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L'Homme Qui a Capturé Ma Sœur

L'Homme Qui a Capturé Ma Sœur

Auteur:: Sexybook
Genre: Romance
Lorsque Jada apprend que sa sœur Lily fréquente secrètement un homme depuis deux semaines seulement, elle comprend immédiatement qu'il y a un problème. Jake est beau, charmant, trop sûr de lui... et semble lire les gens comme des livres ouverts. Déterminée à protéger Lily, Jada enquête, observe, questionne - mais plus elle s'approche de Jake, plus elle découvre un homme aussi fascinant qu'inquiétant. Entre tension, attirance involontaire et instinct de survie, elle comprend que cet homme a une emprise bien plus forte qu'elle ne veut l'admettre. Et peut-être que le plus grand danger... n'est pas pour sa sœur, mais pour elle-même.

Chapitre 1 Chapitre 1

– J'ai faim, Œufs de Lump. On mange quand ?

– Je ne sais pas si une collation est prévue à minuit, Salami... On n'enest pas déjà à cinq repas aujourd'hui ?

– Et ?

Et rien.

Ma meilleure amie a toujours faim.

Dans ce bar de Pigalle où on a l'habitude d'aller traîner après le service, pour décompresser, elle touille son Coca zéro presque vide, récupère la tranche de citron au fond et mord dans la pulpe rabougrie comme si c'était un sandwich.

Avant de grimacer.

– Qui a inventé l'acidité ? Ça fait pleurer les yeux et suer de la moustache. Non, franchement les gars, le sucre et le gras, c'était largement suffisant.

Je ris et vais presser ma joue contre la sienne. J'aime cette fille plus qu'aucun autre humain sur terre et mon activité préférée consiste à défaire le monde avec elle. Puisque le refaire, c'est peine perdue.

– N'empêche que j'ai toujours faim, gémit-elle.

– Tiens, c'est tout ce que j'ai.

Je lui dégote un chewing-gum au réglisse au fond de mon sac à main. Nouvelle grimace de Salomé.

– Je t'aime, Olympe, mais sache que je déteste du plus profond de moncœur que tu fasses partie de ces filles avec un appétit de moineau, qui cuisine super bien mais qui picore du bout des doigts dans son assiette, alors que je fais une crise d'hypoglycémie si je ne me remplis pas à ras bord toutes les trois heures.

– Désolée pour cette injustice... Tiens, tu veux mâchouiller mon citron ?

– Trop généreuse.

– Si ça peut te consoler, sache que je tuerais pour tes cheveux soyeuxcouleur mimolette, tes taches de rousseur couleur cannelle et ta peau couleur riz au lait.

– Arrête, tu me donnes faim... Et je ne sais pas si tu te souviens, mais tues métisse, tu ne peux pas tout avoir.

Elle me désigne vaguement du bout de sa paille avec sa petite moue chagrine.

– Cheveux afro, teint caramel, un mètre soixante-dix au garrot, jambesd'athlète de haut niveau, tu m'envies quoi exactement ?

– Tu rigoles ? J'ai pas de seins, pas de fesses, c'est toi qui as tout eu !

– Merci, mais j'en demandais pas tant.

Elle se colle une fessée elle-même sur ce qui dépasse de son tabouret de bar puis s'affale devant elle sur le comptoir. Ça fait des années que je la vois faire le yo-yo, de plus dix à moins dix kilos. Parfois quinze quand elle est amoureuse. Pas comme en ce moment.

– Bon, on n'est plus à une petite raclette près, si ?

– Une raclette en avril ?

– Tu sais ce que c'est ton problème, Olympe ?

– Oui, oui, étroitesse d'esprit tendance psychorigide, tu me l'as déjà dit.Rappelle-moi pourquoi tu es ma meilleure amie, toi, déjà ?

– Pour que tu puisses avoir l'air super belle à côté d'une dinde rouquineboulimique de fromages et de pompes !

Salomé n'a aucun filtre et j'adore ça chez elle, contrairement à ce don qu'elle a pour se dénigrer. Qu'elle arrive ou non à fermer son jean, que son soutif lui crée ou pas des petits bourrelets dans le dos, devant et sur les côtés, elle reste la plus jolie des dindes du quartier. Et sans doute la plus savoureuse, si je pouvais la cuisiner en escalope à la crème ou en blanquette. Mais j'ai beau le lui rabâcher, ça a du mal à rentrer.

Alors que je l'observe en silence, elle continue de se marrer en déverrouillant son portable. Je louche sur son fond d'écran – la dinde de Friends en gros plan, évidemment – et je la vois qui vérifie l'heure, ouvre Uber Eats, part à la recherche d'un resto savoyard qui livre aussi tard, ferme l'application, clique sur celle de sa banque et consulte l'état de son compte.

Nouveau soupir.

– Quoi, t'as plus faim ?

– C'est quand déjà, la paye ?

– J'ai un bac littéraire mais sachant qu'on est le cinq avril, j'aurais tendance à dire que c'était il y a cinq jours. Genre le trente et un mars.

Je me mets à compter sur les phalanges de mon poing serré pour vérifier que ce n'est pas un mois à trente jours.

– Psychorigide... chuchote-t-elle au serveur derrière le bar, tout en memontrant du pouce.

– Cherche ta raclette, toi, je vais me dégoter des sandales pour le printemps sur Vinted. Tu dis quoi entre spartiates à lacets et Méduse transparentes ?

Salomé me regarde en plissant comme un sharpeï toute la moitié inférieure de son visage.

– Tu es si jolie quand tu fais ça... ironisé-je.

– Les lacets autour de mes mollets roses me donnent l'air d'un rôti pascuit et les Méduse... ben d'une grosse méduse flasque et transparente. Je passe.

On fait exactement la même pointure mais on n'a pas tout à fait les mêmes goûts. On est juste aussi compulsives l'une que l'autre. Ce genre de « qualité » rapproche. Enfin, disons que mon petit 39 rentre très bien dans son 38 dodu et qu'on a décidé de prendre du 38 et demi à chaque commande juste parce que c'est ça, la vraie amitié.

Je la couve du regard.

– Pourquoi est-ce que je ne peux pas juste tomber amoureuse de toi, monsalami joli ? On vit ensemble sans jamais s'engueuler, tu aimes ma cuisine, tu fais ma vaisselle, tu as une hygiène irréprochable, on partage l'amour de la bouffe et des shoes, et même ton prénom est un modèle de chaussure ! Écoute, épouse-moi et n'en parlons plus !

– Mouais. Si seulement tu n'étais pas désespérément hétéro, cent pour cent fleur bleue et dans l'éternelle attente du prince charmant, juste pour reproduire le mariage parfait et ennuyeux à mourir de tes parents encore plus parfaits et chiants à mourir...

Vexant. Mais vrai. Mais vexant.

Hélène et Nestor Constant, 53 ans chacun dont trente-deux mariés l'un à l'autre, ensemble depuis leurs 16 ans et amoureux comme au premier jour, quatre enfants dont trois réussis – cherchez l'erreur... et ne cherchez pas bien loin. Par amour, mon père a accepté de quitter sa Martinique pour elle ; par amour, ma mère a imposé un homme noir à sa famille blanche à une époque où c'était tout juste toléré. Puis elle a consenti à devenir femme au foyer malgré ses diplômes pour qu'il puisse mener sa carrière dans la finance. Il s'est assuré qu'on ne manquait de rien – du moins matériellement. Elle a élevé ses trois fils brillants et sa fille à peine rebelle en se dévouant à chacun, il nous a collé la pression pour qu'on réussisse au moins aussi bien que lui tout en n'étant presque jamais là pour nous, elle a supporté les absences d'un homme marié à son travail sans jamais broncher et ils pensaient sûrement bien faire en nous rappelant chaque jour tous les sacrifices qu'un mariage et une famille exigent.

Merci mais pas pour moi.

Je ne sais pas s'ils sont heureux mais mes parents fusionnels sont toujours d'accord sur tout. Et particulièrement d'accord pour trouver que je ne suis pas à la hauteur du modèle qu'ils m'ont offert.

La main posée sur le bar devant moi, je caresse mon annulaire nu en repensant à celui que j'ai cru être le bon. Celui que j'ai failli faire passer avant mon propre bonheur...

– C'est bon, Œufs de Lump, t'as fini de broyer du noir en refaisant défiler toute ta super vie dans ta mémoire ?

Chapitre 2 Chapitre 2

– Ouais, ouais, ouais... Enfance même pas assez malheureuse pour allerraconter ça à un psy, début de vie d'adulte décevant juste ce qu'il faut, vie professionnelle instable, chagrin d'amour banal, liens familiaux distendus mais pas rompus, je suis un gros cliché de normalité, non ?

– Désolée, mais oui. Avec ma mère divorcée deux fois, tombée malade puis morte en quelques mois, mon père disparu de la circulation quand j'étais trop petite pour m'en souvenir, mon frère qui préfère faire le tour du monde plutôt que former une famille avec moi alors que je suis la seule qui lui reste, mon niveau d'études et ma vie sentimentale proches du CV d'une candidate de télé-réalité, franchement... je crois que je te bats.

Je pose un nouveau regard tendre sur le salami qui me sert de meilleure amie.

– En même temps, dans le genre compliqué, est-ce que tu étais vraiment obligée d'être polyamoureuse ET bisexuelle ?

– Je suis née juive ET rousse. Qu'est-ce que tu voulais que je fasse de ça comme départ dans la vie ? J'ai grandi ultra-couvée dans un trio soudé, puis mon frère adoré a quitté la maison à 18 ans sans explication, puis ma mère adorée a eu la bonne idée de mourir d'un cancer fulgurant, puis... Pardon, mais je ne suis pas franchement aidée côté stabilité et peur de l'abandon.

Normal que j'aie besoin de beaucoup d'amour après tout ça, non ?

Elle a les larmes aux yeux et ça fait aussitôt monter les miennes.

– C'est moi, ta famille, mon chorizo chéri.

Je saute de mon tabouret de bar pour aller la serrer contre moi aussi fort que je peux.

– Tu as le droit d'être qui tu veux et de ne renoncer à rien, Salomé, niaux mecs ni aux filles, ni à l'amour ni au cul, ni à la thune ni à ta liberté. Aucune raison de devoir choisir !

– Ni à mon amour des animaux, ni à celui de la charcuterie ! renchéritelle.

– Tu peux passer trois jours en jogging à la coloc ET sortir en minirobemoulante quand ça te chante !

– Je peux avoir de l'ambition ET être une grosse feignasse.

– Absolument !

– Vouloir maigrir ET me faire un plateau de fromage au milieu de la nuit.

– Exactement !

– Aimer tout le monde ET avoir un problème avec l'engagement !

– Parfaitement !

On parle de plus en plus fort et on trinque à chaque phrase avec nos verres quasi vides et nos cœurs trop pleins.

– Je peux même coucher avec la terre entière ET...

Cette fois, je lui colle ma main sur la bouche et je lui chuchote que non seulement tout le monde a compris, mais surtout que tout le monde nous regarde. Depuis un bon moment.

Le barman sourit avant de nous glisser avec un petit rictus qui se veut séduisant :

– Vous êtes ensemble ou j'ai une chance avec l'une des deux ? Je préfère les rousses aux métisses mais j'aime plutôt les filles fines que les rondes, normalement... On va dire que je peux m'arranger si vous êtes aussi inséparables que ça.

Je lui envoie mon regard le plus noir.

– On va surtout dire que je n'ai rien entendu et que tu vas remballer tonsourire crado et ta petite proposition de plan à trois qui sent la solitude à plein nez, compris ?!

Je me fous bien de son opinion sur moi mais je sors toujours les griffes pour Salomé. Quand est-ce que les hommes vont comprendre qu'on n'a pas besoin de leur avis sur nos physiques quand on ne le leur demande pas, et encore moins de leur validation et de leur désir pour se sentir exister ?

– Et on va dire que tu vas nous offrir deux nouveaux Coca zéro pour tefaire pardonner ! tente ma meilleure amie. Et vas-y sur les tranches de citron, hein !

Je laisse échapper un petit éclat de rire et je paye nos verres avant de ramasser nos affaires.

– Viens, on va plutôt rentrer, je te ferai une petite raclette individuellequand on sera à l'appart.

Elle me fait son sourire dégoulinant et me lance son regard émerveillé de salami heureux.

– Alors c'est d'accord pour t'épouser, Œufs de Lump !

Salomé passe son bras sous le mien et on quitte le bar en rigolant comme des gamines.

– Mais tu viendras pas pleurer si je suis sexuellement infidèle !

Bon, des gamines un poil dépravées.

Comme souvent après le service, on décide de rentrer à pied. Il faut une petite heure de Pigalle à Bastille, entre le resto où on bosse – ma meilleure amie en salle, moi en cuisine – et l'appartement où on vit en coloc avec une ou deux autres filles selon les périodes. Toutes les deux, on adore marcher dans Paris la nuit, défaire le monde encore et rêver à ce que pourraient être nos vies, Salomé en derbies vernies, moi en baskets vintage shoppées dans une friperie.

On longe la rue Condorcet et ses dizaines de bars, brasseries et restos en train de baisser leurs rideaux.

– Bon, imaginons qu'on démissionne demain, on fait quoi ?

– On ouvre un bar à fromages ! Avec pain à volonté !

– Mouais, ça fait pas grand-chose à cuisiner... râlé-je. Sinon, on crée un concept de magasin de chaussures d'occasion qui te sert un café et des pâtisseries pendant que tu hésites entre 38 et 38 et demi ?

– Pas mal... Ou alors un bistrot qui fait aussi speed dating. Tu changes de table, de personne ET de plat toutes les dix minutes.

– Je crois que c'est vraiment pas hygiénique, Salicorne...

Je grimace pendant que Salomé marmonne encore quelque chose contre ma soi-disant psychorigidité.

– Bon, mais j'adorais notre idée de bar à chats, sinon. Je cuisine, tu fais le service, les clients cajolent des chatons en attendant... et moi, je pourrai récupérer mon Chashimi !

– Je te préviens, on n'appelle pas notre resto comme ton chat cinglé !

Mon Chashimi vivait avec nous à la coloc, au tout début, avant de se mettre à faire ses griffes sur les meubles, les murs, les portes parce qu'il ne supportait pas la solitude, de fuguer un jour sur deux et de pisser sur le tapis de l'escalier de l'immeuble pour se venger... Notre propriétaire n'a pas beaucoup apprécié et le félin couleur abricot qui se prenait pour un tigre est retourné vivre chez mes parents. Ce traître.

De toute la famille Constant, c'était pourtant mon préféré.

– Tout ce que tu veux tant qu'on peut être à notre compte, ne recevoird'ordres et de mains au cul de personne !

Ma complice acquiesce en m'en claquant une sur la fesse. On arrive à l'église Saint-Vincent-de-Paul et Salomé se plante devant puis se met à faire une prière, le nez en l'air.

– Petit Jésus, fais-moi gagner au loto ou tomber raide dingue d'un millionnaire grabataire sur le point de trépasser. Je promets que je me marierai à l'église et que je renierai mes origines juives juste pour lui... Pardon, maman, je ferai Yom Kippour l'année prochaine, promis !

– Tu dois jeûner combien de temps, déjà, avant le Grand Pardon ?

– Vingt-cinq heures... L'enfer. Bon, c'est toi qui te sacrifieras, Œufs de Lump ! Le mariage, la religion, tout ça, c'est pas fait pour moi.

– On n'avait pas dit qu'on serait des filles libres qui ne dépendraientjamais d'un homme et encore moins de son argent ?

– Mais non, mais j'ai dit ça quand j'étais en hypoglycémie, je déraillais !

Chapitre 3 Chapitre 3

Tu ne veux pas appeler tes parents plutôt ?

– Jamais de la vie !

– Olympe...

– Toujours pas.

– Je te refais tout le film de ma triste vie ?

– Salomé...

– Ma mère est morte sans me laisser un centime, mon père n'a jamaispayé la moindre pension, mon frère doit être aussi à sec que moi et je ne sais même pas s'il rentrera un jour de l'autre bout du monde où il se trouve en ce moment... Toi, tu les as tous près de toi ! Et ils sont blindés ! À quoi ça sert d'avoir des parents riches et qui veulent que tu réussisses s'ils ne t'aident pas à démarrer dans la vie ?

– Ils l'ont fait, Salami...

Ça y est, mon ventre se noue, ma gorge se serre comme à chaque fois que je pense à leurs ambitions pour moi, à la prestigieuse école de cuisine qu'ils m'ont payée, l'école Ferrandi à Paris qui est censée former l'élite de la gastronomie, et puis à mon erreur de jeunesse qui a tout gâché. Leur déception, leur honte impossible à masquer, leur jugement si difficile à encaisser, ma fierté blessée, notre éloignement.

Mon cœur brisé deux fois : par celui que j'aimais et par ceux qui étaient censés m'aimer toute ma vie, sans conditions.

Le pire, c'est que je crois que si je les appelais à l'aide, ils répondraient présents. Mais je ne peux pas, c'est trop tard. Leurs mots étaient trop durs. On est trop loin. Ils n'ont pas compris ce que j'avais fait, ils ne comprennent toujours pas que je gâche ma vie et ma formation au sein des plus grandes brigades françaises en bossant dans les arrière-cuisines de restos à touristes qui servent du surgelé réchauffé. Chez les Constant, il est impensable de dévier du droit chemin. Et quand tu t'égares, encore plus difficile d'y revenir.

Avec Salomé, on marche en silence quelques minutes et nos pas nous mènent jusqu'au marché couvert de Saint-Quentin, une vieille halle du XIXe sous de hautes verrières, où j'aimais aller dénicher de beaux produits quand j'avais encore l'occasion de les cuisiner.

– Viens, on prend des Vélib' ! me propose Salomé en me voyant cogiter. Tu as clairement besoin de te vider la tête, j'ai beaucoup trop faim et mes chaussures sont beaucoup trop serrées.

Je lui souris malgré mon vague à l'âme.

Et on s'élance sur le boulevard Magenta avec nos vélos d'un soir, on roule sur les pistes cyclables quand il y en a, on slalome entre les quelques piétons qui traversent n'importe où, on crie sur les voitures garées en double file, on grille les feux rouges avant de se faire crier dessus par d'autres conducteurs, on se laisse griser par la vitesse, les lumières de la nuit, la douceur d'avril, le vent dans nos yeux qui piquent, ou peut-être que c'est l'émotion qui remonte à toute allure dans la gorge.

En pédalant côte à côte, on traverse la place de la République avec cette folle sensation de liberté, ce vertige qui rend tout possible, cette envie de crier notre rage, notre envie de vivre et notre peur de ne pas vivre assez, ce goût sur la langue à la fois amer et puissant, cette impression que la ville est à nous et ce vide qui nous rappelle qu'on n'a rien du tout. On glisse le long du boulevard du Temple en se faisant frôler par des voitures qui roulent trop vite, on se fait des frayeurs juste pour se rappeler qu'en fait on a tout, puisqu'on a la vie devant nous. On laisse nos cheveux voler et nous donner un dernier coup de fouet sur le boulevard Beaumarchais désert et on retrouve, le cœur gonflé, l'esprit vidé, « notre » place de la Bastille qui ne dort jamais. Ce quartier animé qu'on croit connaître par cœur mais qui nous surprend encore, sa chaleur qui nous enveloppe toujours.

On gare nos vélos lourds et poisseux, on rejoint à pied notre petit cocon rue de la Roquette, et je me souviens pourquoi j'ai toujours pensé que cet appart était forcément le bon : Salami et Œufs de Lump ne pouvaient pas trouver meilleure adresse que celle qui porte le nom de la meilleure salade qui soit. Une rue remplie de restos asiatiques de toutes les nationalités, de burgers et de kebabs ouverts tard dans la nuit, de boulangeries et de supérettes qui s'allument aux aurores, de pizzerias pas très bonnes et de chocolateries haut de gamme, de bistrots typiquement parisiens et de bars bruyants qui donnent l'impression que tu as toujours des amis sous tes fenêtres.

Ça tombe bien, les amis, c'est la famille qu'on s'est choisie, Salomé et moi.

– T'as ce qu'il faut pour ma raclette ? Je vais plus tenir très longtemps sans manger.

– Ça va aller, respire.

– Comment tu veux que je respire alors qu'on habite au quatrième sansascenseur et que je n'ai rien avalé depuis au moins deux heures ?!

– Un Coca, deux tranches de citron, un chewing-gum à la réglisse...

– Continue comme ça et je fais rôtir ta cuisse de gazelle à la seconde oùon arrive.

– Tu ne sais même pas te faire cuire des pâtes, Salsifis...

– Salami, Salicorne, passe encore, mais je t'interdis de m'appeler commeça ! Qui a inventé un légume aussi insipide que le salsifis, sérieusement ?

– C'est une racine, pas un légume. Et ça a un petit goût doux et sucré qui rappelle l'artichaut, l'asperge mais aussi l'huître et la noix. C'est super intéressant en purée un peu épicée ou alors en les faisant caraméliser...

Sur la dernière marche du quatrième étage, Salomé se retourne et me saisit par les épaules avant d'ouvrir grand la bouche. Je pense que son cri de frustration s'entend jusqu'à Pigalle : elle me hurle qu'elle a faim en tenant la note très longtemps.

– Je crois que tu as un peu faim, non ?

– Laisse-moi, je vais changer de meilleure amie, la nouvelle s'appelle Its.

– Its ?

– Ouais. Uber Eats.

Elle entre en ricanant dans l'appart et dégaine à nouveau son portable pour se faire livrer à manger aussi vite que possible. Je le lui prends des mains et la regarde droit dans les yeux.

– Uber vient de m'appeler, tu épuises tous les livreurs, ils ont démissionné. Il va falloir que tu sois forte, Salomé.

Je me marre puis l'entraîne par la main dans la cuisine avant de me mettre aux fourneaux.

– Une omelette au comté, ça ira ?

– OK, mais avec des petits oignons ! Oh, et mets quelques lardons aussi !

– On a dit omelette, Saleté, pas tartiflette !

– Ah, pardon, j'ai confondu.

On éclate de rire en même temps et une de nos colocs sort du salon à ce moment-là pour nous rejoindre à la cuisine, le visage tout embrouillé.

– Désolée, on t'a réveillée ?

– Vous êtes vraiment trop bruyantes pour moi. Vous ne dormez jamais ? Et pourquoi vous mangez tout le temps ? Je vais quitter la coloc, au fait. Je voulais vous le dire. Je m'installe avec mon mec.

Lola squatte le canapé du salon où vit parfois une quatrième colocataire. Il y a une porte entre le salon et le reste de l'appartement, idéal pour avoir l'intimité d'une vraie chambre la nuit, même si cette pièce de vie sert à tout le monde la journée. Pour elle, c'est du dépannage provisoire, comme on le fait souvent pour une copine de copine en galère. Mais elle ne passe qu'en coup de vent et, si je n'ai rien contre elle, entre nous, la mayonnaise n'a jamais vraiment pris.

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