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La danse des papillons: Tome II

La danse des papillons: Tome II

Auteur:: promotion
Genre: Romance
« Si je devais résumer ma vie, je dirais qu'à la seconde même où il me fut permis de le distinguer autour de moi sans la moindre confusion, je tombais amoureuse de mon environnement. » Biographie de l'auteur Samie Louve a consacré une grande partie de sa vie à l'écriture poétique en observant la nature qu'elle décrit, celle humaine aussi. Elle tente de venir en aide à autrui pour qu'il puisse raconter sa vie, l'accompagnant au mieux dans le prolongement de celle-ci afin qu'il laisse une trace aux siens, proches ou amis.

Chapitre 1 No.1

Il est un bout de ciel qui n'appartient qu'à moi...

C'est celui que je caresse en pensant à toi, Catherine-Pascale

Ma fille chérie.

La danse reste la même chez les papillons, bien des années après.

*****

Le souvenir me porte et me transporte bien souvent au-delà de mes rêves, il s'attache à me faire vivre cette réalité d'un passé que je voudrais toujours présent tant il est ancré en moi. Cette fabuleuse mémoire dans laquelle je me complais outrepasse ses droits jusqu'à l'inoubliable. Esclave de ses joies mais aussi de ses peines, je ne peux que la vivre pour en être soulagée. Cependant, qu'elle soit fantasme, chimère ou quelconques songes illusoires, elle me permet de revivre cette partie de ma jeunesse entourée de la tendresse des miens. De fredaines en frasques et de passades en passions, de rires qui me firent pleurer aux larmes dont quelquefois je ris aujourd'hui, je ne peux oublier. Des coups tellement bas qu'ils me tannèrent le cuir à cette exaltation si souvent incomprise que j'en garde les traces, j'en rêve trop souvent. Au-delà de ces réminiscences et du plus loin que je me souvienne, je garde en moi cette faculté de puiser dans mes réserves les quelques aptitudes qui me furent offertes bien malgré moi. Pour cela, je sais depuis toujours vers qui va ma reconnaissance car cette force, résignée quelques fois, s'obstine encore souvent et pour mon plus grand bien grâce à mes grands-parents maternels prenant sous leurs ailes bienveillantes, de ma naissance à mes huit ans, l'oisillon tombé du nid que j'étais après la mort de ma maman.

Et me voilà, de longues années plus tard, plongée dans mes souvenirs, à les revivre pour les décrire. Il est vrai qu'il s'en est passé du temps quand l'essentiel est là, profondément ancré en moi. Je chemine durant ce qui me semble être une éternité, croyant avoir oublié, et pourtant ! Soixante et onze ans ont sonné à ma porte et il me semble qu'hier est là, au bout de mes doigts, que je l'effleure, que je le touche sans jamais l'avoir quitté. Si l'on m'avait dit qu'un jour je retiendrais tout cela dans mon petit cerveau, ma cervelle de moineau comme disait mon cher grand-père, mon pépico aujourd'hui disparu ! Je souris encore en pensant à lui. Ce merveilleux bonhomme à qui je dois tant ! Lui qui m'a tout appris de ses silences auxquels j'adhérais, le mimant, son regard au loin, si loin que l'on ne pouvait s'imaginer où se posaient ses pensées. Tous deux, nous ne faisions qu'un dans ces moments de profonde réflexion que je n'osais interrompre, l'observant avec tendresse. Ces instants me semblaient divins. À mes yeux de gosse, mon grand-père me faisait l'effet d'un grand sage et je crois bien qu'il l'était, ne laissant rien paraître, pas le moindre regret ni la plus petite colère, son sourire enfoui tout au fond de son regard malgré son air renfrogné. J'avais pris de lui les yeux bleus, les yeux des rêves où chacun aime se promener afin d'y puiser toute la tendresse du monde. Je n'étais qu'une petite fille et déjà auprès de ces deux êtres qu'étaient mes grands-parents maternels, je sentais l'amour ruisseler sur moi depuis la perte de celle que je ne connaîtrai jamais : ma mère. Dans la famille, tous l'appelaient Poupée. Ma mère, trop tôt disparue ce 17 janvier 1948, à peine quelques jours avant que nous fêtions le premier anniversaire de ma venue au monde, ce 27 janvier 1948. Poupée avait seulement 24 ans.

C'est vrai qu'il s'en est passé des choses depuis, depuis ce fameux jour où je crus que l'on m'arrachait, l'une après l'autre, des entrailles du corps, ce jour où il fallut quitter le pays où nous étions nés, tout ce qui m'était cher ! Notre terre si particulière, si douce à nos cœurs et sur laquelle nous vivions depuis des générations. Cette boule pesante sur mon estomac, elle est souvent là, elle se manifeste lorsque je croise des Arabes venus se réfugier eux aussi dans notre beau pays, la France. Je la sens alors qu'en famille nous nous remémorons les souvenirs avec cet accent bien de chez nous, chantant comme les cigales en été au milieu des champs de blé, en riant parfois jusqu'aux larmes sur les vieilles photos à présent jaunies, ramenées de là-bas dans nos minces bagages. Oui, le souvenir m'appelle, il a posé sur moi ses douces ailes comme celles des papillons cherchant le fruit sur la plaine jaunie sous un soleil de plomb. Et bien que quelques années aient grignoté ma vie, je me souviens comme si c'était hier, chaque instant si infime soit-il, de ce que tous ces êtres m'ont apporté de chaleur et de tendresse sur mon chemin de l'enfance. Cela allait me permettre de traverser le temps sereinement, du moins quelques années durant !

Nous étions donc installés Marie, mon père et moi à Montpellier, au quatrième étage d'un vieil immeuble rénové à la hâte dans la rue de la Valfère. Les escaliers en colimaçon comme le reste de l'immeuble étaient très anciens, si étroits qu'en les grimpant nous nous appuyions sur le mur effrité de la colonne centrale sur lesquels ils étaient bâtis. Cela sentait le moisi à peine entrés dans l'immeuble au point que cela nous soulevait le cœur, surtout à Marie et moi qui pestions quand mon paternel, lui, ne sourcillait guère, ne disant mot. Toutes les marches de cet escalier étaient âgées, si usées qu'elles étaient lisses en leur milieu sans la moindre arête sur leurs bordures. Bien des pieds avaient dû l'emprunter, pensais-je souvent en imaginant l'ancien temps. Marie qui portait bien son âge avait pris un coup de vieux depuis notre départ du Maroc et en grimpant les quatre étages des escaliers, difficiles à monter, elle n'en finissait plus de souffler au point que des haltes étaient nécessaires afin de reprendre son souffle. Je suis sûre au fond qu'elle regrettait d'avoir loué cet appartement mais comme à son habitude, elle ne se plaignait pas. Arrivées dans ce que je ne cesserai de nommer un taudis, nous avions droit à la roucoulade des pigeons rassemblés sur le toit. Ils paraissaient heureux de nous voir, du moins c'est ce que j'imaginais. J'aimais les observer d'autant qu'ils ne montraient aucune crainte à mon approche. Ces pigeons auprès desquels je passais du bon temps me rappelaient la ferme au Tlélat. Durant leurs envolées, je les accompagnais du regard, les voir voler au-dessus de moi me donnait de l'espoir. Je prenais d'eux chaque geste, chaque caquetage, ne me lassant pas de leur bavardage, leur enviant leur liberté. Je n'avais pas fini de me souvenir, en leur compagnie, de mon pays perdu, mon enfance, ma vie là-bas et lorsqu'ils revenaient sur le toit, je ne manquais pas de leur lancer des morceaux de pain rassis chipés à Marie avant qu'elle les utilise pour en faire du pain perdu.

Chapitre 2 No.2

La vieille ville de Montpellier et ses dédales de rues formaient un labyrinthe où je me perdais dès notre venue. Des rues sombres à n'en plus finir s'étirant à longueur de vue et enfermées par des murs longs, si noirs qu'ils me refilaient le cafard. Je ne parle pas de ses trottoirs si étroits par endroits que les piétons devaient les quitter pour marcher sur la rue lors des cohues. Il ne me tardait pas de faire sa connaissance à ce Montpellier où je me sentais étrangère, j'étais si curieuse pourtant.

Je ne sortais guère de ce que mon père nommait le pigeonnier quand je voyais cet appartement tel un taudis. Je me hasardais de temps à autre à en sortir, accompagnée de Marie, afin de faire des courses dans les alentours après avoir repéré une épicerie peu éloignée de notre logis. La vieille ville n'avait rien à voir avec celle plus pittoresque de mon cher Fez et sa médina... ma chère médina. Lors des grosses chaleurs, dans ces rues étriquées de la ville, nous étouffions, contrairement au Maroc où l'air était respirable et moins humide. Les ruelles à cette époque étaient peu entretenues et si sales qu'il nous arrivait de croiser des rats surgis d'une poubelle entrouverte s'aventurant hardiment le long des rigoles. J'avais l'habitude des rats de la ferme mais ceux de la ville m'impressionnaient tant ils étaient gros et hideux, aussi sombres que les rues que nous parcourions à la hâte. J'observais Marie en souriant tandis qu'elle pestait sur eux afin de les faire fuir. Je fermais les yeux sur ces lieux obscurs pour ne penser qu'à Fez, si lumineuse elle. Nous devions longer la rue où nous logions puis traverser une petite place pour rejoindre une des avenues où se trouvaient des commerçants. Il nous arrivait de pousser la promenade plus haut jusqu'à ce grand marché où, si la vie grouillait, cela n'avait rien à voir avec ma chère médina où je me sentais comme chez moi. Lorsque nous étions lasses toutes deux de déambuler, nous rentrions retrouver le meublé et notre solitude en attendant le retour de mon père. Marie n'a jamais été une grande bavarde aussi me faisais-je la conversation quand je ne racontais pas ma peine aux pigeons qui m'écoutaient sans m'interrompre tout en roucoulant ! J'avais toujours près de moi de quoi écrire, notant tous les errements ou la mélancolie qui me hantaient parfois. Un jour pourtant, à l'aube de l'été et tandis que nous faisions notre promenade de fin d'après-midi Marie et moi, j'aperçus des gens rassemblés sur la placette située en bas de la rue de la Valfère. Cela semblait être une grande famille assise à l'ombre des platanes, parmi elles, des enfants batifolaient dans un baquet rempli d'eau. Les adultes formaient un cercle autour d'un homme jouant de la guitare. Je souriais à cette vision me rappelant la ferme et cela me fit un bien fou. Du coup, j'insistais auprès de Marie afin qu'elle me permette d'admirer la scène durant quelques instants. À son sourire, je voyais qu'elle prenait autant de plaisir que moi à écouter le guitariste. J'en soupirais d'aise souriant à mon tour aux enfants s'ébattant dans la bonne humeur. J'aurais tant aimé être avec eux. Il y avait si longtemps que je n'avais pas eu une si agréable vision. Je ne pouvais décrire ma joie tant elle était forte et fébrile à la fois, mélange de tendresse et de chagrin à ce moment-là. J'étais étonnée de voir les enfants si peu vêtus, en négligé tout comme moi là-bas au Tlélat, chantant et dansant sur les airs de guitare mais dans une rue de Montpellier.

Toutefois, tout ayant une fin et surtout le plaisir, Marie me pressa de partir, sans doute les souvenirs lui triturant l'esprit également. Je la suivis malgré moi toute à ma nostalgie en revivant ces moments. Elle partit sans se retourner quand je ne cessais de les regarder en me nourrissant de l'image de cette famille unie et si enjouée. Des frissons me parcouraient en écoutant ces airs venus d'Espagne que les adultes entonnaient. Tous semblaient si heureux. Quelle aubaine pour moi tandis que grâce à eux je faisais un retour en arrière, écoutant avec tendresse cette langue qui berça mon enfance bien que ne la comprenant que plus tard à force d'entendre mes grands-parents la parler dans l'intimité. Du pigeonnier que nous occupions, je ne pouvais rien voir de la rue, cependant qu'un air de guitare me parvenait parfois ainsi que les voix de tout ce petit monde chantant à tue-tête. Je descendais alors précipitamment pour me rendre auprès de cette petite assemblée qui me redonnait le goût de vivre. Je demeurais toujours à distance d'eux ne souhaitant pas me faire remarquer, jusqu'à ce que l'un des enfants me remarque et se dirige vers moi. Un large sourire sur son visage poupon, d'un geste amical il m'invita à le suivre pour me joindre à eux. En me tenant par la main, il m'entraîna vers sa mère puis ce fut au tour de son père et ainsi jusqu'à ses nombreux cousins et cousines vers qui allait mon timide sourire. L'homme à la guitare ne s'interrompit pas, continuant de jouer et de chanter tandis que je m'installais dans la ronde tapant dans mes mains et chantant à mon tour. Il y avait bien longtemps que je n'avais pas ressenti un tel bonheur, une telle joie de vivre et je le devais à cette famille gitane. J'allais partir lorsque le gamin m'entraîna à nouveau dans ses pas afin de me présenter à l'homme à la guitare. Il m'apprit que c'était son oncle et qu'il se nommait Manitas de Plata. L'enfant paraissait si fier du musicien qu'il déclara dans un sursaut : « plus tard, je serai un artiste comme lui. » J'ignorais alors combien j'allais passer de merveilleux moments à leurs côtés, eux qui m'accueillirent au sein de leur grande famille pour atténuer ma peine. Je retrouvais parmi les gitans certains airs que nous chantions en chœur le soir à la ferme autour de pépé Amat dans sa langue venue d'Espagne. Ces élans de joie empruntés aux gitans me donnaient de l'ardeur, ils me revigoraient, vivifiant l'air autour de moi tellement, que je gigotais sur lui tel le feuillage dans les ramures lorsque la bise souffle les soirs d'été. Je recherchais leur compagnie me fondant à leurs rites proches des nôtres, familles pieds-noirs d'origine espagnole, de même qu'ils m'adoptaient à leur tour me faisant oublier ce proche et douloureux passé. Mon père vit d'un mauvais œil que je fréquente « ces gens » comme il disait mais, connaissant mes tourments et sur les conseils de sa mère il me fit juste promettre de ne rien faire qui puisse le mettre en rogne. Je soufflais fort pour seule réponse en levant les épaules et grimaçais après avoir tourné les talons. Il n'avait pas changé et des copains je n'étais pas prête de m'en faire dans ce pays où rien ne me plaisait de toutes les façons. Les rares fois où il lui arrivait de rentrer tard, je reprenais alors mes bonnes habitudes et demeurais auprès de mes nouveaux amis avec qui je partageais de précieux moments. J'oubliais, provisoirement, tentant d'effacer de ma mémoire ce qui au fond me torturait toujours. En effet, je n'avais pas beaucoup de nouvelles de mémé et de mon pépico, je n'avais aucune nouvelle de personne du reste. Seul mon père devait en avoir mais il omettait de m'en faire part. Sciemment ou non, je ne le sus jamais, j'avais horreur de cette façon qu'il avait de me laisser dans l'ignorance mais c'était une habitude chez nous, les non-dits. J'avais beau me persuader de passer à autre chose et me détacher de mon jeune passé, je n'y parvenais pas, je ne connus jamais plus un tel déchirement si ce n'est bien plus tard lors de la perte des êtres chers qui m'élevèrent tandis que j'étais devenue une adulte : mes chers grands-parents !

Chapitre 3 No.3

Nous étions en avril 1961 lorsque nous avons mis les pieds sur le sol de France, à Marseille exactement, comme la plupart des Français rapatriés d'Algérie, du Maroc et de Tunisie. Les quelques mois écoulés dans ce pays ne m'avaient guère vue changer d'avis sur ma façon de me comporter vis-à-vis de mon père, plus taciturne que jamais. Ici comme là-bas il me négligeait, du moins c'était mon ressenti. Aussi allais-je ailleurs chercher le moindre bonheur me faisant oublier ma solitude.

Avec cette famille gitane, je retrouvais un peu de cette liberté si chère à mon être, j'oubliais ma peur, je me laissais aller à la joie de vivre en leur compagnie. Un jour pourtant, mon pote le gitan m'annonça leur départ prochain pour les Saintes Marie de la Mer. Il m'expliqua brièvement le pourquoi de ce voyage les conduisant au loin comme chaque année afin de rendre hommage à la Vierge Noire. J'ignorais tout cela et si je souriais à son bonheur, je sentais bien que le mien foutait le camp ! Je me retrouverai seule à nouveau. Si j'étais heureuse pour lui, je sentais bien ma tristesse faire du yoyo jusqu'à provoquer mes pleurs. Je m'en retournais chez moi, après un au revoir vers mon ami, la tête basse et en traînant la savate pour ma première fois depuis bien longtemps. Il n'en fallait pas plus pour me replonger dans mon désarroi. Il ne me restait plus qu'à attendre leur retour pensais-je en marmonnant ce que j'avais de mélancolie en moi. Je me rappelais alors mon cher ami le colonel au Maroc, lui chez qui nous habitions alors, me conseillant souvent de m'armer de patience, ce que je ferai évidemment en attendant leur retour, que faire d'autre ! J'avais du vague à l'âme en observant les pigeons volant en groupe, d'un toit à l'autre pour atterrir enfin sur celui choisi par le meneur. Ils ne se quittaient jamais. J'enviais leur union et j'enviais surtout leurs ailes que je n'avais pas... comme j'aurais aimé m'envoler aussi, les suivre mais pour ne plus revenir. Fuir, oui, m'échapper de ce Montpellier où je ne trouvais guère ma place, ce pigeonnier où, d'une certaine manière nous étions les pigeons oui, les pigeons d'un propriétaire avare et profiteur du malheur d'autrui. Fuir, fuir mais pour aller où me disais-je enfin, je ne connaissais personne. Je n'avais jamais été aussi seule de ma vie. Les enfants ne devraient jamais connaître la solitude. Arrivée dans ma chambre j'ouvrais mon cahier d'écolier pour y noter quelques mots mais même là, rien ne venait plus si ce n'est le souvenir laissé par les miens, l'image de mon chien Bambino, celle de mes copains et je pensais à maman que nous avions abandonnée sans même un au revoir dans ce cimetière où elle reposait à jamais.

Je devais retourner au collège dès la rentrée de septembre. Cela me paraissait encore loin cependant que je ne pouvais m'empêcher de penser à celle-ci souvent. Nous étions arrivés à Marseille en avril et mon inscription était déjà faite aussitôt arrivés à Montpellier. Mon oncle et mon père n'avaient pas perdu de temps, ils avaient dégoté le collège qui m'accueillerait. Je craignais déjà de me présenter dans ce que je voyais comme un couvent. Je n'ai encore aujourd'hui, aucune peine à le décrire tant son souvenir est présent dans mon esprit. Dès ma première visite afin de faire connaissance avec les lieux et confirmer mon inscription je faisais grise mine et mon humeur était chagrine. Son mur si haut, si noir nous accueillant mon père et moi dans cette petite rue sombre regorgeant d'odeur, cette humidité me soulevait le cœur avant même d'y entrer. Dans la petite impasse contiguë à la rue se dressait un grand portail en bois épais de couleur verte, aussi sombre que le mur sur lequel était apposée une plaque dorée faisant ressortir le nom du collège. Je redoutais de pénétrer dans ce lieu. Je me souviens avoir pris la main de mon père tant j'étais apeurée, je ne me reconnaissais pas, moi, craintive tandis que je défiais la terre entière il y a peu, en d'autres lieux. En y regardant bien, ce mur me donnait le vertige. Pas moyen de s'évader de cet endroit pensais-je subitement. Une femme vint nous ouvrir la grande porte me tirant de mes pensées. Elle était grande et d'un port rigide, étriquée dans une robe grise trop large tenue par une ceinture noire, fine, lui enserrant la taille. Ses cheveux étaient longs, coiffés en chignon, ils lui dégageaient le visage si émacié que cela lui donnait un air sévère. Elle nous pria de la suivre. Le roulis lors de la traversée du détroit de Gibraltar ne me donna pas autant la nausée que la présence de cette femme ! Et tandis que nous la suivions, je n'avais de cesse d'observer autour de moi ce qui trop tôt me donnerait l'envie de fuir plus encore. Je le sentais, c'était plus fort que moi, ce collège qui était loin de ressembler à mon lycée de Meknès où le soleil nous inspirait la joie de vivre, me refilait le bourdon, pire, il me faisait peur. J'en aurai pleuré, pourtant, j'avançais en suivant cette femme et surtout mon père me tirant à lui avec force afin que j'accélère le pas ! « Dépêche-toi me lançait-il, je n'ai pas que ça à faire... et arrête de traîner les pieds ! » Je regimbais comme jamais grommelant dans ma tête tout ce que je savais, ne souhaitant qu'une chose, fuir !

Après avoir traversé un grand préau où se dressaient de nombreux platanes aux racines emprisonnées dans le macadam, puis un long couloir aussi sombre que le reste, nous arrivâmes enfin devant la porte de ce qui devait être un bureau : une large porte recouverte de cuir en son milieu et sur laquelle toqua notre accompagnatrice. Mon imagination me suggéra que si la porte était ainsi isolée, c'était pour amortir les cris des élèves après une bonne engueulade de la « dirlo », une tortionnaire sans doute me dis-je ! Dans le couloir, des portes ouvertes sur des classes, vides, sur lesquelles je tournais la tête comme pour m'empêcher de les voir. Une voix forte nous somma d'entrer. Je crois bien que j'avais les deux genoux qui jouaient des castagnettes. Au centre de la pièce éclairée par un plafonnier rétrograde se trouvait un grand meuble cossu avec sur un de ses bords une lampe ancienne dont la lumière se reflétait sur le bureau ciré. Assise dans un grand fauteuil de cuir vieilli comme le reste, une femme âgée, l'air très sévère, me rappelait un peu ma maîtresse, celle-là même qui m'avait décollé le lobe de l'oreille à l'école au Maroc. La femme était d'un triste ! À mourir, murmurais-je. Les sourcils froncés, elle nous dévisageait d'un air hautain. J'eus un sursaut comme poussée par un sentiment d'angoisse face à cette femme dont le regard sévère me jaugeait. Je lâchais la main de mon père tant la mienne l'enserrait, si fort que cela me donnait des fourmillements. Sans doute se sentait-il soulagé aussi tandis que je tentais une pose décontractée face à ce cerbère de femme, la fixant tout aussi sûrement qu'elle le faisait sur ma petite personne. N'ayant aucune intention de baisser les yeux, je décidais que la guerre était déclarée entre elle et moi. Je la dévisageais tant qu'elle cessa de me regarder, du moins c'est ce que je croyais puis elle se leva de son siège se rapprochant de nous. Assise sur la bordure du bureau, face à nous, elle tendit une main sèche à mon paternel quand j'évitais de lui tendre la mienne, encore endolorie. Il y avait bien longtemps que j'avais refusé le rôle que tenait ce père envers moi aussi l'appelais-je souvent mon paternel, mon père à mes yeux demeurant mon grand-père maternel, pépico tout comme j'appelais maman ma grand-mère maternelle ma chère mémé. En effet, je n'avais connu qu'eux de ma naissance à ma petite enfance lorsqu'à huit ans, mon paternel décida de me reprendre afin de m'élever, oui, mais à sa manière. Ceci dit, après les politesses d'usage, mon dossier scolaire ramené du Maroc dans sa main libre, la cerbère nous pria de nous asseoir puis s'en retourna faire de même derrière son bureau. Les bla-bla d'usage et la voilà fourrant le nez dans ce fichu dossier après l'avoir ouvert, le parcourant à la hâte. Elle me félicita pour avoir été une élève assidue et intéressée par son travail scolaire après s'être référée à mes bonnes notes, ne disant rien sur mon épisode école buissonnière. Elle découvrait l'élève assidue que j'étais, cela me fit sourire en coin, « d'autant » lança-t-elle, de son air de ne pas y toucher et d'une voix qui me glaçait le sang, « que vous avez subi une grave maladie et que vous vous êtes donné beaucoup de mal afin de rattraper votre retard. » Tout en elle sentait le froid, jusqu'à son discours qu'elle avait rigide et glacial. Mon père souriait lui, béatement, évidemment il n'était pas concerné, il pouvait sourire. Je le détestais, il aurait pu dire quelque chose tout de même, que j'étais mieux que cela, une très bonne élève, l'exemple même d'une élève assidue. Je crânais certes mais ne pouvais m'empêcher de penser à ce que m'avait fait subir ma maîtresse à l'école de Fez lorsque j'étais toute enfant, ce qu'ignorait mon paternel. Si mémé avait été là, elle aurait su quoi dire elle au moins, pensais-je.

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