Mon grand-père m'avait toujours dit de me méfier d'Étienne.
Mais quand je l'ai épousé, arrangé par nos familles pour unir nos domaines, je croyais assurer mon avenir.
Je, Amélie, l'âme de ce vignoble de Bordeaux, liée à la puissante Vigne Mère, protectrice de générations de ma famille, allant jusqu'à lui sacrifier une partie de ma vie pour le sauver il y a des années.
Puis, Étienne a débarqué avec ses ouvriers.
Sous mes yeux horrifiés, il a attaqué la Vigne Mère avec pioches et pelles, riant de mes avertissements.
Chloé, sa maîtresse, était sa seule préoccupation ; la sève de ma vigne, le remède miracle qu'elle prétendait vouloir.
La douleur fut fulgurante : un membre arraché, mon corps s'est effondré tandis que la racine cédait.
Mes cheveux ont commencé à blanchir à vue d'œil, ma vie s'asséchait, mais Étienne a continué de me railler, me traitant de « bonne actrice », m'humiliant devant ses amis parisiens.
Il m' a jetée dehors, en chemise de nuit, pour travailler comme une servante sous le soleil, Chloé ricanant.
Une trahison inconcevable, une humiliation totale, mais j'ai compris alors qu'il ne s'agissait pas seulement de sa cruauté, mais aussi d'un ancien pacte de famille, de secrets oubliés et de la vérité sur la maladie de Chloé.
Alors que mon corps se dissolvait en feuilles et s'élevait au ciel, transformée en Dame de la Vigne, le véritable cauchemar d'Étienne ne faisait que commencer.
Les ouvriers d'Étienne ont débarqué au lever du soleil. Je les ai vus depuis la fenêtre de ma chambre, leurs silhouettes sombres se découpant sur le ciel rose de Bordeaux. Ils marchaient d'un pas lourd vers le cœur de notre vignoble, là où se trouvait la Vigne Mère.
Mon grand-père m'avait prévenue.
« Amélie, Étienne ne reculera devant rien pour cette Chloé. Fais attention à la Vigne Mère. »
Étienne, mon mari. L'homme que j'avais épousé il y a un an, dans un mariage arrangé par mon grand-père pour unir nos deux domaines et, je le pensais, pour assurer mon avenir.
Il n'a jamais cru à nos "légendes". Pour lui, la Dame Verte, l'esprit qui protégeait notre vin depuis des générations, n'était qu'un conte pour enfants. Le lien vital qui m'unissait à la Vigne Mère, une simple superstition de vieille femme.
Un bruit sourd a retenti, celui du métal frappant la terre sèche. Mon cœur s'est serré.
Je suis sortie en courant, sans même prendre le temps de mettre des chaussures. Les cailloux du chemin me blessaient les pieds, mais la douleur était insignifiante comparée à la panique qui m'envahissait.
Étienne était là, les bras croisés, un sourire arrogant sur les lèvres. À côté de lui, ses hommes s'acharnaient sur les racines de la Vigne Mère avec des pioches et des pelles.
« Étienne, arrête ! Qu'est-ce que tu fais ? »
Il s'est tourné vers moi, son regard glacial.
« Je prends ce qui est nécessaire. Chloé est malade. La sève de cette vieille branche peut la guérir. »
« C'est impossible ! C'est la Vigne Mère ! Si tu l'arraches, tu me tues ! »
Il a éclaté de rire. Un rire cruel qui a résonné dans tout le vignoble.
« Ne sois pas si dramatique, Amélie. C'est juste un vieux cep de vigne. Ne commence pas avec tes histoires ridicules. »
Une douleur fulgurante m'a transpercé le corps au moment où la racine principale a cédé dans un craquement sinistre. C'était comme si on m'arrachait un membre. Je me suis effondrée sur le sol, le souffle coupé, la vue brouillée par les larmes.
« Arrêtez... s'il vous plaît... »
Étienne m'a regardée tomber sans bouger d'un pouce.
« Quelle bonne actrice. Tu devrais aller à Paris, tu aurais plus de succès que dans ce trou perdu. »
Il a fait un signe de tête à ses hommes.
« Continuez. Extrayez toute la sève. Pas une goutte ne doit être perdue. »
Je sentais ma force m'abandonner, aspirée par la terre avec la vie de la vigne. Mes mains tremblaient, ma vision se rétrécissait. J'ai vu, comme dans un cauchemar, mes longs cheveux bruns commencer à blanchir à la racine, le signe que mon essence vitale se dissipait.
Étienne l'a remarqué. Il s'est approché, s'est accroupi et a tiré sur une de mes mèches devenues blanches.
« Impressionnant. Tu as même pensé aux accessoires. Dis-moi, combien mon grand-père te paie pour ce spectacle ? »
Mon grand-père est arrivé, alerté par le bruit. Il a vu la Vigne Mère déracinée, gisant sur le sol comme un cadavre, et moi, à moitié consciente à côté. Son visage, habituellement si calme, s'est tordu de fureur et de désespoir.
« Monstre ! Sais-tu ce que tu as fait ? » a-t-il crié en se précipitant vers moi.
Il m'a aidée à m'asseoir, son regard passant de mon visage pâle à mes cheveux qui blanchissaient à vue d'œil.
« Amélie, mon enfant... »
Étienne a haussé les épaules, indifférent.
« Ne vous laissez pas avoir par sa comédie, grand-père. Elle fait ça pour attirer l'attention. »
Le grand-père l'a foudroyé du regard.
« Tu es aveugle et stupide. Tu viens de condamner ta propre femme. »
Il s'est tourné vers moi, sa voix tremblante.
« Je vais appeler un médecin. »
J'ai secoué la tête faiblement.
« Aucun médecin ne peut m'aider. Le lien... est rompu. »
La douleur était maintenant une brûlure constante, sourde, qui irradiait depuis ma poitrine. Chaque respiration était un effort.
Le grand-père a confronté Étienne, le visage déformé par la rage.
« Je t'avais prévenu. Je t'avais tout dit sur le pacte. Tu as épousé Amélie en sachant que la Dame Verte bénirait ta femme d'une longue vie. C'était ça que tu voulais pour ta Chloé, n'est-ce pas ? La santé et la vie d'Amélie en échange de la tienne ! »
Étienne a reculé, surpris par la véhémence du vieil homme.
« Ce ne sont que des légendes ! Des contes de fées pour effrayer les enfants ! »
« Des légendes ? » Le grand-père a sorti un vieux carnet de sa poche, les pages jaunies par le temps. « Lis ça ! C'est le journal de ton arrière-grand-père ! Il décrit le pacte, le lien vital ! Tout est là, notarié ! »
Étienne a jeté un regard dédaigneux sur le carnet.
« Des vieilleries. Je n'ai pas de temps à perdre avec ça. »
Il a ordonné à ses hommes de charger le bois de la Vigne Mère sur une charrette.
« On va utiliser ce bois pour le banquet de ce soir. Chloé dit que la fumée aura des propriétés bénéfiques. »
Une nouvelle vague de douleur m'a submergée, si intense que j'ai crié. C'était comme si on me jetait dans un feu.
Étienne m'a regardée avec un dégoût non dissimulé.
« Tu vois, grand-père ? Elle exagère tout. C'est pathétique. »
Il est parti sans un regard en arrière, laissant derrière lui le chaos et la destruction.
Mon grand-père m'a serrée dans ses bras.
« Pardonne-moi, Amélie. J'ai cru que ce mariage te protégerait. J'ai été si naïf. »
Les larmes coulaient sur mes joues, mais je n'avais plus la force de parler. Je sentais la vie me quitter, lentement, inexorablement.