Jeanne se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade.
Vingt ans. Le jour de son mariage avec Marc Dupont.
Quinze ans plus tôt, ses parents l'avaient vendue à cette famille.
Quinze ans de labeur, de rêves brisés, d'espoirs fous pour Marc, son seul avenir.
Pourtant, elle se souvenait de la veille de ses noces, d'une autre vie.
Marc, son fiancé, et Sophie Leclerc, sa maîtresse, des sourires cruels aux lèvres, l'avaient poussée.
Elle était tombée dans la cave, ce trou noir et humide. Elle savait.
Elle savait qu'en dépit de cette terrible nuit, elle n'était pas morte dans sa première vie. Quand elle était sortie, sa vengeance était terrible.
Dix ans d'une prison souterraine, nourrie de restes infâmes.
Puis, une vente, une humiliation encore pire, entre les mains du boucher, Pierre Durand, un monstre.
Dix ans de tortures, de viols, de grossesses volées, ses trois filles jetées dans la fosse à purin.
La maladie l'avait enfin libérée.
Mais cette fois, elle était revenue, dans cette chambre exiguë, le jour de son mariage.
Marc et Sophie, eux aussi, étaient revenus.
Ils l'attendaient pour la jeter dans le puits, son bourreau cette fois-ci n'avait rien oublié.
Son cœur se glaça, mais la rage, glaciale et brute, la submergea.
Non. Elle ne serait plus une victime.
Elle se dressa, le visage marqué, les yeux emplis d'une détermination mortelle.
Ce jour, tout allait changer.
Elle n'allait pas fuir. Elle allait réécrire son destin.
Elle allait préparer une table, non pas de fête, mais de guerre.
Jeanne se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux usés de la petite chambre, éclairant les particules de poussière qui dansaient dans l'air. C'était une chambre qu'elle connaissait trop bien, chaque fissure dans le mur, chaque tache sur le plancher en bois.
C'était sa chambre dans la ferme de la famille Dupont.
Une sueur froide perla sur son front. Elle regarda ses mains. Elles étaient jeunes, calleuses à cause du travail acharné, mais pas déformées par des années de souffrance indicible.
Elle porta une main à son ventre, plat et ferme. Pas de cicatrices. Pas de souvenirs de grossesses volées.
Elle se leva d'un bond et se précipita vers le petit miroir brisé accroché au mur. Le visage qui la fixait était le sien, mais plus jeune, celui de ses vingt ans. Ses yeux, cependant, contenaient une obscurité, une lassitude qui n'appartenait pas à une jeune femme la veille de son mariage.
Car c'était bien ce jour-là. Le jour de son mariage avec Marc Dupont.
Les souvenirs de sa vie antérieure l'assaillirent avec la violence d'un raz-de-marée, la laissant essoufflée et tremblante.
À cinq ans, ses parents, trop pauvres pour la nourrir, l'avaient vendue à la famille Dupont. Le prix ? Quelques sacs de céréales et la promesse qu'elle deviendrait un jour la femme de leur fils unique, Marc.
Elle avait grandi dans cette ferme, travaillant plus dur qu'un animal de trait. Elle se levait avant le soleil et se couchait bien après lui. Elle s'occupait des bêtes, des champs, de la maison. Elle avait appris à cuisiner, à coudre, à tout faire.
Pour la famille Dupont, elle était une servante bon marché. Pour elle-même, elle était la future épouse de Marc.
Elle avait nourri cet espoir pendant quinze ans. Elle aimait Marc, ou du moins, elle aimait l'idée de l'aimer. Il était son seul avenir possible, la seule porte de sortie de cette vie de labeur sans fin. Elle rêvait de l'épouser, d'avoir ses propres enfants, une vraie famille.
En secret, elle avait cultivé une autre passion. La cuisine. Elle collectionnait de vieilles recettes, apprenait les techniques traditionnelles françaises, rêvant du jour où elle pourrait ouvrir un petit restaurant à elle, un lieu de chaleur et de saveurs.
Puis la veille de leur mariage était arrivée.
Le souvenir était si vif qu'il lui arracha un gémissement. Marc, son beau Marc, l'avait attirée dehors. Sophie Leclerc, sa nouvelle conquête, une fille du village bien plus jolie et plus coquette qu'elle, était avec lui. Leurs visages, dans la pénombre, étaient des masques de mépris.
« Jeanne, tu n'es qu'un obstacle, » avait sifflé Sophie, ses yeux brillant de jalousie.
« Pardonne-nous, » avait murmuré Marc, lâchement, avant de la pousser.
Elle était tombée dans la vieille cave à vin, une fosse sombre et humide. La trappe s'était refermée au-dessus d'elle, la plongeant dans une obscurité totale.
Dans cette première vie, elle n'était pas morte. Elle avait survécu, criant et se débattant, jusqu'à ce que Madame Dupont, la mère de Marc, la trouve le lendemain matin. Le scandale avait éclaté. Madame Dupont, qui avait toujours eu une certaine affection pour Jeanne, avait chassé Sophie de la ferme.
La vengeance de Marc avait été terrible.
Il l'avait enfermée dans cette même cave. Pendant dix longues années.
Dix ans dans le noir, nourrie de restes jetés par la trappe. Dix ans de solitude et de désespoir. Puis, quand il en a eu assez d'elle, il l'a vendue.
Il l'a vendue à Pierre Durand, le boucher du village voisin. Un homme brutal, un alcoolique dont les mains sentaient toujours le sang et la graisse.
Les dix années suivantes avaient été un cauchemar encore plus profond. Elle était devenue son esclave, sa chose. Il l'avait torturée, violée, battue. Elle était tombée enceinte trois fois. Trois petites filles. À chaque naissance, il lui arrachait le bébé des bras et le jetait dans la fosse à purin derrière la boucherie.
Elle se souvenait de leurs petits cris, vite étouffés. Ce son la hantait.
Finalement, la maladie et les mauvais traitements l'avaient tuée. Son dernier souffle avait été un mélange de soulagement et de regret infini pour ses filles jamais connues.
Et maintenant... maintenant, elle était de retour.
Elle se tenait dans sa chambre, le jour de son mariage. Le jour où tout avait basculé.
La terreur la glaça, mais une autre émotion, plus forte, plus brûlante, prit le dessus. La rage.
Une rage pure et froide.
Elle ne laisserait pas cela se reproduire. Elle ne serait plus la victime naïve. Elle ne finirait pas dans une cave, ni entre les mains d'un boucher.
Elle ne perdrait plus jamais ses enfants.
Son regard se posa sur la robe de mariée simple posée sur une chaise. Une robe qu'elle avait cousue elle-même, nuit après nuit, au point d'y laisser sa vue.
Un sourire amer étira ses lèvres.
Elle n'allait pas fuir. Fuir ne résoudrait rien. Marc et Sophie la retrouveraient.
Non. Elle allait changer le cours des choses, ici et maintenant.
Elle quitta sa chambre, traversa la maison silencieuse et entra dans la grande salle où devait se tenir la réception. Les tables étaient nues. La veille, elle avait été trop excitée, trop heureuse pour finir les préparatifs.
Cette fois, elle allait préparer la table elle-même. Mais pas pour un mariage.
Elle se dirigea vers la cuisine. Elle sortit la plus belle nappe, celle brodée par la grand-mère de Marc, un trésor de famille. Elle la disposa avec un soin méticuleux sur la longue table en bois.
Puis elle sortit la vaisselle, l'argenterie. Chaque assiette, chaque verre, chaque couvert était disposé avec une précision glaciale. C'était une table de fête, mais dans le silence de la pièce, elle ressemblait à un autel sacrificiel.
Elle ne préparait pas une célébration.
Elle se préparait pour une guerre.
À peine avait-elle posé le dernier verre que la porte de la salle à manger fut violemment poussée.
Marc Dupont se tenait sur le seuil, le visage rouge de colère.
« Jeanne ! Qu'est-ce que tu fabriques ? Je te cherche partout ! »
Sa voix était dure, accusatrice. La même voix qu'il utiliserait plus tard pour la condamner.
Jeanne se retourna lentement, son visage vide de toute expression. Elle le regarda, vraiment, pour la première fois depuis son réveil. Il était beau, avec ses cheveux sombres et ses yeux bleus, mais elle ne voyait plus que le monstre égoïste et lâche qui se cachait derrière.
Avant qu'elle ne puisse répondre, une autre silhouette apparut derrière lui.
Sophie Leclerc, sanglotant bruyamment, s'agrippa au bras de Marc.
« Marc... je... je ne peux pas... C'est trop dur... »
Elle se jeta littéralement dans ses bras, le corps secoué de faux sanglots. Ses yeux, par-dessus l'épaule de Marc, lancèrent un regard triomphant et méprisant à Jeanne.
Tout se déroulait exactement comme dans ses souvenirs. Le piège se refermait.
Mais cette fois, Jeanne n'allait pas se débattre.
Les pensées tourbillonnaient dans sa tête. Dans sa vie passée, elle avait crié, pleuré, proclamé son innocence. Elle avait supplié Marc, lui rappelant leurs années passées ensemble. Cela n'avait fait qu'attiser leur cruauté. Ils voulaient la voir souffrir.
Alors, elle allait leur offrir le contraire.
« Je comprends, » dit-elle d'une voix calme et posée.
Le silence tomba. Marc et Sophie la fixèrent, stupéfaits. Ce n'était pas la réaction qu'ils attendaient.
« Ce mariage est une erreur, » continua Jeanne, sa voix toujours aussi égale. « Tu aimes Sophie. Épouse-la. Je vais faire mes bagages et partir. Je vous souhaite d'être heureux. »
Elle fit un pas pour contourner la table et se diriger vers sa chambre.
Un instant, une lueur d'espoir traversa son esprit. Peut-être que c'était aussi simple que ça. Peut-être qu'en leur cédant la place sans combattre, elle pourrait éviter le bain de sang à venir.
Mais le visage de Sophie se tordit de fureur. Ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle ne voulait pas seulement prendre la place de Jeanne, elle voulait l'humilier, la détruire.
« Partir ? » siffla Sophie, sa voix n'ayant plus rien de plaintif. « Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ? Après avoir volé les Dupont pendant quinze ans ? Tu as mangé leur pain, vécu sous leur toit ! Tu nous dois tout ! »
Marc, comme toujours manipulé par Sophie, serra les poings.
« Elle a raison. Tu ne peux pas partir comme ça. Tu vas rester ici, et tu vas travailler pour nous rembourser chaque centime. »
Il s'avança et attrapa brutalement le poignet de Jeanne. Sa poigne était de fer.
« Tu vas être notre servante. C'est tout ce que tu mérites. »
Jeanne le regarda droit dans les yeux. La douleur de son poignet était vive, mais ce n'était rien comparé à la douleur de son cœur brisé.
Et puis, Marc la tira. Pas vers la porte, mais vers une autre direction. Vers l'arrière de la maison.
Vers la cave.
Non. Ce n'était pas la cave. C'était pire.
Il la traînait vers le vieux puits au fond du jardin. Un puits profond, sombre, dont l'eau était glaciale même en plein été.
Les souvenirs de sa première vie la submergèrent de nouveau, mais un détail, un horrible détail, lui revint. Ce n'était pas la cave la première fois. Pas tout de suite. Le plan initial avait été le puits. Elle s'était débattue si fort qu'ils avaient renoncé et l'avaient jetée dans la cave à la place.
Le cœur de Jeanne se glaça.
Comment Marc pouvait-il se souvenir de ça ?
Alors qu'ils approchaient du puits, Marc se pencha vers son oreille. Son souffle était chaud et sentait la haine.
« Cette fois, tu ne t'échapperas pas, » murmura-t-il. « Tu ne vas pas tout gâcher comme la dernière fois. »
Les yeux de Jeanne s'écarquillèrent. Son sang se figea dans ses veines.
Lui aussi.
Lui aussi était revenu.
Cette réalisation la frappa plus durement que n'importe quel coup. Ce n'était pas une seconde chance. C'était une répétition. Et son bourreau savait exactement comment la faire souffrir.
Le désespoir la submergea. Il n'y avait pas d'issue.
Arrivé au bord du puits, Marc ne perdit pas de temps. Avec un grognement de satisfaction, il la souleva et la jeta par-dessus la margelle.
Elle n'eut même pas le temps de crier.
Le choc de l'eau glacée lui coupa le souffle. Elle coula, désorientée, avant que l'instinct de survie ne prenne le relais. Elle remonta à la surface, haletante, s'agrippant à la paroi visqueuse du puits.
Au-dessus d'elle, les visages de Marc et Sophie la regardaient, déformés par la distance.
« Sale garce ! » hurla Marc. « Tu vas pourrir là-dedans ! »
Il se tourna pour partir. Jeanne sentit une lueur d'espoir. S'il partait, elle pourrait peut-être trouver un moyen de grimper...
Mais Sophie ne bougea pas. Elle attendit que Marc soit assez loin pour ne plus l'entendre. Puis, elle se pencha au-dessus du puits, un sourire cruel sur les lèvres.
« Ne t'inquiète pas, Jeanne. Je vais m'assurer que tu ne souffres pas trop longtemps. »
Avec un effort, elle souleva une grosse pierre qui traînait près du puits. Une pierre destinée à caler la porte de la grange.
Et elle la laissa tomber.
Jeanne vit la masse sombre fondre sur elle. Elle n'eut pas le temps de réagir.
La pierre heurta sa tête avec un bruit sourd et écœurant. Une douleur aveuglante explosa dans son crâne. Le monde devint noir.
Alors qu'elle coulait dans les profondeurs glacées du puits, la dernière chose qu'elle entendit fut le son lointain et joyeux des pétards annonçant le début des festivités de son mariage. Et la voix de Sophie, qui s'éloignait en fredonnant une petite chanson.