Les lustres de la maison Dubois scintillent, mais Alexandre, l'héritier de l'empire de la mode, ne voit rien.
Dans quelques instants, il doit annoncer le nom de celle qui dirigera la marque à ses côtés, un choix qui scellera l'avenir de sa fortune et de son cœur.
Son esprit est un tourbillon, car il y a une seconde à peine, il n'était qu'un prisonnier brisé, trahi et dupé, dans une cellule sombre et humide.
Son entreprise familiale, ruinée, son corps, détruit par le poison, son cœur, vidé par la trahison de Chloé, la femme qu'il aimait à la folie, et de Marc Lemaire, l'assistant médiocre devenu son rival.
Ils l'ont accusé de fraudes imaginaires, l'ont empoisonné à petit feu, l'ont forcé à travailler jusqu'à l'épuisement, le considérant comme un simple pion dans leur jeu sordide.
Leurs mots résonnent encore, glacials : « Je t'ai aimé, Alexandre. Mais tu as détruit l'homme de ma vie. C'est juste un juste retour des choses. »
Il serre les poings, la haine pure et glaciale remplaçant la confusion de la résurrection.
Le temps a reculé, lui offrant une seconde chance, la même journée, au même moment où tout a basculé.
Cette fois, il ne fera pas la même erreur.
Les lustres en cristal de la grande salle de réception de la maison Dubois scintillaient, projetant des éclats de lumière sur les visages tendus des invités. Des journalistes, des membres du conseil d'administration, des figures influentes du monde de la mode, tous retenaient leur souffle. Aujourd'hui, Alexandre Dubois, le jeune et brillant héritier de l'empire de la couture, allait annoncer le nom de sa partenaire, celle qui dirigerait la marque à ses côtés.
Alexandre se tenait sur l'estrade, un verre de champagne à la main. Son regard balayait la foule, mais il ne voyait personne. Son esprit était un tourbillon. Il y a une seconde à peine, il était dans une cellule de prison sombre et humide, le corps brisé par le surmenage, le cœur vidé par la trahison. Il pouvait encore sentir l'odeur de la moisissure et le froid du béton.
Et maintenant, il était là. De retour. Le même jour, au même moment. Le jour où tout avait basculé.
Le temps avait reculé, lui offrant une seconde chance.
Son regard se posa enfin sur Chloé Dupont. Elle se tenait au premier rang, sublime dans une robe qu'il reconnaissait, une de ses propres créations. Elle lui souriait, un sourire confiant, victorieux. C'était la femme qu'il avait aimée à la folie, la créatrice de génie qu'il avait choisie dans sa vie antérieure.
Un frisson glacial parcourut son échine. Ce sourire, il le connaissait. Il l'avait vu des milliers de fois, même à la fin.
Dans ses souvenirs, ce choix passionné avait été le début de son cauchemar. Leur mariage n'avait été qu'une façade. Chloé était secrètement amoureuse de Marc Lemaire, un designer rival qui s'était infiltré dans l'entreprise, se faisant passer pour un simple assistant pour être près d'elle. Ensemble, ils avaient orchestré sa chute.
Les souvenirs affluaient, violents et précis. Le goût subtil et amer du poison dans son café chaque matin. Sa force qui le quittait jour après jour. Les secrets de la maison Dubois, divulgués un par un à leurs concurrents. L'entreprise, bâtie par des générations de sa famille, s'effondrant comme un château de cartes.
Puis, la prison. Accusé de fraudes qu'il n'avait pas commises, il avait été condamné. Et Chloé venait le voir. Pas par amour, mais par vengeance. Elle était persuadée qu'il avait, par jalousie, saboté la carrière de Marc des années auparavant. Alors, elle l'avait forcé à travailler jour et nuit dans l'atelier de la prison, dessinant des croquis qu'elle s'appropriait ensuite, jusqu'à ce que son corps et son esprit cèdent complètement.
"Je t'ai aimé, Alexandre. Mais tu as détruit l'homme de ma vie. C'est juste un juste retour des choses."
Ces mots résonnaient encore dans sa tête, aussi clairs que s'ils venaient d'être prononcés.
Il serra les poings, ses jointures blanchissant. La haine, pure et glaciale, remplaça la confusion de la renaissance. Il ne referait pas la même erreur. Pas cette fois.
Le directeur de la communication s'approcha du micro.
"Mesdames et Messieurs, sans plus attendre, notre PDG, Monsieur Alexandre Dubois, va nous annoncer le nom de la personne qui l'accompagnera pour écrire le futur de la maison Dubois."
Un silence total s'installa. Tous les regards étaient fixés sur lui. Chloé redressa les épaules, son expression rayonnante. Elle était la favorite, le choix évident. Personne ne doutait du résultat.
Alexandre prit une profonde inspiration, le poids de son passé et la promesse de son avenir reposant sur ses lèvres. Il leva son verre.
"Merci à tous d'être présents. La maison Dubois entre dans une nouvelle ère. Pour m'accompagner, j'ai besoin de talent, de loyauté et d'une vision nouvelle."
Il fit une pause, son regard quittant délibérément Chloé pour balayer la foule. Il cherchait un visage. Un visage qu'il n'avait vu que sur des photos de candidature dans sa vie antérieure.
Et il la vit. Au fond de la salle, près du buffet, presque cachée. Isabelle Moreau. Une jeune styliste indépendante, totalement inconnue. Elle portait une simple robe noire qu'elle avait sûrement confectionnée elle-même, mais sa posture était droite, son regard intense. Elle avait l'air mal à l'aise au milieu de tout ce faste, mais il y avait une force indéniable en elle. Dans son dossier, il avait lu qu'elle avait un talent brut et un caractère bien trempé, mais aucun contact dans le milieu. La partenaire parfaite. Une partenaire saine.
Alexandre sourit, un vrai sourire cette fois, libéré du poids de son amour toxique.
"La personne que j'ai choisie pour diriger la création de la maison Dubois à mes côtés est... Madame Isabelle Moreau."
Le nom tomba dans la salle comme une pierre dans une mare. Un murmure collectif parcourut l'assemblée. Des chuchotements, des regards abasourdis. Qui ? Isabelle qui ? Les journalistes se tournaient les uns vers les autres, frénétiques.
Mais le seul visage qu'Alexandre regardait était celui de Chloé.
Son sourire s'était figé. L'éclat dans ses yeux s'était éteint, remplacé par une incrédulité totale. Sa bouche s'entrouvrit légèrement. Elle le fixait, comme si elle n'avait pas compris. Puis, la compréhension frappa. L'incrédulité laissa place à la stupeur, puis à une fureur froide et blanche qui déforma ses traits parfaits. Elle était effondrée, humiliée, devant tout le gotha de la mode.
Tous les regards se tournèrent vers Isabelle, qui était aussi pétrifiée que les autres. Elle pointa un doigt tremblant vers sa propre poitrine, l'air de dire "Moi ?".
Alexandre lui fit un signe de tête encourageant.
"Oui, vous, Madame Moreau. Veuillez nous rejoindre."
Il sentit un poids énorme quitter ses épaules. Le poison de sa vie passée était enfin purgé. Il n'y avait plus d'amour, plus de passion aveugle. Seulement la froide lucidité de celui qui a tout perdu et qui a une chance de tout reconstruire.
En regardant la fureur dans les yeux de Chloé, il savait que la guerre ne faisait que commencer. Mais cette fois, il était prêt. Il ne serait plus jamais la victime. Il serait le maître du jeu.
Le cocktail qui suivit l'annonce fut un chaos feutré. Les serveurs glissaient entre les groupes d'invités qui chuchotaient avec animation, jetant des regards curieux vers Isabelle Moreau, la nouvelle coqueluche improbable, et des regards apitoyés ou moqueurs vers Chloé Dupont, la reine déchue.
Alexandre avait orchestré cette rencontre délibérément. Il ne voulait pas fuir. Il voulait affronter ses démons tout de suite, sur son propre terrain. Il se tenait près d'une grande baie vitrée, observant la scène, quand il la vit s'approcher.
Chloé fendait la foule, et à ses côtés, comme un chien fidèle, se trouvait Marc Lemaire. Dans sa vie passée, Alexandre n'avait jamais soupçonné leur lien. Marc n'était qu'un designer assistant parmi d'autres, effacé et sans grand talent. Maintenant, il voyait clairement la façon dont Marc regardait Chloé, un mélange d'adoration et de soumission.
Ils s'arrêtèrent devant lui. L'air devint électrique.
"Alexandre," commença Chloé, sa voix mielleuse contrastant violemment avec la haine qui brûlait dans ses yeux. "Je dois avouer que tu es plein de surprises."
Elle s'approcha un peu plus, son parfum, celui qu'il avait tant aimé, l'agressant aux narines. Aujourd'hui, cette odeur lui donnait la nausée.
"Je pensais que nous avions un avenir tout tracé. Tu te souviens de tes promesses ? Toi et moi, à la tête de Dubois, pour toujours."
Ses mots étaient une provocation délibérée, une tentative de le faire réagir, de raviver une étincelle de leur passé. Dans son ancienne vie, une telle phrase l'aurait fait fondre. Il aurait pris sa main, l'aurait rassurée.
Mais l'homme qui se tenait devant elle n'était plus le même.
À l'intérieur, Alexandre ne ressentit rien. Pas une once de nostalgie, pas un regret. Juste un profond dégoût. L'amour qu'il avait eu pour elle était mort dans cette cellule de prison, remplacé par la certitude glaciale de sa trahison. Il la regarda comme on regarde une étrangère, une ennemie.
"Les promesses n'engagent que ceux qui y croient, Chloé," répondit-il d'un ton neutre et professionnel. "J'ai pris une décision d'affaires, basée sur le talent et le potentiel. Rien de plus."
Le visage de Chloé se crispa. Elle n'était pas habituée à une telle froideur de sa part. C'est alors que Marc Lemaire décida d'intervenir, prenant le rôle du chevalier servant.
"Comment peux-tu être aussi cruel ?" lança-t-il, sa voix tremblant d'une indignation feinte. "Chloé t'a tout donné ! Elle a mis sa carrière entre parenthèses pour toi, elle croyait en toi !"
Alexandre tourna lentement la tête vers Marc. Il le dévisagea de haut en bas, un mépris non dissimulé dans le regard. Voilà donc l'homme pour qui elle l'avait détruit. Un lâche, un opportuniste qui se cachait derrière une femme.
"Vous," dit Alexandre, le ton tranchant. "Je ne me souviens pas vous avoir demandé votre avis. Vous êtes l'assistant de qui, déjà ?"
La pique toucha sa cible. Marc blêmit, visiblement décontenancé. Il n'était personne dans cette entreprise, et Alexandre venait de le lui rappeler brutalement.
Chloé intervint pour protéger son amant. "Marc est un designer bien plus talentueux que tu ne le penses ! C'est toi qui as toujours été aveugle, jaloux de son potentiel !"
C'était l'accusation qui avait servi de prétexte à sa vengeance dans sa vie passée. L'idée qu'il ait délibérément saboté la carrière de Marc. Une pure invention, mais elle y croyait dur comme fer.
Cette fois, Alexandre ne laissa pas passer. Il eut un petit rire, un son sec et sans joie.
"Son talent ? Chloé, soyons sérieux deux minutes. J'ai vu ses croquis. J'ai vu son portfolio quand il a postulé. C'est médiocre. Terriblement médiocre. Son seul véritable talent, c'est de s'accrocher aux autres pour exister."
Il regarda Marc droit dans les yeux, son regard le clouant sur place.
"Sans Chloé pour vous défendre, vous ne seriez même pas dans cette pièce. Vous seriez probablement en train de dessiner des motifs pour des rideaux de douche dans une entreprise de seconde zone. Alors, je vous conseille de rester à votre place."
Le silence qui suivit fut assourdissant. Chloé était bouche bée, le souffle coupé par l'audace et la brutalité de la réponse d'Alexandre. Marc, lui, était écarlate, humilié, incapable de prononcer un mot.
Alexandre sentit une satisfaction froide l'envahir. C'était la première fois qu'il ne se laissait pas faire, qu'il ne se laissait pas manipuler par leurs jeux émotionnels. Il avait exposé la vérité crûment, sans fioritures.
Il les ignora ensuite, se tournant pour chercher Isabelle du regard. Il la vit, toujours entourée, l'air un peu dépassée mais digne. Leurs regards se croisèrent et il lui adressa un léger sourire.
L'avenir était là. Le passé n'était plus qu'un fantôme qu'il venait de chasser d'un simple souffle de vérité.