Chapitre 1 – Le sacrifice
Le vin avait un goût de sang.
Elena Vance le savait parce qu'elle venait de mordre l'intérieur de sa joue en souriant à l'ambassadeur du Territoire du Nord. Une distraction idiote. Mais la salle à manger du domaine Vance était si silencieuse qu'elle entendait son propre cœur cogner contre ses côtes.
Son père, Gregory Vance, trônait en bout de table. Grand. Gris. Les yeux couleur d'acier qu'il posait sur elle en ce moment même – un regard qui n'avait rien de paternel. Un regard de marchand.
Une simple réunion politique, lui avait-il dit en la voyant descendre l'escalier. Souris, Elena. Tais-toi. Et ne me fais pas honte.
Elle avait souri. Elle s'était tue.
Mais personne n'avait prévenu les invités.
Ils étaient deux. Assis face à elle, de l'autre côté de la table en chêne centenaire. Deux hommes que les ombres semblaient aimer caresser.
Cassian Blackwood. L'aîné. Le glaive. Taillé comme une forteresse, la mâchoire d'un bourreau et des mains qui avaient dû étrangler plus d'hommes qu'elle n'en avait croisés dans sa vie. Il ne la regardait pas. Il la pesait. Ses prunelles couleur miel brûlaient lentement, remontant de ses doigts crispés sur sa fourchette jusqu'à son cou découvert.
Son frère, Julian, était l'ombre du glaive. Plus svelte, plus sournois. Un sourire qui ne touchait jamais ses yeux noirs. Il avait passé tout le dîner à faire tourner son verre de bourbon, à écouter sans écouter, à laisser son pouce glisser sur le cristal dans un mouvement circulaire, hypnotique.
Elena avait dix-neuf ans. Eux, trente-sept et trente-cinq.
Elle le savait parce que son père le lui avait rappelé la veille. Des hommes d'expérience, Elena. Respecte-les.
Le repas s'achevait. Un rôti trop cuit. Des légumes qu'elle n'avait pas touchés. Le silence, toujours le silence, sauf quand Cassian murmurait quelque chose à l'oreille de Julian, et que Julian haussait un sourcil.
- Mon père, dit Elena enfin, forçant sa voix à ne pas trembler, vous ne m'avez pas dit l'objet de cette... réunion.
Gregory posa sa serviette. Lentement. Comme un juge qui va rendre son verdict.
- L'objet, ma fille, c'est toi.
Sa fourchette tinta contre l'assiette. Elena sentit le froid lui grimper depuis la base du crâne.
- Je ne comprends pas.
- Tu vas comprendre, dit Julian Blackwood.
C'était la première fois qu'il lui adressait directement la parole. Sa voix était grave comme une pierre qu'on laisse tomber dans un puits. Il se leva, contourna la table, et ses doigts effleurèrent le dossier de la chaise d'Elena.
Elle retint son souffle.
- Gregory nous doit beaucoup, reprit Julian. De l'argent. Des alliances. Du sang, aussi, pour être précis. Il ne peut pas rembourser. Alors il paie avec ce qu'il a de plus précieux.
- Je ne suis pas une monnaie, souffla Elena.
- Non, confirma Cassian. Tu es mieux.
Il se leva à son tour. Les deux frères l'encerclaient maintenant. De chaque côté, comme deux murs vivants.
- Tu es une Vance, continua Cassian. Le dernier sang pur après ton père. Porter un enfant Vance, c'est régner sur trois territoires. Ton père n'a plus d'argent, mais il a une fille. Une fille vierge, en âge d'être marquée.
Elena se tourna vers Gregory. Ses yeux cherchaient un démenti. Une étincelle de révolte. Une excuse.
Son père baissa les yeux.
- C'est pour la sécurité de la famille.
- Tu me vends, répéta-t-elle, lentement, comme pour s'en convaincre. Tu me vends à deux hommes que tu appelles des alliés.
- Des partenaires, corrigea Julian.
Sa main se posa sur son épaule. La chaleur traversa la soie de sa robe. Elena sentit ses doigts – longs, impatients, presque musiciens – peser à peine. Un contact de propriétaire.
- Tu n'es pas une prisonnière, Elena. Tu es une proie.
Le mot la gifla.
- Il y a une différence, ajouta Cassian, penché vers son oreille. Une prisonnière, on la libère un jour. Une proie...
Il marqua une pause. Sa bouche effleura son lobe.
- ... on la garde.
Elena se leva d'un bond. La chaise bascula derrière elle. Son cœur battait si fort qu'elle voyait les lumières vaciller.
- Je ne pars nulle part.
Gregory soupira. Un soupir las, usé, qui en disait long sur les nuits qu'il avait passées à peser le pour et le contre.
- Ce n'est pas un choix, Elena. Le Conseil a signé. Tu appartiens aux Blackwood jusqu'à ce qu'ils décident de te rendre. Ou de te garder. Le contrat est scellé dans le sang.
- Le mien ? demanda-t-elle, la voix brisée.
- Le leur, dit Julian. Pour l'instant.
Il sortit un parchemin de sa veste. Sur la cire rouge, deux sceaux : la tête de loup des Blackwood, et le lion des Vance. Un contrat de cession. Elena avait étudié le droit des meutes. Elle savait ce que cela signifiait.
Elle n'était plus sa propriété.
Elle était la leur.
Cassian fit le tour de la table. Ses bottes résonnaient sur le parquet. Il s'arrêta devant elle, si proche qu'elle dut lever la tête pour croiser son regard.
- Tu vas pleurer ? demanda-t-il.
- Non.
- Bien. Parce que les larmes, chez nous, on les punit.
Il leva la main. Elena crut à une frappe. Elle ferma les yeux.
Sa paume se posa sur sa joue. Une caresse. Rude, chaude, incroyablement douce pour un homme de sa taille.
- Tu as du cran, dit-il, presque surpris. Julian, elle n'a pas tremblé.
- Pas encore, répondit son frère dans son dos. Attends de voir sa première nuit.
Elena rouvrit les yeux. Elle fixa Cassian droit dans les siens. Ses mains s'étaient mises à trembler, mais pas son regard.
- Si je suis ta proie, dit-elle lentement, souviens-toi que même les loups meurent mordus par leurs victimes.
Julian rit. Un rire noir, sans joie. Cassian, lui, ne rit pas. Il se contenta de pencher la tête, comme un chien qui découvre un os avec un éclat de viande encore accroché.
- Emmenez-la, dit Gregory Vance dans un murmure.
Elena ne lui accorda pas un dernier regard. Elle ne lui donna pas cette victoire.
Cassian attrapa son poignet. Pas brutalement. Juste assez pour qu'elle sente l'acier de ses doigts. Julian se plaça de l'autre côté, sa paume dans le bas de son dos, juste au-dessus de la courbe de ses fesses.
Ils la guidèrent vers la porte. Vers le dehors. Vers la bête noire qui les attendait dans l'allée – un véhicule blindé aux vitres teintées.
- Où m'emmenez-vous ? demanda-t-elle.
- Chez nous, répondit Julian. Dans la forteresse. Tu ne reverras plus jamais cette maison.
Elle tourna la tête une dernière fois. Par-dessus son épaule, elle vit son père ramasser sa fourchette et se resservir de rôti.
Il ne la regardait pas.
Il ne la regarderait plus jamais.
La nuit était froide. Un vent humide léchait sa robe légère, collant la soie à ses cuisses. Cassian remarqua. Il retira sa veste et la posa sur ses épaules sans un mot. L'odeur de cèdre et de cigare l'enveloppa.
- Pourquoi ? demanda-t-elle, plus bas. Pourquoi moi ?
Cassian ouvrit la portière. Avant qu'elle ne monte, il s'accroupit à sa hauteur. Dans la pénombre, ses yeux miel brillaient comme des braises.
- Parce que, dit-il, ton père nous a promis une proie docile, obéissante, brisée d'avance.
Il effleura sa joue du dos de la main.
- Tu n'es rien de tout ça, Elena Vance. Et c'est exactement ce qu'on cherchait.
Il referma la portière sur elle.
Le moteur vrombit. Les grilles du domaine Vance se refermèrent dans le rétroviseur.
Elena croisa ses mains sur ses genoux pour ne pas trembler.
Elle ne pleura pas.
Elle n'en aurait pas le temps.
Chapitre 2 – Les frères
L'habitacle du véhicule sentait le cuir et la menace.
Elena était assise à l'arrière, entre les deux frères. Une prison sur mesure. À sa droite, Cassian occupait l'espace comme un rocher occupe une rivière – immobile, massif, imperturbable. À sa gauche, Julian s'était affalé avec une grâce féline, une jambe croisée sur l'autre, son bras reposant négligemment sur la banquette juste derrière la nuque d'Elena.
Il ne la touchait pas. Pas encore.
Mais l'air entre eux était si dense qu'elle avait du mal à respirer.
Personne ne parlait. Le chauffeur – un oméga muet aux yeux baissés – avait relevé la vitre de séparation. Ils étaient seuls. Trois corps dans un espace trop petit pour les mensonges.
Elena regardait droit devant. Le pare-brise déroulait la nuit, des arbres noirs, des lampadaires rares. Elle ne savait pas où ils allaient. Elle ne savait pas ce qui l'attendait. La seule chose qu'elle savait, c'était que deux paires d'yeux la dévoraient en silence.
Celui de Cassian était un scalpel. Il descendait lentement le long de sa nuque, pesait la courbe de son épaule, s'attardait sur la naissance de sa gorge. Il ne clignait presque pas. Chaque fois qu'elle tournait la tête vers lui, il soutenait son regard sans ciller, comme pour lui dire : Oui, je te regarde. Et alors ?
Celui de Julian était un piège. Il ne regardait jamais directement. Il frôlait. Ses prunelles noires glissaient sur elle par à-coups, se posaient une seconde sur sa bouche, sur ses doigts crispés sur sa propre cuisse, sur la fine bride de son soutien-gorge qui dépassait de l'encolure de sa robe. Puis il détournait le regard, feignant l'indifférence, mais sa main – celle posée derrière sa nuque – remuait légèrement, un doigt qui tapotait la sellerie en rythme.
Impatients, pensa Elena. Ils sont tous les deux impatients. Mais ils se retiennent.
- Tu as peur, dit Cassian. Ce n'est pas une question.
Sa voix était grave, presque calme. Une voix qu'on utilise pour calmer un cheval avant de le monter.
- Je réfléchis, répondit Elena sans le regarder.
- À quoi ?
- À combien de temps je peux tenir sans dormir.
Julian laissa échapper un petit rire. Un son chaud, inattendu, qui lui chatouilla l'oreille.
- Maligne, dit-il. Elle compte les heures déjà.
- Je ne compte pas les heures, dit Elena en tournant cette fois la tête vers lui. Je compte vos failles.
Le sourire de Julian s'élargit. Il se pencha légèrement vers elle. L'odeur du whisky et du bois brûlé l'enveloppa.
- Tu crois qu'on a des failles, petite proie ?
- Tout le monde en a.
- Pas nous, dit Cassian de l'autre côté. Pas depuis longtemps.
Et ce fut à ce moment précis que la voiture prit un virage. Elena bascula vers la gauche, contre Julian. Sa hanche heurta sa cuisse, sa main s'écrasa contre son torse pour se rattraper. Sous la chemise fine, elle sentit les muscles – durs, chauds, incroyablement vivants.
Julian ne la repoussa pas.
Au contraire, sa main quitta la banquette pour se poser sur sa taille. Juste là. Juste assez bas pour que son pouce effleure le haut de sa hanche.
- Désolé, murmura-t-il d'une voix qui n'avait rien d'excuse. Virage serré.
Elle voulut se redresser. Sa main à lui la retint.
- Reste, dit-il simplement. Le prochain virage est pire.
Elena sentit la chaleur de ses doigts à travers la soie. Cinq points de feu sur sa peau. Elle releva les yeux vers lui – il était si proche qu'elle voyait les cernes sous ses yeux, une cicatrice minuscule sur sa lèvre inférieure, l'éclat sombre de sa prunelle.
- Julian, dit Cassian.
Un seul mot. Pas une menace. Un avertissement.
Julian leva les yeux vers son frère par-dessus la tête d'Elena. Un silence passa entre eux – un silence chargé d'années, de pactes, de limites invisibles.
- Je ne fais que regarder, dit Julian.
- Tu ne fais qu'effleurer, corrigea Cassian.
- C'est pareil.
- Non. Ce n'est jamais pareil avec toi.
Julian retira sa main. Lentement. Ses doigts glissèrent sur la soie, un frôlement volontairement prolongé, comme une caresse qu'on arrache à regret. Puis il se réinstalla, le bras croisé, le regard tourné vers la vitre.
Elena inspira. Elle n'avait pas conscience d'avoir retenu sa respiration.
- Vous vous disputez déjà, dit-elle. C'est prometteur.
- Nous ne nous disputons pas, répondit Cassian. Nous négocions.
- À mon sujet ?
- À ton sujet. Pour toi. À cause de toi.
Il se pencha soudain vers elle. Pas comme Julian – pas en glissant. Comme un chêne qui penche, inévitable. Son visage s'approcha du sien, son souffle chaud frôla sa tempe.
- Julian veut te goûter tout de suite, souffla-t-il. Moi, je préfère attendre. Laisser la faim s'installer. Tu sais pourquoi ?
Elena secoua la tête, la gorge serrée.
- Parce qu'une proie pressée, c'est une proie mal cuisinée. J'aime les viandes qui ont mijoté.
Sa bouche frôla son oreille. Un détail infime. Mais Elena sentit ses jambes se vider de leur force.
- Et toi, demanda Cassian, à quelle température veux-tu être dévorée ?
Elle aurait dû avoir peur. Elle aurait dû pleurer, supplier, cogner aux vitres. Mais son corps, ce traître, répondit à sa place. Ses mamelons durcirent sous le tissu de sa robe. Ses joues s'empourprèrent. Et entre ses cuisses, une chaleur sourde et humide commença à s'installer.
Elle détesta cette chaleur. Elle la haït. Mais elle ne pouvait pas l'éteindre.
- Je ne suis pas une viande, dit-elle avec une voix qui tremblait malgré elle.
- Non, admit Cassian en se redressant. Tu es mieux. Tu es une Vance. Et les Vance, on les sert sur un lit de soie, avec des chaînes en or.
- Ce n'est pas plus rassurant.
- Ce n'est pas censé l'être.
La voiture ralentit. Des grilles s'ouvrirent.Elena devina la forteresse avant de la voir – l'odeur de la pierre humide, le vent plus froid, le silence plus lourd.
Les vitres teintées l'empêchaient de voir. Mais elle sentit l'ombre immense du bâtiment quand le véhicule s'engagea dans une cour intérieure.
- Nous sommes arrivés, annonça Julian. Bienvenue à la maison, petite proie.
Il ouvrit sa portière et descendit. L'air nocturne entra en bouffée glacée.
Cassian sortit le premier. Puis il tendit la main vers Elena. Pas un geste galant – un geste de propriétaire. Elle ne la prit pas. Elle descendit seule, ses talons claquant sur le pavé.
Debout dans la cour, elle leva les yeux.
La forteresse Blackwood était une mâchoire de pierre. Des tours carrées, des fenêtres rares, des murs de trois mètres d'épaisseur. Aucune lumière. Aucune âme.
- C'est là que tu vas m'enfermer, dit-elle.
- T'enfermer, non, répondit Cassian. T'attendre, oui.
Il lui fit signe d'avancer. Julian la dépassa, ouvrit une immense porte de chêne. À l'intérieur, un hall glacé, un lustre éteint, des ombres qui dansaient sur des portraits d'ancêtres aux yeux de loup.
Elena franchit le seuil.
La porte se referma dans son dos avec un bruit de tombeau.
Elle était chez eux. Dans leur antre. Entre le glaive et l'ombre.
Et pour la première fois de sa vie, elle ne savait pas si la peur qui la brûlait était de la haine... ou du désir.
Chapitre 3 – La chambre de l'otage
La chambre était trop grande pour une prisonnière.
Elena fit trois pas sur le parquet ciré. Ses talons résonnèrent comme des coups de marteau. Devant elle : un lit à baldaquin, des draps de lin noir, quatre piliers de chêne sculpté. Derrière : une cheminée où crépitait déjà un feu. À droite : une fenêtre condamnée par des barreaux. À gauche : une porte entrouverte sur une salle d'eau en marbre noir.
Une cage dorée. Comme promis.
Julian était resté sur le seuil. Il n'avait pas allumé les chandeliers. Il n'avait pas prononcé un mot depuis qu'ils avaient franchi la porte de la forteresse. Il se contentait de la regarder découvrir sa cellule, ses mains enfoncées dans les poches de son pantalon, son épaule appuyée nonchalamment au chambranle.
- Tu vas dormir là, dit-il enfin.
- Et vous ? demanda Elena sans se retourner. Vous dormez où ?
- Partout. Nulle part. Dans ton mur si tu préfères.
Il poussa la porte de la salle d'eau. Un bruit de carrelage, puis l'eau qui coule.
Elena se tourna. Julian était penché au-dessus d'une baignoire en pierre noire, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes. L'eau fumait. Il testait la température du bout des doigts, l'air concentré, presque doux.
- Qu'est-ce que vous faites ?
- Devine.
- Vous ne comptez pas...
- Te baigner ? Si. Ton père a dit que tu n'aimais pas l'eau froide. J'ai fait chauffer.
Il ajouta quelque chose dans l'eau – un flacon sans étiquette. L'odeur de lavande et d'ambre envahit la pièce.
Elena recula d'un pas.
- Je peux me laver toute seule.
- Je sais.
- Alors laissez-moi.
Julian releva la tête. Ses yeux noirs brillèrent dans la lumière tamisée de la bougie.
- Non.
Un seul mot. Pas agressif. Calme. Définitif.
- Tu n'as plus rien à toi, Elena. Pas ton corps, pas ton temps, pas ton souffle. Tout ce que tu as, je te le donne. Ce soir, je te donne un bain.
Il se redressa. Ses mains gouttaient sur le carrelage.
- Enlève ta robe.
Elle resta immobile.
- Enlève ta robe, répéta-t-il. Ou je l'enlève pour toi. Mais sache que j'ai des ciseaux dans la poche et que cette soie a l'air très chère. Ce serait dommage.
Ses doigts tremblaient quand elle attrapa l'ourlet de sa robe. La soie glissa sur ses cuisses, ses hanches, ses seins. Elle la laissa tomber par terre dans un froissement de luxe inutile.
Julian ne détourna pas les yeux.
Il la regarda. Toute entière. Son regard noir descendit le long de son cou, s'attarda sur son soutien-gorge en dentelle blanche, descendit encore sur son ventre, sur la fine culotte assortie, sur ses jambes qui tremblaient.
- Continue.
- C'est tout ce que j'ai.
- Tu sais très bien que non.
Elena ferma les yeux. Ses doigts trouvèrent l'agrafe du soutien-gorge. La dentelle tomba. Le froid de la pièce lui piqua les mamelons. Elle les sentit durcir immédiatement, trahissant son trouble.
Elle ouvrit les yeux. Julian ne regardait pas ses seins. Il regardait ses yeux.
- La culotte, dit-il.
Ses mains tremblaient encore plus fort. Elle fit glisser le dernier rectangle de dentelle le long de ses hanches, le laissa tomber à ses pieds.
Elle était nue. Devant lui. Devant cet inconnu aux mains criminelles et aux yeux de jais.
- Bien, dit Julian. Entre dans l'eau.
Elle obéit. Parce qu'il n'y avait plus rien d'autre à faire. Parce que ses jambes menaçaient de la trahir. Parce qu'une partie d'elle – la partie qu'elle détestait – avait envie de savoir ce que ses mains allaient faire.
L'eau était brûlante. Elle s'y enfonça jusqu'au menton, les bras croisés sur sa poitrine par réflexe.
- Enlève les bras, ordonna Julian en s'agenouillant au bord de la baignoire.
- Pourquoi ?
- Parce que je veux te voir. Parce que c'est mon droit. Parce que tu as arrêté d'appartenir à toi-même il y a trois heures.
Elle desserra les bras lentement. Ses seins émergèrent de l'eau, ruisselants, les pointes roses et dressées.
Julian expira. Un souffle lent, contrôlé, presque douloureux.
- Tu es belle, dit-il. Ce n'est pas un compliment. C'est un constat. Et c'est un problème.
- Pourquoi ?
- Parce que ça va rendre les choses plus difficiles pour toi.
Il prit une éponge en fibres naturelles. La trempa dans l'eau parfumée. Puis, sans prévenir, il passa l'éponge sur son épaule.
Elena sursauta. Le contact était doux – trop doux. L'éponge glissa le long de son bras, remonta vers son cou, redescendit entre ses seins.
- Dis-moi si c'est trop chaud, murmura Julian.
- C'est... juste.
- Juste, répéta-t-il. Tu mens. C'est plus que juste. C'est ce que tu voulais depuis que tu nous as vus entrer dans la salle à manger.
L'éponge passa sur son mamelon gauche. Elena haleta – un son qu'elle n'avait pas voulu faire. Julian ne marqua pas de pause. Il continua, lentement, méthodiquement, comme s'il lavait un cheval de race.
- Tu as eu chaud, continua-t-il. Quand Cassian t'a regardée. Quand j'ai posé ma main sur ta taille dans la voiture. Ton cœur battait si fort que je l'entendais.
- Ce n'était pas...
- Si. C'était du désir. De la peur aussi. Mais surtout du désir. Et ça te dégoûte, n'est-ce pas ? D'avoir envie de l'homme qui vient de t'enlever.
L'éponge passa sur son ventre. Descendit. S'arrêta juste au-dessus de son pubis.
Elena retint son souffle.
- Je ne vais pas te toucher là, dit Julian. Pas ce soir. Ce soir, je te lave. Et tu vas supporter ça sans te plaindre, parce qu'au fond, tu ne veux pas que je m'arrête.
Il avait raison. C'était ça, le pire. Il avait raison.
L'éponge remonta le long de ses côtes, passa sous son bras, descendit sa nuque. Julian la tourna doucement pour lui laver le dos. Ses mains – les vraies, pas l'éponge – effleurèrent ses omoplates. Des doigts nus, chauds, qui traçaient des cercles invisibles sur sa peau.
- Tu vas t'habituer, dit-il. À nos mains. À nos yeux. À nos corps. Et un jour, tu ne pourras plus t'en passer.
- Jamais, murmura Elena.
- Tu dis ça parce que tu as encore froid. Attends d'avoir chaud.
Il rinça l'éponge. L'essora. La jeta dans le panier.
- Lève-toi.
Elle se leva. L'eau ruissela le long de ses cuisses, de ses mollets, de ses pieds. Julian ne l'aida pas à sortir. Il lui tendit une serviette – blanche, épaisse, chaude. Elle s'en enveloppa.
- Tu as honte, dit-il en la regardant se cacher.
- Oui.
- C'est bien. La honte, c'est le début de la pudeur. Et la pudeur, c'est le début du désir.
Il ramassa sa robe, son soutien-gorge, sa culotte. Les plia – avec une précision presque tendre. Les posa sur une chaise.
- Demain, tu n'auras plus le droit de t'habiller seule. Ce soir, je t'accorde ce privilège.
Il se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il s'arrêta.
- Elena.
- Quoi ?
- Dors bien. La prochaine fois que je te lave, Cassian sera là. Il est moins patient que moi.
Il referma la porte.
Elena resta debout au milieu de la chambre, la serviette collée à sa peau humide, le feu qui crépitait, l'odeur de lavande et d'ambre qui lui collait aux pores.
Entre ses cuisses, une chaleur lancinante qu'elle n'arrivait pas à éteindre.
Elle ne dormit pas de la nuit.
Elle ne savait pas si c'était la peur... ou l'attente.