Le jour où j'ai perdu mon enfant, mon mari célébrait la naissance de son héritier. Pas le nôtre. Celui de sa maîtresse.
Enfermée dans une aile glaciale du manoir, mes appels à l'aide n'ont reçu que le rire cruel de ma belle-sœur, Charlyne.
« Laisse-la faire sa crise », a-t-il ordonné au téléphone, alors que je perdais mon bébé dans une mare de sang.
Il avait vidé l'hôpital local de ses médecins pour assurer une naissance parfaite à l'autre enfant, me condamnant à une mort certaine.
Pour le monde, et surtout pour lui, j'étais morte. Et j'avais tout perdu.
Mais mon père, un homme que personne n'ose défier, m'a sauvée en secret. Il a fait de moi une prédatrice impitoyable, façonnée par la vengeance.
Des années plus tard, quand cet homme en ruine m'a suppliée à genoux de revenir, il a découvert la femme que sa cruauté avait créée. Mon seul but : lui prendre tout ce qui lui restait, jusqu'à son dernier souffle.
Chapitre 1
POV: Éléanore Baron
Le sang a commencé à couler, chaud et poisseux, le long de mes cuisses, mais la seule chose qui comptait, c'était la porte verrouillée. Mes doigts étaient si froids, si engourdis par l'humidité de cette pièce glacée, qu'ils refusaient d'obéir. J'ai heurté la porte encore et encore, mes poings devenant des taches floues de douleur contre le bois lourd et indifférent. Chaque coup résonnait dans le silence oppressant, se perdant dans l'aile isolée du manoir qui était devenue ma prison.
J'ai trébuché, ma cheville se tordant sous mon poids. Une douleur fulgurante a traversé ma jambe, me faisant lâcher un gémissement rauque. Je suis tombée lourdement, mon ventre gonflé heurtant le sol avec un choc sourd. Une contraction, plus forte que toutes les précédentes, a serré mes entrailles. Un cri m'a échappé, un son étranger que je n'avais jamais entendu sortir de ma propre gorge. C'était le cri d'une bête blessée, d'une femme trahie, d'une mère en détresse.
Ma respiration est devenue haletante. Chaque inspiration était une lutte, chaque expiration une plainte. Des gouttes de sueur froide perlaient sur mon front et roulaient le long de mes tempes, se perdant dans mes cheveux emmêlés. Mon dos s'est cambré sous la nouvelle vague de douleur, mon corps se pliant malgré ma volonté. Mon bébé, mon bébé... C'était une prière silencieuse, un mantra désespéré qui résonnait dans le vide de ma conscience.
J'ai entendu des pas lourds à l'extérieur de la porte. Mon cœur s'est emballé, rempli d'une lueur d'espoir fugace. « Charlyne ! » J'ai hurlé, ma voix brisée par l'effort et la peur. « S'il te plaît, Charlyne ! J'ai mal ! » Mais les pas n'ont pas ralenti. Ils se sont éloignés, réguliers et indifférents, comme si le manoir lui-même se moquait de ma souffrance. Les Beaumont étaient passés maîtres dans l'art de l'indifférence.
Une nouvelle douleur m'a transpercé, plus aiguë, plus pressante. Mon bébé bougeait, frénétiquement, comme s'il sentait l'urgence, la menace. J'ai senti une chaleur humide se répandre entre mes jambes. L'eau. C'était l'eau. Mais il était trop tôt, bien trop tôt. La panique a serré ma gorge, coupant ma respiration déjà laborieuse. Je devais sortir d'ici. Je devais trouver de l'aide. Pour mon enfant.
J'ai rampé jusqu'à la petite table de chevet, mes mains cherchant désespérément le téléphone. Il n'était plus là. Charlyne l'avait pris il y a des semaines, prétextant que Damien voulait que je « me repose sans interruption ». Un repos forcé, une prison dorée, voilà ce que c'était. Mon regard est tombé sur la fenêtre, barreaux invisibles mais infranchissables. Chaque fois que j'avais essayé d'appeler à l'aide, les gardes – des hommes de Damien, loyaux à son argent et à ses ordres – avaient simplement ignoré ou ri.
Le désespoir m'a envahie comme une marée montante. J'étais seule. Totalement et absolument seule. La réalité s'est abattue sur moi, lourde et asphyxiante. Mes larmes ont commencé à couler, chaudes et amères, se mêlant à la sueur et à la douleur. Mon ventre s'est durci à nouveau, une vague implacable qui m'a arraché un gémissement. Le petit corps à l'intérieur de moi semblait lutter, ses mouvements devenant plus violents, puis plus faibles.
« Non ! » J'ai crié, ma voix se perdant dans un sanglot. « Pas maintenant ! Pas comme ça ! » J'ai agrippé mon ventre de mes mains tremblantes, essayant de retenir l'inévitable, de repousser la marée montante du destin. Mais mon corps m'échappait, trahi par le stress, la peur, et les privations. Chaque seconde qui passait me rapprochait du bord du précipice.
Une dernière fois, j'ai rassemblé toutes mes forces. « À l'aide ! » J'ai hurlé, mon cri résonnant dans le couloir vide. « Quelqu'un ! N'importe qui ! Mon bébé... il arrive ! » Je me suis agrippée à la poignée de porte, tirant de toutes mes forces, mais elle était solide, inébranlable. Mes doigts ont glissé, mes forces m'abandonnant.
J'ai entendu un léger bruit, un bruissement comme d'une robe de soie. Des pas légers. Quelqu'un venait ! L'espoir a jailli en moi, une étincelle fragile dans l'obscurité. « Ici ! Je suis ici ! » J'ai martelé la porte, mes gémissements devenant des appels. C'était Charlyne, forcément. Elle n'était pas si cruelle. Elle ne pouvait pas l'être.
« S'il te plaît, Charlyne, ouvre ! Je... je crois que le bébé arrive ! » J'ai supplié, ma voix se transformant en un filet. J'ai imaginé son visage, sa surprise, son repentir. Elle allait me laisser sortir. Elle allait appeler un médecin. Elle allait me sauver.
Un rire froid et sec a traversé la porte. Un rire qui a gelé le sang dans mes veines. C'était celui de Charlyne, oui, mais il n'y avait aucune surprise, aucun repentir. Seulement une moquerie acerbe. « Oh, la petite princesse Baron fait encore des caprices ? » Sa voix était douce, mais chaque mot était un pic de glace. « Toujours à dramatiser, n'est-ce pas, Éléanore ? »
L'espoir s'est effondré, se brisant en mille morceaux à mes pieds. La moquerie dans sa voix était une gifle, plus douloureuse que n'importe quel coup physique. Charlyne. La sœur de Damien. Ma tortionnaire silencieuse et sadique.
« Charlyne, s'il te plaît, je... je n'exagère pas. La douleur... c'est insupportable. Le bébé... il n'est pas encore prêt. » J'ai imploré, mes mots étranglés par les larmes. « Je te jure, je ne demanderai plus jamais rien. Laisse-moi juste avoir un médecin. Pour le bébé. »
Un bruit métallique a suivi, puis un claquement. J'ai eu une vision fugace de son pied heurtant la porte, un coup sec qui a fait vibrer le bois. « Tu crois que je vais me laisser attendrir par tes larmes de crocodile, Éléanore ? » Sa voix s'est durcie, pleine d'un venin familier. « Tu crois vraiment que je suis stupide ? »
Des paroles blessantes ont fusé à travers le bois. « Tu n'es qu'une usurpatrice, Éléanore. Toujours à vouloir ce qui ne t'appartient pas. Damien n'a jamais voulu d'un héritier de ta lignée. Il nous faut un héritier Beaumont. Un vrai. » Elle a ri, un rire qui m'a glacé le sang. « Et il en aura un. Victoire est tellement plus... adéquate. »
Une nouvelle contraction m'a arraché un hurlement. Mon corps se tordait, mes muscles se contractant avec une force incontrôlable. Le sol froid sous moi est devenu une tache floue. Je suffoquais. La haine pour Charlyne, pour Damien, pour Victoire, a brûlé en moi, une flamme noire au milieu de ma douleur.
« S'il te plaît, Charlyne ! » J'ai réussi à articuler, ma voix à peine un murmure. « Prends tout ! Je... je vous laisserai tout. Le manoir, l'argent, Damien... tout. Laisse-moi juste partir. Laisse-moi juste sauver mon bébé. »
Un silence glacial a suivi mes mots. Puis, la voix de Charlyne est revenue, teintée de pur dégoût. « Tu es pathétique, Éléanore. » J'ai entendu le bruit d'un téléphone. « Oui, Damien. Elle a encore des crises. Pas de panique. Je gère. Je t'appelle plus tard. Concentre-toi sur Victoire. »
Mon cœur a plongé dans un abîme de glace. Damien. Il était au courant. Il cautionnait ça. Mon mari.
Mon champ de vision s'est rétréci. Des points noirs dansaient devant mes yeux. Les contractions étaient incessantes, un rythme infernal qui ne me laissait aucun répit. La douleur me déchirait, me consumait. Mon corps, mon esprit, tout mon être n'était plus qu'une symphonie de souffrance.
J'ai tendu la main, ma conscience s'évanouissant. J'ai senti un bracelet de perles se détacher de mon poignet, un cadeau de mon père, un talisman que j'avais gardé même après avoir été coupée de tout. Un dernier acte désespéré. J'ai réussi à le glisser sous la porte, un minuscule espoir qu'il soit vu, compris.
« Éléanore ? » La voix de Charlyne était soudainement plus proche, avec une nuance d'hésitation. « Tu es là ? »
J'ai voulu répondre, j'ai voulu crier, mais seul un gémissement faible est sorti de ma gorge. Mes yeux se sont fermés. Le bracelet. Elle l'avait peut-être vu.
« Elle fait son numéro habituel, Charlyne. Ne te laisse pas avoir. » C'était la voix de Victoire, claire et perçante, venant de l'autre côté de la porte. Je pouvais l'imaginer là, souriante, satisfaite, sa main posée sur le bras de Charlyne. « Elle sait très bien que le bébé de Damien et le mien... » Elle a marqué une pause, un rire doux et victorieux. « ...doit être le seul héritier. »
Le rire de Victoire s'est mêlé au silence de Charlyne. La porte s'est ouverte d'un coup, mais ce n'était pas pour me libérer. C'était pour me jeter un regard de dédain. Charlyne tenait le bracelet dans sa main, ses yeux parcourant la pièce d'un air méfiant. Elle l'a jeté à terre, au milieu du sang qui s'étendait.
« Tu crois encore pouvoir nous manipuler, Éléanore ? » Elle a levé le menton, une expression de victoire cruelle sur son visage. « Ce bracelet ne t'aidera pas. Personne ne viendra pour toi. » Elle a fait un pas en arrière, ses yeux rencontrant les miens. Un éclair de terreur a traversé ses traits. « Qu'est-ce que... »
La porte s'est refermée avec un claquement assourdissant. Le verrou a tourné, confirmant ma solitude. Charlyne s'était retirée, son visage déformé par une panique fugace. La colère, la rage, ont submergé ma douleur. Elle avait vu. Elle avait compris que ce n'était pas un "numéro". Mais elle s'était enfuie.
Un objet lourd a heurté la porte de l'extérieur. Un nouveau verrou, plus solide, un cliquetis sinistre qui a scellé mon destin. J'ai entendu les pas de Charlyne s'éloigner rapidement, paniquée cette fois. Puis un autre bruit, celui d'un manche de balai ou d'une barre de fer, frappant le bois, renforçant la porte. Damien avait dû la pousser à bout. Il était capable de tout, même de ça.
J'ai levé les yeux vers le plafond, mon regard s'accrochant désespérément à l'éclat pâle de la lune qui filtrait à travers les rideaux lourds. La douleur était une masse informe qui me dévorait. J'étais en train de perdre mon enfant. Ce savoir m'a transpercé, plus froid que la mort elle-même.
Je suis restée là, impuissante, mon corps secoué par des soubresauts. Mon âme a crié de désespoir. J'ai senti la vie s'échapper de moi, goutte après goutte, instant après instant. Mon enfant. Mon bébé. Il était déjà parti. J'ai étendu ma main tremblante, non pas vers la porte, mais vers mon ventre désespérément vide.
Le hurlement a été silencieux, mais il a déchiré les profondeurs de mon être.
POV: Éléanore Baron
Les paroles de Charlyne résonnaient encore dans mes oreilles, froides et tranchantes. « Tu crois encore pouvoir nous manipuler, Éléanore ? » Puis, le choc brutal. Un objet a transpercé la porte, un éclat de bois a volé, et une douleur aiguë a traversé mon bras. Je n'ai même pas remarqué quand Charlyne avait saisi le tisonnier rouillé de la cheminée. Le fer chaud m'a brûlé, la blessure saignant abondamment, mais ce n'était qu'une distraction face à la tempête qui faisait rage dans mon ventre.
Le venin qu'elle avait craché de ses lèvres, bien au-delà des mots, semblait s'être infiltré dans la plaie. Mon bras est devenu lourd, engourdi. Une étrange torpeur a commencé à se répandre, ralentissant mes mouvements déjà faibles. J'ai essayé de bouger mes doigts, de serrer le poing, mais mes muscles refusaient d'obéir. C'était comme si mon corps m'abandonnait, morceau par morceau.
Le sang continuait de couler de ma blessure, se mêlant à celui qui s'écoulait de mon ventre. Chaque battement de mon cœur pompait plus de vie hors de moi. Je n'étais qu'une mare de sang et de larmes, recroquevillée sur le sol froid, ma dignité brisée, mon corps en lambeaux. La force de me lever, de me battre, m'avait quittée. Je n'étais plus qu'une coquille vide, attendant la fin inévitable.
Mes larmes silencieuses roulaient sur mes joues, chaudes et salées, marquant des sillons sur ma peau pâle. La douleur à l'intérieur était une bête sauvage, me déchirant de l'intérieur. Mon ventre se contractait sans pitié, une torture sans fin. Les images de mon bébé, celles que j'avais créées dans mon esprit, me hantaient. Ses petits doigts, son petit nez, ses yeux qui ne s'ouvriraient jamais.
L'obscurité a commencé à m'envelopper, une douce étreinte qui promettait la fin de ma souffrance. J'ai senti mon esprit s'éloigner, les sons et les sensations s'estomper. Une dernière pensée, celle de mon enfant perdu, a traversé mon esprit avant que tout ne devienne noir.
Un bruit métallique. Un cliquetis. La porte. Elle s'est ouverte, mais je n'ai pu que percevoir une silhouette floue. J'ai entendu un hoquet. La silhouette a vacillé, puis a reculé d'horreur. C'était Charlyne. Elle était revenue. La panique dans ses yeux était palpable, une peur primaire qu'elle ne pouvait plus cacher.
« Éléanore ? » murmura-t-elle, sa voix tremblante. Elle a essayé de s'approcher, mais ses pas étaient hésitants. « Par la l'amour de Dieu... qu'est-ce qui t'est arrivé ? » Ses yeux étaient fixés sur le sang qui m'entourait, sur mon bras blessé, sur mon ventre affaissé.
Elle tâtonna avec la serrure, ses doigts visiblement maladroits, puis elle s'est enfin précipitée à mes côtés. Elle s'est penchée, son contact brusque me tirant de ma torpeur. Sa main s'est posée sur mon cou, cherchant mon pouls. « Tu me fais une scène ? » Sa voix était un mélange de peur et de colère. « Tu es incroyable. Tu as toujours une nouvelle astuce pour attirer l'attention, n'est-ce pas ? »
Elle a attrapé mon bras blessé, le tordant sans ménagement. La douleur m'a arraché un gémissement. « Ce n'est rien, juste une égratignure. Tu exagères toujours. » Ses yeux sont tombés sur le tisonnier rouillé qu'elle avait utilisé, une trace de sang séché sur sa pointe. Un rictus a déformé son visage. Elle l'a ramassé, le faisant tourner entre ses doigts avec une fascination morbide. « Intéressant... »
Un frisson m'a parcouru. Le fer, il n'était plus rouillé. Il brillait d'une étrange lumière, comme si le sang qu'il avait bu l'avait purifié, le rendant plus... puissant. J'ai senti une énergie s'en dégager, une énergie sombre et ancienne. C'était une arme, oui, mais pas seulement.
Charlyne a jeté un regard à l'arme. Ses yeux, d'abord curieux, se sont remplis de fureur. « Qu'est-ce que tu as fait à ça, Éléanore ?! » Elle m'a secouée, ses doigts s'enfonçant dans ma chair. « Ce n'est pas censé être comme ça ! » Elle m'a frappée à la joue, un coup sec qui a fait tourner ma tête. « Tu as tout gâché ! Tout ! »
Ses mots étaient un couteau dans mon cœur déjà brisé. « Tu n'auras pas cet enfant ! » Elle a hurlé, sa voix résonnant l'écho de la folie. « Ce sera celui de Victoire ! Le seul héritier de Damien ! » Elle a craché à mes pieds, ses yeux injectés de sang. « Et toi, tu vas regretter d'être née ! »
Elle m'a repoussée, son pied heurtant ma jambe. La porte s'est refermée avec un claquement violent, le son du verrou résonnant comme une sentence de mort. J'ai entendu le bruit d'un meuble lourd traîné pour bloquer la porte. Elle n'allait pas revenir.
Mon corps tremblait, secoué par des convulsions. Le poison, la douleur, la perte. Tout se mêlait dans un tourbillon infernal. J'ai fermé les yeux, implorant le néant de m'emporter.
Puis, une voix. Une voix d'enfant. Maman ? C'était un murmure, un sanglot à peine audible, mais je l'ai entendu. Mon enfant. Mon bébé. Il n'était pas parti. Il était là, quelque part, dans les profondeurs de mon désespoir.
« Non ! » J'ai hurlé, ma voix pleine d'une nouvelle force, d'une nouvelle rage. « Je ne te laisserai pas partir ! » J'ai agrippé mon ventre, mes doigts s'enfonçant dans ma chair. J'ai senti une chaleur, une pulsation faible mais persistante. Mon enfant.
Les larmes ont coulé sur mes joues, mais cette fois, ce n'étaient pas des larmes de chagrin, mais des larmes de fureur. J'ai rampé sur le sol, mes ongles déchirant le bois, mes dents serrées. J'ai hurlé, un cri primal, un cri de douleur, de perte, de rage. Un cri qui n'était plus humain.
C'est fini, mon amour. Je n'ai pas pu te protéger. La pensée m'a transpercé, plus douloureuse que toutes les blessures de mon corps. Je suis désolée. Je suis si désolée. Les images de mon avenir brisé, de ma maternité volée, ont défilé devant mes yeux. Damien, Victoire, Charlyne. Ils avaient tout pris. Tout.
Mon souffle s'est fait plus court, plus saccadé. Mon cœur battait la chamade, puis s'est ralenti, douloureusement. Le froid m'a envahie, me glaçant jusqu'à l'os. La lumière a commencé à s'estomper. J'ai vu des formes floues, des ombres dansantes.
Soudain, la porte s'est ouverte en grand. Pas Charlyne. Un homme. Grand, imposant, son visage déformé par l'horreur. Il portait l'uniforme des gardes, mais il n'était pas un simple garde. Ses yeux, effarés, ont balayé la pièce, s'arrêtant sur moi.
« Mon Dieu ! » Son souffle s'est coupé. Il a reculé d'un pas, ses mains couvrant sa bouche.
« À l'aide... » J'ai murmuré, ma voix à peine audible. « Le bébé... »
Il s'est précipité vers moi, son visage pâle. Il a posé une main tremblante sur mon front. « Madame Beaumont ? » Son ton était incrédule, comme s'il ne pouvait pas croire que la femme devant lui était la même personne qu'il avait vu si élégante et souriante. « C'est... c'est impossible. »
J'ai tendu ma main, ma bague de mariage glissant de mon doigt enflé. « Je... je suis Éléanore Baron. » J'ai chuchoté, mon nom sonnant étrangement dans mes propres oreilles. « S'il vous plaît... mon père... Antoine Baron. »
Il a ramassé la bague, ses yeux s'écarquillant. Le nom de mon père. Il était synonyme de pouvoir, même dans ce manoir isolé. Le garde, un homme nommé Jacques, a sorti son téléphone, ses doigts tremblants. « Monsieur Baron... C'est Jacques. Il y a un problème... C'est Madame Éléanore... »
Une voix forte et autoritaire a retenti du téléphone, coupant Jacques. « Qu'est-ce que c'est que ce cirque, Jacques ? Les Baron n'ont rien à faire ici ! » C'était Damien. Il était juste de l'autre côté du téléphone. « Éléanore est morte ! »
Jacques a blanchi. Il a regardé le téléphone, puis moi, l'horreur dans ses yeux. « Monsieur Beaumont, je... je le jure. C'est elle. Elle est... »
« Je vous interdis de la toucher ! » La voix de Damien a hurlé. « Elle n'est rien d'autre qu'une manipulatrice ! Laissez-la se débattre. »
Jacques a serré les dents. Il a raccroché, son visage devenant une expression de fureur et de détermination. Il a sorti une clé et a commencé à déverrouiller la porte de la pièce. « Je ne peux pas la laisser mourir. » Il a marmonné, plus à lui-même qu'à moi. « Ce n'est pas humain. »
Il m'a soulevée, doucement, mais la douleur était insupportable. Mon corps était une masse de nerfs à vif. Il a traversé le couloir, me portant comme une plume. Mais en arrivant à la porte principale, il a rencontré un obstacle. Les autres gardes.
« Jacques ! » L'un d'eux a crié, bloquant notre passage. « Qu'est-ce que tu fais ? Monsieur Beaumont a ordonné de la laisser là ! »
« Elle va mourir si je la laisse ici ! » a répliqué Jacques, sa voix pleine de colère. « Elle a besoin d'un médecin ! »
Les gardes ont hésité, leurs yeux balayant mon corps ensanglanté. Puis, un rire. Un rire familier. Charlyne. Elle était là, avec Victoire, toutes deux souriantes, leurs regards se posant sur moi comme sur un insecte piégé.
« Elle est juste une actrice, mes chers amis. » La voix de Charlyne était douce et mielleuse. « Elle fait ça pour attirer l'attention. Laissez-la là où elle est. C'est ce qu'elle mérite. »
Les autres gardes ont baissé les yeux, hésitants, mais loyaux à la famille Beaumont. Jacques a serré les dents. Il n'allait pas céder. Il m'a portée jusqu'à sa voiture de service, une vieille berline qui sentait le tabac froid. Il a démarré en trombe, laissant derrière nous le manoir et ses habitants cruels.
L'espoir a de nouveau vacillé en moi. Mais en arrivant à l'hôpital local, le désespoir m'a de nouveau envahie. Le couloir était sombre, à peine éclairé. Les infirmières semblaient fatiguées, les médecins absents. Le panneau à l'entrée annonçait : « Pénurie critique de personnel et de ressources. »
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » a demandé Jacques, son visage décomposé. « Où sont les médecins ? »
Une infirmière s'est approchée, son visage fermé. « Tous les médecins, tous les lits d'urgence, tous le matériel de pointe... tout a été transféré à l'hôpital Beaumont. » Elle a jeté un regard à mon corps ensanglanté, puis à Jacques. « Pour la naissance de l'héritier Beaumont. »
J'ai senti mon âme se briser en mille morceaux. Damien. Il avait tout orchestré. Tout. Mon enfant n'avait aucune chance.
POV: Éléanore Baron
Les mots de l'infirmière ont résonné dans le vide de l'hôpital local, un couteau froid planté dans mon cœur déjà en lambeaux. « Tous les médecins, tous les lits d'urgence, tout le matériel de pointe... tout a été transféré à l'hôpital Beaumont. Pour la naissance de l'héritier Beaumont. » L'écho de ces mots a été plus perçant que n'importe quelle lame. Damien avait tout prévu. Il ne voulait pas seulement se débarrasser de moi, il voulait s'assurer que mon enfant n'ait aucune chance.
Jacques, le garde qui m'avait sauvé, a pâli. Son visage était une toile de colère et d'incrédulité. « Quoi ? Mais c'est... c'est criminel ! » Il a agrippé l'infirmière par le bras, ses yeux pleins de fureur. « Il faut la soigner ! Elle est en train de... » Son regard est tombé sur moi, sur le sang qui continuait de s'écouler, sur mon ventre affaissé. Il n'a pas eu besoin de finir sa phrase.
L'infirmière m'a examiné d'un regard rapide, professionnel mais désabusé. « Son état est critique. Elle a perdu beaucoup trop de sang. Et... » Son regard s'est attardé sur mon ventre. « ...le bébé... il est déjà trop tard pour le bébé. » Ses mots étaient un murmure, mais ils ont transpercé mon âme.
« Il faut la transférer ! » a hurlé Jacques, sa voix brisée par le désespoir. « À l'hôpital Beaumont ! C'est le seul endroit où elle peut avoir une chance ! »
L'infirmière a secoué la tête, son visage fermé. « Monsieur Beaumont a donné des ordres stricts. Personne ne doit être transféré à son hôpital sans son autorisation directe. » Elle a soupiré, un son lourd et fatigué. « Et il a été très clair au sujet de... » Elle m'a jeté un regard compatissant, puis a baissé les yeux, ne pouvant pas achever sa pensée.
Jacques a sorti son téléphone, ses doigts tremblants. Il a composé un numéro, puis a parlé, sa voix basse mais urgente. « Monsieur Beaumont, c'est Jacques. Je suis à l'hôpital local avec Madame Éléanore. Son état est critique. Elle a eu un accouchement prématuré... le bébé... » Il a marqué une pause, sa voix étranglée. « Elle a besoin de vous, Monsieur. Elle a besoin d'être transférée à votre hôpital. Immédiatement. »
Un silence glacé a suivi. Puis, la voix de Damien, claire et incisive, a retenti de l'autre côté du téléphone. Je pouvais l'entendre, même à travers les écouteurs de Jacques, son ton rempli d'une irritation froide. « Jacques, je t'ai dit de ne plus me déranger avec cette femme. Elle est une source constante de problèmes. »
« Mais Monsieur, elle est... elle est mourante ! » a supplié Jacques.
« Mourante ? » Un rire sec et sans joie a fusé de la part de Damien. « Elle a toujours été une actrice hors pair. Je suis certain que c'est une nouvelle manipulation pour attirer l'attention. Laissez-la là où elle est. C'est ce qu'elle mérite pour ses mensonges. »
« Monsieur, le bébé est... »
« Je n'ai pas d'autre enfant en dehors de celui de Victoire ! » La voix de Damien a claqué, pleine de fureur. « Et je vous conseille de ne pas l'oublier, Jacques. Victoire est ma seule priorité. Mon héritier est là, sain et sauf. Je ne me soucie pas des caprices de cette femme. »
Jacques a raccroché, son visage décomposé. Il m'a jeté un regard, un mélange de pitié et de désespoir. Ses yeux s'attardaient sur mon ventre vide. L'infirmière, voyant son impuissance, a posé une main douce sur mon épaule. « Je suis désolée, Madame. »
« Je vais la transférer moi-même. » a déclaré Jacques, sa voix pleine de détermination. Il m'a soulevée à nouveau, malgré la douleur. « Même si je dois la porter à pied jusqu'à l'hôpital Beaumont, je le ferai. »
Il m'a portée vers la sortie, mais nous n'avons pas pu aller bien loin. Un nouveau groupe de gardes, des hommes de Damien, bloquait la porte. Leur chef, un homme que je ne connaissais pas, a secoué la tête. « Désolé, Jacques. Ordres de Monsieur Beaumont. Personne ne sort d'ici. »
« Elle va mourir ! » a hurlé Jacques, sa voix pleine de rage.
« Ce ne sont pas nos affaires. » a répondu le chef des gardes, son visage impassible. « Retourne à ton poste. »
Jacques a serré les dents. Il m'a regardée, l'impuissance et la détresse dans ses yeux. J'ai vu un éclair de détermination. Il m'a portée, non pas vers l'hôpital Beaumont, mais vers un petit dispensaire à l'arrière de l'hôpital local, un endroit oublié, avec des équipements vétustes et un personnel réduit à son strict minimum. Le temps pressait.
Une jeune interne, Clara, a accouru en nous voyant. Ses yeux se sont écarquillés d'horreur en voyant mon état. « Mon Dieu ! Qu'est-ce qui s'est passé ? » Elle a hurlé des ordres aux infirmières présentes, tentant d'obtenir le peu de ressources disponibles.
« Il faut la stabiliser, et vite ! » a-t-elle déclaré, le visage blanc. « Elle a une hémorragie massive. » Elle a essayé de trouver du sang, des médicaments, du matériel. Mais tout était parti. L'hôpital Beaumont avait tout siphonné.
« Je n'ai rien ! » a-t-elle crié, les larmes aux yeux. « Il n'y a plus rien ici ! »
Mes yeux se sont fermés. La voix de Damien. Je n'ai pas d'autre enfant en dehors de celui de Victoire. Il avait tout dit.
La porte du dispensaire s'est ouverte. Charlyne est entrée, son visage livide. Elle n'était plus moqueuse, mais terrifiée. Elle m'a vue, allongée sur la table d'opération froide, mon corps à peine vivant. L'horreur a déformé ses traits.
« C'est... c'est Éléanore ? » Elle a murmuré, comme si elle ne pouvait pas croire la scène devant elle.
Clara, l'interne, a hoché la tête, ses yeux noirs de chagrin. « Oui. Elle a eu un accouchement prématuré. Elle est en train de... »
« Non ! Ce n'est pas elle ! » Charlyne a hurlé, sa voix hystérique. « C'est une imposture ! Éléanore est morte ! Je l'ai vue ! » Son regard s'est posé sur mon ventre affaissé. Elle a reculé, l'horreur dans ses yeux. « C'est impossible ! Elle ne peut pas être là ! »
Clara a insisté, sa voix ferme. « Madame, elle est en train de mourir. Elle a besoin d'aide. »
Charlyne a secoué la tête, son visage tordu par la peur et la dénégation. « Elle a toujours été une menteuse. Une manipulatrice. Elle fait ça pour nous faire du tort. » Elle a reculé, ses yeux balayant la pièce. « Elle est vaincue ! Elle a perdu ! Damien ne veut plus d'elle ! »
« Elle n'est pas vaincue, Madame. Elle est en train de mourir d'une hémorragie ! » a rétorqué Clara, sa voix pleine de rage. « Son bébé est mort, et elle va la suivre si nous ne faisons rien ! »
Charlyne a lancé un regard furieux à Clara. « Vous ne savez rien ! Elle est juste une femme ambitieuse et avide. Damien l'a toujours dit. Elle a essayé de voler son héritage. »
Clara a essayé de contourner Charlyne, cherchant désespérément des fournitures. Mais Charlyne l'a rattrapée. « Ne t'approche pas d'elle ! » Elle a hurlé, ses yeux injectés de sang. « Si tu aides cette femme, tu perdras ton poste ! »
Clara a hésité, le désespoir dans ses yeux. Puis elle a regardé mon corps. Son visage s'est durci. « Je ne peux pas. Je ne peux pas la laisser mourir. » Elle a recommencé à chercher dans les armoires vides.
Charlyne a sorti son téléphone, son visage tordu par la fureur. « Damien ! Elle est là ! Éléanore ! » Elle a hurlé dans le téléphone. « Elle a fait une fausse couche, et elle est en train de mourir ! » Elle a écouté, puis son visage s'est décomposé. « Quoi ? Non ! Mais... elle est... » Elle a raccroché, son visage pâle. « Tu n'es qu'une source de problèmes. » Elle a murmuré, plus à elle-même qu'à moi.
Clara est revenue, ses mains vides. Elle m'a regardée, les larmes coulant sur ses joues. « Je... je n'ai rien. Je suis désolée. »
J'ai tendu ma main vers elle, mon regard s'accrochant au sien. Ne t'inquiète pas. C'était tout ce que je pouvais faire.
Ma vue est devenue floue. Les voix se sont estompées. J'ai entendu des murmures, des mots indistincts. « Le poison... trop fort... » « Le bébé... il n'a pas tenu. » « Hémorragie... impossible de l'arrêter. »
J'ai senti mon corps s'enfoncer dans le froid, dans le vide. Mon cœur ralentissait. Mes mains, mes pieds, tout mon être devenait glacial. J'ai essayé de crier, de me battre, mais je n'avais plus de force.
Mes mains sont tombées sur mon ventre, vide, creux. Une douleur, plus profonde que physique, a transpercé mon âme. Mon bébé. Mon cher bébé. Je n'avais pas pu te protéger. Je t'avais trahi.
Une larme solitaire a coulé de mon œil, traçant un chemin chaud sur ma joue glacée. Pardonne-moi, mon amour.
Alors le noir m'a engloutie. Totalement. Absolument.