- « Tu dois partir à sa place. »
La voix de son père résonnait dans l'air lourd de la pièce. Un silence oppressant s'installa, brisé seulement par le craquement du bois dans l'âtre. Elle resta immobile, les poings serrés, le souffle court.
Elle avait espéré, prié, que cette conversation ne viendrait jamais. Mais elle était là, implacable, comme une lame effleurant la peau avant l'estocade finale.
- **« Non.»
Son refus claqua, sec, brutal. Elle leva les yeux vers son père, cherchant une faille dans son regard impassible. Il était assis sur son grand fauteuil en chêne, le dos droit, les mains jointes devant lui. Un loup vieillissant, mais toujours redoutable.
- **« Tu n'as pas le choix. »**
Sa mère, assise à ses côtés, baissa les yeux. Quant à sa demi-sœur, la cause même de ce chaos, elle se tenait debout près de la cheminée, crispée, évitant soigneusement son regard.
- **« Alors elle, elle a le choix ? »** cracha-t-elle en désignant la jeune femme aux cheveux d'or. **« Pourquoi est-ce que c'est moi qui dois payer pour son caprice ? »**
- **« Ce n'est pas un caprice, »** murmura sa demi-sœur, les yeux brillants de larmes. **« Je ne peux pas... je ne veux pas de cette vie. »**
- **« Comme si moi je la voulais ! »**
Son père soupira et se leva lentement. Son ombre s'étira sur les murs de pierre.
- **« Nous avons une dette envers la famille royale. Si cet accord est rompu, ils prendront cela pour une insulte. Tu connais les conséquences. »**
Elle savait. Une guerre, des représailles, des morts. Ils ne pouvaient se permettre une telle folie.
- **« Pourquoi moi ? »** demanda-t-elle d'une voix plus rauque, plus amère.
Son père s'approcha, posa une main sur son épaule.
- **« Parce que tu es plus forte qu'elle. »**
Elle sentit une rage sourde monter en elle. Forte. Toujours cette maudite force. Celle qui lui valait d'être l'héritière en cas de malheur. Celle qui lui faisait endurer les pires entraînements, les pires missions. Celle qui, aujourd'hui, la condamnait à être sacrifiée pour préserver la paix.
Elle recula brusquement, arrachant son épaule à l'emprise paternelle.
- **« Je ne suis pas un pion. Je refuse. »**
- **« Si tu refuses, nous serons tous punis. Et toi la première. »**
Une menace déguisée. Elle n'était pas idiote. Elle savait ce que cela signifiait. Si elle n'obéissait pas, elle serait reniée. Un loup-garou sans meute était un loup mort.
Sa mère s'approcha enfin, son regard doux mais suppliant.
- **« Ma fille... fais-le pour nous. »**
Elle sentit sa gorge se nouer. C'était injuste. Profondément injuste. Mais face à elle, une famille entière comptait sur son sacrifice.
Sa demi-sœur osa enfin croiser son regard.
- **« Je suis désolée. »**
Elle aurait voulu la haïr. Elle aurait voulu l'attraper par le col et la forcer à accomplir son devoir. Mais elle vit la peur dans ses yeux. La peur d'une cage dorée, d'un mariage forcé avec un prince inconnu, d'une vie sans choix.
Elle inspira profondément, tremblante de colère. Puis, après un long silence, elle laissa tomber ses bras le long de son corps.
- **« Très bien. J'irai. »**
Sa demi-sœur eut un hoquet. Sa mère posa une main sur sa bouche. Son père hocha simplement la tête.
Le destin venait de se refermer sur elle.
***
Le lendemain, elle boucla sa cape d'un geste sec et lança son sac sur l'épaule. Le vent du matin était mordant, mais elle ne frissonna pas. Elle ne pouvait pas se permettre d'être faible.
Derrière elle, sa mère retenait des larmes. Son père se tenait droit, impassible. Sa demi-sœur, elle, n'osait même pas la regarder.
- **« Le voyage durera trois jours. »** déclara son père. **« La garde royale t'escortera jusqu'au palais. »**
Elle ne répondit pas. À quoi bon ? Elle était déjà enfermée dans cette destinée qui n'était pas la sienne.
Un hennissement lui fit lever les yeux. Devant le manoir familial, des cavaliers en armure attendaient, visages masqués sous leurs capuchons.
Leur chef s'approcha, un homme à la stature imposante, le regard perçant.
- **« Nous partons immédiatement. »**
Elle hocha la tête, saisit les rênes de son cheval et monta en selle sans un mot.
Sa mère fit un pas en avant.
- **« Attends... »**
Elle se tourna vers elle. Un instant, elle crut que sa mère allait la supplier de revenir, lui dire qu'ils trouveraient une autre solution. Mais tout ce qu'elle fit, ce fut lui tendre un médaillon en argent.
- **« Pour te protéger. »**
Elle hésita, puis le prit, serrant le métal froid dans sa paume.
Sans un dernier regard, elle enfonça ses talons dans les flancs de sa monture et partit au galop.
***
Les jours passèrent dans un silence pesant. Ses compagnons de route ne parlaient que lorsqu'ils en avaient l'obligation, et elle ne cherchait pas la conversation.
Les paysages défilaient, vastes plaines, forêts denses, rivières miroitantes sous la lune. Tout semblait calme. Et pourtant, son cœur battait plus fort à chaque kilomètre.
À quoi ressemblait ce prince qu'elle devait épouser ? Un tyran arrogant ? Un noble sans âme ? Ou peut-être... un loup brisé, comme elle ?
Elle n'avait pas eu le droit de voir son portrait. Sa famille avait pris toutes les décisions pour elle.
Le soir du troisième jour, alors qu'ils s'approchaient du palais, elle sentit une tension nouvelle dans l'air.
Les gardes semblaient plus nerveux. Le chef de l'escorte se tourna vers elle.
- **« Nous arrivons. »**
Elle releva les yeux. Devant elle, dressé dans la nuit, le palais royal surgissait des ténèbres.
Immense. Impénétrable.
Et au fond d'elle, une certitude l'écrasa : elle n'était pas seulement venue pour un mariage.
Elle entrait dans la gueule du loup.
Alors que les portes massives du palais se dressaient devant elle, son cœur battait un peu plus fort. L'air était chargé d'une tension presque palpable, et le silence qui régnait parmi les gardes ne faisait qu'accentuer son malaise.
Le capitaine de l'escorte descendit de cheval et s'approcha de la grande porte en bois massif, frappant trois coups secs. Un bruit sourd résonna dans la nuit, et quelques secondes plus tard, les battants s'ouvrirent lentement, laissant apparaître une cour pavée éclairée par des torches vacillantes.
- **« Descendez. »**
Elle hésita, puis obéit, glissant de sa monture avec souplesse. Dès que ses bottes touchèrent le sol, elle sentit le regard pesant des sentinelles postées sur les remparts. Ils l'observaient comme une étrangère, comme une intruse.
Un homme aux vêtements somptueux s'avança. Son manteau en velours noir bordé d'or indiquait qu'il occupait une fonction importante. Son regard, froid et calculateur, se posa sur elle.
- **« Vous êtes enfin arrivée. »**
Elle soutint son regard sans ciller.
- **« On dirait que personne ne m'attendait avec impatience. »**
Un sourire bref, à peine perceptible, étira les lèvres de l'homme.
- **« Venez. Le roi souhaite vous voir immédiatement. »**
Elle se raidit légèrement. Ce n'était pas le prince qui l'accueillait, mais le roi lui-même. Pourquoi cette urgence ?
Sans un mot, elle le suivit à travers l'immense cour, ses bottes résonnant sur la pierre humide.
Les portes du palais se refermèrent derrière elle dans un grondement sourd.
***
L'intérieur était aussi grandiose que froid. Des lustres en cristal pendaient du plafond, projetant une lumière dorée sur les tapis rouges qui s'étendaient à perte de vue. Des statues d'anciens rois-loups trônaient le long des murs, leurs regards de pierre semblant la juger à chaque pas.
Le majordome s'arrêta devant une grande porte ornée de symboles gravés à la main.
- **« Entrez. »**
Elle inspira profondément, redressa les épaules et poussa la porte.
La salle du trône était imposante. Des colonnes noires soutenaient une voûte peinte à l'effigie d'une meute en pleine chasse. Au fond de la pièce, assis sur un trône sculpté dans l'onyx, le roi l'attendait.
Il était plus âgé qu'elle ne l'avait imaginé. Ses cheveux, encore noirs malgré l'âge, encadraient un visage marqué par le temps et les batailles. Ses yeux, d'un gris perçant, la scrutèrent avec intensité.
- **« Vous êtes la remplaçante. »**
Pas de salutations, pas de bienvenue. Juste une déclaration sèche, presque méprisante.
Elle croisa les bras.
- **« C'est ainsi qu'on accueille une future épouse royale ? »**
Le roi haussa un sourcil.
- **« Vous ne serez l'épouse de personne ici. »**
Un silence glaçant s'abattit dans la pièce.
Son cœur rata un battement.
- **« Pardon ? »**
Le roi se leva lentement, avançant de quelques pas.
- **« Le prince a déjà choisi une autre fiancée. Il a refusé cette union. »**
Elle sentit une brûlure monter en elle. On l'avait envoyée ici, on lui avait imposé ce destin... pour quoi ? Pour être rejetée avant même d'avoir pu parler au prince ?
Ses poings se serrèrent.
- « Alors pourquoi suis-je là ? »
Le roi la fixa sans ciller.
- « Parce que vous appartenez désormais à ce palais. »
Un frisson glacial lui parcourut l'échine.
Les grandes portes du palais se refermèrent derrière elle dans un grondement sourd. L'air à l'intérieur était plus froid, chargé d'un parfum d'encens et de cire fondue. Le silence y régnait, seulement troublé par le bruissement discret des serviteurs qui s'éclipsaient sur son passage.
Elle aurait voulu s'arrêter, prendre une seconde pour comprendre où elle mettait les pieds, mais le majordome avançait d'un pas rapide, l'obligeant à suivre. Chaque couloir qu'ils traversaient semblait plus opulent que le précédent. Les tapis d'un rouge profond étouffaient le bruit de leurs pas, les lustres en cristal projetaient une lumière douce qui dansait sur les dorures des murs. Des fresques gigantesques racontaient l'histoire des rois-loups, leurs conquêtes, leur domination implacable.
Tout respirait la puissance.
Et l'enfermement.
Les gardes postés le long des couloirs ne la quittaient pas des yeux. Des ombres furtives disparaissaient derrière des rideaux épais. Elle sentait les regards peser sur elle, comme si elle était une curiosité importune.
- **« Votre chambre a été préparée. »** déclara le majordome en s'arrêtant devant une porte massive en bois sombre.
Elle resta figée une seconde, jaugeant l'homme qui la toisait avec la politesse rigide de ceux qui servaient sans jamais s'impliquer.
- **« Avant cela, je veux voir le prince. »**
Le majordome ne cilla pas, mais elle perçut un éclat fugace dans son regard.
- **« Ce n'est pas ainsi que les choses fonctionnent ici. »**
- **« Et comment fonctionnent-elles, exactement ? »**
Elle croisa les bras, campée sur ses positions. Elle avait été traînée ici sous de faux prétextes, et elle refusait de se laisser balader comme un simple objet de courtoisie.
Le majordome soupira légèrement.
- **« Très bien. Je vais voir si Son Altesse consent à vous recevoir. Attendez ici. »**
Il s'éloigna sans un bruit, la laissant devant cette porte close qui menait à une chambre inconnue, dans un palais où elle n'était pas désirée.
Le poids de la situation l'écrasa un instant, mais elle refusa de se laisser abattre. Elle se tourna lentement, observant chaque détail du couloir, chaque sortie, chaque présence. Si elle devait survivre ici, elle devait comprendre le terrain sur lequel elle évoluait.
Le majordome revint peu après, son visage aussi impassible qu'à son départ.
- **« Le prince vous attend dans la salle des audiences privées. Suivez-moi. »**
***
Lorsqu'elle entra dans la salle des audiences, la première chose qu'elle vit fut la silhouette du prince, debout près d'une fenêtre haute, les bras croisés. Il ne se retourna pas immédiatement. La lumière de la lune projetait son ombre allongée sur le sol de marbre poli.
- **« Vous avez donc insisté pour me voir. »**
Sa voix était basse, mais ferme, imprégnée d'une autorité naturelle.
Elle avança de quelques pas, le détaillant. Il était grand, plus encore qu'elle ne l'avait imaginé, vêtu d'une tenue sombre qui contrastait avec la pâleur de sa peau. Ses cheveux noirs tombaient en mèches légères sur ses épaules. Lorsqu'il se tourna enfin vers elle, elle rencontra un regard glacé.
Des yeux d'or.
Un silence pesant s'installa entre eux.
Elle ne savait pas exactement à quoi elle s'attendait, mais certainement pas à cette froideur indifférente.
- **« Vous ne perdez pas de temps. »** lâcha-t-elle en croisant les bras.
Un léger sourire, cynique, effleura ses lèvres.
- **« Inutile de tourner autour du pot. Vous n'avez rien à faire ici. »**
Elle sentit son sang bouillir instantanément.
- **« Ah oui ? »** Elle fit un pas vers lui. **« Parce que votre famille a jugé bon de lier la mienne par un mariage arrangé. Si quelqu'un n'a rien à faire ici, c'est peut-être vous. »**
Il ne broncha pas, mais elle perçut l'ombre d'une lueur amusée dans ses yeux.
- **« J'ai refusé cette union il y a des semaines. Il semblerait que votre père ait omis de vous en informer. »**
Un coup de poignard. Elle sentit sa respiration se bloquer un instant.
- **« Vous... avez refusé ? »**
- **« Oui. Et j'ai déjà choisi quelqu'un d'autre. »**
Le sol sembla se dérober sous ses pieds.
Elle avait été envoyée ici pour un mariage qui n'avait jamais eu lieu. Pour une place qui n'était pas la sienne, qui n'existait même pas.
Son père savait-il ? L'avait-il envoyée en connaissance de cause ?
Elle se mordit l'intérieur de la joue pour retenir un éclat de colère.
- **« Alors pourquoi suis-je là ? Pourquoi m'avoir laissée venir si vous saviez que je n'étais pas désirée ? »**
Le prince haussa un sourcil, comme si la réponse était évidente.
- **« Parce que ce palais est un jeu d'échecs, et que chaque pièce qui y entre a une utilité. »**
Elle sentit son souffle s'accélérer.
- **« Je ne suis pas une pièce. »**
Il s'approcha lentement, et pour la première fois, elle ressentit la puissance brute qui émanait de lui.
- **« Vous l'êtes. Que vous le vouliez ou non. La seule question, c'est si vous serez un pion... ou autre chose. »**
Elle planta ses yeux dans les siens, refusant de se laisser intimider.
- **« Je ne serai ni pion, ni marionnette. »**
Un silence, puis un léger ricanement franchit ses lèvres.
- **« Nous verrons. »**
Elle tourna les talons sans attendre d'être congédiée.
Elle ne savait pas encore quel rôle on cherchait à lui imposer, mais une chose était certaine : elle ne laisserait personne décider pour elle.
Désormais, elle observerait chaque détail, chaque mouvement autour d'elle.
Parce que dans ce palais, elle n'avait pas l'intention d'être une proie.
La porte claqua derrière elle, et son souffle trembla malgré elle. La rage lui brûlait la poitrine. Elle n'avait jamais eu son mot à dire, et maintenant qu'elle se tenait face à la vérité, elle comprenait qu'on l'avait manipulée depuis le début.
Ses doigts se crispèrent. Elle n'avait plus aucun doute : son père l'avait envoyée ici en sachant que l'union n'aurait pas lieu. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi l'avoir jetée dans la gueule du loup sans la moindre explication ?
Elle traversa les couloirs du palais d'un pas rapide, ignorant les regards curieux des serviteurs. Sa chambre. Elle avait besoin d'un endroit où réfléchir, où respirer loin de cette oppression constante.
Mais à peine eut-elle franchi un nouvel escalier qu'une voix l'arrêta.
- **« Ce n'est pas ainsi que l'on se promène dans le palais royal. »**
Elle se retourna brusquement.
Une femme se tenait là, adossée contre une colonne, un sourire amusé au coin des lèvres.
Vêtue d'une robe bleu nuit qui épousait ses formes, elle dégageait une élégance glaciale, un charme dangereux. Ses longs cheveux noirs étaient relevés avec soin, dévoilant un cou fin orné de bijoux délicats. Mais ce n'était pas son apparence qui retint l'attention de la louve, c'était son regard.
Un regard empli de malice... et de défi.
- **« Qui êtes-vous ? »**
La femme inclina légèrement la tête.
- **« Une amie du prince. »**
Les mots résonnèrent comme un avertissement.
Elle comprit immédiatement. C'était elle. La femme que le prince avait choisie.
Le sourire de la dame s'élargit en voyant la réalisation traverser le regard de son interlocutrice.
- **« Vous pensiez vraiment qu'on vous attendait ici avec impatience ? »**
Chaque mot était aiguisé comme une lame.
La louve soutint son regard sans ciller.
- **« Non. Mais je pensais au moins avoir droit à un minimum de respect. »**
Un rire cristallin s'échappa des lèvres de la femme.
- **« Respect ? Ici ? »** Elle s'approcha lentement, faisant jouer un anneau en or entre ses doigts. **« Vous allez vite apprendre que dans ce palais, on ne respecte que ceux qui savent se battre pour leur place. »**
Le sous-entendu était limpide.
- **« Et vous ? »** demanda la louve en arquant un sourcil. **« L'avez-vous gagnée, votre place ? »**
Un éclat de défi brilla dans les prunelles sombres de l'inconnue.
- **« J'ai fait ce qu'il fallait. Et je continuerai à le faire. »**
Un silence s'étira entre elles.
Finalement, la femme se détourna avec nonchalance, s'éloignant sans un regard en arrière.
- **« Soyez prudente. Ici, les pions qui ne servent à rien finissent par être sacrifiés. »**
Un frisson coula le long de l'échine de la louve, mais elle ne le montra pas.
Elle resta plantée là un instant, la mâchoire serrée.
Puis, lentement, un sourire étira ses lèvres.
Elle venait de comprendre une chose essentielle : si elle voulait survivre ici, elle devait être plus qu'un simple pion.
Elle devait devenir une menace.
La nuit était tombée sur le palais, enveloppant les couloirs d'une obscurité silencieuse. Le bruit du vent s'engouffrant à travers les grandes fenêtres ouvertes résonnait faiblement, couvrant à peine le son feutré de ses pas sur le sol de pierre froide.
Elle n'aurait pas dû être là.
Mais après la journée qu'elle venait de passer, après l'humiliation, après la révélation qu'elle n'était qu'un pion dans un jeu qui la dépassait, elle avait besoin d'air, besoin de comprendre ce qui se tramait réellement dans ce maudit palais.
Le silence était étrange. Presque oppressant. Trop lourd pour être naturel.
Alors qu'elle tournait au détour d'un couloir, un mouvement furtif attira son attention. Elle se plaqua immédiatement contre un pilier, retenant son souffle.
Des voix.
À voix basse, rapides, précises.
Elle risqua un regard et vit une porte entrebâillée. De l'intérieur émanait une lueur vacillante de chandelles, projetant des ombres mouvantes sur les murs.
Elle aurait pu passer son chemin.
Elle aurait dû passer son chemin.
Mais son instinct hurla qu'elle devait écouter.
Elle s'avança en silence, posant son oreille contre la porte.
- **« Nous avons attendu trop longtemps. Il faut agir. »**
Une voix d'homme, grave et déterminée.
- **« Et perdre tout effet de surprise ? Ce serait du suicide. »**
Cette voix-là... Elle lui glaça le sang.
C'était celle du prince.
Elle sentit son cœur cogner plus fort dans sa poitrine.
- **« Mon oncle commence à douter. Il renforce sa garde, il teste ma loyauté. Si nous attendons encore, il sera trop tard. »**
Un silence tendu.
- **« Que proposes-tu ? »**
- **« Une diversion. Un faux conflit à la frontière. Mon oncle mobilisera ses troupes, et c'est là que nous frapperons. Il ne s'y attendra pas. »**
Le frisson qui parcourut son dos n'avait rien à voir avec le froid nocturne.
Le prince... complotait contre le roi.
Tout se bousculait dans sa tête. Elle ne connaissait rien aux tensions politiques de la cour, mais une chose était certaine : ce n'était pas un simple désaccord familial.
Il voulait renverser le roi.
Elle aurait dû reculer, faire demi-tour, prétendre qu'elle n'avait rien entendu. Mais elle resta figée, fascinée par cette révélation qui changeait tout.
Puis, un bruit.
Un mouvement brusque dans la pièce.
Elle se recula précipitamment et se dissimula dans l'ombre juste au moment où la porte s'ouvrit.
Le prince en sortit le premier, suivi de deux autres hommes aux visages marqués par l'expérience du combat. Ils parlaient encore, mais elle n'entendait plus rien à cause du sang qui battait à ses tempes.
Lorsqu'ils furent assez loin, elle s'éclipsa silencieusement dans l'autre direction, le cœur battant à tout rompre.
Elle devait réfléchir.
***
Elle s'appuya contre la rambarde d'un balcon désert, tentant d'ordonner ses pensées.
Le prince n'était pas celui qu'il prétendait être. Il n'était pas juste un noble capricieux qui rejetait un mariage arrangé. Il préparait un coup d'État.
Un rire amer lui échappa.
Elle était venue ici pour se soumettre à un destin qu'on lui imposait... et voilà qu'elle se retrouvait au cœur d'une guerre imminente.
- **« Vous semblez préoccupée. »**
Elle se retourna brusquement, ses sens en alerte.
Un homme se tenait là, appuyé nonchalamment contre une colonne. Il était enveloppé dans une cape sombre, son visage à moitié masqué par l'ombre de sa capuche.
- **« Qui êtes-vous ? »** cracha-t-elle, prête à se défendre.
Il leva les mains en signe de paix.
- **« Juste un messager. »**
- **« Un messager de qui ? »**
Il s'approcha légèrement, mais elle ne recula pas.
- **« De ceux qui refusent d'être des pions. »**
Ses yeux s'étrécirent.
- **« Parlez clairement. »**
L'inconnu esquissa un sourire.
- **« Vous pensez être seule dans cette situation ? Vous croyez que vous êtes la seule à ne pas vouloir de cette vie dictée par d'autres ? »**
Il marqua une pause, jaugeant sa réaction.
- **« Il existe un autre chemin. Une autre voie. Une autre meute. »**
Elle sentit son estomac se nouer.
- **« Vous êtes un rebelle. »**
- **« Nous préférons le terme de survivants. »**
Un silence s'étira entre eux.
Elle n'avait jamais envisagé cette possibilité. Elle n'avait jamais pensé qu'il existait une alternative à cette cage dorée dans laquelle on l'avait enfermée.
Le messager s'approcha encore, baissant la voix.
- **« Vous n'avez pas été choisie. Vous avez été placée ici pour une raison que vous ignorez encore. Mais sachez ceci : vous avez plus de valeur que ce que ce palais veut vous faire croire. »**
Elle resta immobile, troublée par ses paroles.
Il sortit un petit parchemin de sa cape et le tendit.
- **« Si vous voulez en savoir plus, rejoignez-moi demain, à minuit, aux jardins du sud. »**
Elle hésita.
Puis, lentement, elle prit le parchemin.
L'homme inclina légèrement la tête.
- **« Faites le bon choix. »**
Et sans un bruit, il disparut dans la nuit.
Elle resta seule, le vent glissant sur sa peau, un papier tremblant entre ses doigts.
Le monde qu'elle connaissait venait de basculer.
Et elle devait choisir de quel côté elle se tiendrait.
Elle resta là un long moment, le regard fixé sur le parchemin. Son esprit était un champ de bataille. Une partie d'elle voulait ignorer cette proposition, brûler ce bout de papier et continuer comme si de rien n'était. Mais l'autre... L'autre était bien plus bruyante, bien plus insidieuse.
Et si c'était sa chance de reprendre le contrôle ?
Elle ouvrit finalement le parchemin. Une simple phrase y était inscrite, tracée d'une encre sombre :
** »Le loup qui suit la meute meurt avec elle. Le loup qui choisit sa voie forge son propre destin. »**
Ses doigts se crispèrent sur le message.
Ce n'était pas une invitation. C'était un défi.
Un frisson la parcourut.
Tout ce qu'elle avait vu et entendu ce soir-là lui prouvait une chose : le palais n'était qu'un nid de vipères. Il n'y avait pas de place pour les faibles, pas d'échappatoire pour ceux qui se contentaient d'obéir.
Elle repensa au prince, à ses conspirations dans l'ombre. Il ne la considérait pas comme une menace. Il l'avait humiliée devant toute la cour en la rejetant publiquement.
Un sourire amer étira ses lèvres.
Il allait regretter cette erreur.
Un bruit de pas la tira brusquement de ses pensées. Elle rangea le parchemin dans les plis de sa tenue juste avant qu'une silhouette familière n'apparaisse dans l'encadrement de la porte du balcon.
- **« Que faites-vous ici à une heure pareille ? »**
Le prince.
Elle se retourna lentement, masquant son trouble derrière un masque d'indifférence.
- **« Je prends l'air. Je suppose que je devrais demander la permission ? »** répondit-elle avec un brin d'insolence.
Il l'observa en silence, ses yeux sombres fouillant les siens comme s'il cherchait à percer ses pensées.
- **« Vous êtes bien plus téméraire que je ne l'aurais cru. »**
Elle haussa un sourcil.
- **« Déçue ? »**
Un rictus effleura les lèvres du prince.
- **« Non. Juste... intrigué. »**
Elle soutint son regard sans ciller.
- **« Peut-être que vous devriez faire plus attention à ce qui vous entoure, Votre Altesse. Vous pourriez être surpris. »**
Un silence s'installa, lourd de sous-entendus.
Finalement, il esquissa un sourire en coin avant de tourner les talons.
- **« Bonne nuit... ma presque fiancée. »**
Elle serra les poings alors qu'il disparaissait dans l'ombre.
Une chose était sûre : elle n'allait pas se laisser enfermer dans ce rôle qu'on lui imposait.
Et à minuit, dans les jardins du sud, elle choisirait enfin sa propre voie.