« Prenez-moi à sa place. »
Elysanne n'avait jamais pris une décision aussi vite. Trois mots avaient suffi. Et, malgré ce qui l'attendait, elle ne regrettait rien.
Toutes les têtes se tournèrent vers elle.
Elle releva légèrement le menton avant de déclarer d'une voix ferme :
- Je suis Elysanne Sélénor, fille du roi Sélénor et princesse héritière. Ma valeur est bien plus grande que la sienne.
Derrière elle, les trois cents femmes et enfants enchaînés semblèrent retenir leur souffle.
Alpha Rochebrume reporta son attention sur elle. Il relâcha lentement la gorge d'Elvina. La femme tomba lourdement sur le sol de pierre et se mit aussitôt à tousser, cherchant désespérément son souffle.
Rochebrume fixa Elysanne avec une expression indéchiffrable.
- Tu serais prête à mourir pour eux ?
- Oui.
La réponse sortit sans hésitation.
L'Alpha resta quelques secondes à la regarder, comme s'il cherchait la moindre trace de peur dans ses yeux. Elysanne ne détourna pas les siens.
Finalement, un sourire sans chaleur étira ses lèvres.
- Il faut du courage pour se jeter volontairement dans la gueule du loup. Je reconnais que tu en as. Mais nous verrons s'il t'en restera lorsque je te verrai éventrée sur le sol de ton propre palais.
Le sang quitta le visage d'Elysanne. Pourtant, elle ne baissa pas les yeux.
Deux guerriers s'approchèrent. Ils lui saisirent brutalement les bras et la poussèrent vers l'avant jusqu'à la faire tomber à genoux devant leur chef.
Rochebrume s'accroupit alors devant elle. Il lui prit le visage par la mâchoire et lui releva la tête.
Pendant quelques secondes, il ne dit rien.
Puis son regard changea.
- Alors c'est toi. La princesse Sélénor qu'Alarion a gardée cachée tout ce temps.
Il serra davantage sa mâchoire.
- Tout ce secret pour finir à genoux devant moi. Ton père t'a bien menti, petite.
Il la repoussa avant de se relever.
Son regard se posa ensuite sur la femme enchaînée la plus proche.
- Toi. Réponds-moi. Est-ce qu'elle a été correctement traitée ?
La femme avala difficilement sa salive.
- Oui, Alpha Rochebrume.
- Elle a déjà connu ses premières chaleurs ?
- Non, Alpha.
Rochebrume marqua une pause.
- Et elle s'est transformée ?
Cette fois, le silence s'installa.
La femme comprit immédiatement la portée de la question. Elle hésita avant de répondre.
- Non. C'est juste une petite naine.
Elysanne resta parfaitement immobile.
Pas un tremblement. Pas un mouvement suspect.
À l'intérieur d'elle, son loup demeurait silencieux, profondément enfoui. Depuis cinq ans, elle avait appris à garder ce secret. Personne ici ne devait découvrir la vérité.
Rochebrume continua de l'observer.
Puis, contre toute attente, il changea d'avis.
- Finalement, nous allons procéder autrement. Mon fils n'est pas facile à supporter. Peut-être que tu survivras assez longtemps pour lui être utile.
Il fit un signe de la main.
- Mettez-lui les menottes. On part.
Les guerriers la relevèrent sans ménagement et l'entraînèrent hors de la salle du trône, chacun lui tenant fermement un bras.
Elysanne avançait la tête haute.
La situation était humiliante. Elle était prisonnière, entourée d'ennemis et incapable de se défendre. Pourtant, elle refusait de leur offrir le spectacle de sa peur.
Les rues étaient complètement désertes.
Du moins en apparence.
Elle savait que plusieurs centaines de personnes se cachaient quelque part derrière les portes, dans les maisons ou dans les ruelles. Elles assistaient probablement à son départ en silence.
Elle ne leur donnerait pas une raison supplémentaire de désespérer.
Elle devait rester debout.
En passant près d'un vieux tonneau, elle aperçut brièvement une petite tête qui en dépassait.
Un louveteau.
Elle continua à marcher sans tourner franchement la tête. Pourtant, leurs regards se croisèrent pendant une fraction de seconde.
Cela suffit.
Le petit comprit.
Il disparut aussitôt au fond du tonneau.
Les gardes poursuivirent leur route avec elle jusqu'à la porte sud du château.
Puis Elysanne aperçut le mur.
Son estomac se contracta.
Des lances d'argent avaient été plantées le long des remparts. Sur chacune d'elles se trouvait la tête d'un ancien garde.
Elle reconnut Brévan.
Le vieux Brévan, celui qui la laissait parfois gagner lorsqu'ils jouaient aux dés.
Plus loin, elle vit Calvorn.
Calvorn qui lui avait appris à manier une épée.
Elle détourna presque les yeux, mais une inscription attira son attention.
Des lettres rouges, encore humides, avaient été tracées sur le mur.
SÉLÉNOR TOMBE CE SOIR.
Rochebrume ne dit rien.
Il se contenta de regarder son visage pendant qu'elle comprenait le message.
Elysanne sentit ses yeux brûler.
Elle tenta de retenir ses larmes, mais elles finirent par couler malgré elle. Deux traces chaudes descendirent le long de ses joues.
Elle continua pourtant d'avancer.
Ils quittèrent finalement le château et s'arrêtèrent près des chevaux.
Un garde passa un morceau de tissu autour de sa bouche pour la bâillonner.
Elysanne aurait presque pu en rire.
Comme si elle avait envie de parler avec eux.
On lui attacha ensuite les chevilles. Un homme passa un bras autour de sa taille, monta sur un cheval et la tira derrière lui sans le moindre effort.
Menottée, bâillonnée et maintenant coincée derrière un cavalier.
La situation aurait difficilement pu être plus absurde.
Les chevaux partirent au galop.
Ils traversèrent les environs à une allure soutenue, comme si chaque minute comptait. Rochebrume semblait persuadé que l'armée de Sélénor finirait par revenir avant la fin de la journée.
La véritable question était de savoir si son père arriverait à temps.
Et même s'il venait à sa recherche, il risquait d'arriver trop tard.
Un jour.
C'était tout ce qu'il lui faudrait pour être définitivement hors de portée.
Elysanne ferma les yeux.
Elle était épuisée. Son corps refusait presque de suivre son esprit, et elle n'arrivait toujours pas à accepter ce qui venait de se produire.
Elle finit par sombrer dans un sommeil lourd.
Un rugissement la tira brutalement de son inconscience.
Elysanne ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, elle ne comprit pas où elle se trouvait. Sa vue était brouillée. Elle cligna plusieurs fois avant de distinguer les arbres autour d'elle.
Puis elle sentit le froid.
Des chaînes la maintenaient contre le tronc d'un arbre.
De la neige recouvrait une partie de sa robe. À en juger par l'état de son corps et les tremblements qui la secouaient, elle était restée là pendant plusieurs heures.
Elle leva lentement la tête.
Un immense dragon traversa le ciel, sa silhouette découpée devant la lune avant de disparaître derrière les nuages.
Des voix venaient d'un feu situé à une quinzaine de mètres.
- Qu'est-ce qu'un dragon vient faire aussi loin d'ici ?
- C'est déjà la troisième fois qu'on le voit passer. Tu crois qu'il cherche quelque chose ?
Un autre homme ricana.
- Ce n'est qu'un gros volatile qui fait son tour. Rien d'inquiétant.
- On devrait peut-être prévenir l'Alpha.
- Pour lui dire quoi ? Qu'un dragon est passé au-dessus de nous ? Laisse tomber. Il est déjà parti.
Le silence revint peu à peu.
Quelques minutes plus tard, les gardes cessèrent de parler.
Une branche craqua quelque part dans l'obscurité.
Elysanne tourna légèrement la tête.
Rien.
Elle devait simplement être à bout.
Puis quelque chose changea.
Une chaleur soudaine envahit son corps.
Elle se raidit.
Un sifflement retentit près de ses poignets.
Elysanne baissa les yeux.
Le métal qui retenait ses chaînes commençait à fondre.
Il se ramollissait comme de la cire exposée à une flamme avant de couler sur la neige dans un crépitement léger.
Elle resta figée.
Elle n'avait jamais fait ça.
Jamais.
Qu'importe comment cela était devenu possible, elle était libre.
À l'intérieur de sa poitrine, son loup s'agita brusquement.
Je vais peut-être manquer à ma promesse, maman. Pardonne-moi.
Ce furent les derniers mots que sa mère lui avait adressés avant de mourir.
Mais elle n'avait pas le choix.
C'était probablement sa seule occasion.
Elle devait la saisir.
Changer de forme.
Partir.
Survivre.
Trois choses. Un plan simple.
Ses jambes tremblaient tellement qu'elle eut du mal à se redresser. Elle finit pourtant par se mettre debout.
Une lumière blanche éclata autour d'elle.
Elle ne s'était jamais rendu compte à quel point son loup pouvait être visible dans l'obscurité.
Les gardes la virent.
- Cette sale menteuse ! Debout ! Attrapez-la !
- Elle peut se transformer !
- Je l'avais remarqué !
- C'était toi qui étais chargé de la surveiller !
- Arrêtez de discuter et poursuivez-la !
Des craquements d'os retentirent derrière elle.
Puis le bruit des pattes frappant le sol.
Elysanne se mit à courir.
Elle venait non seulement de leur cacher sa véritable nature, mais elle tentait maintenant de leur échapper.
Deux fautes impardonnables face à un Alpha, en une seule journée.
Elle n'aurait jamais imaginé battre un tel record.
Et ce n'était que son troisième jour sous sa forme de louve.
Personne ne lui avait appris à se transformer correctement. Elle ne savait pas encore maîtriser cette nouvelle apparence, encore moins se battre sous cette forme.
Derrière elle, des tueurs entraînés la poursuivaient.
Ses chances étaient presque nulles.
Elle continua pourtant.
Sa fourrure blanche se confondait avec la neige tandis qu'elle zigzaguait entre les arbres. Les hurlements des poursuivants se rapprochaient.
Puis une immense gerbe de flammes dorées s'écrasa devant elle.
Elysanne pila.
Elle fit demi-tour.
Trop tard.
Les flammes se séparèrent de chaque côté d'elle avant de se rejoindre derrière son corps, lui coupant toute retraite.
Elle resta un instant sans comprendre.
Évidemment.
Il fallait aussi que cela arrive.
Une ombre descendit du ciel.
La créature se transforma en plein mouvement. Là où se trouvait le dragon quelques secondes plus tôt, un homme apparut et avança à travers les flammes.
Elysanne n'hésita pas.
Son instinct lui cria une seule chose : fuir.
Elle fonça vers le cercle de feu.
Elle s'attendait à sentir sa fourrure prendre feu.
La douleur ne vint jamais.
À la place, une chaleur douce l'enveloppa.
Presque agréable.
Du feu de dragon.
Et elle ne brûlait pas.
Elysanne resta stupéfaite une fraction de seconde.
Soit elle était morte, soit quelque chose venait encore de changer dans sa vie.
Elle préféra ne pas chercher la réponse.
Elle traversa les flammes.
Derrière elle, le feu ne la suivit pas.
Alors elle courut.
Toute la nuit.
Ses pattes s'engourdissaient sous le froid, mais elle refusait de ralentir. Son pelage blanc brillait dans l'obscurité et faisait d'elle une cible évidente.
Si elle s'arrêtait, les loups solitaires n'auraient aucun mal à la retrouver.
Les kilomètres défilèrent sans qu'elle sache réellement combien de temps elle avait couru.
Elle n'avançait plus que grâce à l'adrénaline.
Elle ne comprit qu'elle était revenue sur le territoire de Sélénor qu'au moment où elle sentit des regards autour d'elle.
Des loups l'avaient repérée.
Ils étaient nombreux.
Au moins vingt.
Et elle les connaissait.
Tous.
Pour eux, elle n'était qu'une petite peste incapable de représenter un véritable danger.
Quelle chance.
Elysanne changea immédiatement de direction.
Mais l'un des loups se détacha du groupe et se lança derrière elle.
Un pelage vert sombre.
Elle le reconnut.
Oryan.
Son demi-frère.
Bien sûr.
Il fallait que ce soit lui.
Oryan courait à une vitesse impressionnante. Même sans être sous sa forme humaine, il avançait presque comme un Alpha et réduisait rapidement la distance entre eux.
Il avait peut-être déjà identifié son odeur.
S'il se rapprochait suffisamment, tout serait terminé.
Cinq années passées à dissimuler son loup allaient peut-être être réduites à néant à cause de sa propre fuite.
Elle n'avait plus beaucoup de solutions.
Continuer à courir signifiait rester visible.
S'arrêter signifiait mourir de froid.
Elle choisit finalement le froid.
Elysanne plongea dans une rivière à moitié prise par la glace et reprit immédiatement forme humaine.
L'eau était glaciale.
Mais elle n'avait pas le choix.
Elle espérait ainsi brouiller son odeur.
Lorsqu'elle immergea complètement la tête, son corps sembla se contracter sous le choc. Tous ses nerfs se réveillèrent en même temps avant de s'engourdir presque aussitôt.
Au-dessus d'elle, elle entendit les pattes d'Oryan frapper le sol.
D'autres loups arrivaient.
Elle compta mentalement.
Un.
Deux.
Trois.
Les bruits se rapprochèrent.
Quatre.
Cinq.
Son souffle devint difficile à retenir.
Six.
Les loups passèrent.
Elysanne remonta brusquement à la surface.
Elle ouvrit la bouche et inspira avec violence. L'air glacé lui brûla les poumons.
Elle entendit d'autres pas s'éloigner au loin.
Il fallait partir.
Elle sortit de la rivière et s'enfonça entre les arbres, courant aussi vite que son corps affaibli le lui permettait.
Sa vision commença à se brouiller.
Tout autour d'elle devint sombre.
Elle ne distinguait plus qu'un passage étroit devant ses yeux.
Sa respiration était courte et irrégulière.
Trop bruyante.
La peur montait.
Elle le savait.
Elle devait se calmer.
Mais son corps n'écoutait plus.
Soudain, elle heurta quelque chose de dur.
Un coffre.
Un obstacle qu'elle n'avait même pas vu.
Elle allait tomber lorsqu'un bras se referma autour d'elle.
Une main lui couvrit aussitôt la bouche.
Elysanne se débattit par réflexe.
Elle aurait crié si elle en avait eu la possibilité.
La peur la paralysa.
Puis elle sentit son odeur.
Une senteur de pin.
Et derrière elle, quelque chose de plus sombre, plus difficile à identifier.
Son loup, qui s'agitait violemment contre ses côtes depuis plusieurs minutes, s'immobilisa.
Elysanne releva lentement les yeux.
L'homme était grand.
Large des épaules.
Et surtout, il dégageait une chaleur qui lui manquait depuis des heures.
Pour le moment, il était la seule présence dans cette forêt qui ne semblait pas vouloir la tuer.
Le battement de son cœur résonnait doucement contre son oreille. Régulier. Étonnamment calme.
Le sien, en revanche, cognait si fort dans sa poitrine qu'elle avait l'impression qu'il cherchait à s'en échapper.
Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne bougea. Elle sentait sa respiration contre elle, tranquille et maîtrisée, tandis que la sienne restait courte et désordonnée.
Il retira lentement la main de sa bouche et lui fit signe de ne pas faire un bruit.
À cet instant, son instinct de survie semblait avoir déserté son corps. Son bon sens, lui, devait être resté quelque part derrière elle, au milieu de la forêt, probablement à une douzaine de pas. Elle n'avait visiblement pas jugé nécessaire de le récupérer.
Un bras toujours passé autour de sa taille, il la guida avec précaution vers une ouverture entre plusieurs rochers. Elle ne l'aurait jamais remarquée seule. De l'extérieur, l'endroit ressemblait simplement à une impasse naturelle.
Ils s'y glissèrent.
Une fois à l'abri, il passa également son autre bras autour d'elle. Elle se retrouva complètement contre lui, incapable de réfléchir assez longtemps pour lui demander qui il était. À ce stade, la situation avait dépassé depuis longtemps les limites de la décence.
Lui, pourtant, ne semblait pas s'en plaindre.
Elle était chaude contre son corps malgré le froid qui les entourait, et son odeur avait quelque chose d'étrangement agréable. Il aurait été difficile de trouver une raison valable de s'éloigner.
Son pouce dessinait machinalement de petits mouvements dans son dos. Elle ne s'en rendit compte qu'au moment où le geste s'interrompit.
Son corps se raidit soudain contre elle.
Elle aurait dû comprendre immédiatement que quelque chose n'allait pas.
Mais aucune alarme ne retentit dans son esprit.
Au contraire, son corps se rapprocha encore du sien, comme si cette proximité était naturelle, comme si elle connaissait cet homme depuis des années. Son esprit, lui, était trop épuisé pour protester.
Puis le bruit arriva.
Des feuilles écrasées sous le poids de pattes puissantes. Des branches qui craquaient. Une respiration animale, profonde et agitée.
Un loup les suivait.
Et il était proche.
Beaucoup trop proche.
- Si on vous trouve sur ce territoire, ils vous tueront.
Il la fixa sans comprendre. Ses lèvres s'entrouvrirent, mais aucun mot n'en sortit.
Elle-même ignorait encore s'il était humain ou s'il appartenait à ceux qui avaient envoyé un loup à leur poursuite. Une chose, cependant, était certaine : s'il restait ici, il se retrouverait en infériorité numérique.
Les bruits se rapprochaient encore.
La question n'était plus de savoir s'ils allaient être découverts. Seulement de savoir combien de temps il leur restait.
Son cœur s'emballa.
Elle devait choisir.
Laisser cet inconnu, qui venait pourtant de l'aider, se faire massacrer dans cette grotte, ou sortir et attirer l'attention sur elle.
Depuis quelque temps, elle prenait avec une facilité déconcertante des décisions qui semblaient complètement absurdes lorsqu'on les examinait froidement.
Elle se dégagea doucement de ses bras.
- Restez ici. Ne sortez surtout pas avant de les entendre s'éloigner.
- Attendez...
Elle ne lui laissa pas le temps d'ajouter quoi que ce soit.
Elle quitta la grotte au moment précis où le loup d'Oryan apparaissait devant l'entrée.
Évidemment.
Cet homme avait décidément un talent particulier pour surgir exactement là où elle aurait préféré ne jamais le voir.
Le loup reprit forme humaine.
Oryan apparut devant elle avec ce sourire qu'elle connaissait trop bien.
- Eh bien... voilà qui est intéressant. Le petit favori cache donc quelque chose. Père risque d'apprécier la nouvelle.
Il prononça les mots avec cette satisfaction particulière qu'avaient certains hommes lorsqu'ils pensaient tenir enfin une information compromettante.
Elysanne resta parfaitement calme.
- Heureuse de te revoir, Oryan. Mais il va falloir m'expliquer de quoi tu parles.
- Ne joue pas à ça avec moi. J'ai appris que tu avais joué les héroïnes hier. On va peut-être réévaluer cette image.
Naël Valdombre apparut derrière lui quelques secondes plus tard. Le fils du Bêta reprit lui aussi forme humaine.
Il avait toujours été plutôt correct avec elle.
Ses yeux se posèrent sur elle, puis s'écarquillèrent.
- Une louve blanche... Sérieusement ?
Elysanne haussa légèrement les sourcils.
- Je ne vois absolument pas ce que vous essayez d'insinuer.
Naël eut un sourire en coin.
- Tu n'as jamais été très douée pour mentir, Lyssa. Trop de personnes t'ont vue.
Quelle ironie.
Elle avait réussi à dissimuler la vérité sur son loup pendant cinq ans, depuis son premier changement, sans que personne ne découvre quoi que ce soit. Et maintenant, tout risquait de s'écrouler en une seule nuit.
D'autres loups apparurent entre les arbres et se rapprochèrent progressivement.
Oryan n'attendit pas davantage.
- Attachez-la. Et si elle tente de fuir, remplacez la corde par une chaîne en argent.
Elysanne soupira.
- Magnifique discours, Oryan. Tu répètes ça combien de fois devant ton miroir avant de sortir ?
Quelques rires s'élevèrent derrière lui.
Elle en resta presque surprise.
D'habitude, personne ne riait à ses plaisanteries.
Oryan, lui, ne semblait pas apprécier le changement.
Ses yeux prirent cette teinte dorée qu'elle connaissait. Celle qui apparaissait toujours lorsqu'il cessait de prétendre être différent de son père.
Il fit un pas vers elle.
La gifle partit sans avertissement.
Sa tête partit sur le côté sous la violence du coup. Elle trébucha et sentit aussitôt le goût métallique du sang dans sa bouche.
Les rires cessèrent.
Instantanément.
Même le vent semblait s'être calmé.
Elle porta les doigts à ses lèvres. Lorsqu'elle les éloigna, ils étaient tachés de rouge.
Ses yeux se remplirent brièvement de larmes. Elle les ravala avec le reste de son humiliation, redressa les épaules et fixa Oryan.
Naël prit alors la parole, d'un ton sec :
- Oryan. Elle est probablement juste étonnée que tu lui promettes de lui donner de l'argent.
Un guerrier s'avança avec une corde.
Naël lui barra le passage.
- Je vais m'en charger.
Elysanne le regarda faire sans réagir.
Elle avait l'impression d'assister à la scène depuis l'extérieur de son propre corps.
La corde se resserra autour de ses poignets déjà meurtris par l'argent de la nuit précédente. Naël évita soigneusement son regard pendant toute l'opération. Ce ne fut qu'après avoir terminé qu'il retourna près d'Oryan.
Celui-ci l'observa de la tête aux pieds.
- Pourquoi es-tu trempée et à moitié vêtue ?
Elysanne leva les yeux vers lui.
- J'ai décidé de prendre un bain en pleine forêt, en plein hiver. Pour changer un peu.
Oryan fronça les sourcils, incapable de déterminer si elle se moquait de lui ou si elle était réellement sérieuse.
Elle ajouta :
- Fais attention à ne pas trop réfléchir. Tu risques de te faire mal.
De nouveaux rires éclatèrent.
Encore une fois, Elysanne fut surprise.
Quelque chose avait changé.
Elle n'avait jamais obtenu ce genre de réaction auparavant.
Oryan leva la main, visiblement décidé à la frapper une seconde fois.
Naël intervint avant lui.
Son regard s'arrêta sur le visage d'Elysanne. Puis il leva une main et toucha ses cheveux.
Ils étaient encore glacés.
Elle cligna des yeux.
Naël ne l'avait jamais touchée auparavant.
Il approcha légèrement son visage et inspira.
Son expression changea.
- Qui t'a touchée ?
Une pointe de panique traversa Elysanne.
Elle n'était sortie de la grotte que pour empêcher l'inconnu qui s'y cachait de finir sauvagement tué.
Elle répondit avec un calme presque insolent :
- Tu vas devoir préciser. Tu parles de ce qui s'est passé avant ou après que je me sois sacrifiée pour sauver trois cents personnes dans la salle du trône ?
Oryan eut un rire sombre.
- Père était prêt à envoyer une armée entière à ta recherche. Il sera ravi d'apprendre que son petit joyau lui a caché quelque chose. Tu ne crois pas ?
Elysanne ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Une violente quinte de toux lui coupa la respiration.
Puis le monde se mit à tourner.
Elle avait passé trop de temps dans le froid. Son corps commençait peut-être à céder à l'hypothermie. Ou bien ce n'était que l'épuisement accumulé.
Elle n'en savait rien.
Tout ce qu'elle comprit, c'est que ses jambes ne la soutenaient plus.
Le sol se rapprocha.
La dernière chose qu'elle entendit fut la voix étouffée de Naël, suivie de celle d'Oryan.
✦✦✦
- Princesse... réveillez-vous. Je vous en prie.
Ce dernier mot finit par atteindre son esprit.
Elysanne ouvrit lentement les yeux.
Son plafond.
Son lit.
Sa chambre.
À côté d'elle se tenait une oméga.
Elle était au chaud.
Libre.
Aucune chaîne. Aucune corde.
La civilisation.
Elle n'avait jamais pensé qu'elle pourrait être aussi heureuse de la retrouver.
- Princesse, votre père souhaite vous voir immédiatement. Il m'a également demandé de vous faire porter ceci.
L'oméga lui présenta une robe blanche ornée de détails dorés.
Elle était magnifique.
Et certainement très chère.
Elysanne comprit aussitôt.
Son père avait besoin d'elle pour quelque chose.
Ou voulait impressionner quelqu'un.
Probablement les deux.
La robe avait exactement ce qu'il fallait pour donner l'impression qu'il possédait une fille précieuse et qu'il entendait bien que tout le monde le remarque.
Le bain fut si chaud que sa peau en devint presque douloureuse.
Nerissa lui appliqua de l'huile dans les cheveux avec les gestes précis qu'elle maîtrisait depuis qu'Elysanne avait douze ans. Le peigne glissait lentement entre les mèches. La vapeur emplissait la pièce. Peu à peu, la chaleur effaçait le souvenir des douze dernières heures passées dans le froid, au milieu de la forêt et de l'argent.
Son père avait manifestement décidé qu'elle devait être présentable.
Très présentable.
Et Elysanne préférait ne pas chercher à comprendre pourquoi.
On frappa à la porte.
Une couronne fut apportée quelques instants plus tard.
Elle arqua un sourcil.
Quelqu'un, en bas, allait manifestement avoir droit à une représentation complète.
Elle observa Nerissa.
La jeune femme avait l'expression de quelqu'un qui connaissait une mauvaise nouvelle, mais à qui on avait expressément interdit de la révéler.
- Ce que vous avez fait hier dans la salle du trône... commença-t-elle doucement. Je voulais simplement vous dire que c'est probablement l'acte le plus courageux que j'aie jamais vu. Nous sommes avec vous, Princesse.
Elysanne resta un moment sans répondre.
Nerissa avait toujours été gentille avec elle, mais les gens avaient généralement tendance à maintenir une certaine distance.
- Merci, Nerissa.
Elle lui adressa un petit sourire.
- Maintenant, dites-moi à quel point je dois m'inquiéter. Sur une échelle de un à « je saute par la fenêtre et je disparais », on se situe où ?
Nerissa éclata de rire avant de se reprendre et de baisser la voix.
- Je ne crois pas que votre père vous veuille du mal. Mais il y a plusieurs visiteurs et je ne sais pas exactement pourquoi ils sont ici.