l'Hôtel du Cap Eden Roc. Ce palace, d'une élégance feutrée, était un havre de paix pour privilégiés. Non loin de l'iconique piscine à l'eau de mer, taillée dans la roche blanche et surplombant la Méditerranée, les légendaires petites cabanes privées offraient un refuge coquin, à l'abri des paparazzi, aux couples de stars légitimes ou pas. Dans la fraîcheur de l'aube, elle avait parcouru les nombreuses allées gravillonnées sous les arbres centenaires jusqu'aux terrains de tennis en terre battue foulés par les plus grands champions, puis elle avait redescendu la majestueuse allée principale face à la mer et au soleil levant.
« C'est un jardin extraordinaire... On y voit aussi des statues, qui se tiennent tranquilles tout le jour, dit-on, mais moi, je sais que dès la nuit venue, elles s'en vont danser sur le gazon, c'est un jardin extraordinaire... »
« Y a d'la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y a d'la joie... »
Chloé avait un sentiment de plénitude et de bien-être, le paradis existait vraiment et elle l'avait trouvé ici. Luxe, calme et volupté à quelques encablures de la bouillonnante festivalière Cannes, au bout du très réputé cap d'Antibes. La sonnerie stridente de son portable la ramena immédiatement, avec brutalité même, au monde réel. Il faudrait qu'elle change cette sonnerie, elle était épouvantable, se dit-elle, tellement loin du son mélodieux des chants d'oiseaux qui nichaient dans les sous-bois du parc.
- Allo, Chloé Dupré ? demanda son interlocuteur.
- Oui, c'est moi, répondit-elle, et vous êtes ?
- Bonjour, je me présente, Maître Durand, notaire à Brest. J'ai la charge de la succession de Madame Soizic Lecalvez. J'aurais souhaité m'entretenir avec vous au sujet de certaines dispositions qu'avait prises la défunte. Vous étiez très proches, je crois ?
- Oui, elle était comme ma grand-mère. J'ai été très peinée du décès de Soizic, dit Chloé, encore émue de la disparition de son ancienne nounou. Ma mère et moi, nous sommes venues pour nous occuper de l'enterrement, car elle n'avait pas de famille. Mais nous avons seulement fait l'aller-retour. J'étais restée en contact avec elle, depuis que nous avions quitté la Bretagne avec mes parents, il y a plus de quinze ans. Je l'appelais souvent, un été, elle était même venue chez nous à Marseille, elle qui n'avait jamais voulu quitter ses terres bretonnes. Elle a eu une vie longue et heureuse, peuplée d'enfants qui n'étaient pas les siens, mais qu'elle aimait comme une mère. Un drame terrible pour elle, il y a vingt ans, la disparition de Lily. Soizic était ma nounou, mais aussi celle de Lily. Elle a été dévastée par cette tragédie, comme tous les habitants de la petite ville de Lilia-Plouguerneau, comme moi. Lily était mon amie et ce jour-là elle a disparu, comme évaporée dans un profond brouillard, tenace, glaçant. Oh mais je dois vous ennuyer avec mes histoires...
- Non, pas du tout, répondit le notaire. J'ai pu lire ce drame dans la lettre qu'elle avait déposé à mon étude, où elle raconte la disparition de la petite écolière, et dans laquelle elle vous désigne comme son unique héritière.
« Ne jette pas les vieux souvenirs, les vieilles photos, les vieilles cartes, elles te conduiront vers des chemins lumineux. Le passé trouble et obscur rejaillira mais ne le renie pas, affronte-le. Fonce, va de l'avant, mais surveille tes arrières, prends des chemins de traverse, les petits ruisseaux te conduiront dans une grande rivière, puis à la mer. Alors tu comprendras, un avenir clair et joyeux éclatera. »
Chloé est ses amis Clémentine, Gabriel et Léo relisaient la lettre posthume de nounou Soizic. Ils passaient l'après-midi à La Londe Les Maures dans la petite maison de Chloé.
Clémentine jolie petite rousse, un peu potelée, drôle et pétillante, ressemblait à un fruit frais, acidulé, sucré, plein de peps. Elle portait parfaitement son prénom, avec son teint abricot et ses boucles cuivrées. Elle aurait pu s'appeler Prune, si elle avait été brune, mais elle était rousse... Elle était institutrice à Bormes Les Mimosas, célibataire, voire célibattante. Elle savourait joyeusement son célibat, mais en fait, elle recherchait désespérément, comme toutes, le prince charmant. Elle s'était donc inscrite sur de nombreux sites de rencontres. Ils garantissaient tous de trouver l'amour, avec un grand A sur leur site, ils promettaient de belles histoires...
« Paroles et paroles... Encore des mots toujours des mots les mêmes mots... »
Mais tout ce qu'elle avait trouvé jusqu'à lors, c'était au mieux des rencontres éphémères avec des hommes fades, insipides et sans intérêt, et au pire des plans cul pour amours transgressifs.
Rien n'est durable de nos jours, l'obsolescence programmée s'applique aussi aux relations intimes.
Même les sites pour célibataires exigeants offraient plus de vilains crapauds que de princes charmants. Elle avait pourtant cru, tout récemment, avoir trouvé son âme sœur.
Elle avait passé des nuits torrides, des nuits de folie, des nuits... Des nuits... avec le beau Valentin, s'était rêvée en Valentine, mais elle avait fini par se poser une question : cet amant particulièrement doué qui, la nuit, la faisait grimper aux rideaux, disponible uniquement la nuit, seulement deux nuits par semaine, était-il un vampire qui redoutait la lumière et les sorties au grand jour au bras d'une rouquine, ou était-il un homme marié ? Elle l'aurait préféré vampire, mais il était bien marié. Lui avait précisé, mal marié...
« Des mots faciles des mots fragiles c'était trop beau, bien trop beau... Encore des mots toujours des mots les mêmes mots rien que des mots... des mots magiques des mots tactiques qui sonnent faux... »
Bye bye, Valentin, elle était donc de nouveau libre.
Gabriel écrivait, il était même un auteur confirmé, un auteur qui avait du succès, tant auprès de sa maison d'édition, qu'auprès de toutes les femmes entre dix-huit et quarante ans. Il les aimait toutes.
« Femmes, je vous aime, femmes, je vous aime, je n'en connais pas de faciles, je n'en connais que de fragiles, et difficiles, oui difficiles. » Cette belle déclaration d'amour pour les femmes magnifiquement interprétée par Julien Clerc, célébrant les femmes, leur rendant un hommage vibrant et éternel, Gabriel en avait fait sa maxime. Il les aimait toutes, mais pas longtemps, il se lassait vite.
Il aimait séduire, ça le rassurait, mais il n'aimait pas les trophées. Il préférait la solitude, être seul, tranquille pour écrire ses livres, en fait il vivait sa vie à travers ses romans. Par procuration à travers ses personnages qu'il trouvait plus intéressants, plus séduisants, plus intelligents.
Il se cachait à l'intérieur d'une bulle protectrice, dans un univers romanesque. Mi-romantique, mi-écorché vif. En fait, il avait un succès fou, parce qu'il paraissait inaccessible, les femmes étaient inévitablement envoutées par ce type mystérieux. Il les attirait comme du miel, sans le vouloir vraiment, comme un aimant. Son humour, son charme, son intelligence et son mystère jouaient un grand rôle dans l'attirance magnétique qui se dégageait naturellement de lui. Mais était-ce si naturel, ou s'était-il fabriqué un personnage pour ses jeux de séduction ? Il ne le savait pas lui-même. Il ne le savait plus.
Mais à trop jouer, il était libre.
Et Léo, que dire de l'insaisissable Léo, qui concevait des jeux vidéo, il était game designer. Ça fait plus branché dit comme ça. Son imagination débordante, sa créativité sans limites, ajoutées à une personnalité attachante et sensible faisait de Léo un super ami, un peu disjoncté quand même.
Il vivait dans son monde, un monde parallèle, sur une autre planète, perdu dans l'immensité du cosmos. Il aurait pu, à tout moment, croiser Thomas Pesquet à bord de Soyous se dirigeant vers la station spatiale ISS. Il était vraiment perché ! Le geek de la bande était plus passionné par les monstres qu'il créait, que par la gente féminine. Mais parfois, il ne jouait pas qu'avec des personnages virtuels. Il venait de terminer son dernier bébé, un jeu horrible et sanguinaire, et il était libre comme l'air.
« L'amour, l'amour, l'amour, dont on parle toujours... l'amour, l'amour, l'amour, c'est quand je t'aime, l'amour c'est quand tu m'aimes, sans me le dire, sans te le dire, l'amour, l'amour, l'amour... »
Pour Chloé, l'affection amoureuse et l'affection amicale se confondaient. Elle n'arrivait pas à distinguer clairement les deux. Elle ne voulait surtout pas trancher. Elle était donc libre, comme ses amis.
Ensemble, ils relisaient inlassablement la lettre de la nounou que le notaire lui avait envoyée par mail, et ces quelques lignes les laissaient pantois.
Une charade, une devinette, un langage codé ou les délires d'une vieille femme au crépuscule de sa vie ? Chloé avait hérité de la maison de Soizic, des meubles, et d'une petite somme d'argent. Elle se rendrait prochainement dans le Finistère pour accepter la succession chez le notaire, débarrasser la maison et la mettre en vente auprès d'une agence immobilière.
Elle n'aurait jamais imaginé, hériter de son ancienne nounou. Elle avait toujours eu une profonde tendresse pour elle, et savait que c'était réciproque, mais de là à imaginer que la vieille dame lui léguerait sa maison et tous ses biens. Elle savait cependant qu'elle n'avait ni parent, ni mari, ni enfant et que Lily et elle avaient été ses petites préférées. Mais Lily avait disparu.
Les amis de Chloé étaient dispo, libres comme l'air et ils l'accompagneraient en Bretagne. Un retour aux sources pour Chloé, un retour aux sources du mal.
En attendant le vent du large, le ciré jaune, la pêche à pieds et le spectacle des marées, ils décidèrent de s'offrir une virée à Saint-Tropez. Ils arpentaient les petites ruelles pentues qui menaient du port à la citadelle. Les maisons aux teintes pastel et terracotta, les bougainvilliers flamboyants qui envahissaient les vieux murs, le chant bruyant mais tellement ensoleillé des cigales dans la pinède du fort, on était ici en plein cœur du pittoresque village qui offrait quiétude et authenticité aux visiteurs allergiques à la foule.
Bien loin des milliers de touristes agglutinés sur le port pour le spectacle vivant permanent : admirer les luxueux yachts, passer et repasser devant les terrasses mythiques. Une seule devise, un seul objectif : voir et être vu.
Une mise en scène bien huilée depuis des décennies, un défilé digne des plus grands scénaristes. Sur le port, telle une arène, se jouait tous les soirs à guichets fermés une tragédie grecque où « la plèbe » affrontait « les patriciens ».
Le clocher bicolore de l'église baroque, jaune maïs et terre de Sienne, véritable emblème du charmant village posé sur la mer, nous ramenait cinquante ans plus tôt, quand ce petit port, inondé de lumière, n'avait pas encore été adopté par toute la jet set internationale et envahi par des hordes de touristes en quête de paillettes, de glamour et de scandales.
Saint-Tropez : luxe, chic, audace et folie.
Le luxe, tout était luxe ici. Les rutilantes Ferrari et les féeriques Rolls-Royce en compétition avec les indétrônables Mini Moke, la mini star qui ne se prenait pas au sérieux. Mais tout le gratin et la jet set se l'arrachaient. Quoi de plus chic que d'arriver au Club 55, dans sa Mini Moke, cheveux au vent. Un luxe simple, pour des plaisirs simples...
Dans le village, les grandes maisons parisiennes ou italiennes avaient toutes pignon sur rue, et les belles boutiques de luxe se regroupaient dans quelques ruelles, parfois cachées dans les jardins des magnifiques bastides, des petits hôtels particuliers, où se pressaient des clientes si particulières. Dior, Chanel, Louis Vuitton ou Hermès, Gucci, Missoni... habillaient les chanceuses à la mode tropézienne. Le luxe, dans les Parcs et leurs villas « amazing », luxueux les palaces... Un écrin de luxe.
Le chic, c'était pour les bohèmes, le casual chic, et les longues jupes assorties de tuniques blanches ou brodées, sautoir turquoise et corail, chaussées de sandales K Jacques ou de spartiates Rondini, des tenues ensoleillées pour des clientes moins fortunées mais finalement plus stylées. Les plages chics, les cabanes en bois flotté, pour « hippies » SDF (sans difficultés financières).
L'audace, la confiance en soi qui donne l'audace, qui brave les interdits, parce ce que sous le soleil de Saint-Tropez et le long des plages paradisiaques de Ramatuelle, rien n'est impossible.
Bronzer nu, nager nu dans les criques de l'Escalet et du Cap Taillat, danser jusqu'à l'ivresse dans les plages sélectes et déjantées de Pampelonne, se faire inviter le soir dans les mythiques fêtes blanches dans les luxueuses villas, de l'Octopussy posée sur l'eau, aux immenses maisons d'inspiration californienne qui dominent le rivage paradisiaque de Ramatuelle et pratiquer la pêche au gros sur un Yacht ou dans les Caves. De l'audace, beaucoup d'audace pour s'inviter dans ce Saint-Tropez des fêtes et de la démesure.
La folie tropézienne, la folie douce, la nuit qui n'en finit pas, les fêtards noctambules à court de champagne et de paillettes, les clubbers ivres et hagards qui déambulent dans le labyrinthe des ruelles sombres, qui dessoûlent sur les rochers de la Ponche. Nuit d'ivresse. Certains papillons de nuit se sont brûlé les ailes dans ce sulfureux paradis artificiel, superficiel mais tellement tentant
Chloé et ses amis avaient besoin de se détendre, de faire la fête, de se lâcher. Ils se lâchèrent, sans tabou, sans interdit. Jusqu'au bout de la nuit.
« Et quand revient l'été à Saint-Tropez, tous les garçons sont beaux à Saint-Tropez, toutes les filles sont belles à Saint-Tropez, au rendez-vous d'amour de Saint-Tropez, on court dans le vent, on grille au soleil, on brûle ses vingt ans, on s'amuse, on rit, on danse, on fait les fous... »
« Do you do you do Saint-Tropez, l'amour c'est comme la mer à Saint-Tropez, ça change tous les jours à Saint-Tropez, pour un seul de perdu dix de retrouvés, on ne meurt pas d'amour à Saint-Tropez ».
Les amis appliquèrent à la lettre la philosophie de la célèbre chanson des années yéyé, sans en modifier une seule ligne.
« La nuit est chaude, elle est sauvage, la nuit est belle sur ce rivage. »