Bromir court à travers les couloirs. Il n'a pas une minute à perdre. Il se demande encore pourquoi il a décidé de partir pour cette mission. Il savait pourtant que ce n'était pas le moment.
Un cri traverse la demeure.
- Vite, vite, vite. Je te jure que si tu loupes ça tu vas le regretter, se dit-il à lui-même.
Il accélère le pas, l'angoisse au ventre. Il n'aura jamais couru aussi vite de sa vie. Et pourtant dans certaines circonstances, il aurait peut-être fallu... Les murs sombres défilent sur son passage sans qu'il n'ai le temps d'en apprécier les détails. Même les portraits, pourtant immobiles, semblent être bousculés.
- BROMIR ! Où es-tu ?
Un frisson lui parcourt le dos lorsqu'il l'entend prononcer son nom. Il va avoir des problèmes s'il n'arrive pas à temps. Il le sait.
Enfin, la porte sculptée apparaît. Il l'ouvre avec fracas et fait sursauter les personnes présentes dans la pièce. Toutes sauf une. Bien trop occupée pour se préoccuper de ce genre de bruit. Il ne prend pas le temps de refermer la porte derrière lui et entend alors une femme grommeler. Il s'excuse tant bien que mal et se précipite auprès de celle qui l'attendait impatiemment.
- Enfin ! J'ai bien cru que tu n'arriverai jamais.
- Allons Lénia, tu sais bien que rien au monde n'aurait pu m'empêcher d'être là ce jour ! Je serais revenu d'outre-tombe s'il avait fallu.
- Ne parle pas de ça maintenant !
- Oui, oui désolé. Comment te sens-tu ?
- Mal. J'ai l'impression...
Son cri l'empêche de continuer sa phrase. La douleur se ressent sur son visage.
- Ça va aller ma chérie. Allez.
- Allez, allez... J'aimerai bien t'y voir !
- Euh non, merci, sans façon.
- Évidemment...
- Allez, Madame. Une dernière fois et ça devrait être bon. Un dernier effort.
Bromir prend la main de sa femme pour l'encourager. La jeune femme fournit tous les efforts nécessaires pour en finir. Cette sensation d'être déchirée commence à lui être insupportable. Soudain, un nouveau cri retentit. Le soulagement. Alors toutes les personnes autour du couple s'activent pour faire au plus vite. En un rien de temps, Lénia se retrouve avec son enfant dans les bras. Un large sourire s'affiche sur le visage du nouveau père.
- C'est une fille, annonce alors la sage femme.
- Bromir, comment veux-tu l'appeler ?
- Que dirais-tu de Sania ?
- C'est parfait. Sania, bienvenue parmi nous.
Le couple affiche leur bonheur en présentant leur fille à tous ceux qu'ils croisent. Cette enfant est adorée par tous car elle représente le futur de leur groupe. Elle reprendra le flambeau de son père plus tard. Ainsi le voulait la tradition.
La vie reprend rapidement son cours. Lénia, cependant, est moins présente aux réunions. Mais personne ne trouve rien à redire à ça.
La petite Sania grandit entourée par toute l'Organisation. Elle a des précepteurs pour lui donner des cours, différents maîtres pour lui apprendre différents arts de combats, que ce soit à main nue ou avec des armes, et sa famille pour le soutien et l'amour. Bien que cette enfance soit particulière, elle est heureuse.
Son père part souvent en mission. Elle ne sait pas pourquoi, ni même ce qu'il y fait, mais elle ne s'inquiète jamais car il revient toujours et cela fait partie de son quotidien. Durant ces absences, c'est sa mère qui dirige le groupe. Dans ses yeux d'enfant, Sania trouve ça impressionnant. Elle dit donc à qui veut bien l'entendre que plus tard, elle sera comme sa maman, une dame admirable. Cela fait rire tous ces adultes qui l'entourent mais sa mère, elle, est fière de sa fille et lui affirme sans détour que oui, c'est ce qu'il va se passer.
Mais ce qui est encore plus important pour cette enfant, c'est Malec. Ce jeune garçon, de 3 mois plus jeune qu'elle, qui est toujours présent à ses côtés. C'est son meilleur ami depuis toujours et c'est parfait.
Ils font tout ensemble : les cours, les combats, les bêtises, dormir. Tout ce qui comble ces petites têtes blondes. Lorsqu'on en voit un quelque part, on sait déjà que l'autre n'est pas loin.
La mère de Malek est morte en couche. Il lui reste donc son père, mais celui-ci part toujours avec Bromir. Ainsi, quand il est absent, l'enfant se trouve seul. Cependant, Lénia ayant été une amie de la défunte et ayant vu ce petit venir au monde, elle s'occupe de lui comme si c'était son fils. Elle l'aime comme elle aime sa fille et est heureuse de les voir si proches tous les deux. Ils pourront toujours compter l'un sur l'autre.
Les années passent, et Sania et Malec grandissent, devenant de redoutables stratèges et combattants. Ils passent leur temps à s'entraîner ensemble. Ils dépassent le niveau des autres jeunes de leur âge et sont donc admirés par certains, et jalousés par d'autres. Sania a grandit en aillant en tête qu'elle sera la prochaine dirigeante de l'Organisation. Elle prend cette tâche à cœur et se doit d'être la meilleure pour les représenter au mieux et surtout les protéger au besoin. Son but est de surpasser son père pour qu'il soit fier d'elle. Elle ne s'imagine pas un seul instant faillir à sa tâche. Cela l'anéantirai.
Quant à Malec, lui veut seulement être le meilleur pour rester auprès de Sania. Bien qu'il la taquine toujours avec ça, il l'aime vraiment et ne se contentera pas de rester son ami. Maintenant qu'ils ont 16 ans, il savent qu'ils partiront bientôt pour leur première mission et il fera tout pour la protéger. Il irai jusqu'à donner sa vie contre la sienne.
Bien qu'ils soient l'élite des étudiants, ils n'en restent pas moins des adolescents. Ils s'amusent, rient et parfois, font les quatre cents coups, en général tous les deux mais également avec les autres. Au grand dam des parents. Mais pour le moment, Sania s'ennuyant ferme, elle a entraîné Malec dans un entraînement qui ne lui donne que peu d'entrain.
- Eh ! Tu rêves ou quoi ? Ça fait 5 minutes que tu restes les bras ballants.
Malec reprend ses esprits et se tourne vers la voix qui l'interpelle.
- Je pensais à toi ma belle. Tu sais bien que tu occupes toutes mes pensées.
Il lui fait un clin d'œil. Sania lève les yeux au ciel mais ne peut s'empêcher de sourire.
- Ce n'est pas le moment Don Juan. On doit s'entraîner. On ne sait pas quand on devra partir.
- Tu as raison ! Pardonne-moi Milady, je vais rester concentré.
Sania fait une grimace en entendant ce "surnom" qu'il aime lui donner pour l'embêter. Une lueur de défi apparaît dans son regard. Il l'a fait exprès ! Il va le regretter.
Épée en main, Sania avance doucement. Malec, lui, fait quelques pas, sûr de lui, tout en faisant tourner son épée. Un attroupement commence à se former autour d'eux. Un combat entre les deux meilleurs élèves attire toujours du monde, aussi bien leurs camarades que les adultes expérimentés.
Ils se font face, et comme le voulait la tradition dans l'Organisation, ils percutent doucement leurs lames pour signifier un combat amical. C'est alors qu'ils commencent l'affrontement. Leurs gestes sont fluides et rapides, sans pour autant perdre en puissance. Sania a une posture offensive et tente de prendre le dessus sur son adversaire en ne lui laissant pas le temps réagir. Mais Malec connaît cette technique et garde une posture défensive jusqu'à ce qu'il trouve la faille. Elle lève les bras pour attaquer. C'est le moment. Il prend appui sur ses deux pieds et porte un coup de poing dans les côtes de la jeune fille. Elle est surprise mais grâce à sa rapidité d'action, elle ne prend pas le coup à pleine puissance. Elle s'écarte comme elle peut, chancelant légèrement. Un léger sourire en coin apparaît sur le visage du jeune homme et des gloussements se font entendre parmi les spectateurs : le fan club de Malec. Car non content d'être le n°2 des étudiants, il est en plus vraiment très beau avec ses yeux bleus clairs qui ressortent incroyablement sur sa peau mate et ses cheveux noirs qui retombent en une mèche rebelle sur son visage. Sans parler de son corps assez large et musclé dû aux entraînements... Ces groupies ont le don d'agacer Sania au plus haut point. Il le sait et en joue souvent. Il tourne son regard sur ces filles et leur envoi un baiser avec la main. Elle émettent toutes un petit cri strident insupportable tandis que les hommes présents se mettent à rire pour se moquer de la situation. Sania fulmine.
- Tu es sérieux là ? Si tu ne prends pas ce combat au sérieux je m'en vais.
- Mais non voyons, reste avec moi ! Tu es la seule qui compte tu le sais bien.
C'est la phrase de trop. Sania fond sur lui et attaque de toutes ses forces. Malec pare le coup tout en grimaçant légèrement. Il savait qu'elle s'énerverait mais il est surprit par la force déployée. Le combat s'amplifie et il est difficile de déterminer qui sera vainqueur. Des paris commencent à faire le tour de la foule, notamment chez les plus âgés. Alors que Sania commence à fatiguer, Malec semble en parfaite forme. Ou peut être cache-t-il bien son jeu...
- Qu'est-ce qu'il se passe ici ?
Une grosse voix tonne, faisant se retourner tout le monde et stoppant le combat. Bromir vient d'arriver et analyse la situation. Il observe les deux jeunes en sueur et essoufflés et il soupire, exaspéré. En effet, tout est clair pour lui.
- Sania, Malec, venez avec moi.
Les deux combattants se regardent, incrédules, et suivent le chef dans son bureau.
Ne comprenant pas pourquoi ils auraient attisé la colère du patriarche, ils ne disent rien du trajet. Seuls quelques échanges de regards interrogateurs fusent entre eux. Bromir les fait entrer et ferme la porte derrière eux.
- Asseyez-vous.
Tout le monde prend place sur un siège. L'ambiance est lourde. Les deux amis scrutent la pièce, ne souhaitant pas regarder Bromir. Un imposant bureau se tenait sur le mur du fond, dos à une large fenêtre. De nombreux ouvrages ornent le murs sur la gauche quand une carte du lieu d'habitation orne celui de droite jusqu'à la porte d'entrée. Et enfin dans l'angle lorsque l'on entre se trouvent les fameux trois sièges dans lesquels ils sont installés, entourant une petite table basse en bois sculpté. Le père se tient face aux adolescents, les mains liées devant son menton.
- Bien. Vous faisiez quoi là ? Vous vouliez vous entre tuer ou quoi ?
- Euh non. C'était un combat amical, papa. Tu voyais bien que tout le monde était là. Ils nous auraient arrêté si ça avait été trop loin.
- Hum. Bref ce n'est pas pour ça que je voulais vous voir.
L'incompréhension se lit sur les visages des adolescents. Est-ce qu'il a découvert une bêtise qu'ils auraient faite mais oubliée ?
- Vous viendrez en mission avec moi la semaine prochaine.
Leurs yeux s'écarquillent, mélangeant excitation et inquiétude. L'homme toise ces enfants de son seul œil valide.
- C'est une mission simple. Une ville aurait été visitée par un diablotin. Rien de bien dangereux mais je veux vous voir sur le terrain. Nous ne serons que quatre. Soyez prêts.
Ils hochent la tête en signe d'approbation.
- Parfait. Vous pouvez y aller. Mais ne vous blessez pas ou tout autre stupidité du genre d'ici là !
- Promis !
Une fois hors de la pièce, ils se précipitent dans leur cachette et explosent de joie. Enfin !
La semaine est horriblement longue et morne. Sachant ce qui les attend, ils ont hâte qu'elle se termine.
C'est alors que le jour tant attendu arrive. Ils ont rendez-vous dans la salle de transfert avec Bromir et Ian, son deuxième bras droit après Lénia et le père de Malec. On les fait patienter dans le couloir le temps que tout soit prêt puis ils peuvent entrer dans la pièce secrète. C'est en effet la première fois qu'ils la voient. Cette salle est interdite à tous ceux qui ne sont pas en âge de partir en mission. Ils l'observent attentivement, contenant leur enthousiasme. C'est une pièce énorme et circulaire sous un plafond à plus de dix mètres de haut en voutes d'ogives, avec cinq piliers finement taillés et gravés, entourant une sorte d'énorme bassin au centre, délimité par de la pierre taillée. Le petit muret leur arrive environ à hauteur des genoux, dans la continuité des gravures, et contient comme un liquide ressemblant à une voie lactée. C'est tout à fait magnifique et la lumière qui s'en dégage suffit à tout éclairer.
- Bien. Les enfants, nous y voici. Une fois sur place, restez avec nous et obéissez aux ordres que nous vous donnerons. Je ne veux aucune tentative de négociation. Est-ce que c'est clair ?
Les deux répondent en cœur :
- Oui !
- Parfait. Ian passera en premier pour vous montrer comment faire. Vous le suivrez chacun votre tour et je vous rejoindrais en dernier.
Le fameux Ian en question grimpe sur le rebord et avec un petit sourire en coin et un clin d'œil vers eux, il saute au milieu du cercle pour disparaître instantanément dans cette étendue d'étoiles liquides. Les deux jeunes fixent la surface calme.
- Comment on sait qu'on sera au bon endroit ?
- Ne vous en faites pas pour ça. Nous avons paramétré le Nebulosus avant.
Ils ne comprennent pas comment c'est possible mais ils n'insistent pas plus.
- Sania ? Honneur aux dames.
- Depuis quand tu es galant, toi ? Tu as surtout peur et tu m'y envoies en premier pour jauger.
- Ah ! Tes mots me brisent le cœur.
Sania ricane et suit son prédécesseur. Une fois partie, Malec grimpe lui aussi sur le muret mais Bromir le retient un instant.
- Malec, ne la quitte pas des yeux. S'il se passe quoi que ce soit, je comptes sur toi pour veiller sur elle.
Le jeune homme hoche la tête, l'air grave, et plonge à son tour. Lorsqu'il pénètre dans le bassin, il ne ressent qu'une légère fraîcheur et il se sent aspirer dans les profondeurs. Le noir et les étoiles l'entourent et il sent, sur la fin, qu'on le pousse violemment vers le haut. Il est projeté hors d'un autre bassin, identique au premier, mais celui-ci se trouve au milieu d'un champ. Dans les aires, il aperçoit son amie et son père un peu plus loin. Il se rapproche rapidement du sol, mais il se rattrape sans aucun mal, atterrissant sur ses deux jambes, pliées pour amortir le choc, et son bras droit entre elles pour l'équilibre. Il se relève prestement pour aller rejoindre le duo déjà prêt et attendre le chef de l'expédition.
Les adolescents se jettent des regards amusés pour juger le ressenti de l'autre. À l'unanimité, ils ont adoré et veulent recommencer ! Bromir les rejoint presque instantanément et ils prennent la route vers le lieu posant problème.
Ils marchent quelques minutes avant d'arriver dans le village. Le soleil commence à se lever alors qu'un homme vient à leur rencontre. C'est un petit homme trapue avec le crâne dégarni sur le dessus et une grosse paire de lunettes bien sale.
- Enfin vous voilà ! Il était temps.
- Comment ça ? Je croyais que vous n'aviez que de petits larcins gênants.
- Eh bien oui. Au début. Mais maintenant, nous nous faisons régulièrement attaquer.
Bromir affiche maintenant un air grave. Ce n'est pas ce qui était prévu. Il jette un rapide coup d'œil aux adolescents qui l'accompagnent et constate qu'ils restent impassibles.
- D'accord. Guide-nous.
La tension monte dans le groupe au fur et à mesure qu'ils arrivent devant une bâtisse qui semble abandonnée. Elle est assez imposante et l'aspect global ne semble pas engageant. Les volets voient leur peinture s'échapper, les vitres semblent vouloir cacher l'intérieur des regards indiscrets et certains pans de murs sont mêmes au sol.
- A priori ça vient d'ici. Les gens entendent des bruits étranges venir de là et les morts ont étés retrouvés à côté.
- Merci. Tu peux nous laisser maintenant. Ça pourrait être dangereux.
L'homme ne se fait pas prier. À peine entend-il ces mots qu'il part plus vite que son ombre. Étonnant au vu de son physique.
- Ian, il semble que les choses nous dépassent sur ce coup. Les enfants, vous deviez assister à quelque chose de simple, mais c'est raté. Nous ne sommes que quatre, donc nous devrons y aller tous ensemble. Pas le choix. Faites attention à ce que vous faites, écoutez-nous attentivement et tout devrait bien se passer.
Les jeunes hochent seulement la tête. Leur mâchoire ne se décrispe pas d'un pouce. Même s'ils savent qu'ils sont forts, là, ce n'est pas la même chose. Ils n'en mènent pas large. Le groupe entre alors dans la maison. Le silence règne. Ils font quelques pas à l'intérieur et observent les pièces qui s'offrent à eux. A droite un salon délabré et à gauche une cuisine décrépite. En face d'eux se trouve un escalier pour accéder à l'étage et un couloir menant à l'entrée de la cave et à l'arrière de la maison.
Au vu de l'agencement, ils décident de se séparer en deux groupes pour ratisser les lieux plus rapidement. Bromir et Sania se dirigent vers le salon tandis que Ian et Malec vont vers la cuisine.
Le parquet du salon se met à craquer dès les premiers pas. Le papier peint se décolle à de nombreux endroits et les meubles semblent demander à ce qu'on les achèvent. Des effets personnels se trouvent ici et là. Mais aucune trace de présence dans cette pièce.
Dans la cuisine, des restes de nourriture moisie trônent sur la table. Au final, il semble que les anciens propriétaires soient partis précipitamment. Mais là non plus, personne d'autre.
Le groupe se retrouve alors au pied de l'escalier. Après réflexion, ils décident de commencer par l'étage. Ils montent les marches les uns derrière des autres, esquivant les quelques morceaux de lambris qui commencent à se décrocher, Bromir en tête et Ian fermant la marche. Une fois sur le palier, ils constatent qu'il y a trois portes. Ils avancent prudemment et passent la première. Une salle de bain vide. Ils continuent alors et s'apprêtent à rentrer dans la seconde pièce quand un bruit leur parvient de la troisième porte.
Ils tournent tous la tête vers le son. Le bras droit du groupe s'avance en premier et, après s'être assuré que tout le monde l'ai suivi, il pose la main sur la poignée. Après un léger signe de tête, il entre dans la pièce. Il est suivi par tout le monde et ils font alors face au vide. Pas un meuble, pas une décoration. Rien que l'aspect miteux. Abasourdis, ils scrutent la pièce de long en large pour finalement ne toujours rien comprendre. Il n'y a pas âme qui vive ici...
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- C'est une bonne question.
Les deux aînés se regardent, cherchant à comprendre ce qu'il se passe. Ils sortent tous de la maison, estimant qu'il ne sert à rien d'y rester plus longtemps. Cette visite est un véritable échec... Alors qu'ils avancent dans la rue, espérant tomber sur l'homme qui les a guidés jusqu'ici, ils réagissent à un point : tout est silencieux. Beaucoup trop. Pas un chant d'oiseau, pas une once de vent. Absolument rien. Ils se stoppent pour observer.
- Ian, tu penses à ce que je pense ?
- Je crois bien oui, Bromir...
Sania s'immisce alors dans la conversation.
- À quoi vous pensez au juste ?
- Il semble que nous soyons finalement arrivés bien trop tard.
- Comment ça ? demande alors Malec.
- Vous comprendrez bien assez tôt. Comment j'ai fais pour ne pas comprendre tout de suite ?
- Ils ont réussi à nous occuper avant même qu'on ne soit là. Ils sont plus rusés que d'habitude...
- Bien, tentons de trouver le centre de cette petite ville. Les enfants, quoi qu'il arrive, restez près de nous. Ian, tu sais quoi faire...
Ils se dirigent vers le cœur du problème, une sorte de grande place entourée d'habitations. Des personnes se trouvent là et les observent en les voyant arriver, gardant le silence. Bromir met la main dans sa poche lorsque l'homme de tout à l'heure vient à leur rencontre.
- Alors, vous avez trouvé quelque chose ?
- Non, rien du tout. Vous êtes surs que c'est le bon endroit ?
- Certain ! Nous avons tous vu quelque chose là-bas.
Bromir hoche la tête tout en laissant son regard passer d'un habitant à un autre pour finir sur leur interlocuteur. Ils semblent tous normaux. Il retire sa main de sa poche avec une petite fiole. Il l'ouvre délicatement et lance le contenu sur l'inconnu. Celui-ci reste un instant blême, puis son visage se déforme pour afficher une immense douleur. Tous les habitants réagissent à cette attaque. Un cri strident retentit, sortit à l'unisson de tous les êtres présents sur la place.
- Bingo, préparez-vous.
Bromir et Ian, dans des mouvements rapides, sortent leurs armes, prêts à se battre. Sania et Malec font de même.
- Sania, avec moi. Malec tu vas avec ton père. Faites exactement ce qu'on vous dit.
Les groupes se séparent légèrement pour absorber les vagues de démons qui se jettent sur eux. Les deux jeunes sont perturbés car en dehors de yeux devenus rouges, rien ne laisse paraître leur origine. Ils ressemblent vraiment à des humains. Ainsi, lorsque Sania plante pour la première fois sa lame dans le ventre d'une jeune femme, elle ne peut retenir une larme couler le long de sa joue. Son ami d'enfance aperçoit la scène et comprend son désarroi. C'est alors qu'il se met à crier à son attention.
- Sania ! Concentre-toi sur ma voix ! Fais comme à l'entraînement. Tu es la meilleure d'entre nous, tu peux y arriver. Ce ne sont que des démons.
En entendant ces paroles, elle se reprend et continue le combat. Il a raison, il faut exterminer ces monstres. Ce sont eux qui ont tué tous les habitants de cette ville. Il doivent payer. La rage se fait alors ressentir en elle, décuplant ses capacités et sa puissance. Les trois hommes sont impressionnés de la voir ainsi. Elle est vraiment impressionnante et son père est fier d'elle. Mais d'un coup, une lame venant d'on ne sait où lui tranche le flanc. Elle vacille et se retrouve en difficulté. Bromir est bloqué par un groupe qui l'encercle, l'empêchant d'aller aider sa fille. Ian et Malec, un peu plus loin, voient la situation leur échapper. Le plus jeune décide alors de se débarrasser de celui qui lui barre le passage pour aller aider son amie. Mais alors qu'il termine le combat, il voit une main armée s'élever et se jeter sur elle. Il comprend alors qu'il n'aura pas le temps de la rejoindre et ne peut s'empêcher de crier.
- NON !
Il lance son bras en avant comme pour stopper le mouvement du démon. C'est alors que quelque chose sort de sa main. Une sorte de force se matérialise et enveloppe Sania pour la protéger et repousser son assaillant. Tout se fige un instant. Le combat est comme suspendu et tous les regards se tournent vers Malec. Les faux visages se transforment pour n'afficher que rage et dégoût, mais tous prennent la fuite dans le même son qui les a trahis. Ils se retrouvent bientôt tous les quatre, au milieu de quelques cadavres, sur cette place abandonnée. Malec se précipite vers Sania et regarde la plaie. Rien de grave. Elle sera vite guérie. Les deux pères s'approchent également et ne quittent pas le jeune homme des yeux. Une crainte peut se lire en eux et Ian prie intérieurement pour que ce qu'il vient d'arriver ne soit pas vrai...
Une fois le groupe rentré, Sania est prise en charge pour soigner la blessure et s'assurer qu'il n'y a rien de plus, Malec toujours avec elle, ne voulant pas la laisser une seconde. Ils sont ensuite convoqués pour faire un point sur la mission. Ils retournent alors dans la salle du Nebulosus. Juste derrière, se trouve une sorte d'antichambre dans laquelle se font les débriefes et les planifications des missions. Ils y trouvent une table avec une immense carte posée dessus ainsi que des chaises. Ils sont invités à s'asseoir et ils prennent donc place en face des deux adultes.
- Bien. Sania comment ça va ?
- Très bien. Ce n'est qu'une égratignure. Je n'ai pas été assez prudente, ça ne se reproduira pas.
- Parfait. Nous devons donc faire un point sur ce qu'il s'est passé.
- Pour être honnête, je n'ai rien compris. Quand vous nous avez dit de nous tenir prêt, je ne pensais pas à ça.
- Nous non plus. Il s'agissait d'une simple mission de contrôle de routine. Mais il semble que c'était en fait un piège. Cependant, il y a un point qui nous préoccupe plus...
Le silence s'impose tandis que tous se jettent des regards gênés. Ian se décide enfin à parler.
- Malec, que s'est-il passé ?
- Comment ça ?
- Tu as utilisé un pouvoir, Malec. Que tu t'en soit rendu compte ou pas, c'est un fait.
Les deux jeunes restent figés sur place. C'est impossible...
- Tu dois te tromper Bromir. Je n'ai pas fait ça. Tu sais bien que les pouvoirs se sont éteints il y a des siècles.
- Je le sais très bien... Les enfants, savez-vous pourquoi nous existons ?
- Eh bien oui, pour détruire les démons.
- Tout à fait Sania, mais sais-tu pourquoi tout ça ?
Ils restent muets, attendant de voir ce qu'ils entendent par là.
- Bon, je vais vous expliquer. Comme vous le savez, au fil du temps les croyances ont évolué.
Les gens ont délaissé les dieux multiples pour embrasser une religion monothéiste. Cependant, les dieux prirent cela comme une trahison de notre part et décidèrent alors d'arrêter de nous protéger contre les armées démoniaques qui voulaient nous envahir et ont laissé les portes ouvertes entre les mondes. Le nouveau Dieu adulé donna des pouvoirs aux humains pour qu'ils puissent se défendre. Cependant, au fur et à mesure des générations, ces pouvoirs se perdirent, et avec eux la capacité de voir les monstres. Il créa également des passages allant d'une partie à une autre de notre planète. Cela nous permettrait de nous déplacer plus rapidement sur les lieux d'attaques et donc de prendre le dessus sur les démons. Ainsi nous pouvons voyager grâce au Nebulosus. Il y en a plusieurs disséminés un peu partout sur notre terre. Mais les choses se calmant au fil des années, seule notre Organisation lutte maintenant contre tout ça. Bien que nous soyons connus de nom, nous agissons dans l'ombre.
- Nous savons déjà tout ça. C'est ce qu'on apprend avec les contes pour enfants...
- Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un oracle a prédit une chose au moment de la disparition des anciens dieux. Une sorte de dernière mise en garde de leur part avant de nous abandonner définitivement. Il y est dit ceci : "Lorsque le Gardien des pouvoirs viendra, le héro mourra et le monde sombrera".
Tous attendent alors que l'un d'entre eux rebondisse là-dessus. Malec n'y tenant plus, il parle en premier.
- Et en quoi ça a à voir avec moi ?
- Le gardien des pouvoirs est celui qui, après qu'ils se soient éteints, bénéficie de l'ensemble des pouvoirs que portent cette terre. Il est le seul qui peut les utiliser. Et a priori, ce gardien, c'est toi, Malec.
- C'est impossible. Vous avez dû rêver. Je n'ai pas de pouvoir.
- J'aimerai me tromper, mais ce n'est pas le cas.
- Et du coup, qu'est-ce qu'il va se passer ? Malec ne détruira pas le monde, c'est évident...
- Nous ne savons pas ce qu'il va arriver. Mais vous devez garder ça secret le temps que nous enquêtions là-dessus.
Ils baissent les yeux, abattus par cette nouvelle, et sortent de la pièce sans un mot de plus.
Une fois dehors, ils se dirigent vers les jardins. Ils aimeraient être seuls mais puisqu'ils sont de retour de leur première mission, ils sont entourés de tous les autres élèves et croulent alors sous les questions. Ils prétextent une grosse fatigue suite au voyage pour s'éclipser sans offusquer personne. Ils se retrouvent alors dans leur cachette, petite pièce inconnue de tous. Sauf de Lénia bien sur.
Ils s'installent sur les couvertures et coussins placés ici pour que ça soit plus confortable et restent ainsi un moment, sans oser briser le silence qui s'est installé. Les deux cogitent à cent à l'heure. Que veut dire cette prédiction ? Est-ce que ce fameux gardien existe vraiment ? Si oui, est-ce Malec ? Et est-ce qu'il va détruire le monde ? Cela leur semble bien trop irréaliste.
- Est-ce que tu les crois ?
Sa voix est faible. Elle transmet sa crainte d'être le fameux Gardien.
- Je n'en sais rien.
- Est-ce que tu as peur de moi ?
- Non.
Ce simple mot réchauffe le cœur du jeune homme. Il peut toujours compter sur elle, c'est indéniable.
Sania pose sa tête sur son épaule. Elle veut le réconforter comme elle le peut. Même s'il est le Gardien, il ne détruira pas cette terre, il en est incapable. Et elle ferait tout pour que ça n'arrive pas.
- De toute manière, si tu essais de détruire notre planète, je te frappe. C'est d'accord ?
Malec ricane.
- C'est d'accord. Mais tu ne parviendras pas à me toucher. Je suis bien trop fort pour toi.
- Mais bien sûr.
Ils rient de bon cœur. Ils se sentent soulager de savoir que quoi qu'il arrive, ils seront toujours ensemble.
- Eh...
- Quoi ?
- Tu sais, comme c'est bientôt la fin du monde apparemment, ça ne te dit toujours pas de sortir avec moi ?
Sania redresse la tête et le scrute avec un sourcil relevé.
- T'es sérieux là ?
- Bien sur. Pourquoi je ne le serait pas ?
- Tsss. Tu ne perds pas le nord toi.
- Jamais !
Il lui sourit et lui vole un baiser sans qu'elle n'ai le temps de réagir. Mais tandis qu'ils ont leurs lèvres scellées, elle ne le repousse pas et le lui rend. Malec se met à sourire en ressentant ça. Il savait bien qu'il avait raison d'insister. Lorsqu'elle recule, Sania détourne le visage.
- Qu'est-ce qui te fait sourire ?
- Toi.
- Quoi ? Pourquoi ?
- Tu fais celle qui n'est pas intéressée mais en fait je te plaît.
- Ne prend pas tes désirs pour la réalité !
- Bien sur, bien sur.
Il lui sourit et elle ne peut que lui répondre de la même manière. Il l'énerve tellement quand il a raison, mais elle est bien obligé de le reconnaître pour le coup.
- J'ai vraiment eu peur tout à l'heure.
- Quand ça ?
- Quand tu as été blessée et que l'autre allait t'attaquer. J'ai cru que j'allais te perdre...
Les derniers mots se serrent dans sa gorge. Sa peur est réelle et profonde. La voir blessée et sur le point de mourir, c'est quelque chose qu'il ne veut plus jamais vivre. Sania prend sa main et la serre.
- Je vais bien, ne t'en fait pas. J'ai déjà eu pire en entraînement alors bon. C'est pas une petite coupure qui va me faire peur !
Malec souffle. Décidément, elle est intenable. Ils restent ainsi un moment, à discuter, jusqu'à ce que le sommeil les rattrape.
Le lendemain matin, ils sont réveillés par Lénia qui vient les chercher. Même si la veille était bien remplie, il leur faut aujourd'hui se rendre de nouveau en cours et reprendre les entraînements. Lorsqu'ils arrivent devant la salle qui accueille les cours, tout le monde se dirige vers eux. N'ayant pas eu de réponse la dernière fois, ils comptent bien en avoir cette fois-ci. Les deux jeunes restent vagues dans leurs explications, ne voulant pas faire de gaffe. Après tout, Bromir leur a demandé de garder secret certaines parties de l'histoire. Et pour éviter d'en dire trop, autant ne pas dire grand chose.
Une fois satisfaits, le groupe qui les encercle fini par se disperser afin que chacun regagne sa place et reprenne sa discussion initiale où elle s'était arrêtée. Les deux héros du jour s'installent et écoutent rapidement ce qu'il se passe autour d'eux.
- Alors tu en sais plus ?
- Non toujours pas... Ils sont restés enfermés dans la salle de transfert toute la nuit avec tous les hauts rangs... Je ne sais pas pourquoi mais je me demande si ça a à voir avec la mission de Sania et Malec.
En entendant leurs noms, les deux intéressés tendent d'autant plus l'oreille.
- Ils n'étaient pas très clairs dans leur récit... Peut-être qu'ils nous cachent quelque chose.
- Je ne sais pas. Ce n'est pas vraiment leur genre.
- Qui sait, peut-être que ça leur est monté à la tête.
- Arrête. Tu sais bien que c'est faux. S'ils n'ont pas tout dit, c'est qu'il y a une raison.
Les bavardages cessent lorsque leur précepteur entre dans la pièce. Malec et Sania se lancent un regard entendu. Ils n'aiment pas ce qu'il est en train de se passer. Il va falloir qu'ils se renseignent auprès de leurs parents. Ils veulent savoir pourquoi tous les hauts rangs se sont enfermés depuis si longtemps. Ils décident alors qu'après le cours, ils iront voir Lénia. Elle au moins était disponible, malgré sa position parmi eux.