La dernière chose que j'ai sentie, c'était le froid mordant des steppes, les cordes rugueuses me lacérant la peau.
Ligotée sur une chaise à porteurs, ce n'était pas une escorte d'honneur, mais mon propre convoi funèbre, orchestré par mon fiancé Louis et mon frère Henri.
Livrée à une tribu barbare, j'ai subi tortures et humiliations, chaque jour un nouveau supplice, jusqu'à mon dernier souffle dans l'obscurité glaçante.
« C'est pour Sophie. Tu n'aurais jamais dû l'humilier », la voix du chef résonne, expliquant cette trahison inouïe, cette mort absurde pour une simple robe volée par mon assistante, ma cousine, l'amante de mon frère. Pourquoi cette vengeance démesurée ?
Puis une douleur fulgurante m'a traversé l'esprit, avant de me réveiller brusquement dans mon propre lit, au palais impérial, le jour de mes dix-huit ans. C'était aujourd'hui, le jour où tout avait commencé, et cette fois, armée de la mémoire glaçante de ma mort, une rage froide et lucide m'a submergée, m'offrant une seconde chance, non pas de fuir, mais de me venger.
La dernière chose que j'ai sentie, c'était le froid. Un froid mordant qui me glaçait les os, plus terrible que n'importe quel hiver. Les cordes rugueuses me serraient les poignets et les chevilles, si fort que la peau était à vif. J'étais ligotée sur une chaise à porteurs, mais ce n'était pas une escorte d'honneur. C'était mon convoi funèbre.
L'homme qui avait serré les nœuds de ses propres mains était mon fiancé, Louis. Je me souviens de son visage, vide de toute émotion, alors qu'il me livrait à la tribu barbare des Steppes. Mon propre frère, Henri, avait approuvé cette union, ce sacrifice. Il l'avait appelée une alliance politique nécessaire après son accession au trône.
Un mensonge.
Les barbares m'ont torturée. Chaque jour était un nouveau supplice, une nouvelle humiliation. Ils ne voulaient rien de moi, pas d'information, pas de rançon. Ils voulaient seulement me faire souffrir. Alors que la vie me quittait, le chef de la tribu s'est penché vers moi, son haleine fétide sur mon visage.
« C'est pour Sophie. Tu n'aurais jamais dû l'humilier. »
Sophie. Mon assistante. Ma cousine. La femme que mon fiancé préférait et la maîtresse de mon frère. Tout ça... tout ça à cause d'une robe ? Parce que je l'avais réprimandée pour avoir volé ma robe le jour de mon anniversaire ? Cette simple réprimande avait signé mon arrêt de mort. La haine et le regret m'ont submergée alors que l'obscurité m'avalait.
Une douleur fulgurante m'a traversé l'esprit, puis... plus rien.
Plus de froid. Plus de cordes.
J'ai ouvert les yeux brusquement. La lumière du soleil filtrait à travers de hauts vitraux, projetant des couleurs chatoyantes sur un sol en marbre. L'air était doux, parfumé de lys et de gâteaux. Une musique joyeuse flottait jusqu'à mes oreilles.
Je me suis redressée d'un coup. J'étais dans mon propre lit, dans mes appartements au palais impérial. Mes mains... elles étaient lisses, sans aucune marque. Mon corps ne portait aucune cicatrice.
Je me suis levée, chancelante, et je me suis précipitée vers le grand miroir. La jeune femme qui me fixait, c'était moi. Mais plus jeune, pleine de vie, sans l'ombre de la mort dans les yeux. Je portais une somptueuse robe de jour, celle que j'avais choisie pour la matinée de mes dix-huit ans.
Dix-huit ans.
Un frisson m'a parcouru l'échine. J'ai regardé le calendrier posé sur mon bureau. La date était encerclée de rouge. C'était aujourd'hui. Le jour de mon anniversaire. Le jour où tout avait commencé.
Ce n'était pas un rêve. Les souvenirs de la torture, de la trahison de Louis et Henri, de la vengeance de Sophie... tout était gravé dans mon âme avec une clarté terrifiante. J'étais morte, et maintenant, j'étais revenue.
Une rage froide et lucide a remplacé le choc. J'avais une seconde chance. Une chance non pas de fuir, mais de me venger. Une chance de faire payer chacun d'entre eux.
J'ai lissé ma robe et j'ai quitté ma chambre, le port altier, le visage impassible. La musique venait de la grande salle de bal où ma fête d'anniversaire battait son plein. Les nobles de l'empire étaient là, riant et discutant, ignorant le drame qui s'était joué dans une autre vie.
Mes yeux ont balayé la foule, cherchant mes bourreaux. J'ai vu Louis, mon fiancé, qui discutait avec des ducs, l'air suffisant. J'ai vu mon frère, Henri, le Prince Héritier, qui me souriait de loin, un sourire que je savais maintenant être rempli de duplicité.
Et puis, je l'ai vue.
Au centre de la piste de danse, tournoyant avec une grâce affectée, se trouvait Sophie.
Et elle portait ma robe.
Pas n'importe quelle robe. La robe du soir que j'avais fait confectionner spécialement pour cet événement. Une création unique, d'un bleu impérial profond, brodée de fil d'or avec le sceau discret de la famille royale. Une robe qu'une simple assistante, même si elle était ma cousine éloignée, n'avait absolument pas le droit de porter.
Dans ma vie passée, j'avais été choquée et blessée. Je l'avais prise à part, je l'avais réprimandée en privé, essayant de préserver sa dignité. Quelle idiote j'avais été. Mon indulgence avait été prise pour de la faiblesse. Mon silence avait causé ma mort.
Cette fois, il n'y aurait ni indulgence, ni silence.
J'ai avancé, traversant la salle de bal d'un pas déterminé. La musique semblait s'estomper, les visages des invités devenaient flous. Seule Sophie restait nette, un point bleu et or au milieu de ma vision.
Je me suis arrêtée à quelques mètres d'elle. Ma voix, quand j'ai parlé, était forte, claire et glaciale, coupant à travers le bruit de la fête comme une lame.
« Gardes. »
Deux gardes impériaux en armure d'apparat se sont immédiatement approchés, attendant mes ordres. Tous les regards se sont tournés vers moi. Le silence est tombé sur la salle de bal.
J'ai pointé un doigt accusateur vers Sophie, qui s'était figée, un sourire surpris encore sur les lèvres.
« Venez ici. »
Ma voix ne tremblait pas.
« Arrachez-lui cette robe. »
Un murmure de stupeur a parcouru l'assemblée.
Je les ai ignorés, mes yeux rivés sur le visage de Sophie, qui commençait à se décomposer.
« Qui est-elle pour oser porter une robe impériale ? »
Le silence dans la salle de bal était total. Sophie me fixait, les yeux écarquillés, son visage passant de la surprise à l'incrédulité, puis à une peur feinte. Les larmes ont immédiatement rempli ses yeux, prêtes à couler sur commande. C'était une performance que je connaissais trop bien.
« Princesse... Jeanne... »
Sa voix était un murmure tremblant, conçu pour inspirer la pitié.
« Qu'ai-je fait ? Je... je pensais que vous ne la mettriez pas. Elle était si belle, je voulais juste... juste vous faire honneur en la portant. »
Elle a fait un pas vers moi, les mains jointes en signe de supplication.
« Pardonnez-moi si je vous ai offensée. Je ne suis qu'une pauvre orpheline, je ne connais pas toutes les subtilités de la cour. Je l'enlèverai tout de suite. »
Pathétique. Dans ma vie antérieure, ces larmes et ces paroles m'auraient attendrie. J'aurais cru à sa naïveté, à son innocence. Mais maintenant, je voyais clair dans son jeu. Chaque mot était un mensonge, chaque larme un outil de manipulation.
« Te faire honneur ? »
J'ai ri, un rire court et sans joie qui a fait frissonner plusieurs invités à proximité.
« Tu te moques de moi, Sophie ? Tu sais parfaitement ce que représente cette robe. Regarde ces broderies. »
J'ai désigné le fil d'or sur sa poitrine.
« C'est le phénix d'or, l'emblème personnel de la Princesse Impériale. Mon emblème. Le porter sans ma permission n'est pas une simple erreur de goût. C'est un acte de rébellion. C'est revendiquer un statut qui n'est pas le tien. »
Ma voix était tranchante, précise. J'exposais son crime non pas comme une offense personnelle, mais comme une violation de la loi de l'empire. La pitié dans les yeux des invités a commencé à se transformer en malaise.
Le visage de Sophie s'est crispé. Mes accusations étaient trop directes, trop factuelles pour qu'elle puisse les contrer avec de simples larmes. Elle a changé de tactique.
« Mais... mais vous me l'avez toujours permis... Vous m'avez toujours traitée comme une sœur... »
« Je t'ai traitée avec bonté, et tu as pris ma bonté pour une autorisation de me voler et de m'usurper. Il y a une différence. »
Je me suis tourné vers les gardes, qui n'avaient pas bougé, visiblement mal à l'aise.
« Qu'attendez-vous ? J'ai donné un ordre. Exécutez-le. »
Les gardes ont hésité, puis ont fait un pas vers Sophie. C'est à ce moment-là qu'une voix masculine s'est élevée.
« Jeanne, arrête ! »
Louis. Mon fiancé. Il s'est avancé, le visage rouge de colère, et s'est placé entre moi et Sophie, la protégeant de son corps.
« Comment peux-tu être si cruelle ? Le jour de ton propre anniversaire ? Tu veux humilier ta propre cousine devant toute la cour pour une simple robe ? »
Il m'a regardée avec dégoût, comme si j'étais un monstre. Ce même regard, je l'avais vu quand il m'avait attachée sur la chaise à porteurs. La bile m'est montée à la gorge.
« Ma cousine ? » ai-je répondu froidement, en le regardant de haut. « Elle est ton amante, Louis. Ne prétends pas que ta sollicitude est purement familiale. Et ce n'est pas 'une simple robe'. C'est un symbole de mon statut. Un statut que tu sembles oublier bien vite. »
Les mots ont eu l'effet d'une gifle. Louis a blêmi, et plusieurs nobles ont haleté en entendant mon accusation. Révéler une telle liaison en public était un scandale sans précédent.
Sophie, derrière Louis, a poussé un petit cri étranglé, comme si elle était la victime de mes paroles calomnieuses.
Louis a retrouvé contenance, sa colère se transformant en une menace froide.
« Fais attention à ce que tu dis, Jeanne. »
Il s'est approché de moi, baissant la voix pour que seuls nous puissions l'entendre.
« Nous sommes fiancés. Le scandale rejaillira sur nous deux. Sur nos familles. Pense à ta réputation. Pense à la mienne. Si tu continues ce cirque ridicule, je jure que je demanderai au Roi d'annuler nos fiançailles. »
Il pensait que cette menace me ferait plier. Le mariage avec la maison ducale de Louis était censé renforcer le pouvoir de ma famille. Dans ma vie passée, j'aurais eu peur.
Mais maintenant, son chantage était une blague. Une blague macabre. Il me menaçait d'annuler un mariage qui, dans une autre vie, m'avait conduite à la mort.
J'ai souri. Un vrai sourire cette fois, mais il était si glacial qu'il a fait reculer Louis d'un pas.
« Tu me menaces ? » ai-je murmuré. « Toi ? Tu penses vraiment avoir le moindre pouvoir sur moi ? »
Ma voix est redevenue forte, audible par tous.
« Que tout le monde entende bien ! Le Duc Louis me menace d'annuler nos fiançailles si je ne laisse pas sa maîtresse bafouer les lois de l'empire. »
J'ai marqué une pause, laissant le poids de mes paroles s'installer.
« Eh bien, qu'il le fasse. Je me fiche de ces fiançailles. Je me fiche de ta réputation, Louis. La seule chose qui m'importe aujourd'hui, c'est la justice. »