Mon fiancé m'a serrée tendrement contre lui devant les caméras, murmurant des mots doux pour la galerie.
Puis, profitant de ma surdité et de ma cécité supposées, il a ricané avec sa maîtresse juste à côté de moi.
« Profites-en, ma belle. Une fois mariés, on enferme cette poupée silencieuse et on récupère tout son fric. »
Il ignorait un détail crucial : mon opération secrète à l'étranger avait réussi.
Je voyais son sourire cruel.
J'entendais chaque détail sordide de leur plan pour m'interner et élever leur futur bâtard avec ma fortune.
Mon cœur s'est brisé, mais une résolution glaciale l'a remplacé instantanément.
J'ai continué à jouer l'infirme naïve et aimante, collectant chaque preuve, chaque insulte, chaque trahison.
À l'heure exacte où je devais dire « oui » à l'autel, un cercueil est entré dans l'église.
Et pendant que tout le monde hurlait, leurs ébats se sont affichés en haute définition sur l'écran géant.
Chapitre 1
Améthyste Point de vue
Mon fiancé, Guylain, a resserré son étreinte autour de ma taille. Son souffle chaud a caressé ma nuque.
« Mon amour, tu te sens bien ? »
Sa voix était douce, pleine d'une fausse inquiétude.
« Tu as l'air un peu pâle. »
J'ai senti son pouce caresser ma joue. Il a simulé un pincement au cœur.
Il joue la comédie pour tout le monde, ai-je pensé. Pour les caméras, pour les invités, pour lui-même.
J'ai hoché la tête, un sourire forcé sur les lèvres.
« Je vais bien, mon chéri. Juste un peu fatiguée par la foule. »
Il a souri, son sourire habituel de prince charmant.
« Alors, allons nous reposer un instant. Je ne veux pas que ma future épouse soit épuisée le jour de notre mariage. »
Il a commencé à me guider vers une sortie discrète.
J'ai secoué légèrement la tête.
« Non, Guylain. Je veux rester. Nous avons tant d'amis ici. »
Je dois rester. Je dois voir... tout.
Mon cœur battait un rythme étrange, une danse macabre entre la douleur et la vengeance naissante.
Nous sommes retournés au cœur de la fête, sa main toujours posée sur ma taille, un geste possessif. Le diamant de ma bague de fiançailles a brillé sous les lumières. Guylain était tout sourire, saluant les convives, jouant son rôle à la perfection.
Je l'ai laissé me tirer, ma propre expression vide.
« Guylain, mon vieux ! » Une voix forte a brisé le brouhaha. C'était Marc, un associé de Guylain. « J'ai entendu dire que Coraline a encore fait des merveilles avec la nouvelle collection. C'est presque aussi bien que si tu avais une muse secrète ! »
Le rire de Marc a rempli l'air. Le corps de Guylain s'est tendu un instant.
J'ai senti un frisson glacé me traverser. Une douleur aiguë a percé ma poitrine.
Ma main a pressé ma robe, comme pour contenir quelque chose qui voulait s'échapper.
Une femme à côté de Marc a ricané.
« Oh, Marc, ne sois pas impoli. Améthyste est là. »
Puis, à une autre : « De toute façon, elle n'entend pas la moitié de ce qu'on dit. »
J'ai senti mes muscles se tendre. Mais j'ai maintenu mon sourire.
Guylain a forcé un rire. Il a tapé l'épaule de Marc.
« Marc ! Fais attention à ce que tu dis. Améthyste est ma perle rare. Elle est... ma source d'inspiration. »
Il a ajouté, avec un ton plus bas à Marc, mais que j'ai parfaitement entendu : « C'est ma poupée silencieuse. Qui, à part moi, voudrait d'une femme sourde et aveugle ? »
Les mots ont cogné dans ma tête, plus forts que n'importe quel bruit.
J'ai senti le sol se dérober sous mes pieds. La nausée a monté.
Guylain a tourné son visage vers moi, son sourire de façade radieux.
Il a caressé ma joue.
« Ma chérie, tu es la plus belle. »
Il a levé sa main vers les invités, comme pour m'exposer.
« Nous nous aimons d'un amour éternel. »
Il m'a serrée plus fort.
« Tu ne comprends rien à tout ça, n'est-ce pas, ma douce ? » Il a murmuré à mon oreille, sa voix pleine d'une condescendance dégoûtante.
Si seulement tu savais, Guylain.
Puis il a ri avec ses amis.
« Qu'est-ce que tu crois ? Je ne peux pas être un saint. Coraline est une distraction agréable, rien de plus. »
Ses amis ont échangé des regards complices. Un d'eux a levé son verre.
« Aux distractions, alors ! »
Un autre a ajouté : « J'ai vu Coraline et toi hier soir. Elle est... très énergique. »
Guylain a haussé les épaules avec un sourire narquois.
« Il faut bien que je décompresse, non ? Avec tout le stress du mariage et la nouvelle collection. Améthyste ne peut pas... comprendre. »
Le groupe a éclaté de rire, un rire gras, obscène.
Mon monde a vacillé.
J'ai senti une pointe de glace s'enfoncer dans mon cœur, puis se propager, gelant chaque veine, chaque muscle.
Le rire de Coraline a résonné dans ma tête. La vidéo qu'elle m'avait envoyée m'est revenue en flash. Leurs voix. Leurs mains. Leurs corps.
La vidéo n'était rien.
Ce moment, maintenant, c'était le vrai enfer.
Ils riaient. Ils se moquaient. Et je me tenais là, au milieu d'eux.
Personne n'a remarqué la contraction de mon estomac. Personne n'a vu mes mains trembler.
Personne n'a vu mes yeux, pourtant ouverts, qui se sont emplis de larmes muettes.
Ils ne savent pas.
Ils ne savent pas que j'entends. J'entends tout.
L'opération secrète avait réussi. La perte de ma vue était une illusion. Ma surdité, un lointain souvenir.
Et maintenant, je savais. Je savais tout.
Je vais disparaître.
Une résolution froide, dure, s'est solidifiée en moi.
Je vais disparaître de votre vie. Pour toujours.
Guylain a senti ma main se crisper dans la sienne.
« Améthyste ? Ça va, mon amour ? »
Il a porté ma main à ses lèvres.
« Qu'est-ce qu'ils disaient ? Tu as l'air confuse. »
J'ai levé les yeux vers lui, un sourire fragile sur les lèvres.
« Oh, rien de grave. Juste... qu'ils te trouvaient très charismatique. Ils m'envient d'être avec toi. »
Je dois jouer mon rôle à la perfection.
Guylain a ri, un rire satisfait.
« Bien sûr, ma belle. Ils sont tous jaloux de notre amour. »
Il a épelé lentement en langue des signes, avec des gestes exagérés, comme si j'étais une enfant. Ses doigts ont caressé ma main.
« Je... t'aime... pour... toujours. »
J'ai regardé leurs visages. Leurs sourires narquois. Leurs yeux qui se moquaient de ma cécité, de ma surdité, de ma naïveté.
Le froid dans mon ventre s'est transformé en un gouffre.
Guylain était un maître de la tromperie. Son talent était dans le mensonge, dans la manipulation.
Ce mariage n'aura jamais lieu.
Mon départ était imminent.
Améthyste Point de vue
L'air étouffant de la pièce a commencé à me suffoquer. Les rires et les voix se sont transformés en une cacophonie insupportable.
J'ai tiré ma main de celle de Guylain.
« Je... je me sens vraiment très mal. »
Je me suis levée brusquement.
« Je dois partir. »
Guylain a froncé les sourcils, l'inquiétude se peignant sur son visage. C'était un masque parfait.
« Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ? Je peux te ramener à la maison. »
J'ai secoué la tête.
« Non. Je veux être seule. Je suis juste fatiguée. »
Je me suis détournée avant qu'il ne puisse protester davantage.
J'ai quitté le salon, les bruits de la fête s'estompant derrière moi.
Plus jamais.
En sortant, j'ai levé les yeux vers le gigantesque panneau publicitaire qui dominait la place. « Améthyste, mon amour éternel. Veux-tu m'épouser ? » Le visage de Guylain, souriant, était partout.
Des passants se sont arrêtés, admiratifs.
« Quel homme ! Si romantique ! »
« Elle a de la chance, cette femme. »
Une femme a soupiré : « Il est si attentionné, même avec sa cécité. »
J'ai souri, un sourire amer qui n'a pas atteint mes yeux.
De la chance ?
J'ai pensé à la Améthyste d'avant, celle qui avait cru en lui, en cet amour.
Celle qui s'accrochait à ses mots, à ses gestes, comme à une bouée de sauvetage.
Dans l'orphelinat, j'avais appris à me méfier du monde. Les autres enfants se moquaient de ma surdité, de mes lunettes épaisses. Ma maladie m'avait volé l'ouïe, puis ma vue. J'étais une cible facile. J'avais construit des murs autour de mon cœur, jurant de ne jamais laisser personne entrer.
Puis il était arrivé. Guylain Roussel.
C'était il y a cinq ans. Il était venu à l'orphelinat pour un événement caritatif.
Il était beau, charismatique. Il avait souri, et mon cœur, si longtemps fermé, avait tressailli.
Il m'avait poursuivie avec une insistance folle. Chaque jour une fleur, chaque jour une lettre, chaque jour un mot doux en langue des signes.
Je le repoussais, jour après jour.
« Je suis sourde et aveugle. Je suis un fardeau. »
Il m'avait répondu en langue des signes : « Tu es ma lumière. »
Un soir, nous étions pris dans une bousculade impromptue. Quelqu'un avait paniqué.
Guylain m'avait traînée à l'abri, me protégeant de son corps. Le verre avait volé, et il avait hurlé.
« Mon bras ! »
Il avait saigné abondamment. Pourtant, sa première question, les yeux embués de douleur, avait été : « Tu vas bien, mon amour ? »
Dans les jours qui ont suivi, j'ai appris qu'il avait appris la langue des signes en secret, juste pour moi. Pour me parler.
Sa cicatrice, longue et violacée sur son bras, était devenue le symbole de notre amour.
Pendant cinq ans, il avait été mon protecteur, mon rocher. Il avait bravé sa famille, qui désapprouvait notre union.
Il m'avait demandé en mariage, un soir, sous les étoiles.
Mon plus grand désir était de retrouver l'ouïe pour lui répondre. Pour lui dire « oui » de ma propre voix.
J'avais entendu parler d'une nouvelle technologie médicale. Une opération risquée, expérimentale.
J'avais tout fait pour y avoir accès. En secret. Pour lui faire la surprise le jour de notre mariage.
Le voyage à l'étranger pour l'opération avait été long. Le réveil, un miracle.
Les sons sont revenus en premier. Des murmures indistincts, puis des mots.
Puis la lumière. Des formes floues, puis des visages.
J'étais guérie.
Le retour à Paris avait été rempli d'une joie indescriptible. Je voulais le surprendre.
J'avais prévu d'apparaître le jour du mariage, marchant vers lui, capable de l'entendre, de le voir.
Mais la veille de mon retour, mon téléphone avait vibré.
Un message vocal. Une voix inconnue : « Guylain, mon amour, j'ai hâte de te retrouver. Elle ne saura jamais, n'est-ce pas ? »
J'avais écouté le message encore et encore. Une trahison longue d'un an, à ce que j'ai découvert en fouillant.
Un an de mensonges. Un an de baisers volés.
Un an alors que je luttais pour retrouver ma vue et mon ouïe, pour lui.
A ce moment, mon corps s'était effondré. Le sang s'était retiré de mes joues.
Les mots de la soirée sont revenus en boucle. « Ma poupée silencieuse. Qui, à part moi, voudrait d'une femme sourde et aveugle ? »
Il m'avait utilisé. Mon handicap était son excuse. Mon silence sa couverture.
Le froid glacial de la nuit parisienne m'a réveillée.
Je ne serai plus jamais une poupée silencieuse.
Je ne pardonnerai jamais.
Je ne te laisserai jamais me briser à nouveau.
Ce n'était plus de la douleur. C'était une détermination implacable.
Améthyste Point de vue
J'ai inspiré profondément, la douleur toujours là, mais contenue. Chaque inspiration était une victoire.
Une main s'est posée sur mon épaule. Guylain.
« Mon ange, te voilà ! »
Son étreinte était possessive, comme toujours. Il m'a embrassée sur le front.
« Viens, la styliste t'attend. Nous devons essayer ta robe de mariée. »
Ma robe de mariée.
J'ai senti un frisson, une ironie amère.
Cette robe ne verra jamais la lumière de l'autel.
Il a dû sentir ma réticence. Son expression s'est assombrie.
« Améthyste, est-ce que tu veux toujours te marier ? »
Sa voix était empreinte d'une anxiété réelle.
Il a peur. Peur que je m'enfuie avant d'avoir sécurisé mes droits d'auteur.
J'ai regardé ses lèvres. J'ai imaginé les mots que je voulais lui hurler. Mais j'ai gardé le silence.
Pas encore.
J'ai opiné doucement.
« Bien sûr que oui, Guylain. »
Un soulagement visible a balayé son visage.
Nous sommes arrivés à la boutique de haute couture. La robe m'attendait, drapée sur un mannequin, sous les lumières. Elle était magnifique, un chef-d'œuvre de dentelle et de soie.
La styliste, Élodie, était là, souriante. Le traducteur en langue des signes attendait, prêt à relayer chaque mot.
« Guylain est si attentionné », a murmuré une vendeuse à une autre. « Même avec son handicap, il la traite comme une reine. »
« Et la robe ! C'est la création la plus chère de cette saison. »
Guylain m'a tirée à lui, son bras autour de ma taille. Son regard, gorgé de fierté.
« Alors, mon amour, elle te plaît ? »
Elle est sublime.
J'ai hoché la tête.
« Oui, elle est magnifique. »
Il a souri.
« Regarde ça. » Il a montré un petit détail sur le corsage.
« Le diamant a été gravé avec nos initiales et la date de notre rencontre. 'Guylain et Améthyste. L'amour éternel.' N'est-ce pas merveilleux ? »
Il m'a regardée, ses yeux cherchant mon approbation.
« C'est mon serment, ma chérie. Mon amour est éternel. »
J'ai touché du bout des doigts la gravure froide.
Éternel. Comme tes mensonges.
J'ai levé mes yeux vers lui. J'ai épelé en langue des signes, lentement, chaque mot pesant.
« Ton amour... est-il... vraiment... éternel ? »
Guylain a pâli. Ses yeux se sont écarquillés.
« Bien sûr ! » Il a pris mes mains dans les siennes. « Je le jure sur ma vie ! Si je te trahis, que le ciel me punisse ! »
Le ciel t'a déjà puni, Guylain. Tu ne le sais juste pas encore.
J'ai senti une vague de dégoût. Ses serments étaient vides, brisés avant même d'être prononcés. Je n'arrivais plus à supporter sa présence. La nausée me montait à la gorge.
À ce moment, son téléphone a vibré. Il a jeté un coup d'œil à l'écran, son visage se crispant.
« Excuse-moi, Améthyste. Un... un imprévu. »
Il a parlé rapidement dans son téléphone, à voix basse.
« Je dois y aller. Tout de suite. »
Il a posé un baiser rapide sur mon front.
« Élodie s'occupera de toi. Je reviens le plus vite possible, promis. »
Sans un regard en arrière, il s'est précipité hors de la boutique.
Les vendeuses ont soupiré.
« Quel homme dévoué. Toujours parfait. »
Parfaitement faux.
Je savais où il allait. Je savais qui l'appelait.
J'ai souri, un sourire froid.
« Je dois y aller aussi », ai-je dit à Élodie.
« Mais la robe, Mademoiselle ! Vous n'allez pas l'essayer ? »
J'ai secoué la tête.
« Non. Elle est parfaite. Je... je ne pense pas que ce mariage aura lieu. »
Ses yeux se sont écarquillés.
« Que... que voulez-vous dire ? »
Je me suis détournée.
« Rien. Juste un pressentiment. »
Mon destin n'est pas dans cette robe. Mon destin est loin de toi, Guylain.