A : Azilissentenac@albator.fr,MGriffin@gmail.com,Benedictdiop@yahoo.fr,Malov@albator.fr,Amanin@gmail.com .
Objet : Consignes pour le JDR de samedi.
Bonjour tous,
pour ne pas perdre de temps avant de commencer à jouer, je vous envoie la description du contexte de vos personnages.
Ils vivent dans le petit village de Saint-Véran en Queyras. Ils vont tous à la même école dans une classe unique.
C'est un tout petit village de montagne mais qui est le plus haut perché d'Europe. Il y a beaucoup de chalets en bois très pittoresques mais aussi quelques hôtels et logements sociaux, un temple protestant et une belle église romane. On trouve aussi une multitude de fontaines et des cadrans solaires qui apportent un charme particulier au décor.
En hiver, il y a énormément de neige. Cette année, la neige est arrivée assez tôt et ils sont plutôt contents car les cours de ski vont pouvoir reprendre à la place de la gym. Ils ont la chance d'être aux pieds des pistes.
Donc avant lundi si vous voulez bien m'envoyer une petite fiche de vos personnages avec leurs noms, leurs prénoms, leurs âges (entre 7 et 11 ans), une description physique (non, les moustaches et les barbes ne sont pas acceptés), une description morale et pour finir une petite bafouille sur comment se passe leur vie chez eux.
Ceux qui n'auront pas fait leurs devoirs verront leurs personnages tués instantanément.
Je vous dis à très bientôt et je vous embrasse à part ceux qui piquent.
Yann.
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A : Yanncarrion@free.fr
Objet :Mon personnage
Nom : Siméon
Tuas quel âge ? : 9 ans
Es-tu un garçon ou une fille ? : un garçon
Description physique : Je suis maigrichon et pas très grand. J'ai les cheveux roux et les yeux marrons.
Description morale : Je suis quelqu'un d'assez timide qu'on entend assez peu. Je suis quelqu'un d'assez curieux et j'aime beaucoup lire.
A la maison : Je vis avec ma mère et mes trois sœurs et ce n'est pas facile.
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Depuis toujours, Angèle aimait le frottement étouffé de ses pas sous l'épaisse moquette du musée, le chuintement élégant des chaussures frôlant le synthétique. Elle souriait derrière le faisceau de sa torche électrique : dans quelques heures, elle serait en week-end.
La semaine n'avait pas été facile. Deux de ses collègues étaient tombés malades presque en même temps et elle avait vu ses permanences augmenter en conséquence. Comme à son habitude, elle n'avait rien dit. Elle espérait cependant qu'ils en tiendraient compte pour l'emploi du temps de la semaine prochaine.
Elle passa rapidement la salle sur la citoyenneté romaine, s'assurant cependant que les tables claudiennes étaient toujours en place. La crise acculait parfois les gens à faire n'importe quoi comme s'endetter jusqu'au cou, alors pourquoi pas à essayer de soulever des plaques massives en bronze. Elle resta quelques instants à admirer l'ouvrage. Par ce texte, l'empereur Claude accordait la citoyenneté aux gaulois. Un acte honorable quoi qu'un peu intéressé : n'était-il pas, selon la légende né à Vienne ? Elle en éprouvait une certaine fierté.
Son talkie walkie émit quelques crachotements et elle le porta à son oreille. Comme d'habitude, la réception était assez mauvaise mais elle parvint à entendre son prénom. Elle répondit. « C'est moi, Angèle. Je t'écoute. » La voix lointaine de son collègue lui apprit qu'il n'y avait rien à signaler. Elle pouvait finir sa tournée et ils lèveraient le camp. Elle approuva avec une certaine reconnaissance. Il était encore tôt. Avec un peu de chance, elle pourrait rentrer assez vite pour se mettre au lit et elle ne serait pas trop décalée pour le reste de la journée.
Comme souvent, elle eut un pincement de cœur au niveau de la thématique :La vie après la mort. Le cartouche d'un petit sarcophage parlait d'un petit garçon aimable, qui apprenait bien ses leçons, qui faisait le bonheur de ses parents mais qui était mort en bas âge.Même de l'autre coté du temps, elle ne pouvait que ressentir la douleur que ses proches avaient gravée dans la pierre. La peine indicible que de perdre celui auquel on avait donné la vie.Heureusement, elle ne la connaîtrait jamais.
Son esprit vagabonda pendant qu'elle terminait son inspection. Elle pensa à sa sœur et aux jumeaux qui n'allaient pas tarder à pointer le bout de leur nez. Elle ne s'habituait pas vraiment à l'idée de devenir tante beaucoup moins bien que sa jumelle qui avait hâte d'être maman. Elle ne lui parlerait jamais du petit sarcophage.
Pour remonter à l'accueil, elle s'octroya le privilège de prendre l'ascenseur. Au bout de quatre heures en station debout, la fatigue se faisait sentir. Elle devrait boire un café avant de reprendre la route. Elle constata avec plaisir que Marc lui avait laissé une cafetière presque pleine. Elle se servit un plein mug et se laissa tomber dans l'épais fauteuil de la salle de repos avec une satisfaction certaine.
Ses pensées partirent dans une direction tout à fait différente jusqu'au mail qu'elle et les autres membres du groupe avaient reçu. Les parties précédentes avaient été plutôt amusantes mais assez effrayantes aussi. Dans l'ensemble, ils se prêtaient facilement au jeu et Yann était un narrateur très efficace. Et puis, ce serait un plaisir de revoir tout le monde. Avec un peu de chance, Bénédict aurait eu le temps d'illustrer leurs aventures ? Elle savait pourtant que quelque chose n'allait pas. Il y avait bien sûr l'état de santé préoccupant leur ami et maître du jeu. Ces derniers temps, il avait beaucoup maigri et souffrait souvent au niveau de l'estomac. A présent, il devait sûrement connaître les résultats des analyses. Elle espéra que ce n'était rien de grave, rien qu'un virus passager.
Elle se versait une deuxième tasse quand son collègue la rejoignit.D'habitude, Marc était volubile et loquace. Aujourd'hui, il ne lui parla presque pas, se contentant de lui lancer quelques regards fuyants. La fatigue sans doute ; elle ne s'en formalisa pas.
Son talkie, sa lampe et son badge rangés dans leur casier, elle enfila son blouson. Le ciel avait la couleur paresseuse des matins gris. Il pleuvrait certainement ce qui était dommage pour un jour de marché. De chez elle, elle verrait le ballet multicolore des capuches et des parapluies. Le vent soufflait, vif et sauvage et la fit frissonner.Elle rejoignit à grands pas sa voiture.
Comme à son habitude, elle replia ses grandes jambes pour ne pas que cogner sa tête au plafond. C'était le désavantage d'être grande. A terme, elle remplacerait son « véhicule pour nain » par une voiture à sa taille. Pour le moment, elle souffrirait en silence avec l'aide de son ostéopathe. Machinalement, elle régla son rétroviseur en essayant de ne pas croiser son reflet qu'elle connaissait trop. Une jeune femme blonde aux yeux bleus gris et aux cheveux harmonieusement ondulés à l'exception d'un innommable épis. On la disait séduisante mais elle ne s'aimait pas.
Elle mit le contact avec une certaine délicatesse pour ne pas brusquer le vieil engin et s'engagea dans les rues de Lyon presque vides. Elle vit les trottoirs détrempés renvoyant la lumière blafarde des lampadaires. La ville avait déjà versé son tribut à la pluie.Elle s'engagea sans attendre sur l'autoroute puis enclencha son cd. La voix du chanteur de Queen résonna dans l'habitacle. Tout comme son personnage, elle aimait Mercury. Il était pour elle une sorte de symbole et il l'accompagna alors que défilait la route. Elle se sentait sereine, maîtresse de la nuit. Elle prit sans encombre la sortie.
Vienne dormait, veillée par le château illuminé. A dire vrai, il était en ruines et devait abriter quelques fantômes. Mais elle était heureuse de croiser chaque fois son profil familier. Elle ralentit pour s'engager en douceur dans les rues étroites. Pas de lumière aux fenêtres. Elle ouvrit tout doucement la porte du garage. Cette fois, il ne lui fallut pas plus de deux manœuvres pour garer la voiture. Avant de sortir, elle prit son portable dont le cadran indiquait cinq heures. Azilis serait sûrement debout. Elle lui passait le relais.
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A : Yanncarrion@free.fr
Objet : mon personnage
Hello, comme promis je t'envoie la description de mon personnage. Oui, au cas où tu ne l'aurais pas vu c'est bien un garçon même s'il n'a pas de barbe.
Nom : Ulysse
Age :9 ans
Description physique : Cheveux et yeux bruns. J'ai un physique passe partout. Il était une fois dans une galaxie très très lointaine ...
Description morale : Je suis assez sauvage et me confie assez peu en dehors de mon cercle de copains.
A la maison : J'aime beaucoup rester au grand-air. D'ailleurs,je me suis construit une belle cabane dans les arbres dans laquelle j'adore rester. A la maison, j'ai trois grandes sœurs qui me couvent et ce n'est pas toujours facile.
Enfin voilà. Donc vivement samedi !
Bises
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Le verre crissait en vibrant sous les doigts d'Azilis. Elle ne l'entendait pas. Elle parvint à négocier un arc brisé parfait. Avec sa précision coutumière, elle détacha la surface polie et la porta à la lumière pour l'admirer. La lumière naissante passait à travers le bleu outremer, juste la teinte qu'elle souhaitait. Quelques instants, il lui sembla tenir autre chose qu'un morceau de vitrail : un bout de nuit. Un trésor à part entière. Elle sourit.
La journée précédente, elle avait passé son temps à créer chacun des morceaux. Contrairement aux autres verriers, elle n'utilisait pas le verre brut mais fabriquait elle-même la pâte, mélangeant chacun des pigments puis soufflant chaque élément, le façonnant à sa façon.
Elle commençait à devenir une artiste appréciée et reconnue : dans le monde du vitrail, certes mais tout de même. Un jour, un journaliste – comment avait-il eu son adresse, celui-là ?- avait voulu la filmer pour le 13 heures de TF1. Elle l'avait vu débarquer en costume un beau matin dans son atelier. Elle l'avait écouté avec une certaine attention avant de décliner poliment. Certes, cela lui aurait donné une certaine visibilité mais elle doutait fort que la vie de la plus jeune maître verrier de tout l'Isère soit plus passionnante que le grand bordel du monde extérieur. Déjà, on s'agitait sérieusement en France. Une loi pour permettre à deux personnes du même sexe de se marier faisait scandale. Elle se demandait bien pourquoi. Qu'avait donc le gouvernement à brandir cette liberté qu'un bon nombre homosexuels européens avaient obtenue sans plus d'histoire que ça comme un chiffon rouge pour exciter les taureaux. Quelles autres lois allaient-ils faire passer alors que tout le monde avait les yeux braqués là-dessus. En attendant, les mentalités étriquées montaient aux barricades et on parlait de « Printemps Français ». Cela en devenait franchement effrayant. Dès qu'elle en aurait le moyen, elle ficherait le temps de ce pays pourri. Et elle espérait que tous les autres la suivent. Malo tout du moins. Son frère aussi mais seulement s'il cessait de se prendre pour une mère poule.
Son téléphone vibra dans sa poche lui indiquant la réception d'un texto. Angèle était donc bien rentrée. Elle-même n'aurait jamais pu travailler de nuit, même dans un musée. Surtout dans un musée : tout ces morceaux de passé restés tapis dans l'ombre, c'était quelque peu effrayant. Elle répondit : « Ouf. Alors dors bien pour être en forme ce soir. Bises. »
Elle décida de s'octroyer une pause café. Elle sortit de l'atelier et regagna la maison en passant par le jardin. Elle savoura la sensation délicieuse de l'herbe mouillée sous ses pieds nus. C'était la pluie qui l'avait tirée du lit ce matin et non pas l'un de ses nombreux cauchemars. Pour fêter ça, elle prendrait son petit déjeuner dehors.
Son téléphone vibra une deuxième fois annonçant un deuxième texto. Son frère, sans doute. « Comment est-ce que vous venez ? » Elle soupira. Dès qu'elle répondrait, il voudrait savoir qui conduisait la voiture et lui recommanderait de boucler sa ceinture. Elle n'avait plus seize ans.
Heureusement, le week-end promettait d'être sympathique. Elle aimait aller à Lyon. Restait à voir qui allait prendre le volant pour emmener les autres. Elle verrait avec Malo. En attendant, un petit-déjeuner s'imposait.
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A : Yanncarrion@free.fr
Objet :Personnage
Hello jeune homme. Je t'envoie donc mon personnage. Si tu as l'impression qu'elle ressemble à ma mage foldingue de la dernière fois c'est normal. J'ai rajouté des petits détails qui risquent de te plaire.
Nom :Bellatrix
Age :10 ans
Description physique : Je suis très grande et très mince. J'ai le teint blafard et des cheveux noirs bouclés très difficiles à coiffer qui sont presque tout le temps dressés sur ma tête.
Description morale : J'adore les films d'horreur et j'adore en parler au grand damne de mes camarades de classe. On me qualifie souvent de bizarre mais je m'en fiche un peu.
A la maison : mon papa est anglais. Il lui arrive parfois de mettre des robes et de parcourir les rues du village. Il lui arrive parfois de boire un peu trop. Ma maman est une ancienne katcheuse à la retraite qui passe son temps libre devant le téléachat. J'ai un grand frère qui est fan de Tokyo Hotel. Moi, je me débrouille un peu toute seule. Je fais très bien à manger, et il m'arrive de me retrouver toute seule à la maison pendant des journées entières. Pratique pour regarder des films d'horreur.
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Faire le marché le samedi était un de ses passe-temps préféré. Elle aimait la multitude de parfums et de couleurs, la diversité des étals et la foule qui se pressait autour. Souvent, elle s'arrêtait sans but précis et regardait autour d'elle. Elle avait de tout temps été quelqu'un de curieux. Chaque fois qu'elle voyait un fruit ou un légume qu'elle ne connaissait pas – et cela arrivait encore à quarante-cinq ans passé – elle s'empressait de l'acquérir. Il y avait bien sûr eu plusieurs essais infructueux et des grimaces devant les assiettes mais la plupart du temps, elle avait été contente de ses trouvailles. Comme à son habitude, elle s'arrêta devant les plats préparés. Chaque samedi, elle en prenait un différent. Le cuisinier était un homme aussi gentil que créatif et changeait presque chaque semaine. Ses préparations colorées mijotant dans des grandes poêles au grand air donnaient l'eau à la bouche. Pas une seule fois, elle n'avait résisté.
Déambuler ainsi était aussi une rupture efficace avec son quotidien. Elle aimait enseigner, surtout aux tous petits et cette année, elle avait peu d'élèves. Elle avait comme les autres années son lot de terribles, de traînards et de peu attentif. Elle avait surtout « Monsieur Quoi .» L'image du gamin aux boucles blondes s'imposa à son esprit. Un petit monstre bien sympathique qui, chaque fois qu'elle l'interrogeait – et ce sur n'importe quel sujet : de la coupe du monde aux pompiers – lui répondait indéniablement« quoi. » de son inimitable petite voix haut perchée. Elle avait tout tenté pour le faire parler. Elle avait même espéré,en emmenant sa guitare pour la première fois de l'année pouvoir le faire chanter avec les autres. Elle avait vite été détrompée en l'entendant hurler par dessus la muraille sonore et plus ou moins inaudible de ses camarades même si cette fois, ses « quoi » étaient en rythme. Elle avait hésité un peu avant de prendre rendez-vous avec ses parents : parfois, papas et mamans étaient capables de mordre lorsqu'on prenait à défaut leur progéniture. Et effectivement, c'est ce qui s'était produit. Du moins, ils ne l'avaient pas vraiment mordue mais s'étaient montrés sceptiques. Jamais leur petit Arthur n'aurait osé une telle infamie à la maison. Elle n'en avait pas été plus rassurée. C'était donc une guerre des nerfs entre le gamin et elle.
Au milieu de la foule et à la lumière du jour, elle parvint à se dire qu'elle l'aurait à la longue, ce qui n'était pas toujours le cas.Ses amis lui répétaient qu'elle ferait mieux d'en rire. Mais parfois, il fallait bien le dire, elle en cauchemardait.
C'est pour cela qu'elle avait eu beaucoup de réticences quand Yann, qui leur inventait chaque scénario depuis une bonne dizaine d'années maintenant leur avait proposé un « Little fears ». Ce jeu là consistait à interpréter des enfants confrontés à des monstres. Elle passait son temps avec, elle n'allait pas non plus en jouer un ! Mais les autres membres du groupe s'étaient montrés très enthousiastes et elle s'était pliée à la majorité. Dès la conception des personnages, le jeu s'était avéré plaisant. Déjà,plusieurs membres du groupe pour défier le maître du jeu avaient choisi un membre du sexe opposé. Yann avait approuvé à condition que les garçons qui joueraient des filles devraient parler d'une voix suraiguë et que celles jouant des garçons devraient avoir des voix viriles. Pour sa part, elle avait créé Bellatrix.
Elle avait avec la petite fille quelques points communs. Bien sûr, il y avait ses cheveux, ce qui était un détail non négligeable. Ceux de la gamine étaient très noirs et les siens châtains mais ils avaient en commun la tignasse de boucles incoiffables tombant sur ses épaules. Enfant, on la surnommait aimablement « le mouton »mais à son âge on pensait la même chose en la voyant, on ne lui disait plus. Car, et c'était malheureusement le deuxième point commun avec son personnage, on la prenait souvent pour une délinquante, une forte tête tout du moins. Et, quand elle regardait en arrière, elle n'était pas si loin de la vérité. Mais, par dessus tout, elle partageait avec Bellatrix sa passion pour les films d'horreur. Dès petite, elle avait été fascinée par les monstres. Et elle aimait le fait qu'en regardant le film, la délicieuse montée d'angoisse qu'elle éprouvait exorcisait celle, trop réelle du quotidien. Comme la petite fille, elle était une excellente cuisinière . Par contre, son papa bien que ressortissant britannique n'avait jamais porté de robes. Du moins, pas qu'elle sache. Elle l'espérait ...
Les bruits de la rue la ramenèrent à son quotidien et elle poursuivit sa route. Elle trouva un étrange fromage de chèvre couvert d'une napure rouge dont elle fit l'acquisition. Satisfaite, et comme elle avait déjà bien rempli son sac à dos, elle se décida à regagner son appartement.
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A : Yanncarrion@free.fr
Objet :Mon personnage
Nom :Philomène
Age : 8 ans
Sexe :une fille
Description physique : peau noire, cheveux crépus, pas très grande, je suis très mince
Description morale : Je suis un petit génie d'internet. J'aime résoudre des enquêtes.
A la maison : Je suis tout le temps obligée de m'occuper de mon petit frère qui a cinq ans et qui est très pénible. Ça, maman ne veut pas l'entendre parce que c'est son chouchou.
Tu vois, je teste mon personnage de roman. Au fait, est-ce que tu penses qu'on pourrait ne pas terminer trop tard. J'ai peur qu'Azilis soit fatiguée après.
À samedi
Bénédict.
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Les livres de Benedict Diop envahissaient la bibliothèque. Sa femme avait insisté pour qu'ils les aient tous. Chaque fois qu'un des livres paraissait, elle l'achetait aussitôt pour le placer religieusement sur le rayonnage avec tous les autres. Bien sûr, elle aurait pu les avoir gratuitement chaque fois, mais elle insistait pour accomplir ce geste. Plus tard, elle les ferait lire à leurs deux enfants dès qu'ils en auraient l'âge. Assis à sa table de dessin, il leur décocha un sourire. S'il n'avait pas été l'auteur,il aurait pu en être jaloux.
Il publiait beaucoup à raison de trois livres par ans. Chaque opus narrait les histoires de la petite Philomène. Il était, il les avait un auteur atypique dans le paysage de la littérature pour enfants. Déjà, on le prenait toujours pour une femme assez âgée. Très souvent, il surprenait les gens quand il se déplaçait pour les salons. A la place de l'aïeule tranquille attendue, ils voyaient débarquer un grand bonhomme à la peau noir d'une trentaine d'années. Il s'en amusait énormément, jouant au maximum la carte de l'ambiguïté. Iln'avait pas choisi son prénom et l'aurait changé volontiers en de nombreuses occasions. Mais il était le benjamin d'une fratrie de quatre et ses frères avaient bénéficié de plus d'inspiration de la part de leurs parents.
Il avait du succès. Depuis toujours, ses pastels aux courbes douces et les répliques de la gamine délurée faisaient mouche. Les gamins l'adoraient. Philomène s'exportait en Belgique et même en Angleterre. Mieux encore, il était en négociations avec une société d'animation pour une adaptation cinématographique. Il peinait encore à le réaliser.
Lui-même s'était au fil du temps attaché à son personnage. Cela faisait dix ans qu'il avait griffonné les tous premiers croquis.
Et ce soir, il allait pouvoir l'incarner. Quand Yann avait parlé d'un jeu de rôle où ils devraient incarner des enfants, il avait saisi l'occasion. Il jouait la petite fille qu'il connaissait par cœur. La partie promettait d'être amusante.
Il retourna à son dessin. Il avait représenté Philomène avec toute sa petite bande. Bellatrix, Siméon, Ulysse et Garance. C'était une surprise qui allait plaire à tout le monde. Il aimait beaucoup ses compagnons de jeu. Depuis dix ans, ils se réunissaient tous les mois pour vivre les aventures que Yann leur concoctait. Ils avaient été loups garous, pirates, héroïques guerriers ou créatures immondes.Ils étaient devenus avant tout des amis.
C'était Malo qui le premier avait déniché la petite annonce. Un spécialiste de jeux de rôles qui venait de débarquer de la capitale était à la recherche de joueurs. L'ami d'enfance d'Azilis, par extension le sien féru de Donjon et Dragon avait répondu présent. Naturellement, « petite sœur avait suivi ». Il s'en était inquiété : Malo n'était-il pas en train d'entraîner sa protégée dans une secte prédatrice et sans scrupule ? Il avait téléphoné pour se renseigner. Yann lui avait aimablement proposé de venir jouer avec eux pour voir de quoi il retournait. Il avait été désarçonné par la réponse mais avait tout du moins accepté. Entre temps, Malo avait aussi dépêché Morgan, une de ses collègues qui n'avait pas tardé à venir avec Angèle, son amie.
Au début, chacun s'était senti dans ses petits souliers. Les sourires étaient convenus, de mêmes que les répliques entre les personnages. Azilis s'exprimait peu, gênée par son handicap. Angèle, empêtrée dans sa timidité avait été complètement mutique. Et puis la magie avait opéré dès la première séance ...Oui, la magie ; il ne savait pas quelle autre expression adopter car c'est ce qui s'était produit. Yann était un narrateur expert qui n'avait pas son pareil pour inventer des mondes, captivant et emmenant son petit monde à sa suite. Malo lui avait donné la réplique. Il n'avait pas son pareil pour inventer des personnages totalement loufoques et les jouer. Il les avait fait rire jusqu'à en pleurer, courbés en deux sur leurs abdominaux endoloris. Peu à peu,sous le masque de gêne, il avait découvert le charme discret d'Angèle, l'espièglerie et la sensibilité de Morgan. Les autres, il les connaissait bien mais les avait comme redécouverts. A la fin de la séance, ils avaient tous convenu avec un enthousiasme certain de se revoir sans faute le mois prochain. Et ils avaient échangé leurs numéros. La séance d'après, Morgan, Angèle et Yann commençaient à apprendre la langue des signes. Dix années plus tard, ils étaient devenus de parfaits bilingues ; et eux tous des rôlistes de grande envergure.
Il faudrait d'ailleurs qu'il relise sa fiche de personnage pour ne pas oublier les détails. Son personnage d'origine ne possédait pas de boîte. Il avait ajouté ce détail qu'il jugeait utile pour la partie. Yann s'en servirait à coup sûr. Il allait se remettre à son dessin quand deux petits bras enserrèrent sa taille. Il sourit.A cinq ans, Soliman continuait de lui faire des câlins. Il en profitait, conscient que cette période ne durerait pas. Paterne refusait maintenant qu'il l'embrasse en public. Il fit pivoter sa chaise pour faire face au petit garçon.
« Maman veut que tu viennes l'aider pour la cuisine. »
Il se leva, non sans au préalable fait mine de chatouiller son fils qui battit en retraite en éclatant de rire. Il alla retrouver le général en chef qui régnait en maître sur toute la maison. Edwige était expert-comptable et faisait tourner son petit monde à la baguette,mélangeant sans mal douceur et fermeté. Il l'en remerciait énormément pour cela. Papa-poule par excellence, il n'arrivait jamais à élever la voix. Elle l'accueillit avec un grand sourire et lui tendit une cuillère en bois.
« Goûte. »
Il n'avait pas d'autre choix que d'obéir. C'était sucré et délicatement relevé. Sans doute une sauce qui agrémenterait la viande en train de cuire au four et dont le fumet lui donnait déjà faim.
« J'ai prévu des patates pour accompagner le plat. Seulement voilà, elles ne vont pas se préparer toutes seules. »
Il avait compris le message. Si Edwige était la cuisinière, il en était le marmiton attitré. Il alla chercher un économe.
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A : Yanncarrion@free.fr
Objet :mon personnage
Hello grand,
je t'envoie ma petite fiche de personnage. Je l'aime bien alors ne la tue pas trop vite cette fois. Au fait, on s'est un peu entraidés avec Azie pour choisir nos types de persos. J'espère que tu ne nous en voudras pas.
Nom :Garance
Age :7 ans
Sexe : fille
Description physique : rousse avec des tâches de rousseur, j'ai des yeux marrons, je suis toute fine et pas très grande.
Description morale : on dit que je suis une petite fille très intelligente. D'ailleurs, on dit que je suis surdouée. Ma maman cherche une école spécialement pour les enfants comme moi.
A la maison : J'ai des petits frères jumeaux qui m'admirent et répètent tout ce que je dis.
A samedi
Gros bisous qui piquent.
Malo.
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DarthVador l'avertit qu'il avait reçu une réponse instantanée avec sa petite musique. C'était plutôt flatteur de sa part vu qu'il devait être très occupé à repousser les jedi dans son étoile noire. Malo était content de sa programmation. Dès que possible, il présenterait sa petite innovation à Azilis. Elle ne pourrait bien sûr pas entendre la musique mais verrait l'animation qu'il avait créée avec, et cela rien que pour elle : le pire méchant de science-fiction de tous les temps, le père de Luke Skywalker, le bourreau de tous les jedis de l'univers en train de danser la macarena. Il lui avait juste suffit de trouver les bons codes : facile pour le geek qu'il était.
Le message avait été envoyé à dix heure trente du matin. Déjà si tard ? Cela voulait dire qu'il venait de passer une nouvelle nuit blanche et qu'il devait se dépêcher de descendre faire ses courses s'il ne voulait pas mourir de faim. Il regarda cependant ce que lui voulait son partenaire de guilde. « Un jeu de rôle ? Vous sacrifiez des vielles dames et des bébés dans des cimetières,c'est ça ? » Il soupira. Les clichés sur les rôlistes avaient la vie dure. Il en avait vu d'autres. Il pianota à toute vitesse : « Oui, c'est exactement ça. Si on a pas assez de gens à sacrifier, je penserai à toi. Tu serais d'accord ? ». La réponse ne se fit pas attendre. « Lol, j'y penserai. Donc c'est ce soir que tu vois Azilis ? Tu vas te décider ? » Il fronça les sourcils ? Pourquoi avait-il parlé de son amie d'enfance à un nerd qui n'y connaissait rien ? Certes, cela faisait plusieurs décennies qu'il vivait, respirait, espérait après la jeune femme. Mais elle le voyait plutôt comme un confident qu'un amant potentiel et c'était quelque peu contrariant.
Il se leva, étira ses longues jambes et se regarda dans la glace. Grand,maigre, dégingandé, les cheveux marrons et coiffés de façon peu académique, les yeux bruns ... Certains lui trouvaient une ressemblance avec un certain Doctor Who. Il était tombé au hasard sur un épisode dans lequel des statues en forme d'ange – qu'on appelait apparemment les anges pleureurs - avaient détourné un vaisseau spatial avant de le laisser s'écraser sur leur planète d'origine. Il avait d'abord constaté avec un certain amusement qu'une certaine River song avait des faux airs de Morgan, confirmant ainsi ce que leur disaient certains de leurs collègues. Il avait trouvé l'épisode totalement effrayant : les monstres restaient figés tant qu'on les regardait. Mais dès que l'on se détournait ou même qu'on clignait des yeux, ils s'approchaient doucement et ...Il en était encore traumatisé. Jamais il ne regarderait plus les statues de pierre de la même façon. Il s'était promis de visionner l'intégralité de la série mais n'en avait jamais eu le temps : les jeux en ligne étaient absolument chronophages.
En même temps, le jeu était partie intégrante de sa vie. Il ne s'en était jamais caché. Même avec ses élèves, il avait détourné leur contenu dans un but pédagogique. A la place des problèmes de calcul classiques dans lesquels vingt petits oiseaux se perchaient dans un arbre il disait aux petits : « L'ogre mange un elfe avec une pomme, deux gobelins, trois framboises ... ». Visiblement,les élèves appréciaient et les parents n'avaient pas l'air de s'en plaindre. Peut-être pensaient-ils que ces étranges créatures étaient inscrites au programme de l'éducation nationale au même titre que les avantages de la colonisation française (une immense connerie). Dans tous les cas, ses chères têtes blondes avaient progressé et désormais, son ogre mangeait trente elfes quand il avait très faim.
Il se demanda s'il fallait qu'il passe sous la douche. Il leva les bras, huma et fit la grimace. Il n'allait pas couper à un décrassage intégral sinon ses compagnons de jeu ne survivraient pas. Il sentait l'ours, le bison ou pire encore, le poney. Il se déshabilla tout en jetant un coup d'oeil sur sa boîte mail. Il espérait un message d'Azilis et ne fut pas déçu. Elle l'avait envoyé depuis son portable accompagné d'une photo ... De ses pieds ! Il fut prit d'un fou rire. Azilis et ses pieds, c'était une longue histoire. Depuis toujours, elle aimait se promener sans chaussures autant qu'elle le pouvait. Cette lubie lui venait de l'enfance. Il se souvint avec une certaine tendresse que la première fois qu'il l'avait vue – ils avaient tous les deux à peine cinq ans - elle ne portait pas non plus de chaussures. Au bout de vingt-trois ans, il avait oublié où mais gardait en mémoire les petons fins et délicats de son amie. Il lui avait avoué une fois. Elle avait ri comme à son habitude et l'avait traité de fétichiste des pieds. Depuis, elle lui envoyait une photographie chaque fois qu'elle le pouvait. Les pieds, ça n'avait ni queue ni tête mais c'était mieux que rien.
Azilis... Sa vie tournait autour d'elle. C'était pour elle qu'il avait appris le langage des signes. Pour elle que les autres membres du groupe l'avaient maîtrisé aussi. Grâce à elle, lui et Morgan avaient pu accueillir un gamin mal-entendant à mi-temps dans leur classe.
Le mail disait simplement : « Comme tu ne le vois pas, je déjeune dans mon jardin. On se donne rendez-vous à 16h chez moi ? » Par ce biais, elle l'invitait à le rejoindre avant les autres. Il répondit à toute vitesse : « Bien sûr princesse, à toute. » Il hésita à rajouter une bise et décida que non. Il n'y avait rien de plus frustrant qu'un baiser virtuel.
Et il était maintenant grand temps de filer sous la douche.
« Hello sweetie. »
Malo n'eut pas besoin de se retourner pour deviner qui l'interpellait. A l'origine, c'était une phrase de River Song, chaque fois qu'elle croisait le Doctor Who. Morgan qui lui avait fait découvrir la série s'était empressée de l'utiliser pour lui. Il fit mine de réajuster un nœud papillon imaginaire avant de lui faire face.
« Comme on se retrouve. L'univers est trop petit. »
Elle lui sourit amusée mais il ne put s'empêcher de remarquer les soucis qu'elle cachait derrière ses lunettes de soleil.
« Toujours ton monsieur Quoi ? »
Un soupir, un hochement de tête et elle croisa les bras. Mais il savait très bien que le gamin était loin d'être le plus grand problème.Il osa demander.
« Et ta moitié ? »
A sa grimace, il devina qu'il avait fait mouche. Elle mit cependant du temps à répondre, sûrement le temps de peser ses mots comme chaque fois qu'elle abordait un sujet délicat.
« Je crois qu'il y a eu des jours nettement meilleurs. J'aimerais te dire que l'on progresse mais je n'en ai plus vraiment l'impression. Après,ce n'est sûrement qu'une mauvaise passe qui nous fera sourire quand on regardera derrière nous. C'est ce que je n'arrête pas de lui dire en tout cas. »
Elle ôta ses lunettes le temps de les essuyer. Les cernes sous ses yeux trahissaient qu'elle ne croyait plus vraiment en ses bonnes paroles.Deux ans de dépression érodaient lentement les fois les plus solides, surtout celle des proches. Il était bien placé pour les avoir, puisqu'il le vivait aussi même à un degré moindre. Il pressa son épaule d'une main maladroite.
« J'ai un petit cadeau pour toi. »
Il ne mentait pas, c'est juste qu'il avait envisagé de lui donner plus tard ce qu'il venait de trouver. La curiosité vint redonner un peu de vie à son visage triste.
« Vraiment ? »
Il hocha la tête et la gratifia d'un sourire entendu. Elle fronça les sourcils sous ses yeux étrécis.
« Ferme les yeux et imagine. La terrible capitaine arrive avec ses vingt terribles pirates. Ils ont tous des épées redoutables mais elle,elle possède une arme encore plus redoutable. »
Elle sourit. Il faisait bien sûr référence à leur sempiternel spectacle de fin d'année pour lequel ils s'associaient chaque fois. Elle avec les petits, lui avec les moyens offraient aux parents une véritable prestation avec décors, musiques et costumes. Bien sûr,les chorégraphies étaient simplistes et les gamins quelques peu dissipés mais les deux instituteurs étaient chaque fois inventifs.L'année précédente une troupe de petits chevaliers avait affronté des petits dragons. Il y avait bien sûr eu quelques accrocs : un des chevaliers avait mordu son adversaire, un des terribles dragons avait voulu rejoindre sa maman après avoir arrosé son pantalon, un gamin s'était baladé avec une passoire au lieu d'un casque et Morgan s'était foulé le poignet en butant sur un élément de décor ... Mais le spectacle avait été un vrai succès. Certains parents lui en reparlaient encore. Cette année, ils avaient visé dans les classiques, les corsaires contre les pirates. Une fois encore, ils allaient se déguiser pour monter sur scène avec les gamins pour les guider un peu.
Cette année, la maîtresse des petits était capitaine des pirates et se demandait ce que son ami allait lui offrir. Malo déposa un objet dans ses mains tendues. Visiblement, c'était long et en plastique. Peut-être devait-elle avoir peur.
« Je peux regarder ? »
Il approuva fièrement. Elle fronça les sourcils. C'était transparent, long avec des ampoules à l'intérieur et fonctionnait avec des piles. Et c'était aux couleurs de Dora l'exploratrice ce qui était pire que tout. Elle considéra l'objet totalement abasourdie.
« Qu'est-ce que je suis censée faire avec ça ? »
Il la regarda amusé. Elle réprima avec peine un fou-rire.
« Mais plus sérieusement ? »
Le sourire de Malo s'élargit ; il risqua fièrement.
« Mais c'est un sabre laser. Tu es un pirate de l'espace. Avec ça, tu vas les impressionner. »
Elle ouvrit de grands yeux.
« Tu veux que je l'utilise à la fête de l'école ? »
Elle ne fut pas surprise de le voir hocher la tête. Cet homme était totalement fou. L'année précédente, il lui avait trouvé un dragon gonflable d'une bonne cinquantaine de centimètres. Malheureusement,la pauvre bête avait été emportée par une rafale et avait fini sa course dans le Rhône avant qu'ils n'aient pu le rattraper. Cette année, il avait encore frappé très fort, d'autant que l'espèce d'horreur qu'elle tenait entre les mains ne risquerait pas de s'envoler du tout.
« Pas question que je me trimballe avec ça. Là, c'est ma réputation que je risque. Un pirate adepte de Dora l'exploratrice c'est ... »
Elle savait que plusieurs générations de petites filles adoraient cette drôle d'anglophone aux yeux exorbités. Elle pouvait le comprendre dans une certaine mesure ... N'avait-elle pas été une inconditionnelle de Martine quand elle était petite ? Elle laissa planer sur sa phrase une suspension tout à fait éloquente.
« Mais je le garde. Je suis sure que c'est très pratique pour lire la nuit. Merci dans tous les cas. »
Il s'inclina avec respect. Elle en profita pour détourner l'attention.
« Et Azilis ? »
Elle vit son visage s'éclairer d'un large sourire.
« Elle a plaqué Richard au bout de trois jours pour incompatibilité d'humeur ... »
Alors,il allait peut-être se décider. Chaque membre du groupe à part la principale concernée connaissait ses sentiments envers elle. Et attendait avec impatience qu'il se décide. Elle espéra la suite. Mais il se contenta de hausser les épaules. Sacré Malo.
**
Morgan quitta le marché par les rues descendantes. Très vite, les bruits de la foule s'estompèrent pour laisser la place au reposant silence. Elle marqua un temps d'arrêt devant la cathédrale fraîchement nettoyée. Débarrassée de sa couche de pollution, elle était presque étincelante dans sa blancheur calcaire. Elle sourit aux saints de pierre ornant le portique. Ceux qui avaient eu la malchance d'être plus bas que les autres avaient été décapités ; un vestige vengeur de la révolution française. Les autres étaient restés intacts. Elle reconnaissait certaines scènes de l'ancien testament tandis que les autres demeuraient un mystère. Un jour,elle prendrait le temps de venir avec un guide pour les décrypter toutes.
Elle passa le petit cloître et s'enfonça dans les rues étroites. Ce n'était pas l'itinéraire le plus rapide mais celui qu'elle préférait. Elle longea la vitrine appétissante d'une pâtisserie. Guimauves, caramels, sujets en chocolat et sucettes lui donnaient l'eau à la bouche mais elle parvint une nouvelle fois à ne pas s'arrêter. C'était un véritable exploit. Elle pressa le pas pour les derniers mètres qui la séparaient de son appartement.
Elle n'avait pas oublié ses clés, ce qui était en soi un petit miracle. Elle put donc regagner sans encombre le premier étage. L'appartement était silencieux comme elle s'y attendait. Elle ôta ses chaussures dans la cuisine pour ne pas faire de bruit et traversa le salon au parquet lambrissé. L'appartement était une partie d'une maison bourgeoise réaménagée. Il en restait de beaux vestiges comme des cheminées au volutes alambiquées et le sol digne d'une piste de danse. A pas de loup, Morgan gagna la chambre à coucher.
Angèle dormait à points fermés. A la lumière filtrant à travers les volets elle contempla son visage paisible, son sourire derrière ses paupières closes. Ainsi, elle avait l'air sereine, inatteignable,aux antipodes de ce qu'elle était ...
Lorsqu'elle était devenue sa compagne attitrée, un bon nombre d'années auparavant, Angèle était une adolescente brillante qui venait de réussir son baccalauréat avec trois ans d'avance. L'année suivante, elle avait réussi le concours d'entrée à l'école des Chartes dont elle était sortie diplômée. En dépit de cela, elle était toujours restée une jeune fille simple et douce quoi qu'un peu réservée. Comme tous les grands esprits, elle se posait constamment des questions mais rien dramatique. Alors pourquoi subitement tout avait basculé ? Elle avait beau fouiller ses souvenirs jusqu'à s'en faire mal à la tête, elle ne trouvait pas. Du jour au lendemain, Angèle s'était repliée sur elle-même. La jeune femme d'ordinaire espiègle et bonne vivante s'était muée en une boule de nerf, angoissée, pleurante et agressive. Elle s'était mis à craindre le monde jusqu'à en oublier sa saveur, fuyant sans cesse le contact avec les autres. Seul leur groupe de jeu de rôle et ses rares collègues faisaient encore exception. Chaque jour, elle la voyait s'enfoncer encore un peu plus.
A ses cotés, Morgan tentait de faire bonne figure et parvenait encore à tenir bon face aux crises. Mais elle était épuisée comme si elle portait sur ses épaules une Angèle chaque jour un peu plus lourde. Et cela malgré elle. Dans les moments où la dépression laissait la place à une lucidité relative, Angèle lui confessait à quel point elle s'en voulait de la faire souffrir. Elle lui disait qu'il fallait qu'elle s'en aille avant qu'elle la détruise. Elle restait cependant, attendant une hypothétique accalmie, un apaisement qui ne venait plus.
Elle s'assit sur le bord du lit, savourant le charme de l'instant. A plusieurs reprises, elle fut sur le point d'étendre le bras pour caresser sa joue mais elle se ravisa. Angèle avait besoin de repos. Elle se leva à regret et regagna la cuisine en évitant de regarder la poussière accumulée sur le piano. Elle avait envie d'un peu de tranquillité et d'une cigarette. Elle ouvrit la fenêtre pour ne pas enfumer la salle. C'est alors que le téléphone sonna. Contrairement à sa compagne, elle n'avait pas de portable aussi dut elle courir au salon pour répondre avant que la maisonnée soit réveillée. Elle entendit Angèle remuer : trop tard. Qui était donc le toquard qui se permettait de les déranger un samedi avant midi ? Elle eut rapidement la réponse. Au bout du fil, Bénédict lui demanda si c'était elle qui allait conduire tous les autres jusqu'à Lyon. Le grand frère protecteur ... Le plus souvent, elle trouvait son attitude touchante. Aujourd'hui, il était franchement pénible. Elle murmura qu'elle le rappellerait dans le courant de l'après-midi mais il ne voulut rien entendre. Elle soupira. Oui, s'il le voulait, elle emmènerait tout le monde à bord de son espace. Quand il voulut savoir quand elle avait passé son dernier contrôle technique, elle raccrocha exaspérée.
« C'était qui ? », demanda Angèle derrière elle.
La journée commençait mal. Engoncée dans son pyjama informe, son amie avait l'air très mal réveillée et de mauvaise humeur, les bras déjà croisés et les yeux tristes. Elle répondit.
« Bénédict, il voulait savoir comment on venait à Lyon. »
Angèle hocha distraitement la tête sans rien ajouter. Puis ses yeux s'arrêtèrent sur le cadeau de Malo. Elle écarquilla les yeux devant l'objet insolite avant de s'en saisir.
« Qu'est ce que c'est que ce machin ? Non, laisse-moi deviner : tu as croisé ton collègue. »
Sa voix sonnait comme un reproche. Morgan fronça les sourcils.Qu'allait-elle encore inventer ? Une fois n'était pas coutume, il lui sembla que son amie s'inventait des soucis exprès pour se faire mal.
« Oui, et alors ? »
La réponse ne se fit pas attendre, cinglante comme à l'accoutumée.
« Vous vous entendez très bien à ce que je vois. Vous devriez vous mettre ensemble. Comme ça, tu serais débarrassée de moi et il n'aurait plus besoin d'attendre Azilis. »
Elle eut envie de la gifler, histoire de lui faire comprendre l'impact de sa bêtise. Elle parvint à se maîtriser à temps.
« Ah oui ... Brillante ta nouvelle idée. Alors, tu penses que je vais te laisser pour rejoindre Malo. Je devrais lui en parler, tiens. Je crois qu'il sera très content. »
Elle vit avec une certaine satisfaction sa compagne écarquiller les yeux.Au moins, elle ne parlait plus. Elle pouvait donc poursuivre.
« Parce que bon ... Moi aussi je suis en droit de me poser des questions. Cela fait deux ans que tu ne me touches plus et que tu me regardes à peine. Deux ans qu'on ne joue plus de musique toutes les deux. Alors,qu'est-ce que je dois penser ? »
Angèle recula comme horrifiée. Elle lui avait fait mal. Mais les mots étaient sortis sans qu'elle puisse les arrêter. Trop comprimés,ils la brûlaient à petit feu.
« Deux ans que tu n'aimes plus rien et que je me demande si c'est ma faute,deux ans que je me bats pour t'arracher un sourire et crois-moi, c'est long. »
Elle sentit les larmes lui brûler les yeux. Elle craquait. Angèle la regardait bouche-bée. Elle ne l'avait presque jamais vue pleurer. Le téléphone sonna de nouveau, les faisant sursauter. Elle grimaça en entendant Bénédict. Elle parvint cependant à lui répondre calmement.
« Écoute, j'aimerais bien me disputer avec ma copine sans qu'on vienne m'interrompre. Sinon, je risque d'être très nerveuse et de faire n'importe quoi au volant. »
Elle raccrocha sans attendre.
« Où en étions-nous ? »
**
C'est un changement de lumière qui la fit se retourner. Soudain, elle avait eu l'impression qu'il faisait plus sombre dans son atelier.Quelqu'un était-il devant la porte vitrée ? L'ombre lui avait parue plus grande, presque effrayante. La seule façon de vérifier était d'aller ouvrir. Elle fut surprise de trouver Yann sur le seuil. En général, elle demandait à ses visiteurs de lui envoyer un texto quand ils étaient devant sa porte car elle ne les entendait pas frapper. Le processus fonctionnait la plupart du temps. Cette fois, Yann ne s'était pas annoncé. Voulait-il lui faire une surprise ? Si oui, c'était réussi. Avait-il fait tout le trajet de Vienne à Lyon juste pour la voir ?
Dès le premier coup d'oeil, elle remarqua son visage pâle et son corps émacié. Il avait parlé d'analyses médicales. Il souriait cependant.
« Salut, je peux entrer ? »
Ses gestes et expressions du visage étaient presque parfaites même si aujourd'hui, il avait l'air de manquer de conviction. Elle s'effaça pour le laisser entrer.
« Tu veux un café ? »
Il secoua la tête et la dévisagea avec un sourire. Curieusement, elle se sentit mal à l'aise, ; une angoisse presque indéfinissable.
« J'aimerais te demander deux choses. L'une pour ton personnage et l'autre un peu plus personnelle. »
Elle cilla. Yann était très fort pour introduire des coups de théâtre et ne se gênait pas pour mettre ses joueurs à contribution. Elle allait sûrement devoir surprendre les autres, peut-être les trahir,qui sait ? Elle n'aimait pas trop cette idée.
« Je joue très mal les Judas. Ils vont voir tout de suite si je me suis coupable de quoi que ce soit. »
C'était presque blessant en soit que Yann cherche à la séparer des autres.Il dissipa ses doutes par un sourire charmeur.
« Je voudrais juste être sûr que tu ne m'en voudras pas si je m'appuie sur toi pour un rebondissement. Tu ne sauras rien jusqu'à ce que ça arrive. Alors, tu serais partante ? »
Elle hocha la tête, encore dubitative. Il ne lui avait pas encore tout dit et la question personnelle l'inquiétait beaucoup plus que l'autre. Elle en eu la confirmation en le voyant s'approcher d'elle. Plus près, encore plus près, un peu trop près ... Elle le regarda avancer comme paralysée, privée de volonté. Elle ne recula que lorsqu'il posa sa bouche sur la sienne. Ses mains allèrent à toute vitesse, aussi bien pour parler que pour le repousser.
« Mais qu'est-ce que tu fabriques ? Ça ne va pas ? »
Non,elle était en train de rêver. Yann ne venait pas de l'embrasser. Et elle ne venait pas de le repousser comme un malpropre. Pourtant, elle se sentait totalement effrayée et au bord des larmes. Lui-même paraissait sous le choc, blessé par son refus. A quoi s'attendait-il ? N'avait-il pas une copine attitrée et cela depuis longtemps ? Mais il était son ami depuis dix ans. Elle l'aimait beaucoup ... Et pas assez en fin de compte. Comme elle le faisait toujours en cas de problème, elle allait essayer d'arrondir les angles. Elle commença.
« Désolée, je suis un peu surprise. Je ne voulais pas te blesser. Mais ... »
La suite, il s'en doutait. Il le lui confirma d'un hochement de tête.Elle sentit son portable vibrer dans sa poche. Bénédict allait-il insister encore longtemps ? Quelque part, son intervention tombait bien. Elle lut le texto pour voir ce qu'il voulait. Elle s'était trompée. Sa grand-mère lui indiquait qu'elle se trouvait devant sa porte. La diversion était toute trouvée et elle lui faisait on ne pouvait plus plaisir.
« Tu m'excuses ? Ma mamie est là. »
Il hocha la tête et osa un sourire penaud.
« J'allais partir de toute façon. On se retrouve ce soir ? »
Elle acquiesça. En dépit de tout ce qui venait de se passer, elle ne manquerait le rendez-vous pour rien au monde.
***
La bataille était rude et son paladin lancé en première ligne prenait beaucoup de points de dégâts. Certes, il était là pour encaisser les coups mais que faisaient donc les autres ? Ils avaient pourtant élaboré une stratégie bien précise. En même temps, il y avait peu de monde connecté les samedi matin.
Mais qu'à cela ne tienne, il taillait dans les monstres à grand coups d'épée. Cela avait le mérite de l'empêcher de trop penser.
La rencontre avec Morgan l'avait déboussolé. Mis à part sa mère,Lara Croft et bien sûr Azilis, sa collègue était une des femmes qu' il appréciait le plus. Il avait fait sa connaissance le jour où, ayant réussi le concours de l'IUFM il avait débarqué comme stagiaire dans sa classe. Au début, il avait été frappé parles méthodes qu'elle employait avec les touts petits. Elle ne les forçait jamais à rien, les laissant s'exprimer au maximum et ne sévissant que lorsqu'ils allaient trop loin. Étrangement, ses élèves comptaient parmi les plus sages. Lorsqu'il lui avait demandé comment elle s'y prenait, elle l'avait gratifié d'un de ses sourire taquins et lui avait expliqué qu'il n'y avait pas de recette. Durant l'année scolaire, il l'avait observée. Était-ce sa bonhomie, son charisme ou sa douce autorité ? Dans tous les cas, ils faisaient mouche. Il avait décidé de s'en inspirer.
Elle, de son coté l'avait peu à peu intégré aux activités de la classe. Au début, il s'était senti démuni, très souvent dépassé. Il avait même eu l'impression de s'être trompé de vocation. Elle ne s'en était jamais formalisée et grâce à elle, il avait peu à peu gagné en confiance. Au fil du temps, il avait avait progressé. A la fin de l'année, c'est lui qui avait pris en charge bon nombre de matières. Son diplôme en poche, il avait demandé à intégrer son école pour travailler avec elle. Et il avait eu de la chance : une enseignante venait justement de prendre sa retraite, laissant la place vacante ... Peut-être Morgan avait-elle intercédé en sa faveur mais il avait été choisi. Loin de s'en offusquer, elle lui avait très vite soumis des projets concernant leurs classes respectives. A la fin de l'année, ils avaient monté leur tout premier spectacle. Et ils étaient surtout devenus bon amis.
Un jour qu'ils déjeunaient en tête à tête, elle lui avait fait part de son homosexualité. Il n'avait pas été choqué, juste surpris. Ce jour là, pour la première fois elle lui avait semblé nerveuse,presque fragile, bien loin de l'enseignante qu'il connaissait. Il s'était senti ému par la confidence. Comme un imbécile, il avait haussé les épaules avec un petit sourire.« Tant pis pour moi. », avait-il ajouté avant de lui parler d'Azilis. A partir de ce jour-là, ils étaient devenus des confidents, des compagnons des temps mauvais.
La voir démunie lui donnait le cafard. Quelque part, il en voulait à Angèle. Bien sûr, elle n'était pas véritablement responsable de son mal-être. Lui aussi avait connu quelques passages à vide. Mais il lui semblait que l'amie de Morgan ne désirait pas en sortir. En même temps, il ne les voyait pas se séparer. Elles avaient toujours été un couple solide. L'une sans l'autre, elles seraient perdues. Mais devaient-elles rester ensemble au point de se détruire ?
Un bip le sortit de ses pensées moroses. Un des joueurs le contactait : Dark tempête. Il fronça les sourcils. Il soupçonnait Bénédict de s'être inscrit dans le seul but de pouvoir le contacter. Que lui voulait encore le frère d'Azilis ?
« Salut, Morgan se dispute avec sa copine. Tu veux bien demander à Azilis de prendre le train ? Elle ne me répond pas. »
Un rien exaspéré, il faillit lui suggérer de laisser Azilis respirer un peu ainsi que le reste du monde. Morgan avait autre chose à faire que de se prendre ses angoisses en pleine figures. Il tailla trois monstres en pièces histoire de se calmer un peu avant de répondre.
« Je vois ça avec elle. »
C'était clair, net et précis. Il coupa sa messagerie avant que Bénédict ne le harcèle avec d'autres questions. Il s'aperçut alors qu'il avait oublié de mettre le jeu en pause. Son paladin gisait au sol, piétiné par les monstres et bien sûr, les autres n'avaient pas attendu pour lui piquer tout son équipement. Dégoûté, il se déconnecta puis coupa le pc dans la foulée. Juste avant que l'écran devienne noir,une image apparut. Une vieille femme au visage pétri de rides dont les yeux fous semblaient le fixer. Il sursauta en reculant sa chaise.
La surprise passée Malo secoua la tête. De deux choses l'une, soit il avait halluciné, soit un imbécile lui avait fait une blague avec une image instantanée. Dans tous les cas, une seule conclusion s'imposait : il était grand temps d'aller prendre l'air.
**
Angèle était retournée se reposer dans la chambre. Les yeux grands ouverts, elle scrutait le plafond. Elle savait très bien qu'elle n'arriverait pas à s'endormir mais c'était une façon de laisser respirer Morgan. Cette fois, elle était allée trop loin. Bien sûr,sur le moment, ses propos lui avaient semblé justes. Une partie d'elle-même craignait la complicité qu'elle entretenait avec Malo. Elle détestait l'idée qu'ils se voient à l'école et même à coté. Elle se sentait jalouse, tout simplement. Quelque part, elle savait que ses doutes étaient totalement infondés. Morgan l'aimait,elle en était certaine. Mais elle ne pouvait empêcher ses idées noires de venir la torturer. Elle se sentait comme prisonnière d'une pièce hermétiquement close dont elle seule aurait possédé la clé. Il lui aurait fallu d'un tour pour pouvoir s'échapper. Au lieu de cela, elle donnait des coups de tête sur chacun des murs dans le but de se blesser un peu plus. Et elle se haïssait.
Dans le salon, des hurlements résonnaient en sourdine. Morgan était sans doute en train de regarder un film d'horreur. Elle tendit l'oreille. De la musique techno, du rock : c'était sûrement le Couvent.Un film gore mais franchement hilarant dans lequel des nonnes valsaient dans tous les coins tuées de toutes les manières possibles et inimaginables. Son amie avait vraisemblablement besoin de se remonter le moral. Et elle en était responsable ...
Elle hésita avant de sortir de son lit. Morgan ne voudrait peut-être pas la voir, ce qu'elle aurait sans doute bien cherché. Peut-être ferait-elle mieux d'attendre le soir jusqu'au moment de partir avec les autres. Elles pourraient alors faire semblant qu'il ne s'était rien passé.
Mais cette fois, tout était différent. Morgan avait pleuré. Elle avait éclaté en sanglots peu après avoir raccroché. Elle l'avait regardé abasourdie de longues minutes avant de battre en retraite. Son amie n'avait pas cherché à la rattraper. Elle s'en voulait maintenant. Elle enfila un sweat-shirt et gagna à pas comptés l'autre pièce.
Comme à son habitude Morgan était assise en tailleurs sur le canapé du salon. Elle fixait distraitement l'écran. Si le film s'était transformé en une ignoble comédie musicale, elle ne l'aurait sans doute pas remarqué. Angèle ne put s'empêcher de remarquer ses yeux rougis et les ombres criantes en dessous de ses yeux. Elle avait l'air d'avoir maigri, et pas que d'un kilo. Pourquoi ne s'en était-elle pas rendu compte ?
Elle s'avança encore jusqu'à ce qu'elle la remarque. Elles restèrent un moment à se regarder sans trop savoir quoi dire. Morgan était gênée d'avoir pleuré et elle de lui avoir fait mal. C'est pourtant elle qui prit l'initiative en venant s'asseoir à ses cotés. Mais son amie demeura silencieuse.
« Si tu veux, je prends mes affaires et je m'en vais. »
Elle ne pensait pas vraiment ce qu'elle disait. Sûrement une autre invention pour s'enfoncer encore plus. Morgan soupira et elle vit poindre d'autres larmes.
« C'est bon, tu as d'autres conneries comme ça ? »
Elle voulut quitter la pièce mais une main ferme la retint par le poignet. Elle tenta de résister. Morgan ne relâcha pas sa prise.
« Assieds-toi.J'ai envie que tu me parles. On ne peut pas rester comme ça. »
Elle la regarda, les yeux écarquillés. Dans sa voix, elle entendit du chagrin, de la rage, de la détresse. Morgan la suppliait. Elle craquait indubitablement. Elle se laissa tomber à coté d'elle. Son amie ne lâcha pas sa main.
« Je suis désolée. »
Angèle sentit une caresse sur son pouce dont la douceur la fit tressaillir.Cela faisait deux ans qu'elle avait refusé tout contact. Morgan n'avait pas fait exception. Et en dépit d'elle-même, elle l'avait repoussée, essayant de la faire fuir tout à fait. Mais elle était restée.
« Ce que tu vois, ce que je dis, ce que je fais, ce n'est pas moi. »
Ses mots lui paraissaient idiots, artificiels mais c'était ce qu'elle ressentait. Morgan l'attira contre elle et tapota son front. Elle souriait à présent, tranquillement comme elle l'avait toujours fait.
« Oui,tout est dans ta tête. Mais j'aimerais bien passer un peu plus de temps avec la vraie Angèle. Si l'autre pouvait déguerpir, je t'assure que ça m'arrangerait. »
Elle aurait ri si elle n'avait pas eu si mal. Avec une tendresse infinie, Morgan embrassa sa joue et ce simple contact lui fit fermer les yeux.Elle sentit ses lèvres glisser jusqu'à sa bouche en une caresse irrésistible et ses bras se refermer sur elle. Elle répondit mécaniquement au baiser, le souffle de plus en plus court. C'était tellement bon que s'en devenait presque douloureux. En deux ans, elle l'avait presque oublié. Elle sentit tout à coup poindre la panique. Elle la combattit pas à pas alors que ses mains retrouvaient les caresses. Mais lorsqu'elle se sentit basculer sur le dos, elle n'eut pas d'autre choix que de se dégager, totalement terrifiée. Debout devant le canapé, elle regarda sa compagne qui, bouche-bée reprenait doucement sa respiration. Elle lut une certaine déception dans ses yeux et d'autres sentiments inavouables.
« Je suis désolée, j'ai paniqué. Ce n'était pas faute de vouloir mais... »
Elle s'en voulut encore. Ce n'était pas possible ... Au bout de deux ans,arriver jusqu'ici pour ne plus savoir comment faire l'amour. Un comble au bout de vingt ans de vie commune. Mais Morgan répondit avec son flegme tranquille.
« J'ai peut-être voulu aller trop vite. Un baiser et je ne me contrôle plus. Mais peut-être que si on recommence un petit peu plus souvent... »
Elle hocha la tête et avala péniblement sa salive.
**
Azilis marchait les mains dans les poches au grand désespoir de son ailleule qui trouvait que ce geste en plus d'être vulgaire lui faisait voûter le dos et déformait ses vêtements. Mais vu son air renfrogné, elle s'était abstenue de tout commentaire. De toute façon, Azilis n'aurait pas répondu.
Mamika– comme elle l'appelait depuis toute petite – n'avait pas pris la peine de saluer son ami, qu'elle connaissait pourtant. Elle avait vu Yann lui dire bonjour mais elle l'avait regardé distraitement, comme s'il n'avait pas éxisté et avait tourné la tête. Sa grand-mère perdait-elle les pédales ? C'était une de ses principales craintes depuis le jour où elle avait compris qu'Eugénie Dumoulins était le seul membre de sa famille biologique. Elle avait accepté depuis longtemps le fait qu'elle n'avait pas de parents. Aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle avait toujours vécu avec sa grand-mère. Elle avait aussi compris que si la vieille dame montrait le moindre signe de défaillance, elle serait placée dans une autre famille. Être séparée d'elle était son angoisse, sa hantise. Tous les jours, elle avait épié le moindre oubli, la moindre fatigue qui n'étaient pas venues. L'âge aidant et le cap de la majorité franchi, elle avait senti la peur refluer peu à peu. Elle avait été cependant remplacée par celle, plus insidieuse de voir sa grand-mère vieillir puis s'éteindre. Elle ne supportait pas cette idée. Pour le moment, sa grand-mère n'avait aucun problème de santé et possédait toutes ses facultés mentales mais elle savait que cela ne durerait pas.
Perdue dans ses ratiocinations, elle sentit à peine Mamika tapoter son épaule. La vieille dame la gratifia de son sourire tranquille avant de lui demander.
« Sais-tu où nous allons ? »
Elle secoua la tête. Tout ce qu'elles savait était qu'elles se trouvaient de l'autre coté du Rhône et dans un autre département.Elles étaient descendues de voiture sur le parking d'une grande clinique privée avant de poursuivre. Elle savait également qu'un peu plus loin se trouvait un beau jardin de ville avec un tourniquet à l'ancienne où elle venait souvent jouer. Mais rien ne garantissait que la vieille dame veuille l'emmener là-bas. Elle répondit amusée.
« Je sèche. »
Les yeux de son ancêtre se firent rieurs. Elle mijotait assurément quelque chose. Et elle voulait savoir.
« Alors ? »
Elle secoua la tête avant de reprendre sa route comme si rien ne s'était passé. Elle n'eut pas d'autre choix que de la suivre. Elles marchaient sur une route goudronnée bordée de hauts murs de ciment.Derrière, elle devinait des belles maisons cachées derrière un écrin de verdure. L'air sentait l'aubépine soufflée par le vent frais. Au loin elle vit la grille du parc mais sa grand-mère stoppa devant une porte anonyme au bois vermoulu.
« Elle ne te dit rien ? »
Elle secoua la tête désolée. Mamika sortit une clé de sa poche. Elle se crispa, sur ses gardes. Qu'allait donc ouvrir la porte mystérieuse.
« A toi l'honneur, ma grande. »
Elle posa sa main sur le froid du métal et actionna la poignée. La porte grinça presque menaçante avant de céder sous la poussée.
Azilis se figea. Le jardin s'étendait devant elle. Elle revit le saule planté en plein milieu puis les rangées de légumes habilement agencés d'une main experte. Elle sentit l'herbe franchement coupée. L'espace d'un instant, elle eut envie d'enlever ses chaussures et elle le reconnut. Le jardin ... Ce n'était pas n'importe quel jardin.
Chaque nuit, elle le revoyait en rêve. Elle marchait doucement, profitant du contact de la rosée sur ses pieds nus. C'était une sensation si agréable qu'elle tentait de la recréer chez elle, en journée. Mais jamais elle n'avait rejoint la perfection onirique. Elle avança à petits pas prudents, le temps de laisser affluer les souvenirs. Un peu plus loin, un prunus supportait la balançoire que l'on avait installée pour elle. Elle pédalait avec toutes la force de ses petites jambes dans l'espoir d'arriver jusqu'au ciel avant de redescendre. Elle revit ces jours passé ici, ces jours de soleil. Ce jardin était plus que réel. Et à présent, elle s'en souvenait.Elle se tourna vers sa grand-mère, les yeux émerveillés.
« Je le louais quand tu étais petite et puis tu as grandi ... Ensuite ,j'ai regretté de l'avoir cédé. Et puis, il y a quelques jours, une de mes amies m'a parlé d'un jardin en location ... »
Elle l'interrompit en se jetant dans ses bras.
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Bénédict assis à sa table de dessin peinait à se concentrer sur son travail. Azilis n'avait pas pris la peine de répondre à ses textos. A dire vrai, il commençait quelque peu à s'inquiéter. Sa « petite sœur » avait-elle eu un empêchement de dernière minute ? Peut-être avait-elle eu un accident et était dans l'incapacité d'appeler au secours. Il devrait peut-être se rendre à Vienne pour vérifier même si sa femme ne verrait sûrement pas la démarche d'un très bon œil. On ne quittait pas la maison sur une intuition sans fondement. Et Azilis serait extrêmement s'il la dérangeait pour rien. Mais n'était il pas sensé la protéger ?
Ils surprenaient tout le monde en affirmant qu'ils étaient frères et sœurs. Ce n'était bien sûr pas vraiment le cas, il fallait bien l'admettre. Mais il la connaissait depuis sa venue au monde, et il s'en était énormément occupé. Tout avait commencé de façon sordide. Sa maman à l'époque n'avait jamais voulu lui donner les détails de l'histoire mais il avait appris que ses voisins étaient morts, laissant derrière eux leur petite fille. La grand mère d'Azilis qui habitait sur le même palier que sa famille avait hérité de l'enfant de trois ans. C'était une situation difficile d'autant qu'elle était seule et affaiblie par un métier pénible. Mais c'était sans compter sans ses voisins. Bénédict se souviendrait toujours de la première fois où sa mère avait gardé Azilis. La petite fille en couche culotte avait rampé sous la table de la cuisine et n'en avait pas bougé. De cinq ans plus âgé, il avait observé la petite sauvageonne un long moment. Elle aussi l'avait dévisagé avec ses grands yeux bruns. Il lui avait souri et lui avait tendu sa peluche préférée. Elle s'était approchée de lui et lui avait pris le jouet des mains. Puis elle l'avait regardé de nouveau et lui avait mordu le nez. Fort heureusement, il n'était pas rancunier et quand sa maman lui avait appris qu'elle n'entendait pas, il avait voulu savoir comment il pouvait communiquer avec elle. Une semaine plus tard, sa mère lui apportait un livre étrange. Il y avait beaucoup de dessins sur lesquels un monsieur ou une dame était représenté avec des attitudes et postures différentes. En dessous, étaient inscrites les significations. Lui qui venait tout juste d'apprendre à lire se rendit compte que tout était langage. Un sourire ou une grimace, un geste plus ample. Azilis, entrée entre temps dans une école spécialisée apprit en même temps que lui et fut enchantée de voir qu'elle avait quelqu'un avec qui discuter. Ils ne s'étaient plus quittés.
Il y avait bien sûr Malo. Il ne se souvenait plus vraiment où ces deux là s'étaient rencontrés mais un jour, Azilis était venue le trouver et lui avait raconté qu'elle avait joué avec un petit garçon de son âge. Il avait senti son cœur se serrer. A voir son sourire et ses yeux brillants, il avait deviné que cette rencontre n'avait rien d'anodine. Elle avait tout juste cinq ans. Au départ,il en avait été jaloux. Qui donc osait soustraire la petite Azilis à son affection ? Il se sentait déjà l'instinct très protecteur. Il avait espéré que le gamin cesserait d'être important et finirait même par disparaître. En vain. Malo était resté. Et puis un jour, il avait fini par rencontrer son rival. Ce jour là, il avait décidé de jouer les durs inflexibles, déterminé à l'éloigner de son amie. Mais le marmot s'était contenté de lui sourire et lui avait demandé s'il voulait voir la fourmilière qu'il avait construite. Il avait naturellement accepté.
A la longue, il avait compris que le lien unissant les deux êtres était indéfectible. S'il existait des âmes sœurs en ce monde, ils en faisaient partie. Lui-même avait fini par trouver sa place au coté d'Azilis : il était son grand frère, son protecteur. Et lorsqu'elle avait décidé de s'installer à Vienne pour suivre Malo et ouvrir son atelier, il sût qu'il serait toujours là pour elle.
Il prit son portable. Toujours pas de réponse, il soupira irrité. Peut-être devrait-il appeler Morgan qui était de loin la plus posée du lot.Il commença à composer son numéro avant de se souvenir de sa précédente réponse. Il l'avait dérangée dans un très mauvais moment. Alors que faire ? Il finit par se résoudre à contacter Malo pour la seconde fois. Sûrement pas la dernière.
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Le portable vibra dans sa poche et il essaya de l'ignorer. D'abord parce qu'il était en train de conduire mais surtout, il était sûr qu'il s'agissait de Bénédict. Il avait reçu un premier texto juste avant de partir rejoindre Azilis. Il voulait savoir si sa petite sœur allait vraiment prendre le train. Comme il n'avait pas répondu, il avait eu droit à un deuxième message. A ce stade, ce n'était plus du harcèlement mais de la rage.
En descendant de scooter devant la porte rouge indiquée, il se demanda quel genre de surprise voulait lui faire Azilis. Elle n'avait sûrement pas acheté de maison, surtout dans un coin où elles étaient hors de prix. Et il savait que la demeure familiale lui suffisait. Elle n'allait pas non plus lui proposer de faire un tour de tourniquet dans leur parc préféré et encore moins lui proposer de partager sa vie. Il avait envisagé timidement la dernière hypothèse avant de la rejeter en bloc. Rêver était une bonne chose, éviter de se faire mal encore mieux.
Il prit son casque en main et toqua contre le battant. Bien entendu, personne ne lui répondit. La porte s'ouvrit en grinçant et il découvrit le jardin. Il planait dans l'air un doux parfum de déjà-vu, des sensations de bonheur fugitives et l'écho de quelques rires. A quelques pas de lui, il repéra deux converses et une paire de chaussettes mais aucune traces de leur propriétaire. Il n'en fut passurpris. Alors qu'il s'accroupissait pour défaire ses lacets, il entendit le bruit étouffé d'une course frénétique avant qu'un poids plume mais décidé ne lui saute sur le dos.
Il tournoya pour faire bonne mesure faisant mine de déloger Azilis pendue à son cou. Il se pencha et s'écroula dans l'herbe,l'entraînant à sa suite. Loin de s'avouer vaincue, elle lui sauta sur le ventre et le plaqua au sol. Il leva les bras en signe de paix. Elle lui sourit satisfaite. Il osa demander.
« La surprise, c'est que tu veux m'attaquer ? »
Il la vit secouer la tête avec un sourire et elle le libéra en s'asseyant à coté de lui. Ils restèrent silencieux de longues minutes, admirant les jeux de lumière du soleil sur les feuilles du saule et savourant ce moment passé ensemble. C'est Azilis qui finit par rompre le silence.
« Ce jardin ne te dit rien ? »
Il hésita quelque peu. Son amie attendait une réponse sérieuse.
« Nous sommes déjà venus ici, non ? »
Elle sourit avant de hocher la tête, visiblement ravie.
« C'est même là où nous nous sommes rencontrés. Je me disais que j'avais rêvé l'endroit. Il fallait absolument que je te le montre. »
Il fut touché par l'intention. Un temps, il fut tenté de profiter de cet instant magique pour lui déclarer sa flamme. Mais il hésita une seconde de trop, ce qui lui laissa le temps d'ajouter.
« Au fait, Yann est venu me voir tout à l'heure. »
Il fut assez surpris. Le Lyonnais de souche faisait très rarement le déplacement jusqu'à Vienne.
« Qu'est-ce qu'il voulait ? »
Elle ne répondit pas tout de suite, le temps de lui laisser tout imaginer. Elle hésita, il le vit dans le mouvement de ses mains et ses mimiques.
« Promets que tu ne le diras pas aux autres.
L'inquiétude lui mit le cœur au bord des lèvres. Sans trop savoir pourquoi, il se méfiait. Elle répondit tout simplement.
« Il voulait me poser une question sur mon personnage. »
Mais quelque chose lui hurlait qu'elle ne disait pas tout.
« Le Couvent » touchait presque à sa fin. La folle furieuse entrait dans le couvent avec sa moto. Bientôt, elle sauverait les jeunes écervelés qui n'avaient rien trouvé de mieux à faire que d'aller fumer des joints dans une vieille bâtisse qu'on prétendait hantée .Le scénario manquait d'originalité et plongeait souvent dans le vulgaire et le gore. Mais certaines répliques et l'auto dérision dufilm en faisaient un bon repoussoir à déprime.
Morgan avait hésité entre « My name is Brus » et « Evil dead 2 »- avec Bruce Campbell, son acteur préféré - avant de décider quevoir des religieux se faire dégommer ne lui ferait pas de mal. Ellen'aimait pas les nonnes et les curés, surtout depuis qu'elle les avait vu manifester en tête de cortège pour lui interdire de se marier. Elle n'était pas contre le fait que les prêtres puissents'unir alors pourquoi ne la laissaient-ils pas tranquille ? Elle attendait le passage de la loi pour faire sa demande. Et vu les hésitations que ces excités provoquaient, ce n'était pas demain la veille.
Elle s'étira, en prenant garde de ne pas réveiller Angèle dont la tête reposait sur ses cuisses. Comme elle en avait l'habitude, elle s'était endormie au milieu du film, confortablement enroulée dans sa couverture polaire. Mais d'ordinaire, elle sombrait seule, de l'autre coté du canapé. Elle avait eu du mal à croire qu'elle puisse rechercher de nouveau son contact. Et pourtant ... Elle caressa doucement le visage paisible. Fallait-il voir une amélioration ou une simple accalmie ? Elle aurait une réponse bien assez tôt alors autant en profiter.
Son regard se porta de nouveau sur l'écran. Le massacre commençait : molotov, mitraillette ou hachette, les religieuses mouraient dans tous les sens. Le spectacle la fit sourire. Mais soudain, elle se figea. A l'arrière plan, en périphérie de l'action venait d'apparaître une ombre qu'elle n'avait jamais distinguée. Elle fronça les sourcils et se contorsionna pour mieux la voir. Elle était toujours là et il lui sembla même qu'elle s'était rapprochée. C'était une silhouette encapuchonnée petite et difforme dans une cape rapiécée. Elle fronça les sourcils. Soudain, un visage apparut, si brièvement qu'elle ne put en saisir parfaitement les traits. Mais elle sursauta effrayée.
« Damned ! »
Angèle réveillée en sursaut la regarda effarée. Parfaite bilingue de par son paternel, elle n'employait l'anglais que par surprise ou dans les cas désespérés. Dans tous les cas, elle avait tiré son amie du sommeil. Elle la serra un bref instant dans ses bras et embrassa son front.
« Désolée... J'ai dû m'assoupir et faire un cauchemar. »
Angèle se dégagea doucement mais sûrement de son étreinte mais continua de la regarder avec attention, ce qui constituait une sorte de progrès.
« Mais rien de très grave. J'ai déjà oublié. »
Elle mentait. Elle savait très bien que l'étrange visage de vieille femme continuerait de la hanter. Angèle hocha la tête et retourna dans leur chambre. Elle l'entendit remettre ses kickers. Chaque année depuis vingt ans, elle lui offrait les mêmes bottillons informes. La seule variante était la couleur. Cette année, sur les conseils d'Azilis, elle les avait choisies vertes, jaunes et roses. Tous les goûts et les couleurs étaient dans la nature ...Quelqu'un frappa à leur porte. Le portable d'Angèle lui apprit que Malo et Azilis étaient à l'heure.
Elle se posta devant le battant avant de demander.
« Quel est le mot de passe ? »
Il y eut un temps de flottement pour que Malo traduise et qu'Azilis s'exprime.
« Azilis te dit « Quoi. »
Elle se retint de rire. La gamine – comme elle appelait la benjamine du groupe – en dépit de ses converses et de ses salopettes avait de la suite dans les idées et un sacré humour.
« Je mange les enfants. »
Nouveau flottement puis.
« Azilis dit qu'elle s'en fiche. Elle a envie de faire pipi. »
Elle se dépêcha d'ouvrir la porte pour laisser le petit monde entrer.Pendant qu'Azilis prenait d'assaut les toilettes, Malo alla saluer Angèle. Pas de bises, simplement un signe de tête, mais il fut surpris de la voir sourire. Il osa lui demander.
« Tu as vu mon super cadeau ? »
Elle hocha la tête et malgré sa réserve habituelle, il vit son regard amusé.
« Tu voudras le même ? »
Elle fit mine de réfléchir avant de réfuter. Morgan entoura ses épaules d'un bras protecteur. Elle ne se déroba pas.
« Je crois qu'Angèle n'ose pas dire que c'est trop horrible.
Joueur, il fit mine de se vexer avant de s'exclamer d'un air théâtral.
« Vous ne savez pas ce que vous perdez. »
Il se tourna vers Azilis qui venait de sortir et le regardait intriguée.
« Je parlais du cadeau de Morgan.
En un tournemain, Malo s'était exécuté. Azilis regarda l'objet assez dubitative. Il osa demander.
« Alors ? »
Elle hésita un peu avant de répondre avec un sourire.
« Bénédict va s'inquiéter si on ne se met pas en route. »
Quelques minutes plus tard, l'espace quitta le garage avec la petite troupe àson bord. Morgan pilotait invariablement soutenue par Angèle à coté d'elle, Azilis et Malo occupaient les sièges passagers derrière elle. Comme à chaque fois, l'aînée du groupe mit ses lunettes pour conduire avant de déclarer.
« Ma copilote et moi vous souhaitons un bon voyage et vous remercions d'avoir choisi Air Morgan. Pour nous faciliter le trajet à tous, jevous prierai de ne pas ouvrir les portières en cas d'arrêt ou d'attaques extra-terrestres, de ne pas vomir sur les sièges : nous avons de charmants sacs plastiques prévus à cet effet. En cas de flatulences puantes et intempestives, vous serez sommés de ne pas vous jeter de la voiture mais d'ouvrir les fenêtres. Dernière chose, si nous croisons quelques barrages autoroutiers, je vous recommande fortement à ne pas faire de grimaces aux gendarmes qui ont certes de l'humour ... Mais on ne sait jamais. Et j'allais oublier de vous demander d'attacher vos ceintures. »
A chaque trajet, elle gratifiait ses passagers du même message tout en incluant chaque fois des petites variantes. C'était pour elle une façon d'évacuer le stress : elle détestait conduire. Mais comme Malo et Azilis ne possédaient pas le permis et qu'Angèle refusait catégoriquement de « conduire un paquebot »,elle devait faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Ils roulèrent au milieu des fêtards en partance pour le week end. Un bon nombre se rendaient à Lyon car les samedi et dimanche hormis quelques pubs et restaurants, Vienne était une ville morte. La circulation était fluide mais passé Chasse-Sur-Rhône, on commença à ralentir.
Des visages inquiets se levèrent vers les panneaux lumineux mais rien ne signalait un bouchon ou un accident. En revanche, ils eurent une réponse en voyant d'aimables personnes en uniforme sur le bas-coté. Morgan se crispa imperceptiblement sur le volant et Malo traduisit ses pensées.
« Bon, à tous les coups, ils vont encore arrêter la voiture. C'est vrai qu'on a des têtes de psychopathes multirécidivistes. »
Ils commencèrent à lorgner le barrage et rien ne se passa. La conductrice commença à se détendre quand elle aperçut le dernier gendarme lui faisant signe de se garer dans son rétroviseur. Chaque fois, c'était pareil. Qu'elle se rende en soirée ou revienne des courses, le scénario se répétait.. A chaque barrage routier, on lui demandait de s'arrêter. Parfois, on lui demandait de souffler dans l'alcootest, d'autres fois, on fouillait sa voiture. Chaque fois, elle était nette. Mais jamais ils ne l'avaient laissée tranquille.
« Pour changer ... », marmonna-t-elle en se garant.
Elle laissa le gendarme s'approcher de son véhicule. Le petit bonhomme sous le képi lui fit un charmant sourire avant de la prier de sortir. Elle resta immobile, un tantinet inquiète avant d'obéir.
« Un problème ? »
Son sourire s'accentua et il la dévisagea encore quelques secondes avant de lui demander.
« Vous ne me reconnaissez pas ? Moi, je vous connais bien. Enfin, mon fils ... Tous les jours, il me parle de sa maîtresse qui a une grosse tête. »
Elle resta interloquée quelques secondes avant de comprendre.
« ça doit être mes cheveux. »
Il hocha la tête avec un petit rire. Elle ne savait pas si elle devait s'en réjouir ou en pleurer ; ou même encore se raser la tête. L'autre profita de son absence de réponse pour poursuivre.
« Dans tous les cas, Arthur vous aime beaucoup. »
Arthur... Au début, le prénom ne lui dit absolument rien puis elle se souvint qu'il s'agissait de Monsieur Quoi. Elle écarquilla les yeux.
« Vraiment ? »
Il eut un petit air amusé et se tourna vers sa collègue qui les observait.
« C'est la maîtresse de mon fils. Il n'arrête pas de parler d'elle :madame Griffin par ici, madame Griffin par là. Elle chante bien,elle fait bien sauter les crêpes, elle est gentille ... Oui, il vous aime bien et vous avez de la chance. Les gens qu'il n'aime pas, il les mord. Vous pouvez demander à ses nounous. »
Morgan se sentit rougir jusqu'aux oreilles. Quelque part, elle était ravie. Mais il persistait un doute.
« Alors, je vais pouvoir me remettre en route ? »
Il afficha une grimace contrite et lui présenta un alcootest.
« Si vous voulez bien souffler dans le ballon. »
La formalité accomplie, ils purent repartir. L'institutrice n'en revenait pas. Quoi ? Monsieur Quoi l'aimait bien ? Elle qui depuis le début de l'année croyait le contraire ... Derrière elle, Malo riait en silence. Angèle lui tapota doucement l'épaule. La soirée avait bien commencé.
Le reste du trajet se déroula sans anicroches et ils arrivèrent bientôt à Lyon. Le ciel commençait à se teinter de sombre et de bleus profonds. Ils s'arrêtèrent dans le parking souterrain de la Place Bellecour.
« Bon,qu'est-ce qu'on invente comme excuse ? Bénédict doit se demander pourquoi on ne lui a pas répondu. », voulut savoir Azilis en descendant de voiture.
Malo sortit son portable avec un petit air coupable. Depuis le rendez-vous avec Azilis, il l'avait totalement oublié. Il avait cinq textos dont le dernier disait : « Puisque vous ne répondez pas, je prends le train pour Vienne. » Il avala péniblement sa salive.
« Là, je crois qu'on va au moins devoir lui parler des extra-terrestres. »
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« Vous comprenez, la voiture est très dangereuse. Et je ne peux pas la laisser prendre le train quand je ne suis pas là. On ne sait jamais. »
La vieille dame assise à coté de Bénédict hocha patiemment la tête avec un petit sourire attendri.
« Hé bien, on peut dire que vous vous occupez très bien de votre petite Azilis. Mais vous savez, quand elle rentrera à l'école vous risquez de vous faire encore plus de soucis. »
Bénédict fronça les sourcils, totalement perdu.
« Mais de qui me parlez-vous, madame ? »
Ce fut à la vieille dame de ciller. Il la vit fouiller nerveusement dans son sac.
« Mais de votre fille, voyons. Vous savez, vous ne devriez pas vous inquiéter comme ça. Je suis sure qu'elle est très sage.
Il commençait à comprendre. En fait, la vieille dame n'avait pas toute sa tête. Il lui avait parlé en toute innocence de sa petite sœur et de tous les soucis qu'elle lui occasionnait. A première vue, elle avait l'air aimable comme une petite mamie sans histoire ... Et elle n'avait strictement rien compris. Ou faisait-elle semblant. C'était peut-être une vieille démente échappée de sa maison de retraite. Il se sentit soudain nerveux.
Il vit le visage de l'ancêtre se modifier imperceptiblement. Les rides se firent plus profondes, les cernes plus prononcées. Puis le nez et les oreilles s'allongèrent. Les bajoues et le menton semblèrent fondre. Et elle se rapprocha, comme pour l'embrasser. Il recula précipitamment en tombant de son siège.
« Jeune homme, vous vous sentez bien ? »
Il releva la tête. La vieille dame le toisait de son regard placide.L'affreux visage avait disparu. Il fronça les sourcils. Autour de lui, les gens se penchaient pour le voir. Il se releva en vitesse.
« Tout va bien madame. Ne vous inquiétez pas, d'accord ? »
Il devait trouver une excuse pour prendre le large.
« Il faut que j'aille aux toilettes des messieurs. »
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« A mon avis, il vient d'arriver à Vienne. Bientôt, il va se rendre compte qu'on est pas là. Et il ne va pas être content du tout. »
Malo, le nez levé vers le panneau horaire venait de murmurer dans sabarbe. Ses amis acquiescèrent avant de se rapprocher instinctivement les uns des autres. Les colères de Bénédict étaient légendaires et réellement abominables. A plusieurs reprises, il avait envoyé des chaises d'un bout à l'autre d'une pièce. Depuis son mariage, il s'était sensiblement calmé mais le feu dormait sous la glace. Et le genre d'impair qu'ils venaient de commettre serait idéal pour le ranimer. Morgan hésita un petit moment avant de se décider.
« Je l'appelle. »
Angèle lui tendit son portable avec un petit sourire. Elle composa le numéro et l'eut dès la première sonnerie, ce qui n'était pas vraiment bon signe. Elle prit sa respiration et dit d'une traite.
« C'est Morgan. Nous t'attendons à Lyon. J'ai pris ma voiture. »
Et elle retint son souffle. Au bout du fil, elle entendit Bénédict sourire.
« Oui, c'est une bonne chose. Les trains ne sont plus sûrs de nos jours. On se retrouve à Lyon, alors. »
Et il raccrocha sans rien ajouter. Morgan regarda le mobile avec perplexité avant de se tourner vers les autres.
« Je ne sais pas ce qu'il a bu ou fumé, mais c'est de la bonne. »
Vingt minutes plus tard, le train en provenance de Vienne s'arrêtait sur le quai de Perrache et huit paires d'yeux le regardèrent inquiets comme s'il avait transporté une bombe et trente-six talibans.
« On a encore le temps de s'enfuir en courant. », proposa Azilis.
Quelques secondes plus tard, quelqu'un la souleva par les aisselles et la fit tournoyer. Elle se retrouva bientôt juchée sur une épaule et emmenée comme un vulgaire sac à patates. Bénédict salua les autres de la main avant de se mettre en route.
« Maintenant,je vous tiens et je ne vous lâche plus. »
Ensemble, ils prirent la passerelle au sol glissant qui reliait la gare aux transports en commun. Au lieu de prendre le métro, ils continuèrent tout droit, coupant à travers la place Carnot. Des gamins aux pieds nus s'ébattaient gaiement dans les fontaines malgré l'heure tardive et quelques groupes de personnes squattaient encore les bancs. Azilis s'arrêta quelques instants pour admirer les massifs de fleur au milieu de la pelouse mais Bénédict la tira bientôt par les bras.
« Plus vite. Si ça se trouve, Yann est déjà arrivé. »
Ils pressèrent le pas jusqu'à Ampère. L'entrée de l'immeuble où logeaient les Diop se trouvait à coté d'un magasin de jeu. Entre deux séances, la bande des cinq venait régulièrement faire des incursions. La dernière fois, ils avaient découvert « Citadelles».Angèle avait été un condottiere impitoyable et les avait tous battus, faisant sauter chacun de leurs quartiers. Ils voulaient leur revanche.
Ils montèrent les marches en file indienne jusqu'au quatrième étage. C'est là que Bénédict, grâce aux bénéfices de ses livres louait un appartement juste à coté du sien. Sous ses airs de grand frère revêche, il était aussi généreux. Edwige sortit sur le palier pour les accueillir.
Comme à son habitude, elle serra un long moment dans ses bras puis Morgan,fit la bise à Malo et salua Angèle de la tête. Quand son mari lui demanda si Yann était là, elle répondit par la négative. Ils soupirèrent soulagés.