Le premier mot qui s'échappa de sa bouche en ce splendide jour ensoleillé fut « Saleté ! », et la sonnerie qui criait dans toute la chambre s'estompa brusquement, lorsque Kylian abattit violemment son poing sur l'objet du délit à l'origine de tant de vacarme. Le jeune homme grommela et se frotta les yeux, agacé. Il inspira profondément et contempla quelques secondes le plafond de sa chambre. Son énervement laissa place à une joie soudaine et ses lèvres s'étirèrent en un sourire heureux lorsqu'il réalisa que c'était aujourd'hui le jour qu'il attendait avec tant d'impatience.
Une année de plus au lycée s'était achevée hier, la veille au soir. Un chapitre de plus s'était terminé. Une page de plus devait être tournée. Aujourd'hui, c'était enfin le premier jour de ses vacances et il s'en allait pour New-York aux côtés de son ami. C'était une excursion qu'ils avaient attendue toute leur vie et elle se réalisait enfin ! À cette seule idée, son cœur bondissait de joie. Une joie qui s'évanouit bien rapidement lorsque la voix de sa mère se fit entendre au bas de l'escalier :
- Kylian, dépêche-toi ! Nous allons bientôt en courses !
Un soupir lui échappa et il rabattit les couvertures de son lit pour se lever. Il détestait les courses et il se sentait encore un peu fatigué, mais il s'était couché très tard hier au soir. Peut-être n'aurait-il pas dû abuser de la console, mais Axel l'avait nargué en prétextant être meilleur tireur que lui à un jeu de tir. Finalement, il l'avait regretté et avait même poussé l'audace à le traiter de tricheur.
Le jeune homme se traîna jusqu'à la salle de bain d'un pas lent, aussi dignement qu'un zombie l'aurait fait. Là, devant la glace, il examina son visage, s'ébouriffa les cheveux, bailla à s'en décrocher la mâchoire et se gratta le bras. Il devait se préparer pour aller au magasin, acheter quelques bricoles, de quoi survivre pendant le voyage. Il avait besoin de sa dose de sucreries réglementaire et il avait presque réussi à convaincre sa mère que c'était essentiel pour sa santé et que son médecin le lui avait vivement conseillé. Mais elle n'était pas dupe...
Après quelques rapides coups de gant de toilette bien placés et un brossage de dents exemplaire, Kylian ressortit de la salle de bain propre comme un sous neuf, une serviette nouée autour de ses hanches. Il trottina jusqu'à sa chambre et enfila ses vêtements en toute hâte tandis que sa mère l'appelait pour la énième fois, d'une voix de plus en plus agacée. Il remit rapidement un peu d'ordre dans ses cheveux châtains toujours en pagaille et dévala les escaliers, son téléphone portable à la main, puis grimpa dans la voiture. Sans plus se préoccuper de ce qui se passait autour de lui, le jeune homme ouvrit sa messagerie et lut le message envoyé par son ami très tôt ce matin :
« Prêt pour le voyage du siècle ? ».
Kylian sourit et tapa nerveusement sur les touches de son cellulaire, tout excité à l'idée de ce voyage.
« Oh oui ! Depuis plusieurs années déjà ! ».
Et la seule réponse qu'il eut en retour fut : « Ce sera le plus beau et le plus inoubliable voyage de toute notre vie, pote ! ». Sa mère ne manqua pas de remarquer son excitation, mais l'idée de savoir son fils aussi heureux ne manquait pas de la ravir.
Une fois dans le magasin, Kylian tenta de garder un rythme de marche normal, mais son empressement pour le voyage lui fit inconsciemment accélérer son allure et sa mère le rappela.
- Tu devrais peut-être surveiller ta petite sœur et ton petit frère, non ? D'autant que tu ne les reverras pas avant deux bonnes semaines !
- Oui, tu as raison... Lucas, tu vas me tenir la main, d'accord ?
Son frère, âgé de cinq ans à peine, glissa sa petite main dans la sienne en le regardant avec de grands yeux. Chloé, plus jeune et assise dans le chariot, ne détachait plus son regard du sien depuis leur entrée dans le magasin. Ses petites boucles blondes anglaises encadraient un joli visage aux joues bien rouges et Kylian ne pouvait s'empêcher de s'attendrir devant sa bouille. Il marcha donc aux côtés de sa mère en veillant bien sagement sur son frère et sa sœur. Il eut le loisir de choisir tout ce qu'il voulait emporter dans l'avion pour le voyage, que ce soit à grignoter ou à boire. Il tenta même de négocier une ou deux bandes dessinées ainsi qu'un jeu vidéo, mais sa mère refusa pour ce dernier. Sans surprise.
Lorsqu'ils approchèrent de la caisse, Kylian sentit son téléphone portable vibrer dans sa poche. Il le sortit et décrocha tandis que sa mère se chargeait de sortir les articles du chariot pour les poser sur le tapis de caisse.
- Allô ? Salut vieux, tu vas bien ?
C'était son ami, Axel. Il aurait dû parier avec lui qu'il serait incapable d'attendre seize heures sans lui téléphoner. Ils étaient indécollables, et parfois ses parents s'inquiétaient de leur relation fusionnelle, au point de se demander si leur fils n'éprouvait pas quelques sentiments envers Axel. Il leur avait juré que non. Seulement, il avait grandi à ses côtés, ils avaient côtoyé les mêmes écoles, alors Kylian considérait davantage Axel comme son frère plutôt que comme un ami.
- J'ai vraiment hâte d'y être, mais le temps ne passe pas, c'est pénible ! se plaignit Axel.
- Oui, je sais. Et moi je suis actuellement dans un magasin...
- Tu t'occupes de notre kit de survie ?
- Ma mère a assuré !
- Ah, magnifique ! Moi, je suis devant Zombie's war revange, je me fais démonter par d'autres joueurs depuis une heure environ, impossible de me concentrer...
Un sourire effleura les lèvres de Kylian. Sa mère lui lança un regard plein de reproches et il leva les yeux au ciel. Il avait vraiment en horreur les courses. Il fit mine d'aider sa mère, déposant les articles un après l'autre sur le tapis de caisse, sans prendre la peine de les placer correctement, obligeant ainsi sa mère à tout réorganiser. Il entendait parfaitement ses soupirs, il la sentait énervée, mais il savait que derrière cette colère se cachait de la peur. Ce qui était tout à fait normal. Elle allait être privée de son fils deux semaines entières, livré à lui-même, abandonné dans une jungle hostile, exposé à tous les prédateurs existants et, surtout, il se trouverait vingt-mille pieds au-dessus de sa tête dans quelques heures à peine. C'était une pensée suffisante pour paniquer une mère.
Lorsqu'ils rentrèrent, son père était enfin de retour à la maison et s'occupait de tondre la pelouse. Quand il les vit arriver, le coffre plein à craquer de courses diverses, il arrêta aussitôt la tondeuse et se précipita vers eux pour les aider à décharger le coffre, sans oublier de voler un baiser à sa tendre femme.
- La route a été ? demanda-t-elle en lui donnant deux énormes sacs.
- Atroce. Des bouchons partout, des tracteurs sur toutes les routes, et des gens excités au volant.
- Et ta mère va mieux ?
Kylian laissa ses parents seuls et s'empressa de ramener les sacs à la maison pour y faire le tri et ranger tout ce qui devait être rangé dans sa valise, avec un sourire béat aux lèvres. Tous les paquets de bonbons furent engloutis par son sac qu'il comptait garder près de lui dans l'avion, avec une bouteille de soda, des écouteurs, ses deux nouvelles bandes dessinées et son appareil photos. Il avait gardé quelques photos de Julie et voulait les montrer à son ami. Axel savait parfaitement que Kylian attendait depuis des mois le bon moment pour lui avouer ses sentiments. Jamais il n'arrivait à l'approcher et pas plus tard que la semaine dernière, elle s'était invitée chez lui ; ils avaient bu un verre ensemble et elle lui avait proposé de prendre quelques photos d'elle en souvenirs, pour qu'il puisse attendre jusqu'à la prochaine rentrée scolaire. Et cela, Axel l'ignorait encore. Kylian avait hâte de lui en parler.
- Arrête de sourire aussi stupidement, le taquina sa mère.
Son sourire s'effaça aussitôt et Kylian sentit ses joues le brûler. Il préféra éviter de croiser le regard de sa mère mais devinait parfaitement son sourire tandis qu'elle apportait les dernières courses pour les poser sur la table de la cuisine.
- Elle te plaît, cette Julie, n'est-ce pas ?
Et comment diable pouvait-elle savoir qu'il pensait à elle ? Les mères avaient toutes ce don de lire dans les pensées de leurs enfants quand il s'agissait d'amour.
- Non, pas du tout. C'est simplement une amie...
- Et c'est pour cette raison que tu la dévorais des yeux la dernière fois qu'elle est venue ici ?
Pour toute réponse, Kylian se racla bruyamment la gorge et préféra se concentrer sur le tri de ses bonbons. Sa mère lui ébouriffa les cheveux et lui ordonna de préparer le repas avant qu'ils ne prennent trop de retard, affirmant que le temps passerait plus vite que Kylian ne voulait le croire. Et elle ne se trompait que très rarement.
***
Kylian tremblait. De peur ou d'excitation, il n'en savait trop rien, mais il tremblait et son souffle était saccadé. Encore une fois, sa mère avait vu juste. Il n'avait pas vu le temps filer et le voilà qu'il se trouvait déjà assis dans l'avion, aux côtés de son ami. La voix de l'hôtesse de l'air, par ailleurs, ne tarda pas à se faire entendre :
« Mesdames et messieurs, veuillez attacher vos ceintures, le décollage est imminent ». Sur ces paroles prononcées d'une voix si douce et charmeuse, Kylian s'exécuta aussitôt. Son cœur battait à folle allure. Il avait hâte d'arriver à destination. New-York les attendait, son ami et lui. Le jeune homme se tourna vers Axel, tout excité.
- The Big Apple ! dit-il sur un ton enjoué.
- New-York est à nous !
Kylian n'avait jamais mis un pied dans un avion et se sentait quelque peu nerveux. Dans l'espoir d'oublier son malaise, il décida de fermer les yeux et se reposer un peu. Le temps passerait peut-être plus rapidement. Axel préféra attendre que l'avion ait décollé avant de piquer un somme à son tour. Ce n'était pas la première fois qu'il voyageait. Malgré tout, il ne parvenait toujours pas à s'habituer à cette sensation étrange qu'il ressentait quand l'avion décollait et quittait la terre ferme pour se retrouver dans les airs. Une fois que l'avion décolla et fut tout à fait stabilisé, Axel put enfin se détendre et fermer les yeux. Kylian, lui, pianotait sur son cellulaire.
Une heure s'était à peine écoulée et Kylian montrait déjà les photos de Julie à son ami. Il fit glisser son index sur l'écran de son téléphone portable, dévoilant une nouvelle photo de la jeune fille. Elle était tellement splendide sous les rayons du soleil. Et son sourire était si éblouissant.
- Tu vois ? Je ne t'ai pas menti...
- Alors vous êtes ensemble ?
- Je ne sais pas, mais je crois qu'elle me réserve quelque chose pour la rentrée. Ses paroles étaient étranges...
- Si elle t'aime, Kylian, alors elle a bien caché son jeu. Je suis pourtant assez doué pour deviner les sentiments des autres, mais elle m'a carrément dupé sur ce coup-là.
- Elle n'est pas comme les autres, Axel, et c'est peut-être pour cette raison qu'elle a réussi à te tromper. Il y a quelque chose de différent, chez elle, que je ne parviens pas à déterminer...
« Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une zone de turbulences. Pour votre sécurité, veuillez attacher votre ceinture et garder votre calme. Merci. » Lorsqu'il vit les passagers attacher leur ceinture, alors que l'avion était légèrement secoué, Kylian en fit tout autant. À première vue, la situation ne paraissait pas dramatique et les hôtesses continuaient de circuler entre les différentes classes, souriant comme si de rien n'était.
- Tu as déjà eu ce type de problèmes ? s'enquit Kylian.
- De quoi ? Les zones de turbulences ? Oui, rien de très grave, ne t'inquiète pas. Ça arrive souvent en avion.
- Ah bon ?
- Kylian, tout va bien, ne t'inquiète pas.
Axel lui fit un clin d'œil en souriant et attacha sa ceinture lui aussi. L'avion trembla et un choc l'ébranla violemment. Quelques cris d'angoisse fusèrent, puis le calme revint. Tranquillement, Axel se pencha pour fouiller son sac et sortit un livre sous l'œil attentif de son ami. À l'instant même, l'avion piqua soudainement du nez et Kylian vit les hôtesses de l'air être projetées vers l'arrière de l'avion alors que lui-même sentait une force incroyable le plaquer contre son fauteuil.
Kylian voulait crier, hurler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il serra avec force les bras du fauteuil, jusqu'à ce que les jointures de ses mains en deviennent blanches. Livide, il tourna la tête pour regarder par les hublots de l'avion et, la seconde d'après, les masques à oxygène apparaissaient devant chacun des passagers. Toutes les alarmes retentissaient, les gens criaient et paniquaient. Et il y avait de quoi.
Tel un automate et malgré la panique qui l'envahissait, Kylian s'empara du masque. Il sentait son cœur battre avec une force démesurée contre sa poitrine et tout son corps trembler. Pris de vertiges, il regarda son ami pour trouver un peu de réconfort dans son regard. Il n'y voyait que de la peur. Axel avait toujours été optimiste. Rien ne pouvait l'effrayer, mais aujourd'hui les choses étaient différentes. Tel devait être leur destin et ils ne pouvaient pas en échapper. Il ne sentait plus même son cœur battre, les cris des passagers raisonnaient dans sa tête, et il essaya d'échapper à cette réalité en fermant les yeux. Puis soudain, plus rien. Aucun son, aucun bruit, aucune image, seules les ténèbres.
***
Lentement, Kylian battit des paupières. Un peu sonné, il ne remarqua pas l'obscurité autour de lui. En revanche, la première chose qu'il ressentit, à son réveil, fut une douleur fulgurante qui lui traversait la jambe. Il n'eut qu'à baisser les yeux pour distinguer difficilement un petit morceau de métal planté dans sa cuisse, ainsi qu'une tâche sombre sur son pantalon. Sûrement du sang. Paniqué, il gémit en serrant les bras du fauteuil, tremblant de tout son corps. Il fixa sa jambe un long moment avec un air affolé, légèrement groggy, avant de réaliser ce qui s'était produit. Il retira son masque et se tourna alors vers son ami, lequel n'avait toujours pas repris conscience. Il était blessé au front et du sang avait coulé le long de sa joue jusqu'à son cou. De plus en plus affolé, Kylian secoua vigoureusement son ami.
- Eh... Axel ? Axel !
Un léger grognement s'échappa des lèvres d'Axel, mais il ne se réveilla pas. Kylian le secoua avec plus de vigueur, dans le vain espoir de le voir émerger de son inconscience. Une chose était sûre : son ami était encore en vie, mais il était impossible pour Kylian d'évaluer son état et la peur ne lui permettait pas de réfléchir clairement ou de se concentrer. Les mains tremblantes, il tenta de détacher en vain sa ceinture. Elle restait bloquée.
- Non, souffla-t-il d'une voix tremblante, la respiration haletante. À l'aide ! À l'aide !
Était-ce un cauchemar ? La réalité ? Kylian espérait se trouver dans un mauvais rêve et pourtant, il avait un étrange pressentiment : celui que tout ceci n'était que trop réel.
- Oh, mince... mais qu'est-ce qui s'est passé ?
La voix de son ami rassura profondément Kylian, si bien qu'il sentit quelques larmes couler sur ses joues. Axel était réveillé ! Il était vivant et conscient ! Soulagé, Kylian tenta une nouvelle fois de se détacher tout en remerciant le Ciel d'avoir sauvé son ami.
- Axel ! Tu vas bien ?
Axel ne lui répondit pas et regarda tout autour de lui, abasourdi et sous le choc. Lorsqu'il prit conscience de l'ampleur des dégâts, il fut saisi d'une peur panique qui le tétanisa. Et Kylian comprit tout de suite qu'il lui faudrait du temps avant de pouvoir se reprendre et réfléchir de façon lucide à la situation.
Il se détourna alors de son ami et tenta obstinément de déboucler sa ceinture, mais lorsqu'il releva la tête, à l'affût d'un objet qui puisse l'aider à se débloquer, il crut apercevoir, plus loin, ce qui ressemblait à une branche. Elle traversait l'un des hublots cassés. Interloqué, Kylian se pencha davantage en avant afin d'observer le paysage par la vitre brisée. Il ne voyait rien, tout était sombre à l'extérieur. Il faisait nuit. Néanmoins, il lui semblait deviner les formes hasardeuses de hauts arbres et il entendait de curieux bruits, dont un hululement.
- Génial... s'exclama-t-il dans un demi-murmure, à bout de nerfs. Les secours ne viendront jamais !
- Quoi ? Pourquoi ? bafouilla Axel en se tournant vers lui, le regard lointain, vide.
- Nous nous sommes écrasés au milieu d'une forêt...
Avec un soupir, Kylian sortit son téléphone portable de la poche de son pantalon en grimaçant, mais il était éteint et la lumière rouge au-dessus de son écran indiquait que la batterie était vide. Il tenta alors avec le téléphone d'Axel, mais comme il s'y attendait il n'y avait pas de réseau.
Entre-temps, Axel s'était levé et longeait les rangées en secouant les passagers, mais il ne semblait n'y avoir aucun survivant. L'avion avait à présent une triste allure de cimetière.
- Il n'y a pas trente-six mille solutions... Il faut chercher les secours, nous devons sortir de l'avion, souffla Axel d'une voix blanche.
- Il faudrait déjà que je puisse me dégager, ma ceinture reste bloquée !
- Attends...
Axel revint vers lui à grandes enjambées et s'acharna sur le système de blocage de la ceinture jusqu'à ce qu'il cède. Une fois libéré, Kylian se releva d'un bond, mais sa blessure le rappela à l'ordre et lui envoya un choc électrique qui le cloua dans le siège, lui coupant le souffle. Alors Kylian referma ses doigts autour du morceau de métal, prêt à le retirer, mais Axel l'en empêcha.
- Tu ne devrais pas faire ça. Si le métal a touché une veine importante, le retirer va provoquer une hémorragie que je ne suis pas certain de pouvoir arrêter. Tu vas t'appuyer sur moi, d'accord ?
- Ok...
Axel aida Kylian à se relever et passa son bras autour de ses épaules. Ils quittèrent ce qu'il restait de l'avion pour se retrouver à l'air libre.
Lorsqu'ils furent hors de l'avion, Axel put respirer sans avoir l'impression d'étouffer. Il resta un moment immobile à écouter les bruits de la forêt, et quand il se sentit un peu moins sonné et étourdi par le choc du crash, il se retourna pour faire face à l'engin, entraînant son ami. C'était à peine croyable. Comment une telle chose avait-elle pu se produire ? Les avions étaient pourtant sécurisés et jamais il n'avait rencontré le moindre problème...
La pâle lumière de la lune éclairait faiblement les lieux et permettait à Axel d'admirer le triste tableau qui s'offrait à ses yeux. L'avion était complètement détruit, le cockpit avait été séparé du reste et la queue avait disparu. De la nourriture traînait à terre, ainsi que des couverts et des boissons. Les chariots avaient été renversés et les rideaux qui séparaient les classes étaient déchirés. L'un d'eux pendait lamentablement dans le vide et la barre de fer s'était arrachée du mur. La plupart des vitres avaient éclaté. C'était un véritable désastre.
Soupirant, Axel se détourna de l'avion et regarda autour de lui, abattu. Ils se trouvaient en plein cœur d'une forêt, au milieu de nulle part.
- Nous devons avancer, suggéra Kylian.
- La forêt est peut-être dangereuse, nous devrions rester ici. Dans ton état, avancer ne serait pas très prudent, souligna Axel.
- J'en ai parfaitement conscience, mais je refuse de rester au milieu de tous ces cadavres, Axel. Avançons, s'il te plaît.
Axel ne pouvait jamais rien refuser à Kylian et, de toute manière, lui aussi refusait de rester à proximité d'autant de corps sans vie. C'était glauque. Il prit une grande inspiration et commença à avancer au même rythme que Kylian. Leur progression s'avérait lente et fastidieuse, la douleur à la jambe de Kylian empêchant ce dernier de prendre réellement appui sur elle.
- Je me demande où nous nous sommes écrasés, murmura Kylian pour combler le vide qui s'installait.
- C'est une excellente question, lui répondit son ami. En toute logique, nous aurions dû mourir, engloutis par les flots marins de l'océan Atlantique. Kylian, en partant de Paris à destination de New-York, après plus d'une heure de vol, nous avions largement quitté les abords de la France. Nous étions au-dessus de l'océan. Comment avons-nous pu nous retrouver sur la terre ferme ?
La remarque pertinente de son ami laissa Kylian perplexe. Ils continuèrent d'avancer sans prononcer un mot, chacun perdu dans ses pensées.
Ils ne firent que quelques pas avant de s'arrêter, les sens mis en alerte par un bruit étrange. À leur droite, le buisson frémit et les deux jeunes hommes eurent un même mouvement de recul.
- Qu'est-ce que c'était ? chuchota Kylian en fixant le buisson.
- Je ne sais pas, lui répondit Axel. Nous sommes dans une forêt, en plein cœur de la nuit. C'est un animal, ça ne fait aucun doute, mais quant à savoir lequel...
- Tu crois qu'il pourrait s'agir d'un animal sauvage ?
- Pourquoi ? Tu as déjà vu des animaux domestiques se promener la nuit dans une forêt ?
Il n'avait pas tort, il fallait le reconnaître. Kylian inspira profondément et tenta de se calmer, mais un grognement rauque lui fit perdre son sang froid et il poussa son ami dans la direction opposée.
- Nous devrions partir ! dit-il à voix basse.
Les fougères s'écartèrent tout à coup pour laisser apparaître un sanglier. Celui-ci ne les remarqua pas et renifla le sol, à l'affût de quoi se nourrir. Il tapa et gratta la terre de son sabot en grognant. Kylian et Axel n'osaient plus bouger, de peur d'effrayer la bête et que celle-ci décide de charger. Elle était encore trop prise dans sa recherche de nourriture mais, malgré tout, elle redressa la tête et les aperçut. Aussitôt, le sanglier s'immobilisa et demeura parfaitement silencieux.
- Il ne faut surtout pas bouger, conseilla Axel.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, à défier l'animal du regard, mais Kylian sentait la douleur dans sa jambe l'élancer, alors qu'il s'appuyait sur elle et s'efforçait de rester immobile. Malheureusement pour lui, sa jambe ploya sous son poids et Axel le rattrapa pour le garder debout. Le sanglier chargea aussitôt.
- Cours !
Ils se retournèrent tant bien que mal et commencèrent à courir aussi vite que la blessure de Kylian le permettait.
- Tu devrais t'en aller ! cria Kylian.
- Jamais je ne te laisserai, et tu es blessé !
- Pars, Axel ! Va-t'en !
Kylian le poussa nonchalamment alors que l'animal arrivait sur lui, mais un rugissement soudain fendit l'air et, l'instant d'après, le sanglier beuglait et poussait des cris déchirants. Étonné, Kylian ne put s'empêcher de se retourner pour voir une masse sombre soulever l'animal qui soufflait difficilement, la peau lacérée par de profondes griffures. L'odeur du sang emplit l'air et Kylian eut un haut-le-cœur. Il aperçut des yeux rouges luire dans l'obscurité et entendit un étrange son qu'il perçut comme un grognement. Tétanisé, le jeune homme commanda à ses jambes de courir dans la direction opposée du monstre qui le dévisageait, mais son corps refusait d'obtempérer. Et puis, tout à coup, il ressentit une vive douleur à la tête, battit des paupières et sombra.
Kylian ouvrit lentement les yeux, groggy. La première chose qu'il vit, malgré sa vue trouble, fut la cime de plusieurs arbres qui l'entouraient. La lumière du soleil filtrait à travers elles pour éclairer l'endroit, une petite clairière vaguement aménagée avec des tapis de feuilles pour servir de lit et un feu de camp au milieu, au-dessus duquel rôtissait un sanglier. À première vue, il n'y avait que son ami et lui.
Les membres lourds, Kylian remua légèrement pour tenter de se relever, avant de constater qu'il avait les pieds et les mains liés. Il roula sur le dos pour observer Axel, encore évanoui, et il aperçut la plaie à son front ainsi que le sang séché qui avait coulé le long de son visage. Il n'était pas prêt de se réveiller. Pourtant, Kylian nourrissait l'espoir de le tirer de son inconscience pour s'évader de cet endroit avant que les monstres qui les avaient capturés ne reviennent.
- Axel ! chuchota Kylian, cependant assez fort pour que son ami l'entende. Pssst ! Axel, réveille-toi !
Le craquement d'une branche le fit sursauter et les battements de son cœur s'accélérèrent. Malgré son envie irrépressible de fermer les yeux et feindre son inconscience, Kylian en fut incapable. Les buissons s'agitèrent plus loin et deux masses sombres firent leur apparition. Sonné, Kylian écarquilla les yeux. Ce qu'il voyait était inimaginable. Jamais, auparavant, il n'avait vu de telles créatures.
Ces êtres, s'il pouvait les qualifier ainsi, possédaient la majorité des caractéristiques humaines : deux jambes, un torse, deux bras et une tête. En revanche, le reste n'avait rien d'humain. Leur peau noire, striée par des lignes rouges sinueuses, avait l'aspect de la pierre. Ils possédaient de longues griffes crochues et des crocs acérés. Leurs yeux rouges perçants étaient curieusement petits et leurs oreilles anormalement grandes, comme celles de chauves-souris. Ils avaient le crâne rasé.
Clairement, ces bêtes n'étaient pas humaines. Affolé, Kylian se tortilla pour reculer, ignorant la douleur qui lui vrillait la cuisse, alors que l'une des créatures jetait un peu de bois dans le feu pour l'alimenter. L'autre se dirigea vers un tronc d'arbre couché pour s'asseoir dessus et commença à tailler une branche. Aucune d'elles ne parlait. Malgré leur hideuse apparence, ces monstres ne paraissaient pas si hostiles et se comportaient comme deux humains normaux qui campaient. Vaguement apaisé, Kylian se redressa tant bien que mal pour s'asseoir et observa attentivement les deux créatures.
- Excusez-moi, dit-il, la voix un peu tremblante. Excusez-moi, je... Qu'est-ce que vous comptez faire de nous ?
L'une des deux bêtes dirigea son regard vers lui et posa sa main au niveau de son cœur en grommelant un :
- Gorchak. Gorchak.
Kylian fronça les sourcils, alors que le monstre répétait sans cesse ce mot. Quand il dirigea sa main vers Kylian et le désigna, le jeune homme comprit alors qu'ils faisaient les présentations.
- Kylian.
- Kylian. Kylian.
Gorchak répéta encore quelquefois son prénom et Kylian osa espérer qu'il puisse continuer de communiquer avec lui pour lui faire entendre raison et regagner sa liberté. Gorchak le montra encore du doigt et le dirigea vers le sanglier, avant de se caresser le ventre en se léchant les lèvres.
- Kylian, mmh !
Nul besoin d'être un expert dans le langage des signes pour comprendre ce geste. Kylian sentit son cœur dégringoler de quelques étages et un froid malsain couler dans ses veines tandis que la peur l'envahissait sournoisement. Il secoua vivement la tête, livide à l'idée de savoir quel funeste sort l'attendait.
- Non, non, non ! Kylian pas mmh ! Kylian beurk ! Beurk !
- Kylian beurk ?
- Kylian beurk !
Gorchak plissa les yeux et pencha légèrement la tête de côté, comme s'il ne comprenait pas les paroles de Kylian. Puis il hocha la tête d'un signe négatif et se tapota le ventre avec un petit sourire.
- Kylian, miam !
- Non ! Je ne suis pas comestible ! Je suis... Kylian beurk ! Vous comprenez ? Kylian beurk !
- Kylian, miam, Gorckak reman'anor !
Une expression de colère tira les traits de son visage. Énervé, Gorchak se leva lentement et, sous cette impressionnante masse sombre aussi intimidante que la plus haute des montagnes, Kylian se sentit tout à coup ridiculement petit et toute pensée cohérente quitta son esprit affolé. Il sentit la peur-panique lui écraser littéralement la poitrine et lui couper le souffle. Son esprit lui commanda de fuir le plus loin possible, mais son corps refusa obstinément de bouger, comme paralysé. Gorchak fit disparaître la distance qui les séparait à grandes enjambées et souleva le garçon par le col de son haut, si bien que Kylian ne sentit plus la terre ferme sous ses pieds et commença à s'agiter comme un asticot.
- Je suis désolé ! cria-t-il, terrifié. Pardon ! Vous avez raison ! Kylian miam !
- Yuh ! Kylian miam !
Gorchak se dirigea vers le feu et jeta Kylian à terre, lui arrachant un cri de douleur, puis se saisit du sanglier pour le retirer de la broche géante en bois. Tremblant, Kylian se mordit la lèvre. Le morceau de métal planté dans sa cuisse s'était enfoncé plus loin dans sa chair, provoquant un nouveau saignement et réveillant la douleur. Haletant, des gouttes de sueur perlant à son front, l'idée de ramper jusqu'à son ami lui traversa l'esprit, mais Kylian se sentit une fois de plus soulevé de terre, cette fois par l'autre créature.
- Axel, réveille-toi bon sang ! hurla-t-il. Axel !
Pourtant, son ami ne réagissait pas. Gorchak planta le bâton dans le sol et son congénère saisit le jeune homme par la gorge pour le maintenir contre le morceau de bois, le temps que Gorchak l'attache solidement. Kylian continua de se débattre violemment dans l'espoir d'échapper à ses bourreaux, sans succès. Il sentit l'étreinte autour de son cou se raffermir comme un étau et l'air commencer à lui manquer. Alors il ouvrit la bouche et tenta d'inspirer de grandes bouffées d'air frais, à la recherche de la moindre molécule d'oxygène qui puisse l'aider à respirer, en vain. Des points noirs dansaient devant ses yeux, ses poumons étaient en feu et même sa gorge commençait à le brûler.
Kylian entendit tout à coup un sifflement à son oreille, rapidement suivi par un grognement, et leva les yeux vers la créature qui vacilla sur ses jambes, une flèche plantée entre les deux yeux, avant de s'effondrer au sol en relâchant le garçon. Kylian toussa bruyamment, cherchant désespérément tout l'air qu'il pouvait aspirer, et cligna des yeux, encore surpris par ce qu'il venait de voir. Un cri retentit à sa droite et il tourna la tête pour voir Gorchak s'écrouler lui aussi, le corps transpercé par une dizaine de flèches.
Il venait d'être sauvé.
Plusieurs silhouettes surgirent d'entre les arbres et les fougères pour se précipiter vers Axel et lui. Encore sous le choc, Kylian crut d'abord qu'il s'agissait d'hommes, des humains, jusqu'à ce que l'un d'eux s'approche d'un peu trop près pour défaire ses liens.
Il remarqua en premier lieu ses oreilles curieusement longues et pointues, puis ses yeux argentés aussi brillants que l'éclat de la lune, et enfin sa peau légèrement bleue, scintillante. Cependant, ce qui retenait toute l'attention de Kylian, c'étaient les traits de son visage parfaitement lisses, sans aucune imperfection, comme si le temps et les événements n'avaient absolument aucun impact sur lui. Il se dégageait de lui une élégance et une prestance qui le laissaient sans voix.
- Qui êtes-vous ? s'entendit-il murmurer, la voix blanche.
Elle lui sembla résonner comme un écho lointain à ses oreilles.
- Farandel. Vous êtes libres, maintenant. Nous vous avons trouvé à temps.
L'étrange homme se releva et tendit sa main pour aider Kylian, encore étourdi, à se remettre debout. Le jeune homme accepta volontiers, évitant de s'appuyer sur sa jambe blessée, et observa silencieusement les autres silhouettes. Ils étaient tous affublés de bottes en cuir, d'un pantalon et d'un haut fins, ouvrés d'une matière légère qui leur permettait de se mouvoir en toute liberté, sans être gênés. Une cape leur couvrait les épaules et, dans leur dos, tous étaient équipés d'un carquois rempli de flèches et d'un arc d'une taille imposante.
- Mais qu... Mais qu'est-ce que vous êtes ? bredouilla Kylian.
- Nous sommes des elfes. Nous vous cherchions, en vérité.
- C'est n'importe quoi. Je délire complètement ou alors je dois être mort, c'est insensé...
Farandel afficha une mine inquiète et se tourna rapidement vers Valérian, mais leur chef affichait toujours cet éternel air fermé.
- Est-ce que vous allez bien ? s'enquit-il.
- Je... ne sais pas.
Ses yeux se posèrent sur deux de ces personnes qui se disaient être des elfes et soulevaient Axel dans leurs bras pour le transporter hors de la clairière.
- Hé, où est-ce que vous l'emmenez ?
Tout à coup furieux, Kylian se dirigea vers son ami sans se soucier de sa jambe, mais celle-ci le ramena brusquement à la réalité des faits et c'est une décharge électrique qui lui traversa tout le corps.
La dernière chose que Kylian vit avant de sombrer fut le visage inquiet de Farandel, et un silence agréable et bienvenu s'installa.
***
- Quel genre de créatures sont-ce ?
- Ils me paraissent bien jeunes...
- Sommes-nous certains qu'ils sont les deux Élus annoncés par la Prophétie ?
- Tu as vu comme nous cette lumière dans le ciel. Il est clair qu'ils ne font pas partis de notre monde. Ce sont forcément eux.
Les murmures réveillèrent Kylian. L'obscurité l'entourait totalement. La seule lumière qu'il percevait provenait de l'extérieur de la tente dans laquelle il avait été conduit. Une agréable chaleur l'enveloppait et sa tête reposait sur un coussin. Il se sentait plus reposé. Kylian remua légèrement sa jambe et constata que la douleur était toujours présente, mais largement diminuée. Il glissa ses doigts sous la couverture qui lui couvrait tout le corps et ses doigts effleurèrent sa cuisse, mais ne rencontrèrent pas sa chair. Il sentit plutôt la douceur d'une étoffe. Un bandage. Il avait été soigné. Intrigué par les murmures, Kylian se releva péniblement, mais resta un instant immobile, le temps que son esprit réalise que tout ce qu'il avait vécu n'était que trop vrai : du crash de l'avion jusqu'à la découverte de créatures étranges et mystérieuses.
Il hésita un instant à quitter la tente, ignorant si les elfes seraient bienveillants avec lui ou s'ils souhaitaient eux aussi sa mort. Finalement, le jeune homme prit son courage à deux mains et souleva le rabat pour se rendre à l'air frais de la nuit. Tous les elfes étaient réunis autour d'un feu de camp et mangeaient en bavardant. Quand ils l'entendirent, tous les yeux se braquèrent sur lui et Kylian se sentit tout à coup mal-à-l'aise. Effrayé, il recula d'un pas et manqua de peu de trébucher et s'empêtrer dans la toile de la tente. Aussitôt, l'un des elfes se releva en lui faisant signe de se calmer. Son visage était familier à Kylian. En revanche, il avait déjà oublié son nom.
- Calme-toi, tu es en sécurité ici. Tout va bien. Je suis Farandel, tu te rappelles ?
- Euh, je...
- Ce n'est pas grave. Est-ce que ta jambe te fait encore souffrir ?
- Un peu, mais c'est supportable.
- Parfait.
Farandel voulut s'approcher, mais Kylian recula encore. Prudent, le médecin décida qu'il valait mieux rester à sa place et observa attentivement le garçon qui fouillait des yeux les environs, comme s'il recherchait quelque-chose qu'il avait perdu.
- Où est Axel ?
- Il se repose sous la tente. Ton ami a frôlé la mort. Il avait une sévère commotion cérébrale, mais notre magicien, Lewis, s'est occupé de lui. Il n'a plus rien à craindre.
- Est-ce qu'il s'est réveillé ?
- Oui, quelquefois, mais ça n'a pas duré. Il va bien, il retrouvera tout à fait ses esprits demain. D'accord ?
Kylian acquiesça d'un signe de la tête et Farandel, sans le quitter des yeux, se rassit auprès de ses congénères dans l'espoir de gagner la confiance du jeune homme. Son geste sembla fonctionner, car il le vit avancer prudemment vers la seule source de chaleur de cette nuit fraîche, le feu de camp. Aussitôt, Carmina et Tëmeri s'écartèrent pour lui laisser une place.
- Qui êtes-vous ? demanda Kylian en s'asseyant, après une longue hésitation. Où suis-je ?
- Hé bien... Tu te trouves actuellement sur le continent de Solaris, dans les Hautes-Plaines, et...
- Où ça ?
- Les Hautes-Plaines.
- Où est-ce que c'est ? En Afrique ?
Farandel plissa légèrement les yeux et se tourna vers son équipe, mais tous ses compagnons haussèrent les épaules.
- Euh, non, dit-il en secouant la tête. J'ai bien peur que tu ne viennes d'un autre monde.
- Quoi ? Non, c'est impossible.
- C'est ce qui me semble le plus évident. Nous n'avons jamais rencontré de créature comme toi auparavant.
- De créature comme moi ? Vous ne... Vous n'avez jamais vu d'être humain avant ?
- Des êtres humains ? Alors c'est le nom que ton espèce porte ?
Troublé, Kylian resta silencieux un long moment, le temps de digérer les informations que son esprit assimilait. Il ignorait encore comment il devait réagir, s'il lui fallait rire ou pleurer.
Farandel se saisit d'un bol et y versa de la soupe, avant de le tendre vers Kylian.
- Mange, tu dois sûrement avoir faim.
Kylian le remercia et prit le bol. Avant d'avaler une première bouchée, il préféra sentir le contenu. L'odeur qui lui chatouilla les narines fit gronder son estomac. Sans plus d'hésitation, car la faim le tenaillait, le jeune homme commença à manger sous le regard bienveillant de Farandel et la soupe le réchauffa rapidement.
- J'imagine que ce doit être difficile pour toi, murmura l'elfe à son côté. Je m'appelle Carmina. Si jamais tu as besoin d'une oreille attentive, je suis là.
- Elle est la plus à l'écoute d'entre nous, ajouta un autre elfe. Je suis Cyrion. Enchanté de faire ta connaissance. Nous n'avons toujours pas le plaisir de connaître ton nom.
- Kylian, fit simplement l'intéressé entre deux bouchées.
Les elfes continuèrent de se présenter, et c'est ainsi que Kylian apprit qu'ils étaient dirigés par un certain Valérian et que l'équipe se composait de huit chevaliers : Artanis, Carmina, Cyrion, Elessar, Elrendil, Farandel, Tëmeri et Terendis. Tous formaient un groupe d'élite au service du roi Finduilas, lequel dirigeait d'une mais ferme et sûre Erindor, et accomplissaient des missions spéciales. Kylian les écouta attentivement, de plus en plus chamboulé. Il entendait ce que les chevaliers disaient, il comprenait chaque mot qui sortait de chaque bouche, mais son esprit refusait encore d'accepter cette nouvelle situation.
Comme il ne disait rien, Farandel fit un geste discret de la main pour obliger ses compagnons à se taire.
- C'est peut-être déjà beaucoup d'informations pour toi, dit-il. Tu dois être perturbé et je le comprends. Alors, prends le temps qu'il te faut pour digérer... tout ça.
Kylian prit une grande inspiration et reposa le bol vide à terre. Il fit un signe en direction de la tente, tout en se relevant.
- Je vais... Je vais simplement me recoucher, si ça ne vous ennuie pas, bredouilla-t-il, livide.
- Non, je t'en prie. Un peu de repos te fera le plus grand bien.
Kylian hocha d'un signe affirmatif de la tête, tourna les talons et claudiqua jusqu'à la tente. Malheureusement pour lui, trouver le sommeil fut plus compliqué qu'il ne l'avait espéré. Son esprit tergiversait trop sur la situation, la découverte d'un monde parallèle, l'existence d'elfes, le crash de l'avion et eux. Axel et lui, probablement seuls humains à fouler le sol de cette planète. Comment étaient-ils censés réagir face à ça ?
Finalement, la fatigue et l'épuisement eurent raison de lui, car aux premières lueurs de l'aube, le sommeil l'emporta.
Cette fois, ce fut le bruit des sabots qui tira Kylian de son sommeil. Il fut contraint de rapidement plisser les yeux pour ne pas être ébloui par la lumière du soleil. La tente avait disparu et son corps bougeait au gré du rythme de la charrette dans laquelle il avait été placé. Malgré les couvertures qui lui servaient de matelas, il ressentait la raideur du bois sous son corps et son dos était douloureux. Kylian se redressa lentement sur ses coudes et aperçut son ami, Axel, assis à l'autre bout de la charrette, le regard pensif.
Quand celui-ci l'entendit bouger, il tourna la tête et un maigre sourire effleura ses lèvres.
- Salut.
- Salut... Tu es réveillé depuis longtemps ? s'enquit Kylian en jetant un regard autour de lui.
Les elfes les encerclaient et chevauchaient paisiblement vers une destination qui lui était inconnue. Le paysage était plat, curieusement familier à ce que Kylian connaissait de leur monde : de vastes plaines verdoyantes, avec quelques arbres çà et là et, plus loin, d'immenses champs de blé. De l'autre côté s'étendait une longue chaîne montagneuse.
- Plus d'une heure, lui répondit Axel.
- Alors, tu as eu le temps de...
Étrangement, Kylian ne se sentit pas le courage de terminer sa phrase, comme s'il nourrissait l'espoir que son ami le contredise et qu'il réalise que tout ça n'était qu'un rêve. Malheureusement, le regard d'Axel suffisait à lui seul à anéantir tous les espoirs du garçon et il sentit un pincement au cœur. Sa gorge se serra tout à coup, mais il se fit violence pour contrôler ce flux d'émotions.
- Oui, je suis au courant de tout ce que tu sais, bafouilla Axel.
- D'accord.
Kylian s'adossa contre la paroi derrière lui et ramena ses jambes contre son torse, puis posa son menton sur ses genoux sans quitter Axel des yeux. Habituellement, ils étaient plus bavards et plus enthousiastes. Ce silence qui commençait à s'installer entre eux le mettait mal-à-l'aise. Ce n'était pas habituel.
- Ils doivent nous croire morts, Kylian, bredouilla soudain Axel. Tu imagines le choc de la nouvelle pour eux ?
- Ils ne savent rien sur ce qui nous est arrivé. L'avion a sûrement disparu de la surface de la planète. Des fouilles sont probablement en cours à l'heure qu'il est.
- J'en ai conscience, mais quand une chose aussi terrible arrive, les gens ne se font pas trop d'illusions. J'en ai mal au cœur rien que de penser à la tristesse que doivent ressentir mes parents, et plus encore de savoir que jamais nous ne les reverrons. Si seulement je pouvais les voir une derrière fois et leur dire que tout va bien, ça me suffirait...
- A moi aussi Axel, mais... si nous y pensons de trop, si nous laissons nos émotions nous envahir, nous allons mourir à petit feu.
- Nous sommes les deux seuls humains sur cette maudite planète !
Kylian ferma un bref instant les yeux. Ce n'était pas le genre d'Axel d'être aussi pessimiste, mais il avait d'amers sentiments à faire ressortir pour évacuer toute cette colère, cette tristesse et cette douleur. Silencieusement, il remercia les chevaliers de ne pas s'interposer dans cette conversation, même s'il était évident qu'ils entendaient tout.
- Je sais, Axel, je suis dans la même situation que toi, tu te rappelles ? dit-il en tentant de garder l'esprit positif. Vois les choses du bon côté, tu n'es pas seul. Nous avons malgré tout la chance d'être ensemble. J'aurais pu mourir dans cet accident.
Comme Axel ne répondait rien, Kylian décida de poursuivre en espérant effacer le chagrin de son ami :
- Et puis, tu imagines combien de personnes aimeraient être à notre place ? Nous avons quand même découvert l'existence d'un autre monde !
- Ouais, super... et nous avons déjà manqué d'être tués par deux monstres.
- Pourquoi est-ce que tu vois toujours le verre à moitié vide, Axel ? Tu laisses la douleur te dévorer, ce n'est pas très bon...
Axel lâcha un profond soupir à fendre l'âme et Kylian vit tout son corps se détendre.
- Je suis désolé, tu as probablement raison, admit-il. C'est dur, tu sais ? Je n'ai aucun repère ici, je ne connais personne.
- Si, tu me connais moi, et nous allons nous épauler, d'accord ?
Axel acquiesça d'un signe de la tête. Ils restèrent à nouveau silencieux un moment, pendant lequel Kylian écouta le bruit des sabots sur la terre ferme et celui des roues de la charrette. Il songea aux événements passés, au crash de l'avion, puis leur capture par ces étranges créatures et enfin leur sauvetage par les elfes. Leur arrivée avait été plutôt opportune, il fallait l'admettre.
- C'est une chance pour nous que vous soyez arrivés à temps avant que ces monstres ne nous fassent rôtir, dit-il en tournant son regard vers Valérian.
L'elfe, impassible, haussa les épaules et secoua la tête, les sourcils froncés.
- Pas tout à fait, en vérité, avoua-t-il.
- Comment ça ?
- Nous savions que vous deviez arriver, nous vous cherchions.
- Ah oui ?
- Dorégon, là où nous vous conduisons, se situe à trois mois de marche de l'endroit où nous nous trouvons actuellement. Nous avons quitté la capitale il y a donc trois mois de cela maintenant pour nous diriger vers l'endroit où nous étions supposés vous trouver.
- Je ne comprends pas vraiment.
Valérian lâcha un soupir.
- Votre arrivée a été annoncée par une prophétie.
- Une prophétie ?
- Oui.
- Et que dit-elle exactement ?
- « Au jour de l'An l'étoile éclatera,
Dans le ciel la lumière brillera,
Un terrien entraînant l'autre,
Égarés par-delà l'Ailleurs ils seront,
Dans les Hautes-Plaines ils échoueront. »
- Ce n'est pas très clair pour moi, confessa Kylian.
- Il n'y a rien de plus normal, il s'agit d'une prophétie, lui répondit Valérian. Le jour où nous vous avons trouvés se déroulaient les festivités pour célébrer le Nouvel An. Lorsque nous étions dans les Hautes-Plaines, nous avons entendu le son d'une explosion, il correspondait assurément à l'éclatement de l'étoile cité dans la prophétie. L'explosion a illuminé le ciel. En revanche, nous butions sur le mot « terrien ». Nous en avions conclu que vous veniez d'un autre monde, notamment grâce à la référence de l'Ailleurs. Et enfin, quant au lieu où nous pouvions vous trouver, les Hautes-Plaines, la dernière phrase était très claire.
Kylian jeta un regard en direction d'Axel. Il ne quittait pas des yeux Valérian et semblait boire toutes ses paroles. Au moins avait-il cessé de broyer du noir, c'était rassurant.
- D'accord, fit-il, mais c'est tout ?
- Comment ça ?
- Je veux dire, cette prophétie annonce-t-elle seulement notre arrivée ? Si c'est le cas, il n'y a rien d'extravagant là-dedans.
- Non, il existe plusieurs autres prophéties que nous n'avons pas encore déchiffrées.
- Ah oui ? Et quelles sont-elles ?
- Nous en discuterons un peu plus tard, prenez le temps de digérer toutes ces informations. Vous venez de subir un choc violent avec le crash de votre avion, et la découverte de ce monde doit vous ébranler. Laissez à votre esprit le temps d'analyser ce qu'il se passe et de l'assimiler, voulez-vous ?
Malgré son envie de refuser, Kylian supposait à juste titre que Valérian refuserait catégoriquement de leur en dire davantage. Il accepta donc malgré lui et soupira.
- Trois mois... Ce voyage risque d'être très long, marmonna-t-il.
Comme plus personne ne pipait mot, Kylian se perdit dans ses pensées et son regard, inconsciemment, dériva jusqu'à un jeune elfe dont le visage ne lui était pas familier. Ses yeux, d'un bleu argenté et curieusement vifs, sondaient avec insistance Axel, mais son ami ne remarquait rien et s'amusait avec une brindille d'herbe. Alors Kylian s'approcha de lui et se pencha pour chuchoter à son oreille :
- L'un des elfes t'observe constamment... Tu sais qui c'est ?
- Oui, il s'agit de Lewis, le magicien des chevaliers. C'est lui qui m'a soigné.
- Un magicien ?
- Apparemment.
Kylian posa ses yeux sur Lewis et probablement le magicien le sentit-il, car il le regarda avant de talonner son cheval et prendre la tête du convoi.
***
Le geste discret de Lewis obligea Valérian à sortir des rangs pour rejoindre le magicien, sans que les deux garçons qu'ils avaient sauvés ne s'aperçoivent de rien. Arrivé à sa hauteur, Valérian ne le regarda cependant pas, afin d'éviter d'attirer l'attention sur eux.
- Que se passe-t-il ?
- Ne le sens-tu pas ?
- Je ne suis pas magicien, Lewis, comment pourrais-je sentir quoi que ce soit ? A moins que tu ne me parles d'une odeur, mais venant de toi, ça serait assez étonnant...
- Je perçois quelque-chose d'étrange venant d'Axel.
- Étrange comme... malsain ? Mauvais ?
- Non, pas forcément. Plutôt indéfinissable.
Valérian tourna légèrement la tête, le regard sombre, et considéra Axel sous un œil attentif. Pourtant, rien ne lui semblait étrange à part le fait qu'il soit humain. Qu'est-ce que Lewis percevait chez lui qu'ils n'avaient pas vu ?
- Penses-tu pouvoir rapidement découvrir de quoi il retourne ?
- Je l'ignore, Valérian.
- La prophétie a peut-être annoncé l'arrivée de ces deux humains, mais s'ils étaient mauvais ? Nous les connaissons à peine et nous avons pris des risques considérables pour aller à leur rencontre le jour où ils débarqueraient. D'autant plus qu'ils sont plus jeunes que je ne le croyais. Ce que nous faisons est-il bon, tu crois ?
- Si jamais ils nous posent problème, Valérian, nous serions en mesure de les stopper. Ils ont plutôt l'air inoffensif, perdus et désorientés. A leur place, j'aurais été dans le même état émotionnel qu'eux. Je ne pense pas que nous ayons quelque-chose à craindre de leur part. Nous pouvons leur parler des autres prophéties.
- Bien, très bien. Nous aborderons le sujet ce soir ou demain matin. Nous allons bientôt atteindre Falhorne. Là-bas, nous trouverons une auberge pour y dormir la nuit.
- A vos ordres.
- Lewis ?
- Mmh ?
- Je suis vraiment très heureux de te savoir à nos côtés.
- Je me contente simplement de suivre les ordres du roi, il n'y a rien d'exceptionnel à ma présence ici.
- Peut-être, mais ta réputation te précède et certains prétendent que tu refuses les tâches ingrates, comme l'escorte d'une cavalerie.
- Crois-moi, Valérian, cette escorte n'a rien de banal et cette mission est plus importante qu'il n'y paraît. La protection de ces deux humains est notre priorité. Ils ne doivent absolument pas mourir. Rien ne doit leur arriver, c'est compris ?
- Nous veillerons à leur sécurité. Encore merci.
Lewis inclina poliment la tête et Valérian s'éloigna pour rejoindre les chevaliers.
Comme l'avait annoncé Valérian, ils arrivèrent aux abords d'un petit village alors que le jour commençait à décliner. La surprise fut de taille pour Kylian et Axel quand ils aperçurent les premières maisons des villageois, à l'aspect rudimentaire et sûrement non fournies en électricité. Les quelques rares personnes qui travaillaient encore à l'extérieur maniaient des outils manuels et fournissaient un travail physique assez dense qui laissa les deux jeunes hommes perplexes, avec l'impression d'être revenus plusieurs dizaines d'années en arrière.
Ils s'échangèrent un regard inquiet tandis que Terendis stoppait la charrette au-devant d'une auberge de fortune. Une fois les chevaux attachés et nourris, les chevaliers entrèrent à l'intérieur de l'auberge, accompagnés par Kylian, Axel et Lewis. Les quelques personnes qui se trouvaient là se tournèrent vers eux, l'œil mauvais, et un silence plana dans la pièce. Kylian se sentit aussitôt mal-à-l'aise et baissa les yeux, gêné d'être le centre de mire. Ce ne serait sans doute pas la première fois qu'il attirerait ainsi l'attention puisque personne ici ne savait ce qu'était un être humain. Valérian se dirigea vers le comptoir et paya plusieurs chambres.
- J'espère que ces créatures ne sont pas hostiles, grommela l'aubergiste en désignant les deux garçons.
- Non, soyez rassurés.
Une fois les clés en main, Valérian les distribua et chacun s'en alla de son côté. Évidemment, Kylian et Axel partageaient la même chambre. Une fois seuls, Kylian ferma la porte à clé et s'assit sur l'un des lits, soulagé.
- Enfin seuls...
- C'est dingue, tout ce qu'il nous arrive ! s'exclama Axel.
- Oui et quelque-chose me dit que nous ne sommes pas arrivés au bout de nos surprises. Des elfes, Axel. Nous voyageons avec des elfes ! Est-ce que tu aurais cru ça possible ?
Un sourire se dessina sur les lèvres de son ami et il s'étala de tout son long sur le lit.
- Le confort d'un vrai lit, ça m'avait manqué...
- Nous devrions en profiter pour nous reposer. Ce n'est pas dit que nous passerons toutes nos nuits dans une auberge, sur un lit confortable, observa Kylian.
- Oui, sûrement. Kylian, crois-tu que nous faisons bien de les suivre ?
- Je n'en sais rien. Je ne connais rien de ce monde, je ne peux pas me prononcer là-dessus. Tout ce que je peux faire, c'est espérer que nous sommes avec les bonnes personnes.
Axel acquiesça.
- Je payerais cher pour avoir un bon chocolat chaud entre les mains...
- Et moi pour manger un délicieux steak bien saignant.
Malgré la fatigue qui s'installait, ils restèrent éveillés quelques heures de plus à énoncer tout ce qui leur manquait, jusqu'à ce que le sommeil finisse par les emporter.