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La Nounou du Millionnaire

La Nounou du Millionnaire

Auteur:: Sexybook
Genre: Milliardaire
Sidonie, jeune Française fauchée, décroche le poste de nounou dans une somptueuse townhouse de Mayfair pour la petite Birdie - et pour un salaire qui change tout. Face à Emmett Rochester, veuf distant et contrôlant, Sidonie doit prouver sa valeur chaque jour : calmer une fillette-roi, naviguer les règles strictes du manoir et résister au magnétisme trouble de son employeur. Entre ironie, gaffes quotidiennes et moments de vulnérabilité, une attirance invisible naît - fragile, dangereuse, mais irrésistible. Dans un monde où l'argent achète le confort mais pas le cœur, Sid devra choisir : protéger son indépendance... ou se laisser aimer

Chapitre 1 Chapitre 1

« Mr X recherche une nourrice à temps plein pour prendre en charge sa fille de 2 ans.

Cette mission consistera à veiller méticuleusement sur l'enfant, sa santé, sa sécurité et son bien-être.

Expérience significative exigée.

Lieu : Mayfair, Londres.

Rémunération : attractive, en fonction du profil.

Personnes irresponsables, susceptibles ou indiscrètes, s'abstenir. »

Je fais claquer mes talons jusqu'au salon en tirant sur le col de mon tailleur strict. Pas franchement confortable, mais comme le disait souvent ma mère, sourire résigné aux lèvres : « Depuis quand les femmes ont la vie facile ? »

Je m'inspecte quelques secondes dans le grand miroir fixé au mur, rajoute un peu de rouge cerise sur mes lèvres, place quelques mèches blondes derrière mes oreilles, puis réalise enfin que je ne suis pas seule. Mon sosie aux cheveux noir corbeau – en short en jean et débardeur imprimé tête de loup – m'observe, assise en tailleur, à même le parquet.

– Sid, oublie ce foutu entretien. Tu n'as pas l'expérience demandée, ilsvont te recaler direct ! Tu t'apprêtes à perdre deux heures de ta vie ! Et de la mienne. On est censées ranger tout ce bordel !

Joe soupire avant de s'attaquer au cutter à un innocent carton qui a le malheur de traîner là.

– Ils ont reçu mon C.V. et accepté de me rencontrer, c'est tout ce quicompte. Ah oui, et deux mots magiques aussi : « Rémunération attractive. »

Je lui décoche l'un de mes sourires les plus agaçants, elle me balance une Converse trouée qui manque de justesse mon visage.

– Je te parie que tu vas t'enfuir au bout de dix minutes ! La mioche va faire un caprice parce que sa nouvelle dînette n'est pas incrustée de diamants, mais de Swarovski, sa mère maniaco-dépressive va s'enfiler une poignée de Lexomil en douce, pendant que Mr X – encore un vieux beau qui te fera les yeux doux – tendra un billet de cent à sa petite princesse. C'est tout ce qu'il aura trouvé pour la faire taire... Ça marche aussi avec « Môman », d'ailleurs, ça coûte cher, la cure botox-champagneantidépresseurs...

– Qu'est-ce qui te fait croire que ce Mr X est richissime ?

– À ton avis, Einstein ? Mayfair, ça t'inspire quoi à part le fric, le fric et encore le fric ?

– Ça tombe bien, c'est justement pour le fric que j'ai postulé. Parce quece n'est pas avec ton boulot de barmaid à mi-temps qu'on va payer le loyer... On a suffisamment galéré avant de trouver cet appart tout juste médiocre. J'ai eu ma dose d'hôtels miteux et d'auberges de jeunesse crasseuses, je ne compte pas me faire expulser le mois prochain ! Compris, Coyote Girl ?

– Ouais, bon, je m'incline, rit-elle de sa voix grave. Va vendre ton âme,je gère les cartons.

Je promène mon regard aux quatre coins du salon. Un cimetière. Tous les cartons qui se trouvaient à sa portée ont fini éventrés. Je ne donne pas cher des autres...

Joséphine. Ma sœur jumelle. La délicatesse incarnée.

Je m'engouffre dans le métro – ou Underground, version british – un quart d'heure plus tard et constate que je fais tache. Mon tailleur étouffant et moi, nous nous creusons une petite place au milieu des Londoniens en tenues estivales et des touristes en sandales et casquettes. Il fait une chaleur écrasante en ce début juillet, je rêverais d'être en terrasse, en train de siroter un soda bien frais dans une robe bain de soleil. Mauvaise pioche. Je me trouve dans un costume de clown triste, pressée contre un mur dans cette rame bondée, entourée de gens pour qui la politesse et l'hygiène ne semblent pas être des priorités. Et je m'apprête à baiser les pieds d'un certain Mr X, à sourire niaisement à une petite peste sûrement mal élevée, juste pour empocher un job dont j'ai désespérément besoin... mais qui ne m'enchante guère.

Quitter Paris, la pire idée que j'ai jamais eue ?

Non, c'était vital.

Bienvenue dans le quartier le plus recherché, le plus élitiste de Londres. La case la plus chère du Monopoly anglais. Bordé par Hyde Park à l'ouest et l'ultratendance West End à l'est, Mayfair a une situation est plus qu'idéale. C'est en tout cas ce que radote le vieux Guide vert Michelin des années 1990 qui traîne sur ma table de nuit.

Après avoir écrabouillé une demi-douzaine de pieds en m'extirpant du wagon, je sors à l'air libre, essoufflée, les joues cramoisies, mais ravie. Depuis mon arrivée en Angleterre, un mois plus tôt, je ne me suis jamais promenée dans ce quartier. Ma sœur et moi, nous nous sommes cantonnées aux coins plus populaires – et plus adaptés à nos goûts modestes – tels que Camden Town ou Soho. C'était une erreur.

Sur mon petit bout de trottoir, je lève la tête et contemple ce qui m'entoure avec ravissement. Coup de foudre instantané – et ce n'est pas mon genre, pourtant. Tout ce que je prends le temps d'observer semble avoir été préservé dans un écrin de velours. Ici, pas de pubs sinistres ou de boîtes bruyantes, mais des bars à vin au charme désuet et aux fumoirs intimistes. Les restaurants se veulent discrets, mais subtilement décadents, les façades d'immeubles rivalisent de beauté et les rues sont d'une propreté éclatante.

Et ce sourire qui traîne nonchalamment sur toutes les lèvres...

Un coup d'œil à ma montre et je dégringole de mon nuage. Dans six minutes, il sera quinze heures. Dans sept minutes, le job me passera sous le nez. J'accélère le pas sur Bond Street, admirant sans m'arrêter les boutiques de luxe qui se suivent et ne se ressemblent pas. Chanel, Prada, Miu Miu, Cartier, Alexander McQueen, Louis Vuitton... Joe avait probablement raison. À moins d'habiter dans un studio insalubre et situé au dernier soussol, il faut être millionnaire pour se payer le luxe d'être propriétaire, par ici. Et ce constat ne me dit rien qui vaille. Je n'ai rien contre les gens riches, mais je préfère ne pas avoir à leur rendre de comptes. Surtout quand leurs moyens dépassent l'entendement. Et le P.I.B. d'un petit pays.

Pense à ton salaire, pense à ton salaire, pense à ton...

Rue : St George Street. Numéro : 30. Étage : pas indiqué. Je comprends vite pourquoi. Mr X n'habite pas dans un appartement, comme le commun des mortels, mais dans une sublime maison victorienne à quatre niveaux. Une « townhouse », comme disent les Londoniens – avec une pointe de jalousie dans la voix.

Quatorze heures cinquante-neuf. Je tente de redescendre en température et fais une rapide vérification : tenue professionnelle, coiffure irréprochable, haleine fraîche. Tentée de faire demi-tour, je sonne précipitamment pour que ce ne soit plus une option. Face à cette porte sans doute centenaire, je patiente en prenant la pause. Dos droit, tête haute, jambes serrées, mains jointes devant moi, posées sur la poignée de mon petit attaché-case. La parfaite potiche. Pardon, nanny.

La porte s'ouvre très, très lentement. D'abord, je ne distingue que sa chevelure d'un blanc immaculé, comme on en voit rarement. Mes yeux descendent et rencontrent les siens, plissés, d'un bleu profond. Puis je m'arrête sur sa bouche pincée et délicatement ridée. Cette femme doit avoir une soixantaine d'années, peut-être plus, et mériterait de figurer sur un tableau de maître. Son visage est marqué, mais ses yeux, eux, ont gardé la fougue, l'impétuosité de sa jeunesse. Mon cœur se serre alors que des images de ma mère défilent dans mon esprit.

Chapitre 2 Chapitre 2

– Quand vous aurez terminé de me détailler sous toutes les coutures, vous me ferez le plaisir d'entrer ? me demande sèchement mon interlocutrice.

Même son accent, sa voix sont d'une distinction incroyable... et glaciale.

Je la suis en silence jusqu'à un petit salon cossu, situé à l'entrée de la demeure, et m'assieds dans le fauteuil qu'elle me désigne. Je me sens soudain toute petite. Je réponds à chacune de ses questions pendant presque une demi-heure, sans jamais savoir si mes réponses lui conviennent ou non. Par chance, je maîtrise parfaitement l'anglais – même si mon accent français trahit mes origines. L'Anglaise ne sourit pas, ne hausse pas le ton, se contente de m'interroger sans relâche en prenant quelques notes. Puis elle se lève et je l'imite. À ce stade, je ne sais toujours rien d'elle. Je m'attends à être mise à la porte, mais elle prend la direction inverse : les escaliers.

L'ancien et le moderne font bon ménage, j'en ai la preuve incontestable. Si l'extérieur de la townhouse était impressionnant, l'intérieur me saisit. Je trottine derrière la Reine des Glaces – en manquant plusieurs fois de lui rentrer dedans – et tente de ne rien louper du décor sur mon chemin. Les grands espaces de vie, la très belle hauteur sous plafond, la décoration épurée mais design, ce que je devine être une salle multimédia, sur ma droite, puis une salle de sport, sur ma gauche. Les murs clairs et la lumière qui traverse les larges fenêtres contrebalancent les notes plus sombres du mobilier. Nous n'avons pas encore traversé tout le premier étage, j'ai l'impression d'arpenter les couloirs interminables d'un château. Ici et là, les plantes, fleurs, sculptures et tableaux abstraits ajoutent de la couleur à l'ensemble, apportant à cette maison une âme, une impression de vie et de chaleur humaine.

Finalement, la femme s'immobilise devant une grande porte blanche, derrière laquelle je perçois des pleurs. Elle pose la main sur la poignée et se retourne vers moi.

– Mon nom est Imogen Price. J'étais la nanny de Birdie jusque-là, maisma santé ne me permet plus d'assumer cette responsabilité. Reste à savoir si vous, Miss Merlin, vous en serez capable. Vous avez une heure pour me prouver que vous êtes à la hauteur.

– Vous ne comptez pas me laisser observer d'abord ? Pour que je sache comment tout fonctionne et pour ne pas effrayer la petite ? m'étranglé-je, paniquée.

– Non, ce serait une perte de temps. Vous êtes mise à l'épreuve, aujourd'hui, et Birdie est le meilleur test qui soit. Bon courage...

Elle ouvre une première porte et m'invite à pénétrer dans la pièce. Pas de doute, l'enfant qui habite entre ces quatre murs ne manque de rien. À part d'une nanny dotée d'un cœur et d'un certain sens de l'humour, semble-t-il. Mes yeux survolent la moquette impeccable que je devine ultradouce et moelleuse, rien qu'au regard, se posent sur les photos en noir et blanc et les illustrations colorées accrochées aux murs, puis sur les piles de jouets.

– Mr X a dévalisé un Toys'R'Us ? lâché-je bêtement, en tentant de faire sourire Mrs Price.

Échec cuisant. Elle lève les yeux au ciel, puis se rend jusqu'à la porte suivante. La petite voix aiguë de Birdie est de plus en plus audible – ou insupportable, question de point de vue.

– Sa sieste est maintenant terminée, reprend l'ex-nounou. Vous allez lachanger, lui donner son goûter et jouer avec elle. Soyez attentive, ne laissez rien au hasard ou vous pourrez dire adieu à ce poste.

– Entendu, dis-je, peu rassurée.

– Miss Merlin, j'ai oublié de vous demander votre âge...

– Appelez-moi Sidonie, je vous en prie, réponds-je en souriant avant decroiser son regard noir. Hum, j'ai 25 ans.

– C'est bien ce qui me semblait... soupire-t-elle en ouvrant enfin cettefichue porte.

Birdie ne pleure plus, elle hurle. Si cette mise en scène est un test de compatibilité, c'est raté. J'avance dans sa direction, en lui parlant d'une voix douce et apaisante. Rien n'y fait. Les joues de la petite rouquine à bouclettes sont de plus en plus rouges, ses cris de plus en plus perçants. Debout dans son lit, elle s'accroche aux barreaux, la bouche grande ouverte. Je lui tends les bras, elle monte encore d'une octave. Finalement, une idée surgit dans ma tête : je m'empare de son doudou – un lapin poilu... et humide à force d'être mâchouillé – et l'agite sous ses yeux. Les pleurs cessent, mais la petite mal lunée me défie maintenant du regard. Ses yeux marron, presque noirs, m'ordonnent de lui rendre sa peluche ou cela sera fini pour moi. Je capitule, elle gazouille gaiement et accepte enfin que je la sorte du lit. À peine dans mes bras, elle éternue violemment, m'offrant sa morve en guise de cadeau de bienvenue. Derrière moi, Imogen ne rate rien du spectacle. C'est la première fois que je discerne un sourire sur son visage...

Attention à vous, Imogen. Cette substance gluante dans mon cou, j'en ai largement pour deux...

La suite du test n'est pas plus glorieuse, loin de là. Une nouvelle crise au moment du changement de couche – je découvre qu'elle a mangé des carottes à midi. Des hurlements au moment du goûter – et la quasi-totalité de la compote dans mes cheveux. Une bataille de cubes – en bois, bien durs, aux angles pointus – avec pour cible... mon nez.

2 ans... L'âge terrible.

Après avoir tout répertorié dans son petit calepin, Mrs Price m'annonce que l'heure est terminée. Je lui tends le petit monstre, qui se jette dans les bras de son ancienne nounou, puis lui dis que ce n'est pas la peine de me raccompagner. Je connais le chemin. Et l'issue de cet entretien.

Ça n'aurait pas pu se passer plus mal. Quoique... personne n'a été blessé. Si ce n'est mon nez...

Espérons que Joe pourra me trouver un boulot.

***

Direction Camden Town, le quartier le plus rock et jazzy de Londres. Un coin à la fois branché et populaire où tous les mondes, les aspirations, les envies se mélangent, loin, très loin du calme et du luxe de Mayfair. Un coin où ma sœur bosse lorsqu'elle n'a rien de mieux à faire... Je la retrouve en plein inventaire, accroupie derrière son comptoir. Le happy hour ne va pas tarder à commencer, elle ne va pas avoir beaucoup de temps à m'accorder.

– Bienvenue au Crazy Monkey, je vous sers quelque cho... lâche-t-elleen se relevant, avant de me voir. Désolée Sid, ça va bientôt être le coup d'envoi.

– Je sais, je ne reste pas longtemps.

– Alors ? Tu as touché le jackpot ?

– Non, j'ai tout foiré. Mais je crois que ça vaut mieux. Tu aurais vu labaraque... Et les gens qui y habitent... Pas pour moi ! soupiré-je en attrapant le verre qu'elle me tend.

Je suis en train de grimacer – je ne m'attendais pas à un shot de vodka pure – quand Jasper nous rejoint et s'assied sur le tabouret à côté du mien.

– Ne pose pas trop vite tes fesses, toi ! lui balance Joe. On n'a pas assez de glace et je ne trouve pas les olives.

– Pas mon problème, ma brune, sourit insolemment le collègue de masœur. C'est toi qui gères, ce soir, moi je suis juste venu en extra.

– Ça marche peut-être avec tes greluches, ton sourire de lover, mais pas avec moi. De la glace, tout de suite ! ordonne-t-elle en serrant les dents.

Le grand brun au look de hipster – il faudra m'expliquer le concept du bonnet en plein mois de juillet – lâche un rire franc et guttural, m'embrasse rapidement sur la joue, puis s'en va en direction de la machine à glace. Ma jumelle a toujours le dernier mot. Toujours.

Chapitre 3 Chapitre 3

– Joe, c'est le seul ami qu'on a ici. Si tu pouvais éviter de le faire fuir...

– Tu parles, il nous adore, il veut même venir vivre avec nous ! murmure-t-elle en me faisant un clin d'œil.

– Hum, vu le nombre de filles qu'il ramène chez lui, non merci.– Il est mannequin, que veux-tu, c'est dans son A.D.N.

L'intéressé revient, tend le seau à sa collègue et passe derrière le comptoir.

– Alors, ma blonde, cet entretien ? me lance-t-il en essuyant un verre. Ta sœur m'a dit que tu allais bientôt pouvoir nous payer des vacances au soleil !

– Non seulement je ne vais rien vous payer, mais en plus je vais peut-êtredevoir vous demander de me pistonner...

– Tu rêves, on est au complet, ici, répond Joe. Et puis tu vaux mieux queça, toi...

– Si ça t'intéresse, je pourrai parler de toi autour de moi, propose gentiment Jasper. Mon agent m'a fait part d'un casting pour des photos de lingerie. Il y a bien un corps de déesse, sous ce tailleur de mamie, non ?

– Sid, se mettre en soutif devant des inconnus ? Je donnerais cher pour voir ça ! se marre ma peste de sœur.

– Je ne suis pas aussi chiante que tu le penses, Joe !

– Ah, ouais ? Prouve-le, Super Nounou !

– Bon, les clients commencent à arriver, je file, grogné-je en quittantmon tabouret.

Je suis sur le pas de la porte, prête à sortir du bar qui se remplit à toute allure, quand Joe me rattrape.

– Désolée, tu sais que je t'aime... glisse-t-elle à mon oreille.

– Ouais. Tu as parfois de drôles de façons de le montrer, mais je le sais.

Joséphine et Sidonie, depuis toujours, c'est le jour et la nuit. Nos visages sont identiques, mais ça s'arrête là. Notre couleur de cheveux est la première chose qui nous différencie, mais ce n'est rien comparé à nos personnalités. Elle porte à merveille son look grunge – quoique féminin et étudié. J'arbore un look passe-partout, sans grande recherche. Elle est tatouée, je tourne de l'œil à la vue d'une aiguille. Elle est instinctive, fonceuse, imprévisible, je préfère utiliser mon cerveau avant d'agir. Elle aime les garçons, ils le lui rendent bien, mais elle se lasse trop vite pour construire quoi que ce soit. Je me méfie des hommes, mais finis toujours par jeter mon dévolu sur le pire d'entre eux. Elle est grande gueule, rentrededans, casse-cou – voire plus... – je suis la version raisonnable et édulcorée. Trop, selon elle. Ma jumelle passe son temps à me dire que je suis bourrée de qualités, que mon avenir est tout tracé, que je devrais avoir le monde à mes pieds, mais que je ne sais pas saisir les opportunités. Par manque de confiance en moi. À cause des démons du passé. Elle a sans doute raison...

Pas totalement tort, disons...

Notre point commun : un chagrin immense, qui ne nous quitte plus depuis presque quatre mois. Depuis la disparition de notre mère, Hélène. Une fée aux yeux rieurs, au sourire mutin, qui a passé sa vie à prendre soin des autres. Son métier d'infirmière, elle disait que c'était tout ce qu'elle savait faire. Joe et moi n'étions pas dupes, nous savions qu'elle était bien plus que ça. Que, malgré sa petite existence modeste, notre mère était un être exceptionnel. La seule personne au monde qui savait garder le sourire en toute occasion, même dans les pires moments, même – et surtout – à l'article de la mort. Elle qui nous a élevées seule, sans jamais nous faire payer la lâcheté de notre père. Elle dont nous étions le portrait craché et qui n'a jamais cherché à nous formater. Libre, forte, aimante, Hélène Merlin était tout pour moi. Le cancer l'a emportée, elle n'avait pas 50 ans.

Un nouveau départ dans une ville vivante, bruyante, anesthésiante, voilà ce qui a motivé notre arrivée à Londres. C'était ça ou laisser la tristesse nous ronger... jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.

Laisser Mathias sur le carreau, je dois avouer que ça ne m'a pas déplu. J'avais besoin d'un déclic, je l'ai eu en achetant un billet aller, sans retour. Le grand, le réputé, le décrié Mathias Prévost. L'homme charismatique, manipulateur et ô combien toxique qui a tenté par tous les moyens de me retenir, mais à qui j'ai finalement échappé. Après six ans de relation avec un égoïste de première, pour qui seuls la notoriété et l'argent comptent, il était temps. Un écrivain qui gagne des fortunes en étalant, ridiculisant, brisant la vie des gens ? Ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille. J'étais faible, naïve, un peu perdue et je me suis laissé éblouir par cette vie privilégiée parmi les gens « de la haute ». Aujourd'hui, j'ai repris ma liberté et l'ai abandonné à ses livres-scandales, à son public de voyeurs, à ses interviews télévisées, à ses articles fielleux dans la presse. De lui, je ne veux rien garder.

***

Six heures cinquante-huit. Mon téléphone vibre sur la chaise qui me sert de table de nuit, me sortant brusquement de mes songes – dans lesquels une sorcière, au visage étrangement similaire à celui d'Imogen Price, me traînait par les cheveux le long d'un interminable couloir. Numéro masqué. Je déglutis difficilement en me redressant dans mon lit.

Mathias ? Non, il ne connaît pas mon nouveau numéro. Impossible.

Quelques secondes plus tard, je suis au bord de la crise de panique lorsque mon smartphone cabossé vibre à nouveau. J'appuie sur le téléphone rouge pour envoyer l'importun sur répondeur. Nouvelle vibration : un message vocal m'attend. Je retiens ma respiration en plaçant l'engin contre mon oreille...

– Miss Merlin, Imogen Price à l'appareil. Mr Rochester souhaite vous rencontrer sur-le-champ. Huit heures. Soyez ponctuelle ou ne prenez pas la peine de vous déplacer. À huit heures une, nous contacterons le candidat suivant.

Quelle idiote... Évidemment que ce n'était pas Mathias... Huit heures pétantes ? Challenge accepté, Miss Marple !

Je me rue jusqu'à la salle de bains, me prends les pieds dans le cordon du sèche-cheveux – laissé branché toute la nuit par ma chère sœur – et lâche un nom d'oiseau suffisamment fort pour la réveiller. Ou, du moins, pour réveiller une personne lambda. Ce qui veut dire que Joe n'est pas concernée. Madame la Marmotte roupille toujours lorsque je franchis le pas de la porte, vingt-deux minutes plus tard. Pantalon de tailleur noir et chemisier rose pâle, maquillage léger, queue-de-cheval lissée : pas d'effort superflu, juste le strict minimum pour faire bonne impression.

Sept heures vingt-neuf. Le temps était orageux hier soir et vu les flaques qui jonchent la rue, je devine que le ciel s'est défoulé pendant la nuit. Je m'éloigne de Cleveland Way – cette rue où je commence à me sentir chez moi – pour rejoindre une plus grosse artère. Mon timing est serré, je vais devoir me payer le luxe d'un taxi. Jusqu'à Mayfair, en prévoyant la circulation, le trajet devrait prendre une bonne vingtaine de minutes. Ce qui m'en laisse cinq pour arrêter un véhicule.

Le quartier est déjà en ébullition, le grand marché s'installe, les visages sont fatigués, mais les corps s'activent. Ce coin de Londres n'a pas très bonne réputation, mais il nous a tout de suite plu, à Joe et moi. Nous ne sommes qu'à une dizaine de minutes de Whitechapel, le quartier de prédilection de Jack l'Éventreur. C'est ça qui a séduit ma jumelle, plus que tout le reste – allez savoir pourquoi... Moi, c'est le loyer qui m'a convaincue. Presque abordable : un miracle dans cette ville. J'ai tout de suite apprécié le côté cosmopolite de ce borough, toutes ces langues chantantes qu'on entend à chaque croisement de rues, tous ces artistes qu'on croise, ces restaurants exotiques qui font voyager les papilles – sans creuser un trou dans le porte-monnaie.

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