Je me souviens comme si c'était hier du jour où il est entré dans ma vie.
Lui. Mon sauveur.
Mon chevalier noir dans sa belle armure.
C'était le 15 mai dernier, à Madrid.
La fête de San Isidro que toutes les Madrilènes célèbrent.
Pour cette occasion, je ne pouvais m'entrainer, car toutes les rues étaient bondées et difficilement praticables à vélo.
J'avais donc décidé de suivre le mouvement comme tous les autres. Je portais même les vêtements traditionnels des paysannes de la région. Lors de la fête de ce saint qui est aussi en quelque sorte une fête du printemps, Madrilènes et touristes se rendent en procession jusqu'à un ermitage situé dans le parc de la Pradera de San Isidro, pour passer la journée à danser et déguster des mets typiques tels que les gallinejas (tripes) ou rosquillas au sucre (beignets).
Je me suis mêlée aux chulapos et chulapas (habitants de Madrid en costume typique). Il y avait un concert en plein air en l'honneur de saint Isidore et l'ambiance de fête inondait chaque recoin de la ville de Madrid.
Et puis... je l'ai vu... Il était là, parmi les gens du coin...
Il était magnifique dans son costume. Si différent des autres! Il ne portait pas les habits traditionnels, mais un pantalon noir très élégant avec une chemise de corsaire aux manches roulées qui laissait voir un étrange tatouage sur son poignet gauche... Il s'agissait d'une torpille filant comme le vent.
Il portait aussi un gilet de cuir lacé dans le dos. Ses cheveux noirs étaient suffisamment longs pour qu'il se fasse une toute petite queue basse qui lui arrivait aux épaules. Son look était un peu dans le style steampunk et je pouvais sentir que c'était de la haute couture... ce type était très à l'aise financièrement.
Mais l'argent, je m'en fiche bien. Ma famille est très à l'aise financièrement elle aussi et je sais par expérience qu'être riche ne vous rend pas plus heureux. C'est souvent même le contraire.
D'ailleurs, cet homme avait du vécu... cela pouvait se sentir. Il n'était pas beaucoup plus vieux que moi. Le début de la trentaine ou la fin de la vingtaine tout au plus. Mais je pouvais voir dans ses yeux qu'il ne l'avait pas eu facile. Non! Même que cette douleur sourde au fond de ses yeux interpellait ma propre souffrance... Une souffrance dont je ne parle jamais.
C'est ce qui m'avait le plus interpellé, ses yeux en amandes au regard tellement torturé ainsi que ses traits métissés.
Il était comme moi. Le fruit d'un métissage entre deux races. J'étais prête à parier que l'un de ses deux parents était Espagnol et l'autre asiatique.
Le résultat de ce métissage était tellement beau! Tellement racé, comme un dieu vivant.
Oui. Il me faisait l'effet d'un dieu vivant et je me sentais si petite et fragile en comparaison de cet être qui inspirait une telle force.
Il était dangereux.
Oui. Dangereux.
Je le craignais au moins autant qu'il m'attirait...
Je l'ai d'abord croisé au stand qui vendait les 'gallinejas y entresijo' et il a ri de moi en me voyant hésiter à en manger le contenu d'une petite assiette en carton après que le vendeur m'eut convaincu d'en acheter, mais avant de me dire le nom de cette spécialité!
Je suis mulâtre. Ma mère était Colombienne, mon père Américain. Je parle donc espagnol. Aussitôt que le vendeur m'avait dit le nom de ce qu'il venait de me vendre, j'avais alors réalisé que c'était des tripes d'agneau que j'ingurgitais!
Mon bel inconnu, très grand et très beau, et qui se tenait à petite distance, avait bien ri de la tête que je faisais! Les mains dans les poches de son beau pantalon, il m'avait observé avec amusement en prendre une toute petite bouchée d'un air rebuté.
Puis le contact visuel s'était brisé entre nous quand une femme un peu plus jeune âgée (je dirais pas plus de 26 ou 26 ans) s'était approchée de lui et l'avait tiré par le bras:
- Allez! Maestro Rafael! Venez danser!
Maestro?
Je ne savais trop que penser de la manière dont elle l'interpellait... Cet homme fait-il partie d'un corps de métier particulier? Ou serait-ce une marque de respect, comme les senseis au karaté?
Le regarde du bel inconnu avait alors pétillé de joie quand il s'était laissé entrainer par le beau brin de femme en direction d'une zone du parc où une piste de danse avait été aménagée. Un groupe de musiciens locaux y jouait de la musique flamboyante d'Espagne!
Lui était très grand et très costaud sans être trop large des épaules. Il dansait si bien en compagnie de sa partenaire, qui était une femme très grande et élancée. Je me souviens avoir ressenti un petit pincement au cœur en les observant danser au milieu du parc avec tous les autres gens du coin qui les applaudissaient et les encourageaient! S'il aimait les femmes de ce genre... cela voulait dire que je n'étais pas du tout son type.
À titre de cycliste, j'ai les jambes ultras musclées. Mon corps est aussi étrangement petit... Tout en muscle. Je n'ai pas non plus une poitrine aussi volumineuse que cette Espagnole aux formes voluptueuses.
Ils allaient tous deux si parfaitement bien ensemble! Les mêmes yeux noirs, la même tignasse de cheveux tout aussi noirs aux reflets même bleutés. Mes cheveux à moi sont d'un noir un peu plus terne et ils sont aussi bien trop volumineux! Eux, ils avaient de beaux cheveux si lisses... Et aussi tous deux des mains fines, un front et un menton volontaire, un nez aquilin et des lèvres charnues.
Je n'ai pas les lèvres aussi pulpeuses que celle de "Maestro Rafael" malgré mes origines métissées! Mes lèvres trop minces détonnent de mes autres traits du visage ainsi que de ma couleur de peau qui est moins bronzée que celle de ma mère et de mes deux autres sœurs. J'ai aussi hérité des yeux verts de mon père, ce qui fait de moi une véritable curiosité sur le plan physiologique.
En dansant, le visage de Maestro Rafael et de sa partenaire manifestait aussi la même expression de totale libération. Ils se déhanchaient de manière un peu lascive et sans la moindre inhibition. Moi je suis tellement coincée, tellement timide. La typique Américaine ultra pudique!
Mais j'avais l'étrange sensation que, même en dansant avec cette femme, Maestro Rafael parvenait à ne jamais vraiment me quitter des yeux.
Cela m'avait donné le frisson et j'avais soudain eu le désir de fuir ce regard de grand prédateur posé sur moi. Je m'étais alors éloignée instinctivement de cette zone du parc et je m'étais décidé à explorer les festivités qui avaient cours dans un autre secteur.
C'est à ce moment exact que ma vie fut entièrement bouleversée à jamais!
Je m'étais approchée de la fontaine du parc et je m'apprêtais à faire un vœu quand un vent de panique est survenu.
D'abord, il y a eu une explosion. Ensuite, ce fut la débandade. Un nuage de poussière fine a commencé à envahir le parc, en plein dans le secteur que je venais de quitter! J'ai entrevu des formes fantomatiques de gens qui courraient de droite et de gauche. Mais ils n'avaient le temps que de faire quelques pas avant de tomber comme des mouches.
C'était affreux parce qu'alors du sang leur sortait des orifices. Les yeux. La bouche. Les oreilles! Je me suis figée sur place. Paralysée de peur.
Ça y'est. J'allais mourir sans jamais avoir vraiment vécu.
C'est alors que je l'avais vu émerger de ce nuage de poussière fine. Mon sauveur.
Il avait foncé droit sur moi et il avait plaqué durement un mouchoir en tissu sur mon visage. Son regard était si déterminé, si froid, si terrifiant... quand il m'avait ordonné de le tenir bien fermement sur mon visage. Je voulais m'objecter. Mais vous?
Mais étrangement, lui, il ne paraissait pas affecté par ce poison qui tuait tous ces gens. Comme s'il était une sorte de super héros!
Je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir, car il me poussait et m'entrainait en direction de la sortie du parc. Nous approchions d'une rue voisine quand j'ai commencé à faiblir. Je sentais mon énergie être drainée et ma respiration se faire plus pénible.
Était-ce les premiers symptômes?
Je commençais sans doute à être affectée par cet agent chimique qui avait été dispersé dans le parc...
Mon sauveur a dû s'en apercevoir, car il s'est retourné et son regard exprimait cette fois la terreur.
Tout ce dont je me souviens par la suite, c'est qu'il m'avait prise dans ses bras musclés au moment exacte où je m'effondrais...
Après, ce fut le vide, la noirceur... le néant.
L'ancien plonge de nouveau la cuillère de bois dans la casserole de paella aux moules et aux fruits de mer et il en dépose une généreuse quantité dans son assiette. Je me demande comme toujours où il met toutes ces calories qu'ingurgite ce grand maigre.
Entre deux moules, le vieillard me pose une question qui me met quelque peu mal à l'aise.
- Tu as laissé aller Jun?
Je confirme d'un simple haussement d'épaules et mon regard se porte sur la mer dont nous avons une vue superbe de la terrasse qui se situe sur la façade du domaine qui donne sur les côtes espagnoles. Je prends une gorgée dans mon verre de Tinto de Verano fait de limonade rafraichissante et de ce vin que nous a offert un des novices à son entrée dans la confrérie.
En principe, par mon attitude générale, l'Ancien devrait savoir que je n'ai pas envie de m'étendre sur le sujet. Mais s'il le sait, il choisit comme trop souvent de l'ignorer.
- Pourquoi l'as-tu envoyé vers Choe? C'est un mauvais maitre, tout comme il était un mauvais disciple!
Mon regard se porte de nouveau sur l'Ancien. Il ne m'est pas permis de l'appeler autrement même si nous sommes de la famille et qu'il est en fait mon grand-père. La seule marque d'affection entre nous, c'est ce repas du dimanche après-midi que nous partageons chaque semaine dans ses appartements privés qui se situent dans une résidence secondaire tout à l'ouest de notre vaste domaine et donc très loin de la résidence principale.
Autrement, l'Ancien me permet parfois de déroger à la règle et de prendre un verre de grappa, une boisson qu'il affectionne, avec lui un soir ou l'autre. Si je lui témoignais plus d'affection, se serait considéré par les autres membres de notre confrérie comme un signe de faiblesse. Ce n'est pas tant une confrérie qu'un groupe d'élite. Une ligue d'assassins. Les meilleurs des meilleurs!
- La Costa! Je t'ai posé une question!
La Costa. Une autre manière de mettre de la distance entre nous. Je ne suis pas Rafael, mais en ce moment, je ne suis pas non plus El Cabeza. Ce qui veut dire que ce n'est pas à El Cabeza, le chef de la ligue d'assassins des Torpederos, mais à un de ses anciens novices qu'il s'adresse, dans une relation de maitre à disciple.
Je le toise du regard. Grand-père oublie parfois que je ne suis plus novice et qu'à la place que j'occupe présentement, je n'ai pas d'ordre à recevoir de personne! Pas même de lui!
- J'ai mes raisons l'Ancien! Je sais ce que je fais et je n'ai pas besoin qu'on me rappelle tous ceux qui ont échoué à me voler la place que j'occupe. Je me souviens des noms de chacun d'entre eux.
Ceux qui ont échoué. Autrement dit, ceux qui m'ont défié et qui ont perdu le combat. L'Ancien suspens son geste, une bouchée de riz au safran se portant à sa bouche, de sa seconde assiettée déjà bien entamée. Il me dévisage de ses deux pupilles sombres.
- Tu as raison. finit-il par décider. Ce ne sont pas mes affaires... Cependant, si cela a rapport avec les événements survenus à Madrid... Il en va tout autrement.
Je le regarde du coin de l'œil. Il est évident que l'Ancien va à la pêche aux informations. Je ne tombe pas dans son piège. Je déguste la dernière de mes moules et je m'attaque aux langoustines tout en lui répondant avec indifférence:
- Ces événements ne me concernent pas. Je n'étais pas visé personnellement puisque je suis immunisé contre cet agent chimique et que Choe le savait très bien.
Nous savons tous au sein de la confrérie, qui a fourni cette bombe sale aux terroristes. Choe, bien entendu. Tout comme tous les membres de la confrérie depuis les dix dernières années savent qu'El Cabeza, et donc moi, se rend à Madrid au moins une fois par mois pour prendre un peu de bon temps dans le club du Dragon d'or dont il est membre. Tout le monde sait aussi que j'aime bien, quand j'y suis de passage à Madrid, participer aux festivités locales quand l'une ou l'autre des soumises ou des autres grands maitres du club m'y invitent. Choe était membre de la confrérie jusqu'au jour où il me défia pour tenter de prendre mon titre et perdit le combat de manière assez pathétique. Il sait donc toutes ces choses.
Cependant, nous nous sommes quittés en excellents termes. (Du moins en apparence). Mais il est évident que je n'aurais jamais cédé Jun, qui est un de mes meilleurs éléments, à Choe sans avoir une intention cachée... L'Ancien croit que cela a un rapport avec cet agent chimique qu'il a vendu à des profanes. Il croit que c'est la raison de ma colère et la raison principale pour laquelle j'ai envoyé un de mes hommes après de lui sous l'apparence d'une transaction d'affaires...
L'ancien a raison et il a tort tout à la fois.
Comme je ne semble pas prêt de lui confier mes motivations, le vieillard délaisse ce sujet pour en aborder un autre.
- Il te reste seulement huit ans pour concevoir un héritier...
Concevoir. Quel vilain mot pour un acte qui devrait être le produit d'un amour partagé et non le fruit d'une décision froide et calculée.
Je le dévisage avec mauvaise humeur.
L'ancien poursuit sur sa lancée. Il a repéré quelques candidates de valeur, avec des gènes parfaits et qui feraient d'excellentes concubines... Notez qu'il n'est pas ici fait mention d'une mère ou d'une épouse... Non. Ce que désire l'Ancien, ce n'est qu'une pondeuse qui me ferait de beaux enfants. Progénitures qu'il pourrait commencer à former dès leur plus jeune âge tout comme ce fut le cas pour moi...
L'Ancien ne fait pas de sentiment. Il s'impose à lui-même et aux autres une très grande discipline que je ne possède pas très franchement. Je suis un homme à femmes et je les aime toutes contrairement à l'Ancien dont je soupçonne que la seule chose qui le fait bander est la discipline qu'il impose aux autres, et en particulier les châtiments corporels.
Il me vient une image très claire, de ce fameux jour où lui et mon propre père m'avaient expliqué que je n'avais plus besoin d'une maman à présent, que c'est pour cette raison qu'elle allait partir vivre autre part. La seule et unique fois où j'ai cherché à la retrouver, mon père m'avait battu très sévèrement et l'Ancien n'avait pas daigné me venir en aide, le regardant s'exécuter sans broncher.
Sauve-toi par toi-même. Personne ne le fera pour toi.
C'est la devise de notre ordre.
Je n'ai jamais battu mon père. Il était trop fort.
Mais aujourd'hui, je ne suis plus un enfant! Aujourd'hui, mon père, l'ancien chef de notre ligue d'assassins, n'est plus de ce monde, lui non plus. Personne ne me dit quoi faire à présent! Je suis El Cabeza, le chef suprême de notre confrérie!
Et puis... Je ne lui dis pas comment mener sa vie à l'Ancien. J'apprécierais qu'il en fasse de même pour moi. Afin de lui témoigner mon irritation, je pose mon verre avec fracas et je bondis de ma place. Il sait très bien que j'ai horreur de ce sujet. Je tourne les talons et je quitte les lieux sans un mot de plus.
J'entends l'ancien se plaindre de mon attitude comme je m'éloigne:
- Qu'est-ce qu'il a la mèche courte depuis cet attentat à Madrid, celui-là!
Je sais qu'il voudrait que je lui parle, que je me confie à lui...Que je lui dise ce que cet attentat m'a fait vivre. Et surtout pourquoi j'éprouve une telle colère en permanence depuis que cette bombe sale m'a explosé quasiment à la figure...
Mais je ne peux parler de Sofia. Cette Américaine à qui j'ai sauvé la vie. Personne ne doit rien en savoir, jamais! Et surtout pas ce vieux fou!
Je longe la terrasse en direction du jardin de la cour arrière, de ses bassins d'eau tranquille. Il y a un petit muret de pierres taillées à cet endroit qui délimite toute la propriété et qui donne sur la haute falaise en bord de mer.
Longeant ce muret, je traverse ainsi le pavillon qui lui fait office d'habitation, et ensuite la piscine et les baraquements aux colonnades qui la bordent, et qui sont du plus pur style des anciennes maisons romaines.
Certains des adeptes de plus hauts rangs de notre confrérie se prélassent au bord ou dans la piscine. Ils se redressent automatiquement quand je traverse la petite galerie aux toitures faites d'auvents qui est attenante aux baraquements pour aller en direction de la demeure principale.
Je m'engage dans l'escalier de marbre en colimaçon qui conduit aux balcons supérieurs de ma suite princière.
Je pénètre dans celle-ci par les portes coulissantes de mon balcon privé, qui est d'ailleurs l'unique balcon du lieu. Aussitôt, je me dirige vers mon garde-robe en bois d'acajou et je retire mes beaux vêtements du dimanche pour enfiler mon costume cérémoniel de grand maitre pour les entrainements au Kung Fu et les sandales qui vont avec.
Je quitte ma suite cette fois par sa porte principale et je descends au rez-de-chaussée par un escalier qui donne sur l'aile sud du lieu. Notre domaine s'étale sur deux étages en hauteur et deux autres niveaux souterrains. Il est aussi tout en largeur, de forme rectangulaire. Il se compose d'une résidence principale de style Romaine avec sa cour intérieure sur la droite entouré de son péristyle. Elle possède aussi son atrium, mais cependant, le plafond au-dessus de ce bassin qui fait face au hall d'entrée comporte une fenêtre vitrée coulissante qui peut être ouverte ou fermée.
Même les bassins extérieurs et les piscines de notre domaine sont dans le plus pur style romain avec leurs mosaïques de petites tuiles de céramiques. De chaque côté de la piscine qui se situe derrière la demeure principale, de longs baraquements sur deux étages permettent d'héberger tous les novices en formation ainsi que ceux des membres de notre confrérie qui résident sur place en permanence. Le pavillon de l'Ancien est au bout de la piscine à petite distance et en retrait de la propriété.
La cour intérieure de la résidence est aussi le dojo dans lequel j'entraine mes hommes. Nous nous y entrainons même les jours de pluie, ce qui est très peu fréquent dans ce climat méditerranéen.
C'est à cet endroit que je me rends, dans le grand dojo, pour un entrainement qui devrait me permettre de ventiler cette frustration que vient de me faire vivre l'Ancien avec son histoire d'héritier.
Comme si j'avais du temps à perdre avec ce genre d'histoire.
La famille est une faiblesse. Avoir un enfant et même une femme enceinte dans les murs de notre enceinte... Ça ne peut que nous attirer des tas d'embêtements. Mon père en est la preuve vivante puisqu'il est mort en tentant de me protéger d'une attaque-surprise d'un de nos ennemis... Mon père avait une faiblesse et c'était moi. Je l'ai vengé bien des années plus tard et contre l'avis même de mon grand-père.
Avoir un désir de vengeance implique d'avoir des émotions que nous nous devons de réprimer si nous désirons pouvoir bien faire notre travail. Celui d'assassins professionnels. Mon père et l'Ancien me l'ont bien enseigné quand j'étais jeune. Ceux qui ont des désirs de vengeance sont ceux qui font des erreurs et ceux qui aiment trop le paient tout aussi chèrement dans le monde qui est le nôtre.
Il faut réprimer, refouler, annihiler toute émotion. Éviter de s'attacher. De se faire proche de qui que ce soit.
Mais le problème, c'est que je n'arrive plus à me la sortir de la tête... Sofia...
Elle est si pure, si douce... si parfaite...
L'ancien a raison. Je ne maitrise plus mes émotions aussi bien que je le devrais depuis l'attentat de Madrid. Encore une autre preuve que mon caractère emporté toujours ma plus grande faiblesse. Autrefois, c'était mon père que je désirais venger, et maintenant c'est elle... Sofia.
Chaque fois que son visage devenu si pâle et son corps inerte dans mes bras me reviennent en mémoire... Je ne peux plus me maitriser.
Sofia ne sera plus jamais la même par la faute de cet attentat.
Et que dire de tous ces innocents qui sont morts!
Et moi? Pourquoi ne suis-je pas mort? Parce que cet agent chimique utilisé dans cette bombe sale fut développé par nous. Tous les membres de notre ligue d'assassins y sont immunisés, car nous possédons la formule du contrepoison et que même nous nous exposons à plusieurs toxines lors de notre formation afin justement de nous en prémunir.
Quand je songe que Choe a eu l'audace de vendre un de nos plus grands secrets à ces enfoirés de terroristes et qu'il a osé revenir ici après coup, pour les enchères qui ont lieu tous les ans en juin... Oui, quand j'y songe, je sens une telle colère, une telle haine, monter du plus profond de moi-même!
Je bourre de coups un des mannequins de combats, qui vacille à chacun d'eux.
Le visage de Sofia, sur ce fichu lit d'hôpital, s'impose de nouveau à mon esprit.
Les médecins lui ont affirmé que sa carrière était fichue. Elle peut dire ses adieux à ses chances de faire les Olympiques.
Malgré que je sois intervenu pour bloquer ses voies respiratoires à l'aide de ce mouchoir, quand je lui ai sauvé la vie, ses poumons ont quand même été endommagés. Elle n'a plus la même capacité pulmonaire qui lui était si nécessaire en tant que sportive.
Je frappe, je frappe, je fais des enchainements sans fin sur le mannequin rembourré qui imite une forme humaine. Je ne porte pas de gants ni de protection. J'essaie d'engourdir ma souffrance par un flot continu de douleur physique. Mais la souffrance est si vive. C'est une douleur qui fait vibrer tout mon être sur le même diapason que ma colère. La sueur perle à mon front et je redouble d'ardeur.
Je sais que ce ne sont pas des terroristes. Les autorités, le gouvernement, ils ont beau dire... Moi, leur petite histoire, je ne la crois pas! Je sais qui est le vrai commanditaire de cet attentat. Je sais comment le monde fonctionne, car j'en suis un des acteurs, qui tirent les ficelles en arrière-scène.
Ce sont des représailles. Pour déstabiliser notre pays. Nous avons armé la «résistance ukrainienne» et maintenant nous en payons le prix. Les trafiquants d'armes comme Choe et les groupuscules terroristes de ce genre ne sont que des paravents pour que les vrais commanditaires puissent nier la chose officiellement aux yeux du monde.
C'est pourquoi il n'est pas mon objectif principal. Non. Moi ce que je veux, ce sont ceux qui tiraient les ficelles, ceux qui ont donné les ordres, organisés, puis conduits à cette opération clandestine... Jun a ordre de se tapir dans l'ombre et de patienter, tout en écoutant et me transmettant toute information... Et au bon moment, il interviendra.
Alors, Choe ainsi que tous les autres responsables dans cette affaire, subiront une mort encore plus cruelle que celle que Sofia ou les personnes qui ont péri lors de l'attentat à Madrid!