Les personnages de mon roman sont mes propres possibilités qui ne se sont pas réalisées... Ils ont, les uns et les autres, franchi une frontière que je n'ai fait que contourner...
Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être.
À Véronique,
pour la lumière qu'elle a fait surgir sur mon chemin,
et à mes enfants, ces magnifiques compagnons de voyage... !
Première partie
Dans la brume
Non, merci
- Tu peux passer dans mon bureau, Emile, siffla Éric, le chef de service
Avec regret, Emile décolla ses doigts du clavier de son ordinateur et se dirigea d'un pas résigné vers le bureau de son supérieur. Sur la gauche, un calendrier avec des paysages de l'Ouest américain. Sur la table de travail, des photos de sa famille, avec son épouse et leurs quatre enfants. Sur la droite, une petite farde, et à côté du téléphone, un bloc-notes à peine entamé. Et l'inévitable et grisonnant ordinateur portable. Le tout respirait la méticulosité !
- Voilà Emile, je t'ai fait venir parce qu'il y a du nouveau ici. Étienne, absent depuis des semaines, vient de m'annoncer qu'il allait prendre sa prépension dans le courant du mois prochain. Autrement dit, il ne reviendra plus.
Emile opina. Il s'en doutait.
- Il va donc falloir le remplacer et former le remplaçant, et figure-toi que c'est à toi que j'ai pensé pour prendre en charge cette tâche délicate. Qu'en penses-tu ?
- À moi ?
- Oui, à toi. Compétent et patient, tu connais parfaitement le job d'Étienne.
- Oh, écoute Éric, je me sens très honoré mais je ne sais pas si je suis vraiment qualifié.
- Mais si, mais si, qualifié, tu l'es mille fois !
Agacé, Éric marqua une courte pause, puis ajouta :
- Donc, soit tu prépares le remplaçant, soit, si cela t'intéresse, tu remplaces Étienne. Mais dans ce cas, il y a un examen à présenter. Tu choisis ! La balle est dans ton camp.
Et voilà Emile pris au piège. Comme un peu tout le monde, il avait horreur des traquenards, et en bon petit employé, en simple exécutant, il avait toujours mis un point d'honneur à rester parfaitement à sa place : dans l'ombre. Il ne se sentait ni apte ni mûr pour un poste à responsabilités. Surtout, cela lui flanquait la trouille de devoir diriger une équipe, de crainte que cette nouvelle fonction ne révèle ses failles et lacunes. En outre, occuper ce type de poste requérait une forme d'autorité qui, pensait-il, lui faisait totalement défaut.
- Tu as le temps de réfléchir, Emile, mais pas trop longtemps, bien sûr ! Le service n'attend pas.
- Oh, mais c'est tout réfléchi. Je préfère former le remplaçant.
- Tu es bien sûr ?
- Tout à fait.
- Excuse-moi, mais je ne te comprends pas. Tu connais le boulot d'Étienne sur le bout des doigts, tu le remplaces efficacement à chaque fois qu'il s'absente, je t'offre le job sur un plateau et tu refuses. Tu redoutes l'examen ?
- Pas du tout.
- Mais quoi alors ? Qu'est-ce qui te freine ?
- Je n'en ai tout simplement pas envie.
- Incroyable, Emile, je n'ai jamais vu ça. Tu n'as pas envie d'avancer un peu dans la vie ?
- Si mais, pas dans ce créneau-là
Éric le regarda avec stupéfaction.
- Tu sais qu'il y a une belle augmentation salariale à la clé ?
- Oui, je m'en doute, mais je préfère garder ma vie telle qu'elle est maintenant.
- Bon sang, Emile, ce que tu peux te montrer entêté, je ne comprends pas ! Cela ne t'intéresse pas de grimper dans la hiérarchie ? Que fais-tu ici alors ?
À nouveau, Emile se sentit totalement boulonné par les arguments de son patron. Comment avouer au chef du service d'inspection des finances le caractère purement alimentaire de son travail, comment lui dire que sa vraie vie se situait ailleurs, dans ses dessins, dans sa musique, dans ses bouquins. Jamais il n'aurait osé lui confier qu'en réalité, il disposait d'un diplôme universitaire en archéologie et histoire de l'art et d'une agrégation qui lui permettait d'enseigner dans le cycle supérieur de l'enseignement secondaire. Comment confesser qu'il avait dû tricher avec les services de mise à l'emploi, et n'étaler que son diplôme d'enseignement secondaire supérieur et sa qualification en comptabilité, sans quoi il serait toujours au chômage selon l'équation en vogue sur le marché : le surqualifié finit toujours disqualifié.
Il bredouilla péniblement :
- Ce qui m'intéresse ? Tout ! Mais j'aime rester libre et m'investir au gré de mes envies.
- Visiblement pas dans ta vie professionnelle !
- Faux ! Éric, protesta Emile avec véhémence. Il n'y a rien à redire à mon travail. Je le fais de mon mieux. Pourquoi m'en demander plus ?
- Tu es vraiment un phénomène ! Je me demande bien ce que tu as dans la tête !
- Rien d'extraordinaire, rassure-toi. Mon bonheur réside dans la simplicité de ma vie, et je ne nourris qu'une ambition professionnelle : bien effectuer mon travail.
Éric tenta alors le tout pour le tout.
- Oui, bien sûr, je ne dis pas le contraire ! Mais ta femme, ça ne l'énerve pas de te voir stagner dans ta carrière ?
- Ma femme, tout ça lui passe par-dessus la tête ! C'est une intellectuelle qui fait de la psychologie de haut vol ! Ça l'arrange assez bien, figure-toi ! Je gère toute l'intendance chez moi. Difficile de faire une brillante carrière à deux !
- Bon, comme tu voudras, Emile. C'est ta vie après tout. Mais ne viens pas me reprocher de ne pas t'avoir donné ta chance, au moins, j'aurai essayé. Je vais faire appel à la réserve de recrutement. C'est ton dernier mot ?
- Oui, tout à fait. Et merci d'avoir pensé à moi. Tu peux compter sur moi pour former le remplaçant, je ferai le maximum.
- Entendu. Tu peux déjà aller t'installer dans le bureau d'Étienne, vous cohabiterez quelque temps, le nouveau et toi, le temps de le former. Mais bon, tant qu'il n'est pas désigné, tu peux encore changer d'avis...
Immédiatement, Emile débrancha son ordinateur, déménagea tout son fourbi et implanta son microcosme dans le bureau d'Étienne. Une petite demi-heure plus tard, le voilà à nouveau opérationnel : tous ses documents de travail à portée de main, il retrouvait un environnement familier. Toutefois, à peine réinstallé, il ressentit une étrange sensation, une sorte de malaise, un trouble inconnu encore dans la gamme des émotions traversées à ce jour. Vu sous un certain angle, il était parvenu à ses fins et à rester bien campé sur ses positions. Mais dans le fond, à bien y réfléchir, cela ne lui aurait pas déplu de relever un nouveau défi, d'avoir son petit local personnel, et ne plus devoir officier dans cet open-space qu'il exécrait ! Pourquoi s'en était-il défendu avec une telle obstination ? Qu'aurait-il risqué ? Pour la toute première fois de sa vie, Emile questionna sa « normalité ». Le premier moment de doute significatif venait de surgir, le premier signal.
La honte du quartier
Quelques jours plus tard, vers dix-neuf heures trente, on sonna à la porte de son domicile.
À voir les gyrophares qui tournaient à la vitesse de l'ancienne essoreuse de sa grand-mère, Emile avait compris, avant d'aller ouvrir, qu'il allait devoir s'expliquer avec la police.
- Vous êtes bien le propriétaire d'un cochon, Monsieur Dubois ?
- Oui, une jeune truie, pour être bien précis. Elle a disparu en fin d'après-midi.
- A votre place, je ne ferais pas trop le malin avec vos précisions ! Vous voulez bien nous suivre ? Il n'y en a que pour quelques minutes.
Emile monta dans le combi. À quelques centaines de mètres de là, le long de la route, la petite cochonne gisait, déchiquetée.
- Votre animal a provoqué un solide accident de voiture, Monsieur Dubois. Le conducteur a freiné et s'est fait emboutir par le véhicule qui le talonnait, lequel a lui-même été impacté par l'arrière. Les gens roulent vraiment trop vite, mais on peut comprendre leur ébahissement lorsqu'ils voient déboucher un cochon sur la voirie en plein quartier résidentiel ! Heureusement pour vous, il n'y a pas de blessé, enfin, pas de victime humaine, je veux dire. Vous vous arrangerez avec votre assurance, mais le plus important, c'est d'évacuer le cadavre, si je peux dire. Il faut appeler d'urgence le clos d'équarrissage avant que de nouvelles plaintes n'affluent, ça n'arrête pas depuis une heure.
- Comment avez-vous dit ? Le clos d'... ?
- Le clos d'équarrissage. Une société qui se charge des dépouilles du bétail. Il faut faire évacuer cette carcasse au plus vite. Franchement, vous vous en tirez bien ! Maintenant, si j'ai un conseil à vous donner... si vraiment vous vous entêtez à vouloir garder des cochons, faites faire une bonne clôture par un vrai professionnel...
Ce jour-là, Emile prit conscience avec la fulgurance d'un direct en plein nez qu'on ne s'improvisait pas gentleman-farmer, et que tempérer son épouse Valérie dans ses spéculations et divagations plus mercantilistes qu'écologiques devenait urgentissime. Il commença alors à s'en vouloir et à se reprocher de s'être laissé embobiner. La visite de la police l'avait à peine surpris, cela devait arriver. On sent parfois que l'on flirte avec les limites, et que certaines situations vont inéluctablement accoucher d'un incident grave.
Chaque mois, le couple franchissait un nouveau cap ! L'acquisition de cette truie ne constituait que la dernière trouvaille lumineuse de Valérie. Comment en étaient-ils arrivés là ? En soi, si le décès de la petite cochonne était déplorable, jamais plus, c'était décidé, il ne jouerait au garde-cochons. Car cet événement illustrait parfaitement l'engrenage fatidique dans lequel il s'était laissé engluer.
Après quelques années de travail, ils avaient décidé d'acquérir une maison, et une fois la rénovation terminée et alors qu'il pensait pouvoir toucher au but et mener la vie dont il rêvait, avec des enfants et du temps libre pour ses loisirs artistiques, une surprise l'attendait à la maison, au retour du travail, par un joli soir d'été : un magnifique petit berger malinois à la recherche de l'affection d'un foyer convivial cavalait dans leur living. L'animal avait été fourni par un proche camarade de Valérie qui, s'exerçant au commerce clandestin, avait été débordé par l'ampleur d'une nichée, et l'écoulait sur le mode « sauve qui peut ». Emile, en vérité, n'avait nulle envie d'éduquer un chien. Citadin dans l'âme, il s'imaginait qu'un animal à domicile pouvait à tout moment provoquer une catastrophe. Il tenta bien de faire comprendre à Valérie qu'il ne se sentirait plus jamais vraiment chez lui avec un tel animal à demeure, mais ses arguments n'eurent pas le moindre effet sur la détermination de Valérie. Mesurant la nécessité de s'y prendre autrement, il commit alors l'erreur capitale de faire glisser le débat sur la forme plutôt que sur le fond :
- Tu aurais pu me demander mon avis !
- Ce que tu peux être mesquin, parfois ! Si on doit discuter de tout dans un couple, ça n'en finit pas !
- Il n'empêche, je n'ai plus le choix. Tu as décidé pour moi !
- Tu vois, tu ramènes toujours tout à toi. Ton orgueil n'a aucune limite !
Emile ravala sa rancœur et son orgueil.
Elle insista :
- Tu sais, moi, je fais toujours pour bien faire, ici ! La maison sera bien gardée au moins !
Comprenant qu'il n'y avait plus qu'à s'aligner, Emile avait accepté d'adouber le canidé, à une condition non-négociable toutefois : il habiterait au sous-sol situé au niveau du jardin. Il y avait là un immense garage-buanderie, une pièce qui faisait office de cave, et un grand espace qui donnait sur le jardin, avec accès au terrain via une porte-fenêtre. À l'endroit précis où Emile escomptait installer son matériel de peinture et de dessin, ils installèrent les quartiers de Sigmund. Inutile de préciser qu'Emile jalousa immédiatement l'animal, mais c'était le prix à payer pour éviter de se coltiner le monstre au salon ou dans la cuisine. Pour l'installer confortablement, ils placèrent un divan racheté d'occasion sur lequel le toutou pourrait se vautrer à loisir, un panier, quelques os en plastique, une balle, une gamelle et le tour était joué. Au prix de la mise au rebut de ses projets esthétiques, Emile parvint donc in extremis à circonscrire le fauve et à préserver une partie de son territoire sacré.
Valérie pour sa part se contenta de rebaptiser le futur molosse et le prénomma désormais Sigmund.
Imparablement, le petit berger malinois se mit à grandir, devint énorme, puis colossal ! Il s'empiffrait comme quatre, déployait une force titanesque. Très vite, Valérie renonça à s'en occuper pour préserver son intégrité physique. La dernière fois qu'elle avait visité le jardin, la voyant arriver, Sigmund n'avait pu tempérer ses pulsions indélicates et l'avait plaquée au sol, se vautrant sur elle pour lui lécher le visage à tout va, et l'on peut raisonnablement se demander jusqu'où le carnassier se serait aventuré si Emile n'était intervenu dans le costume du Héros. Valérie n'avait depuis cet incident, jamais plus posé l'ombre d'un orteil dans le jardin.
Peu de temps après cet épisode peu glorieux, elle annonçait à Emile qu'à la suite d'une discussion avec des collègues, elle avait commandé une vingtaine de poules au mari de l'une d'entre elles, arguant du fait qu'il s'agissait là d'un excellent investissement, qu'ils auraient dorénavant des œufs frais à disposition, de la viande saine, et que, cerise sur le gâteau, ils pourraient en profiter pour valoriser leurs déchets.
Depuis l'enfance, Emile avait vécu en ville, avait poussé en appartement, et depuis toujours, « sortir » signifiait pour lui aller au parc pour y lire une heure, ou faire une petite course, ou encore aller au cinéma, visiter un musée. Vivre avec Valérie représentait donc pour lui un sorte de révolution copernicienne et il pensait avoir plus ou moins réussi sa mutation en mari bricoleur, jardinier, et à présent, jeune éleveur. Restait à construire un beau poulailler dans le fond du jardin, et à clôturer une parcelle.
Il eut beau protester qu'ils vivaient en lisière d'un beau quartier résidentiel, qu'il y aurait probablement des plaintes de voisins pour les nuisances sonores, visuelles et olfactives, que ce projet aviaire allait entacher la beauté du jardin, rien n'y fit. Tout était déjà réglé au millimètre avec le mari de son amie. Il s'échina donc à intégrer de manière harmonieuse un poulailler dans le fond du jardin, en réalisa la structure et referma le tout avec un solide revêtement canadien. Rapidement, vint se jouxter à cet enclos, une volière pour y engraisser quelques faisans et une zone intermédiaire promise aux pintadeaux. Dans la foulée, l'arrivage d'un jeune truie, compléta le tableau, ce qui laissa Emile aphone et pantois.
Toute cette sympathique basse-cour avait rapidement monopolisé l'entièreté de son temps libre, en entretiens, soins divers, abattage, découpage, stockage, et fatalement, revente au noir, ce qui n'était ni trop glorieux et encore moins éthique lorsqu'on travaille pour le fisc, mais l'honneur paraissait sauf puisqu'Emile jouait simplement les petites mains, tandis que Valérie prenait en charge la partie commerciale.
Avec le temps, tout ce cheptel était venu compléter la culture maraîchère du petit éden potager qu'il avait conçu, et dans la foulée, il avait appris à faire des compotes, à stériliser des fruits, à cuire des confitures. En quelques mois et sans vraiment le mesurer, il était devenu un genre de chasseur-cueilleur des temps modernes, cuistot en option, tandis que leur propriété s'était transformée en fermette de banlieue. Ils devaient être la honte du quartier.
Et voilà que notre homme avait malencontreusement lâché ce bon Sigmund dans le jardin pour qu'il aille se défouler. Le temps pour Emile d'aller se chercher à boire à l'étage et de redescendre, Sigmund avait sans vergogne sauté la clôture et rejoint la truie dans son enclos, l'avait pourchassée jusqu'à ce qu'elle en pulvérise la porte d'entrée, fracasse la petite barrière en bois qui fermait la propriété et n'aille provoquer une grotesque collision en chaîne quelques centaines de mètres plus loin. Sigmund était rentré tranquillement, l'air de ne pas y toucher, et s'était affalé dans le divan, en toute innocence.
Aussi, même s'il n'avait pu de ses propres oreilles percevoir le crissement des coups de frein des véhicules ni le vacarme des carrosseries encastrées les unes dans les autres, Emile entendit dans l'annonce de ce déplorable accident, le sifflement strident d'un second signal.
Compter
Quelques jours plus tard, en faisant du rangement dans le grenier, Emile tomba sur un vieux carnet qui lui avait servi de journal de bord au cours de son adolescence. En le feuilletant, tout à coup la lecture d'un passage le précipita dans le malaise.
« Je ne sais pas encore avec certitude ce que je veux faire ou devenir plus tard. Mais une chose est sûre, j'aime tout ce qui est de nature artistique, je touche un peu à tout, musique, dessin, peinture, écriture, je me cherche encore. J'ai envie de faire quelque chose dans le domaine des arts, qui me permette, toute ma vie, d'être passionné par ce que je fais et d'en être fier. »
La lecture de cet extrait de ses pensées d'adolescent le bouleversa bien plus qu'il ne l'aurait voulu. Il lui fallut le temps de digérer, et trois jours plus tard, il nota au bas de la page de ce carnet :
« Il y a quelques jours, j'ai relu ce journal que je tenais lors de mon adolescence. Je me suis senti très mal. Cela pouvait prêter à sourire, mais je ressentis comme un coup de poignard. Si je regardais froidement ma situation, mon tableau n'était pas brillant : âgé de 32 ans, marié à une psychologue overbookée, diplômé en histoire de l'art et archéologie, reconverti en employé de bureau dans une administration soporifique et haïe de tous. Ce qui me gêna le plus, c'était "l'homme" que j'étais devenu en regard des aspirations que j'avais caressées. Je devais faire face à l'implacable vérité : j'étais l'insignifiance personnifiée, un pur et simple pignouf. Quand je voulais prendre la parole, on ne m'écoutait pas, je ne parvenais pas à faire mon chemin dans une conversation d'adultes. Et donc, j'écoutais, et à force d'écouter, mes oreilles s'étaient incroyablement allongées, et je m'étais résigné à devenir auditeur. »
Emile referma le carnet et le mit sous clé : il avait honte. Ce fut là le troisième signal. Il avait noté depuis bien longtemps que si deux personnes pouvaient exprimer la même idée mot pour mot, l'auditoire se tournait invariablement vers la plus séduisante. Le contenu s'avérait secondaire, seule comptait l'image, et sur ce plan-là, il devait bien l'admettre, ce n'était guère réconfortant. Sa tête, son faciès, passe encore, mais un 1 mètre 80, 60 kilos, il ne ressemblait à rien, il n'avait aucun poids, aucune étoffe, pas la moindre consistance. Il se surprit alors à songer avec une certaine envie à ses collègues au bureau, à jalouser secrètement leur belle assurance imbécile et cette espèce d'adhésion, de crédulité collective dont bénéficiaient tous ces beaux-parleurs. Eh bien, c'était décidé, il allait se prendre en charge. Il fallait à tout prix qu'il se sente exister, qu'il s'étoffe. Il devait acquérir une fois pour toutes de la consistance, il voulait « compter ».
En attendant, il descendit à la cave pour sortir Sigmund avant la nuit, et le trouva étalé sur son divan, occupé à se pourlécher le bas-ventre avec application.
- Allez viens, gamin, on va promener.
Ils firent tranquillement le tour du quartier. Sigmund, qui avait ses petites manies, s'arrêta comme chaque soir devant son poteau préféré. Entretemps, toute envie de dormir avait déserté Emile. Dans le bar de son salon, il dénicha une belle petite bouteille d'Armagnac, et se servit une large rasade de ce nectar avant de se confectionner une délicieuse petite dame blanche. Il s'installa dans le divan avec sa bouteille entre les jambes et il ralluma la télévision. Il visualisait les images, entendait le son, mais planait, complètement ailleurs, dans un nuage de solitude tranquille, hors de portée des délires et des divagations de Valérie. Allons, du nerf ! Un bon petit cigare peaufinerait le tout. Demain, la baronne se plaindrait que cela empestait dans la maison, mais bon, ce n'était pas tous les jours qu'il entamait une nouvelle vie.
À croire qu'elle avait senti qu'une forme de complot se tramait contre sa petite routine tranquille, Valérie le questionna le lendemain :
- Tu m'aimes, Emile ?
Silencieux, il avait baissé les yeux
- Tu as l'air si distant depuis quelque temps. C'est parce que nous n'avons pas d'enfants ?
- Je n'ai plus envie de parler de ça, Valérie.
- Tu sais, moi aussi j'adore les enfants, j'ai tellement envie d'avoir un enfant. Mais vraiment, pour l'instant, ce n'est pas le moment, Emile. Tu comprends ça ?
- Je ne demande rien, c'est toi qui en parles. Moi j'ai tourné la page
À chaque fois qu'ils en avaient parlé, cela avait viré en dispute :
- Tous les mêmes, vous nous prenez pour des poules pondeuses ! Et moi, t'y as pensé à moi ? À ma vie, à mon corps, à ma carrière ?
Il se souvenait des termes exacts :
- Tu ne penses qu'à forniquer. Et en plus, tu veux me transformer en bobonne. Si tu m'aimais un peu, tu penserais aux conséquences. Si tu m'aimais vraiment, tu serais content que je sois là, c'est tout. Tu n'aurais pas besoin de planter ta graine pour te sentir exister !
Ainsi s'était clôturée leur dernière escarmouche sur le sujet. Plus jamais il n'avait abordé la question. Pourquoi ramener cela maintenant ? Mais déjà elle enchaînait avec autre chose :
- En plus, au boulot, il y a Marie-Jo qui marche sur mes plates-bandes. Je devrais l'ignorer, mais je ne parviens pas à faire comme si elle n'existait pas. Elle m'exaspère, tu n'as pas idée ! Elle contacte les gens dont je m'occupe, et derrière mon dos encore. Elle leur prodigue des conseils, désapprouve ce que j'ai mis en place, me discrédite en permanence. Elle m'énerve à un point ! C'est une véritable teigne !
- Et quand vous vous réunissez en équipe multidisciplinaire, tu n'en parles pas ?
- C'est facile pour toi de dire ça, avec ton petit bureau, tes petits dossiers, tes fichiers, ton petit ordinateur de petit monsieur bien propre qui ne se salit les mains qu'à distance ! Moi je travaille dans l'humain, et en première ligne encore, avec une équipe qui n'en est pas vraiment une, où dans le fond, c'est chacun pour soi. Je marche sur des œufs en permanence : il faut du tact, de la patience, de la psychologie, du doigté, et par-dessus le marché, j'ai des collègues qui brouillent les cartes. Tu vois ? Et si j'en parle, si ça se trouve, les autres vont dire qu'elle a bien fait, et je serai bien avancée ! En attendant, j'aurai dévoilé mes cartes, je me serai mise à nu !
Lorsqu'elle s'emballait de la sorte, Emile se réfugiait dans ses pensées. La prenant au mot, il l'imagina nue sur son lieu de travail, entourée de ses collègues habillées, comme cela surgit parfois brutalement dans un mauvais rêve. Si seulement elle pouvait s'épanouir dans son travail ! Plus de dix ans à présent qu'il vivait pour elle, pour qu'elle soit bien, que rien ne vienne la contrarier. Et tout cela avait mené à quoi ? Il devait bien l'admettre : quoi qu'il fasse, cela ne changeait rien à son humeur maussade, à sa vision matérialiste, utilitaire et pessimiste de la vie.
- Tu m'aimes encore, Emile ?
La question venait de resurgir une seconde fois, comme si elle avait rebondi jusqu'au plafond et lui était revenue en plein visage, telle une balle magique. Que lui dire ? Que toute la peine qu'il s'était donnée, c'était peine perdue ?
- Je t'en prie, Emile, reviens à toi, reviens-moi.
Emile voguait à des années-lumière
- Emile, tu m'entends ?
Il répondit :
- Je prépare le souper ?
Habituellement, tant qu'il cuisinait, elle le laissait vaquer, les odeurs de cuisson incommodaient Valérie, lui coupaient l'appétit. Dans le fond, il savait très bien que leur couple était sous perfusion, qu'à force de ne vivre que pour des projets de travaux, de vouloir faire de l'argent avec tout, et de s'éparpiller dans toutes sortes d'activités non-essentielles, ils s'étaient perdus. La rage de Valérie, sa rancœur, sa haine à l'égard de ses collègues, de de sa famille, des gens en général, tout cela avait pris trop de volume dans leur existence. C'était sans doute pour cela aussi qu'elle ne voulait pas d'enfants. Alors Emile se raccrochait à son rôle d'homme à tout faire déguisé en petit fermier, ça le tenait debout, jusqu'au lendemain matin. Cette fois pourtant, elle vint le relancer jusque dans la cuisine.
- Écoute Emile, ce soir je n'ai pas beaucoup le temps, mais la semaine prochaine, on va aller au restaurant tous les deux, c'est moi qui t'invite. Ça te fait plaisir ?
- Oui, bien sûr...
Il se dit que bientôt, elle lui ramènerait des fleurs ou lui offrirait des bijoux, un peu comme un parrain mafieux qui essaie de gagner du temps ou de rattraper ses coups foireux avec des petits cadeaux glissés au moment opportun.
- Et tu verras, je me ferai toute belle pour toi, Emile, tu ne perds rien pour attendre.
Emile se demanda quel numéro elle allait bien pouvoir exécuter pour tenter de sauver les meubles, et à nouveau, son esprit divagua : il la vit soudain se soulever devant ses yeux et exécuter une minable et frénétique danse macabre dans les airs. Il savait bien qu'ils étaient tous deux responsables d'avoir naufragé leur histoire, elle par la vie fantasque qu'elle menait et son autoritarisme égocentrique qui alternait avec ses humeurs lugubres, lui de s'être laissé faire et d'avoir laissé aller les choses trop loin au lieu de taper une bonne fois sur la table, quitte à aller au clash définitif.
Le doute l'avait envahi, toutefois, à sa tristesse se mêlait désormais une forme de volupté liée à sa libido désormais déviée vers des matières culinaires. Son ventre tiraillait sous les démangeaisons sans doute dues à de la graisse en formation. Depuis quelques jours, lui qui avait toujours dormi nu, portait un pyjama la nuit, prétextant que cela tenait le dos bien au chaud pour tenter d'effacer ses douleurs. En réalité, il souhaitait éviter que Valérie ne s'aperçoive trop vite de sa métamorphose en patate douce.
Le dimanche matin, il vit que Valérie dormait encore profondément. Les week-ends où elle n'organisait pas de séminaires pour couples en perdition, elle récupérait un peu. Il descendit pour ouvrir la porte-fenêtre à Sigmund afin qu'il puisse aller se délester dans le jardin. Mais Sigmund ne bougeait pas. Il semblait se moquer éperdument de sortir. Il tenta de le caresser, mais l'animal le contempla d'un air condescendant et railleur. Au fond, c'était lui qui cherchait de l'affection, or, depuis le premier jour, ce chien l'avait snobé, peut-être était-il vexé d'être exilé au sous-sol. Emile remonta dans la chambre, prit des vêtements pour la journée, et s'immergea sous une douche rapide, puis sauta dans son pantalon, enfila son sweat, et sortit en zone libre.
La vie grouillait dans la petite cité et il songea avec dépit à toutes les jolies femmes qui peuplaient l'univers.
- Quatre croissants, quatre pains au chocolat. Oh, après tout, ajoutez aussi quatre éclairs.
- On a de la visite, Monsieur Dubois ?
- Ah, peut-être bien, qui sait !
Les éclairs au chocolat, il les dissimulerait dans le frigo de secours, au sous-sol pour pouvoir les déguster en catimini quand il irait voir Sigmund. Il prit le temps de bien savourer le trajet vers la maison, humant les odeurs de-ci de-là, s'émerveillant devant la beauté d'un bâtiment, se perdant dans le regard d'une jolie passante : rien ne pressait, dorénavant, il allait tenter de voir la vie de manière moins grave, plus légère, il avait tout le temps. Il devait simplement s'exercer à voir le beau côté des choses.
Bientôt, la maison se rapprocha et à mesure qu'il avançait, l'angoisse de réintégrer cette demeure s'emparait à nouveau de lui, lui serrait la gorge, pesait sur ses épaules.
Quelques minutes plus tard, l'odeur du café embauma la cuisine. Il coupa ses croissants et pains au chocolat par le centre, et les tartina généreusement de beurre. Puis entreprit de les déguster savoureusement. Il avait pris soin de sucrer son café et ne négligeait aucun détail pour réussir dans son entreprise. Il mangeait bien, mais sans jamais tomber dans l'abus car il souhaitait pouvoir grignoter à tout moment de la journée ou de la soirée si la moindre pointe d'appétit surgissait ou tout simplement si l'envie s'en faisait ressentir.
Après son petit-déjeuner, il débarrassa et nettoya la table. Son projet avançait bien. Déjà 8 kilos engrangés au compteur. Il s'agissait à présent de tenir dans la durée, dans la longueur, et surtout éviter de tomber malade, ce qui immanquablement aurait retardé toute l'opération. Il avait également augmenté graduellement sa consommation d'alcools, de fruits secs et de softs, et entre le moment où il quittait son lieu de travail en fin de journée et celui où il montait dans le train à Charleroi, il prenait le temps d'aller s'asseoir dans un salon de thé et s'octroyait chaque jour une petite gâterie, une pâtisserie différente si possible pour ne pas se lasser et diversifier plaisirs et saveurs. En homme avisé, méthodique et rigoureux, il s'était documenté à fond sur la diététique, et à présent qu'il en avait bien assimilé toutes les règles, il lui suffisait d'en prendre le contrepied pour avancer avec efficience dans son projet. Il savait désormais ce qu'il avait à faire, il ne laisserait rien au hasard et donnerait tout pour relever le défi audacieux qu'il s'était fixé.
Le bruit de la porte de la chambre à l'étage le tira de ses rêveries. Bientôt, il entendit le pas lourd de Valérie dans l'escalier. Elle entra dans la cuisine, avec des allures de zombie, chaussée de ses lunettes en forme de papillon, et proféra :
- J'ai un de ces cafards !
Emile était devenu incollable sur la question. Il y avait deux variantes au cafard : « le blues » ou « le bourdon ». Mais statistiquement, le cafard l'emportait largement. Tout un temps, il avait pensé que ce maudit cafard finirait par prendre le large, qu'un jour elle irait mieux, qu'elle se sentirait heureuse de vivre. Mais au fil des années, de guerre lasse, il avait fini par comprendre que cela ne servait à rien d'attendre une amélioration, de subir cette lancinante torture par l'espoir. Il avait appris à exister sur le mode du « qui-vive », et surtout à ne plus rien interpréter, car interpréter, c'était espérer un peu. Expert dans les prémices des accès de colère ou d'abattement qui agitaient Valérie, il slalomait entre les écueils potentiels pour esquiver ses changements d'humeur. Et si par malheur il trébuchait sur un obstacle et partait à la faute, il s'efforçait de garder confiance et se répétait qu'il ferait mieux la prochaine fois, que cela n'arriverait plus. Trop longtemps, il avait eu la naïveté de croire que s'il agissait bien, le moral de Valérie remonterait en flèche. Et subitement, une lumière se fit. Il se revit gamin, allant à la boulangerie pour rendre service à ses parents avec quelques sous en poche, il se souvint de l'accueil chaleureux de sa maman à son retour. Les images s'étaient superposées : il venait de comprendre. Dès le début de sa relation avec Valérie, il avait agi comme un enfant, espérant être récompensé pour ses bonnes actions, comme le petit garçon qu'il avait été et qui par sa gentillesse faisait plaisir à ses parents. Il mesura alors que faire de son mieux pour elle, depuis toutes ces années, avait probablement été sa plus grossière erreur. Étrangement, cette découverte lui insuffla un peu d'oxygène. Il comprit que la force mentale dont il se glorifiait jusqu'alors et sa soi-disant résilience, n'étaient qu'un leurre, et que surtout, il s'était trompé d'enjeu : il ne devait pas être résilient pour pouvoir vivre avec elle, il devait être résilient pour lui-même.