La douleur aiguë dans mon bas-ventre me réveille, me ramenant à la vie d' un tréfonds sombre et froid que j' avais cru éternel.
C' était la même douleur, insupportable, qui m' avait arraché la vie de ma vie précédente, celle d' une fausse couche terrible, fruit d' une trahison que je n' avais pas vue venir.
À l' époque, mon mari, Antoine, et ma demi-sœur, Mireille, avaient orchestré ma chute, me dépouillant de mon enfant et de ma dignité, pour s' emparer du pouvoir que je représentais.
Naïve et aveuglée par un amour que je croyais sincère, j' étais morte ignorante, emportant avec moi le secret de leur duplicité.
Mais aujourd' hui, le destin m' offre une seconde chance : je suis de retour, au point de départ exact de ma tragédie, mon enfant non encore né, mais déjà vivant en moi.
Cette fois, je ne serai plus la victime innocente.
Je serai la marionnettiste, et le jeu pourra commencer.
Qu' ils se préparent, car l' enfer n' aura jamais été aussi doux.
La douleur aiguë dans mon bas-ventre, comme un souvenir gravé dans mes os, me réveilla brutalement. C'était la même douleur que j'avais ressentie juste avant de mourir, quand le sang s'échappait de mon corps, emportant avec lui la vie de mon enfant à naître.
Je haletais, mes mains se crispant sur les draps de soie. Mes yeux s'ouvrirent en grand, fixant le plafond orné de moulures dorées. Ce n'était pas l'au-delà froid et sombre que j'avais imaginé. C'était ma chambre. La chambre que je partageais avec mon mari, Antoine Leclerc.
Une voix douce et professionnelle se fit entendre à côté de moi.
« Félicitations, Madame Leclerc. Vous êtes enceinte. Le fœtus est en bonne santé. »
Ces mots. C'étaient exactement les mêmes mots que le médecin m'avait dits dans ma vie antérieure. Le jour où ma grossesse avait été confirmée. Le jour qui avait marqué le début de ma fin tragique.
Je tournai lentement la tête. Le médecin, un homme d'âge mûr au visage bienveillant, me souriait. Je me souvenais de lui. Dans ma vie passée, il avait été le témoin impuissant de ma fausse couche provoquée.
Mon esprit était un tourbillon. Je suis revenue. Je suis revenue à ce point de départ.
Les souvenirs de ma vie passée défilèrent devant mes yeux comme un cauchemar éveillé. Ma demi-sœur, Mireille Dubois, belle et raffinée, avait refusé un mariage arrangé avec Antoine, un aristocrate influent, prétendant vouloir poursuivre un amour véritable. Par devoir familial, j'avais pris sa place. Je l'avais épousé, et contre toute attente, j'étais tombée amoureuse de cet homme ambitieux et charmant.
Puis, je suis tombée enceinte. C'est à ce moment-là que Mireille est revenue. Son amant secret l'avait abandonnée. Elle est revenue en pleurant, se disant repentante. Je l'ai accueillie à bras ouverts, aveuglée par la pitié et l'affection fraternelle.
Quelle idiote j'avais été.
Elle a séduit Antoine sous mon propre toit. Mon mari, si facilement influençable et obsédé par les apparences, est tombé dans son piège. Ils m'ont trahie, ensemble. Leurs actions ont mené à ma mort et à celle de mon bébé. Je me souviens encore des derniers mots de Mireille, prononcés avec un mépris glacial alors que je perdais conscience.
« Toi et ton enfant, vous bloquez mon chemin. »
Une rage froide et pure s'empara de moi, chassant la confusion. Cette fois, les choses seraient différentes. Je ne serais plus la victime naïve. Je serais la marionnettiste.
Le médecin partit, me laissant seule avec mes pensées. Peu de temps après, la porte s'ouvrit en grand. C'était Antoine. Il était aussi beau que dans mon souvenir, grand, avec des cheveux sombres et des yeux qui brillaient d'ambition.
« Jeanne ! Le médecin m'a tout dit ! »
Il se précipita à mon chevet, son visage rayonnant d'une joie exubérante. Il me prit les mains, ses yeux fixés sur mon ventre encore plat.
« Un enfant ! Enfin ! Un héritier pour la famille Leclerc ! C'est merveilleux ! »
Sa joie était si intense, si bruyante. Mais je savais ce qu'elle cachait. Il ne se réjouissait pas pour l'enfant, mais pour ce que l'enfant représentait : la consolidation de son statut, un pas de plus vers le pouvoir qu'il convoitait tant. Dans ma vie passée, cette démonstration d'affection m'avait émue aux larmes. Aujourd'hui, elle me donnait la nausée.
Je forçai un sourire doux et fragile, jouant le rôle de l'épouse comblée.
« Je suis si heureuse, Antoine. »
« Nous devons organiser une grande fête ! Annoncer la nouvelle à tout l'empire ! » s'exclama-t-il, déjà perdu dans ses rêves de grandeur.
C'était le moment. Le premier coup.
« Non, Antoine, pas encore, » dis-je d'une voix faible, posant une main sur son bras. « C'est encore si tôt. J'ai peur que quelque chose arrive. »
Il fronça les sourcils, déçu.
« Mais Jeanne... »
« S'il te plaît, » le suppliai-je, les yeux brillants d'une fausse inquiétude. « Gardons-le secret pour l'instant. Ne le disons qu'à nos familles proches. Je voudrais que ma sœur, Mireille, soit la première à le savoir. Elle serait si heureuse pour nous. »
En prononçant le nom de Mireille, je sentis un goût amer dans ma bouche. Le plan commençait à prendre forme dans mon esprit, clair et précis. Dans ma vie antérieure, leur désir l'un pour l'autre était né de l'interdit, de ce qu'ils ne pouvaient pas avoir. Mireille convoitait mon mari, mon statut. Antoine désirait l'idéal inaccessible que Mireille représentait.
Très bien. Cette fois, je ne serai pas un obstacle. Au contraire, je vais leur paver la voie. Je vais les pousser l'un vers l'autre. Car je sais une chose : ce qui est inaccessible est un idéal, mais une fois obtenu, le désir s'éteint. Et quand ils se lasseront l'un de l'autre, je serai là pour assister à leur chute.
Antoine, touché par ma prétendue considération pour ma sœur, accepta.
« Comme tu voudras, ma chérie. Ta douceur me touche toujours. Nous irons voir ta famille demain. »
Il m'embrassa sur le front et quitta la pièce, probablement pour commencer à planifier discrètement les avantages que cet héritier lui apporterait.
Je restai seule, mon sourire s'effaçant pour laisser place à une expression glaciale.
Mireille. Antoine. Le jeu commence. Et cette fois, c'est moi qui fixe les règles.
Le lendemain matin, le soleil filtrait à travers les rideaux. J'étais assise devant ma coiffeuse, laissant ma femme de chambre personnelle, Sylvie, brosser mes longs cheveux. Sylvie était la nièce de la gouvernante en chef, Madame Leclerc. Dans ma vie passée, ces deux-là avaient été les yeux et les oreilles de Mireille dans ma propre maison. Sylvie, en particulier, m'avait trahie sans scrupules, espérant grimper l'échelle sociale en servant ma sœur.
Je la regardai dans le miroir. Elle était jeune, avec des yeux vifs et une expression avide qu'elle tentait de dissimuler.
Je pris une décision soudaine qui la fit sursauter.
« Sylvie, » dis-je d'un ton calme. « Tu es douée et intelligente. C'est un gaspillage que tu restes à mon service. »
Elle arrêta de brosser, confuse. « Madame ? »
« Mon mari, Antoine, a besoin d'une assistante personnelle de confiance près de lui, quelqu'un qui puisse s'occuper de ses affaires quotidiennes. Je pense que tu serais parfaite pour ce rôle. »
Le choc sur son visage fut vite remplacé par une lueur d'excitation. Servir directement le maître de la maison ? C'était une promotion inimaginable. Mais la méfiance prit le dessus.
« Mais, Madame... Je suis votre servante. »
« Et tu le resteras dans ton cœur, » dis-je avec un sourire rassurant. « Mais avec ma grossesse, je vais devoir me reposer. Antoine, lui, travaille sans relâche. J'ai besoin de quelqu'un de loyal près de lui pour veiller sur sa santé. Quelqu'un qui me rapportera s'il se surmène. Je te fais confiance, Sylvie. »
Chaque mot était un mensonge parfaitement ciselé. Je me souvenais très bien de la façon dont Sylvie avait rapporté mes moindres faits et gestes à Mireille. Comment elle avait aidé ma sœur à orchestrer des "accidents" qui m'avaient affaiblie pendant ma grossesse. La mettre au service d'Antoine était comme placer une bombe à retardement au cœur du camp ennemi. Elle était ambitieuse, et Antoine était facilement charmé. Je savais qu'elle n'hésiterait pas à utiliser cette position pour son propre gain, et peut-être même pour séduire mon mari.
Parfait. Qu'ils se dévorent entre eux.
Un peu plus tard, je fis part de ma suggestion à Antoine. Comme prévu, il fut d'abord réticent.
« Une simple femme de chambre ? Jeanne, j'ai besoin de gens compétents, pas d'une servante. » Sa voix était teintée de snobisme.
« C'est précisément pour ça qu'elle est parfaite, » répliquai-je doucement. « Elle n'a pas d'ambitions politiques. Elle est la nièce de notre gouvernante, loyale à cette maison. Elle sera discrète. Pense-y, Antoine. Tu seras entouré d'espions de tes rivaux. Avoir quelqu'un de totalement dévoué à notre foyer à tes côtés, ce n'est pas un atout ? »
Je jouai sur sa paranoïa, une faiblesse que je connaissais bien. Il réfléchit un instant, son regard se faisant plus calculateur. L'idée d'avoir une espionne personnelle qui ne dépendait que de lui, et non d'une faction politique, commença à lui plaire.
« Tu as peut-être raison, » admit-il. « Ta prévenance est un trésor. »
L'affaire fut conclue.
Peu après, Madame Leclerc, la gouvernante, vint me voir, le visage rouge de gratitude et de fierté.
« Madame, je ne sais comment vous remercier ! Promouvoir ainsi ma nièce... Vous êtes d'une bonté infinie. Nous vous serons éternellement loyales. »
Je la regardai, un sourire bienveillant figé sur mes lèvres. Éternellement loyales. Quel mot amusant. Leur loyauté allait là où se trouvait le pouvoir. En donnant à Sylvie une chance d'ascension, je venais de m'acheter l'allégeance de sa tante. Madame Leclerc, qui avait autrefois aidé Mireille à me nuire, deviendrait mon pion. Elle surveillerait Sylvie pour moi, et Sylvie, pensant travailler pour Antoine, me donnerait sans le savoir toutes les informations dont j'avais besoin.
« C'est naturel, Madame Leclerc, » dis-je. « Nous sommes une famille. »
Elle quitta ma chambre, le dos un peu plus droit, le pas plus assuré. J'avais planté la première graine de la discorde. Maintenant, il était temps d'aller voir ma chère sœur.