•••Elena
Le néon du diner clignote faiblement au-dessus de ma tête, projetant une lumière verdâtre sur les factures étalées devant moi. Vingt-trois mille dollars. C'est le montant inscrit en rouge sur la dernière facture de l'hôpital, celle que j'ai reçue ce matin. Vingt-trois mille dollars que je n'ai pas. Que je n'aurai jamais.
Mes mains tremblent quand je replie le papier. Derrière moi, le grésillement de la friteuse et les conversations étouffées des clients de 23h continuent comme si de rien n'était. Comme si ma vie ne s'effondrait pas dans ce box crasseux du "Mel's Diner" où je travaille depuis trois ans.
- Elena ? Tu vas bien, chérie ?
Je lève les yeux vers Dolores, ma collègue de nuit. Ses cheveux gris échappent de son filet et ses yeux fatigués me regardent avec inquiétude. Elle a soixante ans, trois boulots et encore plus de problèmes que moi, mais elle trouve toujours le temps de s'inquiéter pour les autres.
- Ça va », je mens en fourrant les factures dans mon sac usé. « Juste un peu fatiguée.
Dolores pose sa main ridée sur mon épaule. « Marcus ? »
Mon cœur se serre. Marcus. Mon petit frère de vingt-deux ans qui se bat contre une leucémie depuis huit mois. Mon petit frère qui me sourit encore malgré la chimio qui le ravage. Mon petit frère pour qui je donnerais tout.
- Il... il a besoin d'un nouveau traitement. Expérimental.
Les mots sortent difficilement de ma gorge. Comment expliquer que l'assurance refuse de couvrir ce traitement ? Qu'ils considèrent Marcus comme un "risque non viable" ? Qu'ils préfèrent le laisser mourir plutôt que de débourser de l'argent pour le sauver ?
- Combien ? » demande Dolores d'une voix douce.
- Trop.
Elle hoche la tête, comprenant sans que j'aie besoin de préciser. Dans notre monde, "trop" signifie toujours la même chose, plus que ce qu'une serveuse peut gagner en une vie entière.
La clochette de la porte d'entrée résonne et un homme entre. Grand, élégant, complètement déplacé dans ce décor miteux. Son costume coûte probablement plus que mon loyer annuel. Il s'installe dans ma section et je soupire en attrapant mon carnet de commandes.
- Bonsoir, que puis-je vous servir ?
Il lève les yeux de son téléphone. Des yeux gris acier, perçants, qui semblent me jauger en quelques secondes. Ses cheveux noirs sont parfaitement coiffés, sa barbe taillée au millimètre. Il doit avoir une petite quarantaine et dégage cette assurance que seul l'argent peut procurer.
- Un café. Noir.
Sa voix est grave, posée. Accent indéfinissable, probablement européen. Je hoche la tête et me dirige vers la machine à café, consciente qu'il continue de m'observer. Quand je reviens avec sa tasse, il me sourit. Un sourire qui n'atteint pas ses yeux.
- Elena Moreau ?
Mon sang se fige. Comment connaît-il mon nom ? Je regarde rapidement mon badge, mais il affiche seulement "Elena".
- Je... oui. Vous me connaissez ?
- Pas encore. Mais j'aimerais faire votre connaissance.
Il sort une enveloppe épaisse de sa veste et la pose sur la table. Mon nom est écrit dessus d'une écriture élégante.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une proposition. Une qui pourrait résoudre vos problèmes financiers.
Mon cœur s'emballe.
- Je ne comprends pas.
- Votre frère Marcus. Vingt-deux ans. Leucémie lymphoïde aiguë. Pronostic défavorable sans le traitement CAR-T qu'il ne peut pas se permettre.
La tasse faillit me glisser des mains.
- Comment vous... qui êtes-vous ?
- Quelqu'un qui peut vous aider. Ouvrez l'enveloppe, Elena.
Mes doigts tremblent quand je déchire le papier. À l'intérieur, un contrat et une photo. La photo me coupe le souffle, c'est Marcus, prise récemment à l'hôpital. Il dort, relié à ses perfusions, si pâle et fragile.
- Vous nous surveillez ?
- Je m'informe. Lisez le contrat.
Je parcours les premières lignes et manque de m'étouffer. « Contrat de maternité de substitution. Compensation financière : 500 000 dollars. »
Cinq cent mille dollars. Plus que suffisant pour sauver Marcus.
- Vous voulez que je... que je porte votre enfant ?
- C'est exactement ce que je veux. Neuf mois de votre vie contre la vie de votre frère. L'équation me semble équitable.
Je relis le contrat, les mots dansent devant mes yeux. Cinq cent mille dollars. Marcus pourrait vivre. Avoir une vraie chance de s'en sortir.
- Pourquoi moi ?
- Vous avez le profil qui me convient. Jeune, en bonne santé, désespérée. Et surtout, vous avez quelque chose à perdre. Cela vous rendra... coopérative.
Quelque chose dans sa façon de dire "coopérative" me glace le sang. Mais l'image de Marcus dans son lit d'hôpital efface tous mes doutes.
- Je... j'ai besoin de réfléchir.
- Bien sûr. Vous avez jusqu'à demain soir. Après cela, je trouverai quelqu'un d'autre.
Il se lève, laisse un billet de vingt dollars sur la table pour un café à deux dollars et se dirige vers la sortie. À la porte, il se retourne.
- Oh, Elena ? Une dernière chose. Si vous acceptez, vous devrez vivre chez moi pendant toute la durée de la grossesse. Pour votre sécurité et celle du bébé, bien entendu.
La porte se referme sur lui avec un tintement sinistre. Je reste là, le contrat dans les mains, à fixer l'enveloppe. Aucun nom, aucune adresse de retour. Juste un numéro de téléphone griffonné au bas du contrat.
Dolores s'approche.
- Qui c'était ?
- Je ne sais pas.
Et c'est vrai. Je ne sais rien de cet homme. Mais il connaît tout de moi, de Marcus, de notre situation désespérée. Et il m'offre exactement ce dont j'ai besoin.
Je pense à Marcus qui m'a dit hier « Ne t'inquiète pas pour moi, Elena. Tu as déjà assez donné. » Comme s'il était prêt à mourir pour que je puisse vivre ma vie. Mais c'est moi qui vais donner. Encore. Toujours.
Je glisse le contrat dans mon sac, à côté des factures. Demain soir. J'ai jusqu'à demain soir pour décider si je veux vendre neuf mois de ma vie pour sauver celle de mon frère. Au fond de moi, je sais déjà quelle sera ma réponse.
Quand je rentre chez nous à 3h du matin, Marcus dort sur le canapé-lit du salon. Il a encore maigri. Ses joues creusées et sa peau translucide me brisent le cœur. Je m'agenouille près de lui et écarte une mèche de cheveux de son front brûlant.
- Je vais te sauver », je murmure. « Peu importe le prix.
Il ouvre les yeux, me sourit faiblement.
- Tu es rentrée. Comment s'est passée ta soirée ?
- Comme d'habitude. Rendors-toi.
- Elena... si jamais il m'arrivait quelque chose...
- Chut. Il ne t'arrivera rien.
Mais nous savons tous les deux que c'est un mensonge. Sans ce traitement, Marcus mourra. Et ce mystérieux inconnu le sait aussi.
Je m'installe dans le fauteuil en face de lui et sors le contrat de mon sac. Les clauses défilent sous mes yeux. « La mère porteuse s'engage à résider au domicile du contractant pendant toute la durée de la grossesse... Aucun contact avec l'extérieur sans autorisation préalable... Suivi médical strict et exclusif... »
Plus je lis, plus j'ai l'impression de lire les termes d'un emprisonnement doré. Mais cinq cent mille dollars... Marcus pourrait non seulement survivre, mais prospérer.
Je regarde mon frère dormir et prends la décision qui va changer nos vies à jamais.
Demain, j'appellerai ce numéro.
Demain, je signerai ce contrat.
Demain, j'entrerai dans cette cage dorée.
•••Viktor
La Bentley glisse silencieusement dans les rues désertes de la ville. Derrière les vitres teintées, j'observe les derniers noctambules rentrer chez eux, leurs vies pathétiques étalées dans la lumière blafarde des réverbères. Ils ne savent pas ce que c'est que d'avoir du pouvoir. Le vrai pouvoir. Celui qui permet de façonner les destins, de jouer avec les existences comme avec des pièces sur un échiquier.
Elena Moreau sera ma prochaine pièce.
« Monsieur Blackwood ? » La voix de mon chauffeur, Dimitri, me tire de mes réflexions. « Nous sommes arrivés.
Le manoir se dresse devant nous, imposant dans l'obscurité. Trois étages de pierre grise, des tourelles gothiques, des fenêtres qui ressemblent à des yeux noirs. Ma prison dorée, comme l'appelait Isabelle avant de... avant qu'elle ne puisse plus rien appeler du tout.
Je sors de la voiture et gravit les marches du perron. Mes pas résonnent sur le marbre froid du hall d'entrée. Les portraits de mes ancêtres me regardent depuis leurs cadres dorés, leurs visages sévères témoins de siècles de pouvoir et de secrets. Les Blackwood ont toujours su obtenir ce qu'ils voulaient. Par la persuasion, par la manipulation, par la force si nécessaire.
- Bonsoir, Monsieur.
Mrs. Chen, ma gouvernante, m'attend au pied de l'escalier. Une Chinoise d'une cinquantaine d'années, efficace et discrète. Elle travaille pour moi depuis quinze ans et n'a jamais posé de questions embarrassantes. C'est pour cela que je la garde.
- La chambre bleue est-elle prête ?
- Comme vous l'avez demandé, Monsieur. J'ai également fait installer les caméras supplémentaires et le système de verrouillage électronique.
Parfait. La chambre bleue. Celle où séjourneront mes invitées spéciales. Celle où Elena vivra pendant les neuf prochains mois, si elle se montre raisonnable.
Je monte à mon bureau, au dernier étage. C'est ma tour d'ivoire, mon centre de contrôle. D'ici, je surveille mes entreprises, mes investissements, mes... projets personnels. Les murs sont couverts d'écrans, de téléphones cryptés, de dossiers confidentiels. Sur mon bureau, trois chemises sont alignées avec une précision militaire.
J'ouvre la première. « Elena Moreau, 25 ans. » Sa photo est agrafée en haut à droite. Visage en forme de cœur, grands yeux verts, cheveux châtain clair qui ondulent sur ses épaules. Jolie, sans être éblouissante. Exactement ce qu'il me faut.
Son dossier est complet. Née à Portland, parents morts dans un accident de voiture quand elle avait seize ans. Pupille de l'État jusqu'à sa majorité, puis elle a pris en charge son frère Marcus, de trois ans son cadet. Pas d'études supérieures, pas de relations sérieuses, pas d'attaches importantes en dehors de ce frère malade. Marcus. Le levier parfait.
J'ai passé des semaines à chercher la candidate idéale. Pas trop jeune, pas trop vieille. Pas de famille envahissante, pas d'amis trop curieux. Et surtout, quelque chose à perdre. Quelque chose d'assez important pour qu'elle accepte n'importe quoi. La maladie de Marcus est un don du ciel.
J'ouvre la deuxième chemise. « Sandra Petrov, 23 ans. » La photo montre une blonde aux yeux bleus, mince et délicate. Elle avait tout pour me plaire, elle aussi. Jusqu'à ce qu'elle devienne... difficile.
Les souvenirs affluent malgré moi. Sandra enceinte de six mois, essayant de s'échapper par la fenêtre de sa chambre. La chute. Le sang sur les pavés de la cour. L'enfant perdu.
« Un accident », avait conclu le coroner que j'avais grassement payé. « Suicide probable dû à la dépression post-partum précoce. »
Sandra avait rejoint les autres dans le petit cimetière privé, derrière la propriété. Quatre tombes discrètes, quatre échecs. Quatre femmes qui n'avaient pas su apprécier ce que je leur offrais. Elena sera différente. Elle doit l'être.
La troisième chemise contient les rapports de mon médecin personnel, le Dr. Hoffman. Tests de fertilité, analyses génétiques, profil psychologique d'Elena. Tout y est. Elle est parfaite pour porter mon héritier.
Mon héritier. L'enfant qui perpétuera la lignée des Blackwood. L'enfant qu'Isabelle n'a jamais pu me donner.
Je ferme les yeux et son visage apparaît, comme toujours quand je pense à elle. Isabelle, ma femme, ma première obsession. Belle, intelligente, rebelle. Elle m'avait épousé pour mon argent, croyant pouvoir me manipuler. Elle avait sous-estimé ma détermination.
« Tu ne peux pas me garder prisonnière ici, Viktor ! » criait-elle en martelant la porte de sa chambre. « Je ne suis pas ton jouet ! »
Mais elle se trompait. Elle était exactement cela. Mon jouet, ma propriété, ma création. Je l'avais façonnée, isolée, contrôlée jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus exister sans moi. Et quand elle est morte dans ce prétendu accident de voiture, accident que j'avais si soigneusement orchestré, j'ai compris que j'avais peut-être été trop possessif. Avec Elena, je serai plus subtil. Plus patient.
Mon téléphone vibre. Un SMS sur la ligne sécurisée. « Cible sous surveillance. RAS. » C'est Alex, l'un de mes hommes. Il surveille Elena depuis des semaines, note ses habitudes, ses faiblesses, ses peurs. Chaque information est une arme dans l'arsenal que je constitue contre elle.
Je me lève et me dirige vers la fenêtre qui donne sur la cour intérieure. En bas, les jardins s'étendent dans l'obscurité. Bien entretenus, magnifiques... et entièrement clos. Un mur de quatre mètres encercle toute la propriété, surmonté de barbelés discrets cachés par des rosiers grimpants. Quatre-vingts hectares d'isolement parfait. Elena découvrira bientôt que la beauté peut être une prison aussi efficace que les barreaux.
Je retourne à mon bureau et ouvre un autre dossier. Celui-ci contient les plans de rénovation de la chambre bleue. J'ai fait installer un système de surveillance dernier cri, caméras haute définition dans chaque coin, micros ultra-sensibles, capteurs de mouvement. Elena sera observée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, analysée, étudiée. Chaque geste, chaque expression, chaque respiration sera enregistrée et archivée.
Le verrou électronique sur sa porte est commandé depuis mon bureau. Elle pourra sortir quand je le déciderai, où je le déciderai, avec qui je le déciderai. Sa liberté n'existera que dans les limites que je lui accorderai.
J'ouvre ensuite le dossier médical. Le Dr. Hoffman a préparé un protocole strict, vitamines prénatales, exercices contrôlés, régime alimentaire précis. Elena sera maintenue en parfaite santé, que cela lui plaise ou non. Son corps ne lui appartient plus. Il m'appartient, ainsi qu'à l'enfant qu'il portera une fois que ce contrat sera signé.
L'enfant. Mon fils. Car ce sera un fils, j'en suis certain. Un héritier pour perpétuer l'empire que j'ai bâti. Un Blackwood pour reprendre le flambeau quand je ne serai plus là. Mais d'abord, Elena doit accepter.
Et elle acceptera. Je le sais parce que j'ai étudié son dossier psychologique. Le Dr. Hoffman a identifié ses points faibles, un complexe de sauveur développé suite à la mort de ses parents, une tendance à se sacrifier pour les autres, un besoin maladif de contrôler les situations qui échappent à son influence. Marcus est son talon d'Achille, sa kryptonite émotionnelle.
Quand elle signera ce contrat, elle croira sauver son frère. En réalité, elle signera sa propre condamnation.
Mon téléphone sonne. L'écran affiche "Privé".
- Blackwood.
- Viktor ? C'est Dmitri. » Mon avocat, un homme sans scrupules que je paie grassement pour son silence et son efficacité. « J'ai terminé les modifications que vous avez demandées sur le contrat. »
- Parfait. Envoyez-moi la version finale.
- Vous êtes sûr de ces clauses ? Elles sont... particulièrement restrictives.
- C'est exactement ce que je veux. Elena Moreau ne lira que les grandes lignes. L'amour fraternel rend aveugle.
- Et si elle refuse ?
Je souris dans l'obscurité.
- Elle ne refusera pas. Elle ne peut pas se le permettre.
Après avoir raccroché, je me verse un verre de whisky, un Macallan de trente ans d'âge. Le liquide ambré brûle agréablement ma gorge. Dans quelques heures, Elena se réveillera dans son appartement miteux et devra prendre la décision la plus importante de sa vie.
Je pense à elle, seule dans l'obscurité, torturée par l'incertitude. Elle se demande probablement qui je suis, ce que je veux vraiment, si elle peut me faire confiance. La réponse à cette dernière question est évidemment non, mais elle ne le découvrira que trop tard.
Elena Moreau va entrer dans ma toile comme un papillon attiré par la lumière. Et comme un papillon, elle découvrira que la beauté de la flamme cache une destruction certaine.
Mon ordinateur émet un signal. Un email de Dmitri avec le contrat finalisé. Je l'ouvre et parcours les cinquante-trois pages de clauses légales. Chaque paragraphe, chaque ligne a été soigneusement rédigée pour me donner un contrôle total sur Elena. Elle deviendra ma propriété, légalement et définitivement.
La clause 15.7 me fait sourire « En cas de tentative de rupture de contrat, la mère porteuse s'expose à des dommages et intérêts équivalant à trois fois la somme totale du dédommagement, soit 1 500 000 dollars, plus les frais légaux. »
Elena ne pourra jamais rembourser une telle somme. Elle sera piégée, enchainée par ses propres choix.
Je referme l'ordinateur et me dirige vers la fenêtre ouest, celle qui donne sur le petit cimetière. Cinq croix de marbre blanc se dressent dans l'obscurité. Bientôt, peut-être, il y en aura une sixième. Ou peut-être qu'Elena sera plus sage que les autres. Peut-être comprendra-t-elle que la résistance est inutile et que l'acceptation est le seul chemin vers la survie.
Mais j'en doute. Elles résistent toujours, au début. C'est dans la nature humaine de lutter contre l'inévitable. Elena luttera elle aussi, et cette lutte sera délicieuse à observer.
Je pense déjà aux premières semaines. Sa surprise quand elle découvrira que sa chambre se verrouille de l'extérieur. Sa panique quand elle réalisera que son téléphone ne capte aucun réseau. Sa colère quand elle comprendra que Mrs. Chen a reçu l'ordre de ne répondre à aucune de ses questions.
Et puis viendra la résignation. Elles finissent toujours par se résigner. Le confort de la cage dorée, les repas raffinés, les soins médicaux de première classe... Tout cela adoucit progressivement la révolte. Elles s'habituent, s'adaptent, et finalement acceptent leur sort.
Certaines tombent même amoureuses de leur geôlier. Stockholm syndrome, appellent cela les psychiatres. Mécanisme de défense psychologique qui transforme la victime en complice. Isabelle avait développé ces symptômes, vers la fin. Elle me regardait avec une adoration mélangée de terreur qui m'excitait plus que n'importe quelle drogue.
Elena développera-t-elle les mêmes sentiments ? Sera-t-elle assez intelligente pour comprendre que l'amour est sa meilleure stratégie de survie ? Ou sera-t-elle stupidement rebelle jusqu'au bout ?
Le temps nous le dira.
Je retourne à mon bureau et ouvre le dernier dossier de la soirée. Les rapports financiers de mes entreprises légitimes. Blackwood Industries possède des participations dans l'immobilier, la technologie, l'import-export. Tout est parfaitement légal, parfaitement respectable. Personne ne soupçonne que l'argent qui a fondé cet empire vient de sources moins... recommandables.
Mon père, Dimitri Blackwood, était un homme d'affaires impitoyable. Trafic d'armes, blanchiment d'argent, élimination de concurrents gênants. Il m'a appris que la morale est un luxe que seuls les faibles peuvent se permettre. Les forts prennent ce qu'ils veulent et trouvent ensuite des justifications.
Quand il est mort, empoisonné par un rival, officiellement d'une crise cardiaque, j'ai hérité de son empire et de ses méthodes. Mais j'ai été plus subtil, plus raffiné. J'ai blanchi l'argent sale, légalisé les activités douteuses, acheté des politiciens et des juges. Aujourd'hui, Viktor Blackwood est un philanthrope respecté, un mécène de l'art, un pilier de la société.
Cette respectabilité est mon plus grand atout. Qui soupçonnerait un homme qui finance des orphelinats de séquestrer des femmes dans son manoir ?
Il est 4h du matin quand je referme le dernier dossier. Dans quelques heures, Elena se réveillera et devra faire son choix. Un choix qui n'en est pas vraiment un, puisque toutes les options mènent au même résultat, elle sera mienne.
Je me lève et me dirige vers ma chambre. En passant devant la chambre bleue, je m'arrête et ouvre la porte. La pièce est magnifique, lit à baldaquin, tentures de soie, mobilier d'époque. Une cage dorée digne d'un oiseau rare.
Bientôt, Elena sera là. Elle découvrira que la beauté peut être plus terrifiante que la laideur, et que certaines prisons sont d'autant plus infranchissables qu'elles sont belles.
Je souris en fermant la porte. Le jeu va commencer, et j'ai déjà gagné. Elena Moreau ne le sait pas encore, mais sa vie vient de basculer dans l'obscurité.
•••Elena
Le réveil sonne à 6h30, comme tous les matins depuis trois ans. Mais aujourd'hui, son bruit strident me fait l'effet d'un glas. Aujourd'hui, je dois prendre la décision qui changera ma vie à jamais.
Je me redresse dans mon lit étroit et observe Marcus qui dort encore sur le canapé-lit. Sa respiration est laborieuse, sifflante. Hier soir, il a fait de la fièvre pendant des heures et j'ai cru que... Non. Je ne peux pas penser à ça. Je ne peux pas imaginer un monde sans lui.
Le contrat est posé sur la table basse, exactement là où je l'ai laissé à 4h du matin. Les pages blanches semblent briller dans la lumière grise de l'aube, comme si elles étaient radioactives. Cinq cent mille dollars. Une fortune pour des gens comme nous.
Je me lève silencieusement et me dirige vers la cuisine. Notre appartement fait à peine cinquante mètres carrés : un salon qui fait office de chambre pour Marcus, une kitchenette, une salle de bain minuscule et ma chambre, si petite qu'elle ressemble plus à un placard. Mais c'est chez nous. Notre refuge contre le monde extérieur.
En préparant le café, mes mains tremblent. Pas à cause de la fatigue, j'ai l'habitude de dormir peu. C'est l'angoisse qui me ronge. Cet homme, hier soir... il y avait quelque chose de troublant dans ses yeux gris. Une froideur qui me donnait l'impression d'être une souris face à un serpent. Mais cinq cent mille dollars...
- Elena ?
Je sursaute et renverse un peu de café. Marcus s'est réveillé et me regarde depuis le salon, ses yeux cernés brillant de fièvre.
- Bonjour, mon cœur. Comment tu te sens ?
- Comme si un camion m'était passé dessus. » Il sourit faiblement. « Mais je survivrai.
Ces mots me transpercent. Il dit toujours ça, « je survivrai » mais nous savons tous les deux que c'est un mensonge de plus en plus difficile à croire. Sans le traitement, il ne survivra pas. Les médecins lui donnent trois mois, six au maximum.
- J'ai pris ta journée au garage », dis-je en lui apportant un verre d'eau et ses médicaments. « Tu as besoin de repos.
Marcus travaille comme mécanicien quand sa santé le permet. Un boulot physique qu'il ne devrait pas faire dans son état, mais nous avons besoin de chaque dollar. Enfin, nous avions besoin. Peut-être que tout va changer aujourd'hui.
- Elena, tu as cette tête que tu fais quand tu me caches quelque chose. Qu'est-ce qui se passe ?
Je détourne les yeux. Marcus me connaît trop bien. Depuis la mort de nos parents, nous n'avons eu que nous. Il sait lire en moi comme dans un livre ouvert.
- Rien. Je suis juste fatiguée.
- Menteuse. » Il s'assoit péniblement sur le canapé. « Allez, crache le morceau.
Je regarde le contrat sur la table. Comment lui expliquer ? Comment lui dire qu'un inconnu m'a proposé de porter son enfant en échange de sa vie ?
- Hier soir, au travail... j'ai rencontré quelqu'un.
- Un homme ? » Ses yeux s'illuminent un peu. « Elena, tu ne peux pas passer ta vie à t'occuper de moi. Tu mérites d'être heureuse, de...
- Ce n'est pas ce que tu crois. » Je m'assieds à côté de lui et prends sa main dans la mienne. Elle est si maigre, si fragile. « Il m'a fait une proposition. Professionnelle.
- Quel genre de proposition ?
Je respire profondément.
- Il m'offre beaucoup d'argent pour... pour porter son enfant.
Le silence qui suit semble durer une éternité. Marcus me regarde, incrédule, puis son expression se durcit.
- Non.
- Marcus...
- Non, Elena. » Il retire sa main de la mienne. « Tu ne vas pas faire ça. Pas pour moi.
- Écoute-moi au moins...
- Il n'y a rien à écouter !
Sa voix se brise et il est pris d'une quinte de toux qui le secoue tout entier. Quand elle s'arrête, il me regarde avec des larmes dans les yeux.
- Tu crois que je pourrais vivre en sachant que tu as vendu ton corps pour me sauver ? »
- Je ne vends pas mon corps. C'est de la maternité de substitution. C'est légal, c'est...
- C'est de la prostitution déguisée ! Et tu le sais très bien !
Ses mots me gifle. Marcus n'a jamais été aussi dur avec moi, même dans ses pires moments.
- Il offre cinq cent mille dollars », dis-je doucement.
Cette fois, c'est lui qui reste silencieux. Cinq cent mille dollars, c'est un chiffre qui dépasse notre entendement. C'est plus que nous ne gagnerons jamais, même en travaillant toute notre vie.
- Qui est-ce ? » demande-t-il finalement.
- Je ne sais pas. Il connaissait ton nom, ta maladie. Il semblait... informé.
- Ça ne te fait pas peur ?
Si, ça me terrifie. Mais la peur de perdre Marcus est plus forte que tout le reste.
- J'ai jusqu'à ce soir pour décider.
Marcus se lève brusquement, manque de tomber et se rattrape au dossier du canapé.
- La réponse est non, Elena. Tu m'entends ? Non !
Il se dirige vers la salle de bain en titubant. J'entends la porte claquer, puis le bruit de la douche. Je reste seule avec le contrat et ma culpabilité. Mon téléphone sonne. C'est Dolores.
- Ma chérie ? Tu vas bien ? Tu avais l'air si bouleversée hier soir.
- Ça va, Dolores. Merci de t'inquiéter.
- C'était qui, ce type en costume ? Il avait l'air louche.
Même Dolores a senti quelque chose. Son instinct maternel ne la trompe jamais.
- Quelqu'un qui m'a fait une proposition de travail.
- Quel genre de travail ? Elena, tu sais que tu peux tout me dire.
Les larmes me montaient aux yeux. Dolores a été plus une mère pour moi ces dernières années que la mienne n'a jamais eu l'occasion de l'être. Mais comment lui expliquer sans qu'elle me juge ?
- Je... je ne peux pas en parler au téléphone. On se voit ce soir au travail ? »
- Bien sûr, ma chérie. Mais fais attention à toi. Et surtout, ne prends aucune décision importante sans en parler à quelqu'un en qui tu as confiance.
Après avoir raccroché, je relis le contrat. Plus je le parcours, plus les clauses me semblent étranges. Résidence obligatoire au domicile du contractant.
Suivi médical exclusif par le médecin désigné.
Interdiction de communiquer les détails du contrat à des tiers...
Ce n'est pas normal. Les mères porteuses que j'ai vues dans les documentaires gardaient leur indépendance, restaient chez elles, continuaient leur vie normale. Pourquoi cet homme veut-il me contrôler à ce point ?
La réponse me fait froid dans le dos, parce qu'il le peut. Parce qu'il sait que je suis désespérée et que je signerai n'importe quoi pour sauver Marcus.
Marcus sort de la salle de bain, habillé et coiffé. Il a repris des couleurs, comme si la colère lui avait donné de l'énergie.
- Je vais au garage. J'ai besoin de travailler.
- Marcus, tu n'es pas en état...
- Laisse-moi tranquille, Elena !
Il attrape ses clés et se dirige vers la porte.
- Et oublie cette histoire de contrat. On trouvera un autre moyen.
- Quel autre moyen ? » je crie. « On a tout essayé ! Les demandes de prêt, les associations caritatives, les collectes de fonds... Il n'y a plus rien !
Il s'arrête, la main sur la poignée.
- Il y a toujours autre chose. Il faut juste chercher.
- On n'a plus le temps de chercher !
Les mots sortent de ma bouche comme une gifle. Marcus se retourne, et je vois dans ses yeux qu'il sait que j'ai raison. Nous n'avons plus le temps. Sa prochaine chimio est dans deux semaines, et après ça... les médecins ne nous donnent aucun espoir.
- Je préfère mourir que de te voir te sacrifier pour moi », dit-il d'une voix brisée.
- Et moi, je préfère me sacrifier que de te voir mourir.
Nous nous regardons en silence, chacun campé sur sa position. Lui, prêt à mourir pour préserver ma dignité. Moi, prête à la sacrifier pour le sauver.
- Tu ne comprends pas », reprend-il. « Si tu fais ça, tu ne seras plus jamais la même. Ce genre d'homme... il ne te laissera pas partir indemne.
- Comment tu peux savoir ça ? Tu ne l'as même pas vu !
- Parce que les gens honnêtes ne débarquent pas dans un diner miteux à minuit avec un contrat de cinq cent mille dollars !
Il a raison, bien sûr. Mais qu'est-ce que ça change ?
- Je sors », dit-il finalement. « On reprendra cette conversation ce soir. Et j'espère que d'ici là, tu auras retrouvé tes esprits.
La porte claque derrière lui. Je reste seule dans l'appartement silencieux, entourée par nos factures impayées et nos rêves brisés.