L'odeur du cuir neuf et l'éclat de la lumière blanche de l'open space faisaient mal aux yeux. Sophie s'arrêta devant la porte vitrée du bureau de Magnus. L'espace, habituellement un refuge de silence et d'autorité, vibrait d'une tension qu'elle ne comprenait pas encore. La voix grave de son mari résonnait, tranchante, presque agressive.
- Je ne veux pas entendre ça. Ce sera comme je l'ai décidé.
Une autre voix s'éleva, plus aiguë, incisive, et qui dégageait une assurance presque désinvolte. Une femme.
- Vous pouvez jouer au tyran si ça vous chante, Magnus. Mais sans moi, votre petit château de cartes s'effondre. Alors, on se calme et on négocie.
Sophie s'avança lentement, se glissant dans l'ombre. La silhouette de la femme se dessinait derrière la vitre. Élancée, posture droite. Une robe rouge. Sophie sentit un vertige l'envahir. La scène devant elle lui semblait irréelle, comme un tableau auquel elle n'appartenait pas.
Magnus, les poings serrés sur son bureau, écoutait en silence, une expression qu'elle ne lui connaissait pas sur le visage. Un mélange de frustration et... de respect ?
- On en reparlera demain, finit-il par dire.
La femme lui adressa un sourire froid, se retourna, et quitta la pièce d'un pas lent et calculé.
Sophie n'eut pas le temps de se cacher. Leurs regards se croisèrent. La femme s'arrêta un instant, l'examina, puis poursuivit son chemin comme si elle n'existait pas.
Magnus se redressa en la voyant entrer.
- Sophie, qu'est-ce que tu fais là ?
Elle ignora sa question, les bras croisés, le regard fixant la porte par laquelle la femme venait de sortir.
- Qui était-ce ?
Il soupira, exaspéré, comme si la réponse n'avait pas d'importance.
- Roxanne. Une collaboratrice potentielle. Rien d'extraordinaire.
- Rien d'extraordinaire ? Tu plaisantes ?
Magnus contourna son bureau, cherchant à calmer le jeu, mais Sophie recula d'un pas.
- Pourquoi tu es toujours dans le drame ? s'agaça-t-il. Roxanne va travailler avec moi sur des projets sensibles, point final.
Elle sentit la colère monter.
- Et tu me dis ça comme si je n'avais pas mon mot à dire ? Comme si je n'existais pas ?
Magnus leva les mains, un geste qu'il utilisait toujours pour clore une discussion.
- On en parlera ce soir, d'accord ? Pas ici, pas maintenant.
Mais ce soir-là, les mots furent encore pires.
Ils dînaient en silence, le tintement des couverts contre les assiettes rythmait un malaise palpable. Sophie n'avait pas faim, mais elle coupait machinalement sa viande, les yeux rivés sur son mari.
Magnus posa enfin sa fourchette.
- Je voulais attendre un meilleur moment pour te le dire, mais vu ton comportement aujourd'hui... Roxanne a accepté le poste.
- Quel poste ?
Il hésita une fraction de seconde.
- Collaboratrice personnelle. Elle m'aidera à alléger ma charge de travail.
Sophie éclata d'un rire sans joie.
- Tu veux dire qu'elle va t'aider à te débarrasser de moi ? Parce que c'est exactement ce que ça ressemble, Magnus.
Il fronça les sourcils, son ton se durcit.
- Arrête avec tes insinuations. Tu sais très bien que tout ce que je fais, c'est pour protéger cette entreprise, protéger notre avenir.
- Protéger quoi ? ton égo ? ta réputation ? Je ne reconnais plus l'homme avec qui je me suis mariée.
Il se leva brusquement, faisant trembler la table.
- Parce que toi, tu fais mieux, peut-être ? Toujours à te poser en victime, toujours à douter de moi, comme si j'étais le méchant de l'histoire.
Sophie sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle refusa de céder.
- Alors dis-moi, Magnus. Dis-moi une seule bonne raison de faire confiance à cette Roxanne. Une seule.
Il la fixa, un éclat glacial dans le regard.
- Parce que sans elle, je perds tout.
Et il quitta la pièce, la laissant seule, avec cette phrase qui résonnait dans sa tête comme un coup de marteau.
Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Couchée dans leur lit, les draps froids autour d'elle, Sophie ressassait chaque détail, chaque mot. Elle se leva en silence, traversa l'appartement plongé dans l'obscurité, et entra dans le bureau de Magnus.
Le bureau sentait encore son parfum, un mélange boisé qu'elle avait aimé autrefois. Maintenant, il lui semblait étranger.
Elle alluma la lampe de bureau et commença à fouiller. Les tiroirs étaient bien trop ordonnés, comme si quelqu'un avait tout nettoyé récemment. Mais sous une pile de dossiers anodins, elle trouva un carnet.
En l'ouvrant, elle reconnut l'écriture de Magnus. Des notes, des chiffres, des noms. Et un mot qui revenait souvent : « Accord Roxanne ».
Son cœur battait la chamade. Elle retourna la page et trouva une enveloppe, scellée. Elle hésita une seconde, puis l'ouvrit.
À l'intérieur, un contrat. Long, dense, rempli de jargon juridique qu'elle comprenait à peine. Mais un détail sauta aux yeux : la clause de confidentialité, stricte et sans appel.
« Tout manquement entraînera des poursuites. »
Elle referma l'enveloppe, ses mains tremblaient. Magnus était impliqué dans quelque chose de beaucoup plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. Et Roxanne n'était pas simplement une collaboratrice.
Sophie s'assit sur le fauteuil en cuir, le regard fixé sur les papiers devant elle. Pour la première fois, elle sentit une peur viscérale l'envahir.
Mais derrière cette peur, une décision naissait.
Elle n'allait pas se laisser effacer,pas sans se battre.
La porte de la salle de réunion s'ouvrit comme un coup de vent. La pièce, habituellement calme, se figea instantanément. Une paire de talons claqua sur le sol, un rythme régulier et impérieux, tranchant comme une lame. Les conversations s'éteignirent, les têtes se tournèrent. C'était elle.
Elle n'avait pas besoin d'une annonce. Sa seule présence suffisait à imposer le silence. Une robe noire, une veste impeccable, et un sourire fin, presque cruel. Roxanne, debout devant la table ovale, faisait face à l'assemblée avec un mélange de défi et d'assurance.
- Je crois que nous pouvons commencer, déclara-t-elle, sa voix aussi glaciale que le vent d'hiver.
Sophie, assise près du bout de la table, sentit une vague de colère monter. Magnus, lui, ne disait rien, assis en bout de table comme un roi silencieux, son regard braqué sur Roxanne.
La réunion débuta dans une tension palpable. Roxanne prenait le contrôle de la salle comme si elle en avait toujours été la maîtresse. Son ton était précis, ses arguments acérés. Elle parlait de réorganisations, d'efficience, de « nouvelle vision stratégique. » Les membres du comité d'administration acquiesçaient, hypnotisés, pendus à ses lèvres.
Sophie observait tout, la mâchoire serrée. Elle n'avait pas été consultée pour cette réunion, encore moins pour les décisions qu'on semblait maintenant lui imposer. À chaque mot de Roxanne, elle sentait le sol se dérober un peu plus sous ses pieds.
Lorsque Roxanne termina sa présentation, Magnus, enfin, prit la parole.
- Merci, Roxanne. Votre analyse est, comme toujours, d'une précision remarquable.
Il se tourna vers le reste de la table.
- Si vous avez des objections, c'est le moment de les exprimer.
Sophie croisa son regard. Il la défiait.
- En effet, j'ai une objection, dit-elle d'un ton qu'elle voulait ferme, mais où transparaissait une pointe de rage.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Roxanne, elle, se contenta d'un léger sourire.
- Je trouve que ces décisions sont... précipitées. Personne ici n'a eu l'occasion d'examiner en détail les implications de cette soi-disant « nouvelle vision stratégique. »
- Ces décisions sont nécessaires, Sophie, intervint Magnus, tranchant. Si nous voulons rester compétitifs, nous devons avancer. Pas reculer.
- Avancer ? Avancer comment ? En laissant une inconnue dicter la direction de l'entreprise ?
La salle entière sembla retenir son souffle. Roxanne posa ses mains sur la table, se penchant légèrement en avant.
- Inconnue ? répéta-t-elle doucement. Je suis désolée si mon expérience et mes qualifications vous échappent. Peut-être aurais-je dû vous adresser mon CV personnellement ?
Le ton dégoulinait d'ironie. Sophie serra les poings sous la table.
- Mon expérience, pour votre information, ajouta Roxanne, inclut la restructuration de deux entreprises au bord de la faillite. Et devinez quoi ? Elles sont aujourd'hui parmi les leaders de leur secteur.
Magnus intervint, sa voix coupant net le début de réponse de Sophie.
- C'est assez.
Il posa ses coudes sur la table, regardant Sophie droit dans les yeux.
- Ce n'est pas une attaque personnelle, Sophie. Tout ceci est pour le bien de l'entreprise. Pour notre avenir.
- Notre avenir ? répondit-elle, incrédule. Magnus, tu entends ce que tu dis ?
- J'entends que tu refuses de voir la réalité en face.
La réunion s'acheva dans une atmosphère glaciale. Roxanne quitta la pièce la première, suivie de Magnus, qui ne jeta pas un seul regard à Sophie.
Plus tard dans la journée, Sophie retourna à son bureau. Elle espérait y trouver un peu de répit, peut-être même de quoi se raccrocher à une illusion de normalité. Mais à peine eut-elle franchi la porte que quelque chose lui parut anormal.
Son ordinateur était éteint. Son bureau, habituellement encombré de dossiers, était vide. Elle chercha dans les tiroirs, mais tout avait été nettoyé. Comme si elle n'avait jamais été là.
Le téléphone sonna. Elle décrocha, la gorge nouée.
- Madame Belmont ? C'est Anne, du service des ressources humaines.
- Oui ?
Un silence gêné à l'autre bout de la ligne.
- Je voulais juste vous informer que, suite à la réorganisation en cours, votre poste a été... supprimé.
Le mot résonna comme un coup de tonnerre.
- Supprimé ? répéta-t-elle, incapable de comprendre.
- Monsieur Van Adler m'a demandé de vous informer que vous seriez réassignée. Mais pour l'instant, votre poste tel qu'il existait n'existe plus.
Elle raccrocha sans même répondre.
Magnus.
Elle se leva d'un bond, traversa les couloirs en marchant si vite que les employés qu'elle croisait s'écartaient sur son passage. Elle entra dans le bureau de son mari sans frapper, le trouvant debout, les bras croisés, face à Roxanne.
Ils se tournèrent vers elle, surpris.
- Tu as supprimé mon poste ? lâcha-t-elle, sa voix tremblant de colère.
Magnus soupira, mais Roxanne prit les devants.
- Sophie, il ne s'agit pas de vous. Il s'agit de ce qui est le mieux pour l'entreprise.
- Ne me parle pas d'entreprise, siffla Sophie. C'est entre Magnus et moi.
Elle planta ses yeux dans ceux de son mari.
- Pourquoi ?
Il haussa les épaules, comme si la question n'avait pas d'importance.
- Parce que c'était nécessaire.
- Nécessaire ? Tu veux dire que c'était nécessaire de m'effacer ?
- Personne ne t'efface, Sophie. On ajuste les choses. Tu comprendras, avec le temps.
Mais elle savait qu'elle ne comprendrait jamais.
- Non, Magnus, je ne comprendrai pas. Pas cette fois.
Et elle quitta la pièce, le cœur lourd, mais une nouvelle détermination brûlant dans ses veines.
Sophie s'approcha du bureau de Roxanne, son cœur battant plus fort à chaque pas. Elle savait qu'elle risquait gros, mais l'envie de comprendre, de dévoiler ce qui se cachait derrière la façade parfaite qu'affichait Magnus et sa nouvelle protégée, était plus forte que tout. Le bureau de Roxanne était d'une impeccabilité glacée, chaque objet soigneusement disposé. Mais un détail attira l'attention de Sophie : un dossier légèrement ouvert sur le coin du bureau, à peine visible.
Elle hésita, puis se glissa furtivement derrière le bureau, jetant un coup d'œil aux alentours. Le silence était total. Elle ouvrit le dossier. Les premiers mots la frappèrent immédiatement : « Projet X – Confidentialité totale requise ». Un frisson parcourut son dos. Elle tourna les pages rapidement, parcourant des chiffres, des dates, des noms qu'elle ne connaissait pas. Et puis, il y avait ce nom.
Darian. Ce prénom revenait plusieurs fois, chaque fois associé à des phrases concernant « les négociations en cours » et « les paiements non-rendus ». Un nom qui ne signifiait rien à Sophie, mais qui semblait être au centre de quelque chose d'important.
Le bruit d'un pas derrière elle la fit sursauter. Un instant, elle resta immobile, prête à tout pour ne pas être prise sur le fait. Mais la silhouette familière de Pierre apparut dans l'encadrement de la porte, un léger sourire aux lèvres.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? lui demanda-t-il d'une voix basse.
- Rien, rien du tout.
Elle referma précipitamment le dossier, mais Pierre s'approcha lentement, ses yeux se fixant sur l'endroit où elle avait déposé les documents. Il savait. Il avait toujours su. Pierre avait l'instinct de détecter quand quelque chose n'allait pas.
- Il va falloir que tu sois plus discrète, Sophie.
Elle ne répondit pas tout de suite. Son esprit tourbillonnait. Ces documents, ces noms. Et ce « Projet X ». Elle sentait que ce n'était que le début de quelque chose de beaucoup plus vaste.
- Qu'est-ce que tu comptes faire ? murmura Pierre, comme s'il avait deviné ses pensées.
Sophie se tourna vers lui, sa respiration encore un peu irrégulière. Elle hésita avant de répondre, pesant chaque mot.
- Je veux savoir ce que Magnus cache. Je veux comprendre ce qui se trame entre lui et Roxanne.
Pierre sembla réfléchir un instant, puis s'avança.
- C'est risqué, tu sais. Si tu continues à fouiller, tu risques de te perdre dans quelque chose que tu ne maîtrises pas.
- Je m'en fiche. Ce que je sais, c'est qu'ils me manipulent. Magnus, Roxanne... ce « Projet X ». Je dois savoir.
Pierre la regarda longuement, puis finit par soupirer.
- Si tu insistes, je ne pourrais pas t'arrêter. Mais fais attention. Parfois, les réponses qu'on cherche peuvent être plus dangereuses que l'ignorance.
Le silence s'installa entre eux, lourd, pesant. Sophie comprenait les risques, mais quelque chose en elle la poussait à continuer. Pierre avait raison. Elle se lançait dans un terrain miné, mais elle n'avait plus le choix.
Quelques heures plus tard, alors que Sophie se rendait dans son propre bureau pour tenter de se concentrer sur son travail, son téléphone vibra. Un message de Magnus. Il lui demandait de le rejoindre dans son bureau pour discuter de « quelques changements importants. »
Elle éteignit son téléphone, l'envie de fuir l'envahissant. Mais elle savait qu'elle n'avait pas ce luxe. Elle n'avait pas le choix. Ce qui l'attendait là-bas allait probablement changer la suite de son histoire, et celle de Magnus.
Elle entra dans son bureau sans frapper, une sensation d'étouffement l'envahissant. Magnus se leva de son fauteuil à son arrivée. Il avait l'air plus tendu que d'habitude.
- Tu voulais me voir ? dit-elle, son ton plus tranchant qu'elle ne l'aurait voulu.
- Assieds-toi. Nous devons parler.
Sophie s'assit, croisant les bras.
- Tu veux parler de Roxanne ?
Il la fixa longuement.
- Non, ce n'est pas de ça qu'il s'agit. C'est de toi.
Un frisson parcourut son dos.
- De moi ? répéta-t-elle. Que veux-tu dire par là ?
- Sophie, tu ne comprends pas, n'est-ce pas ? Il faut qu'on garde la paix ici. Il faut que tu arrêtes de chercher. D'arrêter d'enquêter sur Roxanne et sur ce que tu crois être des secrets. C'est pour le bien de l'entreprise, et pour le bien de nous deux.
Il s'interrompit, l'air plus grave que jamais.
- Tu m'as toujours dit que tu me faisais confiance, alors je te demande de me croire maintenant. Rien de ce qui se passe ici ne doit sortir. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour nous, pour le futur.
Sophie se leva brusquement, ses mains tremblant.
- Le futur ? Tu veux dire ton futur. Pas le nôtre. Tu as oublié que j'étais là, que je faisais partie de ce « nous » que tu évoques. Ce que tu dis, ce n'est pas de l'amour, Magnus, c'est de la manipulation.
Magnus ne répondit pas tout de suite, se contentant de la fixer, son visage impassible.
- Je veux que tu me laisses faire. C'est tout ce que je te demande, Sophie. Pour une fois, écoute-moi.
Mais Sophie secoua la tête, les dents serrées.
- Je ne peux pas. Pas après ce que j'ai vu.
Magnus la regarda, les yeux plissés. Il savait qu'elle ne reviendrait pas en arrière. Mais il ne laissa rien paraître.
- Alors, tu choisis de nous détruire tous les deux.
Sophie tourna les talons et sortit du bureau, le cœur battant, les émotions en bataille. Elle savait que ce n'était pas une simple querelle. C'était bien plus que cela.
Mais avant qu'elle ne franchisse la porte, Pierre se glissa à ses côtés, un sourire un peu trop confiant sur les lèvres.
- Je te conseille de ne pas t'arrêter là, Sophie. Il y a des choses que même Magnus ne peut cacher.
Sophie le fixa un instant, hésitante. Puis elle hocha la tête.
- Je vais trouver ce qui se cache derrière tout ça.
Pierre lui lança un regard presque admiratif, mais aussi inquiet.
- Fais attention. Parce qu'une fois que tu entres dans ce monde, il n'y a pas de retour.
Elle sourit, amère.
- Je sais. Mais je n'ai plus le choix.
Et alors qu'elle s'éloignait, elle savait que les ombres dans les couloirs n'étaient pas prêtes de la lâcher.