La gorge de Milla se serrait toujours davantage tandis que l'astronef se rapprochait du Conservatoire. Replaçant ses longs cheveux bruns derrière son oreille, elle tentait de retenir ses larmes en observant l'espace depuis le hublot de son compartiment. Il ne fallait pas qu'elle se montre faible aujourd'hui. Pour elle-même comme pour sa mère. En la quittant ce matin-là, elle le lui avait promis. Elle s'était battue pour entrer dans cette prestigieuse école et elle l'avait méritée en réussissant le test. Elle faisait partie des meilleurs. Elle avait été sélectionnée.
C'était une bonne journée aujourd'hui. Mieux : c'était un accomplissement. Cependant, l'épreuve qu'elle avait sous-estimée était la distance qui les séparait maintenant. La séparation avait été difficile et Milla sentait encore la chaleur des bras maternels autour d'elle.
Elle inspira profondément. Tout irait bien. Elle pourrait sûrement la contacter là-bas.
Dans le couloir central du véhicule, elle entendait les autres faire connaissance mais n'avait aucune envie de les rejoindre pour le moment. Elle préférait se laisser complètement envelopper par la nostalgie pour pouvoir mieux s'en débarrasser quand les cours commenceraient vraiment. Ce moment n'appartenait qu'à elle.
Et il fut plus court qu'elle ne l'aurait pensé.
Bien vite, trop peut-être, l'astronef entra dans une immense bulle d'oxygène par une ouverture qui se referma dans un souffle après son passage. Il se posa sur un immense espace où se tenaient déjà quelques vaisseaux. Les élèves descendirent et furent invités à rentrer dans une impressionnante station accolée à ce tarmac sur lequel ils étaient regroupés. Le débarquement fut rapide, on leur avait interdit de prendre des affaires avec eux.
Milla, en pénétrant à l'intérieur du bâtiment avec les autres élèves, observa les alentours. C'était très différent de ce qu'elle connaissait. Très peu de couleurs ici. Un bâtiment flottant, immense, presque noir. Sa surface semblait glacée. Avant son transfert ici, au Conservatoire, Milla vivait avec sa mère sur Lak, une planète très humide et de petite taille. Aucun des neuf mondes composant le système de Mistapota n'étaient très grands mais Lak détenait le record.
La jeune fille avait l'habitude des stations spatiales, son ancienne école se trouvant également dans l'une d'elles. Cependant, celle qu'elle découvrait maintenant était très différente. Tout était blanc et il n'y avait aucun meuble. Ça sentait le neuf, les murs tout juste montés, un sol très peu foulé. Les élèves étaient regroupés dans un grand couloir au centre duquel se trouvait uniquement une immense plateforme entourée de verre. Milla regarda en l'air et vit qu'un carré de même taille se détachait du plafond. C'était un ascenseur. Combien y avait-il d'étages ? Etaient-ils aussi grands ? Aussi vide ? Le murmure des élèves créait un écho entre ces hauts murs percés de quelques portes blindées.
Milla, qui avait suivi le groupe, s'arrêta en même temps que lui. Personne ne savait ce qu'il devait faire ni où aller. Elle en profita pour observer ses camarades pour la première fois. Avec qui partagerait-elle ces prochaines années d'études ? Elle vit qu'ils étaient cinquante, peut-être. Ou à peine plus. Ça faisait peu. Elle en fut d'autant plus honorée d'avoir été choisie.
Des groupes s'étaient déjà formés mais malgré la peur de se retrouver seule dans cet endroit inconnu, elle ne ressentit toujours pas l'envie de faire leur connaissance. Même avec cette grande fille blonde qui s'était retrouvée à côté d'elle et qui lui souriait. Non, pas maintenant.
- Bonjour, bonjour tout le monde ! Dit une voix affairée.
Toutes les têtes se levèrent pour tenter, difficilement, d'apercevoir la personne qui venait de parler. Elle arriva à la tête du groupe après avoir contourné la plateforme. Milla, de là où elle se trouvait, ne pouvait pas la voir. Mais si elle s'était placée au premier rang, elle aurait aperçu une petite femme toute ronde, dont la tête était surmontée d'un chignon clair et serré. Elle transpirait comme si elle venait de courir des kilomètres et n'avait pas l'air très à l'aise dans sa combinaison noire. De ses yeux globuleux, elle regarda les élèves tour à tour.
- Bienvenue au Conservatoire ! Je suis April et je vais vous emmener voir votre nouvelle directrice. Eh bien, allez ! Suivez-moi !
La dénommée April se mit à trottiner jusqu'à une salle au fond du couloir, suivie par le groupe d'élèves intrigués. Milla avança docilement, non sans une certaine hâte de découvrir la directrice, celle qui les avait choisis.
La porte du bout du couloir franchie, ils arrivèrent dans une salle immense. Sur les côtés, se tenaient autant de tubes verticaux qu'il y avait d'étudiants et le mur arrondi du fond portaient des écrans imposants, devant lesquels se dressait une estrade. Sur celle-ci, le regard fier, le torse bombé et le sourire aux lèvres, se tenait une femme. April, après avoir fait signe au groupe de s'arrêter devant le surplomb, vint se placer à ses côtés. La femme était aussi grande que leur guide était petite. Elle avait un tel charisme que le regard de Milla, qui s'était avancée dans la foule pour mieux la voir, ne pouvait la lâcher. Elle portait une combinaison grise munie de larges épaulettes et son carré plongeant strict et noir mettait en valeur sa peau bleutée et son long nez fin.
- Bonjour, dit la directrice en croisant ses mains devant elle, mettant instantanément un terme au moindre bavardage.
Tous les yeux se braquèrent sur elle.
- Je suis heureuse et très fière, reprit-elle, de vous accueillir ici, dans cette toute nouvelle école que vous allez inaugurer. Vous êtes ici parce que vous êtes les meilleurs de vos précédents établissements et que vous avez acceptez de devenir les futurs soldats contre nos envahisseurs à la fin de votre cursus.
Murmure d'approbation dans la salle. Ce n'était pas une surprise. Milla se remémora ce jour où elle avait été convoquée chez sa tutrice avec une dizaine de ses camarades pour passer un test. Rien ne leur avait été caché : ceux qui obtiendraient les meilleurs résultats gagneraient une place dans un tout nouveau groupe d'établissements. Ce dernier les formerait dans le but de devenir les plus grands défenseurs du système Mistapota et de repousser ces envahisseurs qui se rapprochaient dangereusement. Le patriotisme, depuis la fin de la guerre ayant divisé deux des tribus du système, était dans tous les cœurs.
Si la jeune fille avait accepté de rejoindre ce tout nouveau programme, c'était pour défendre son foyer mais également prouver sa valeur. En effet, avec sa peau violacée et ses nombreuses taches de rousseur, tout le monde l'avait remarqué : elle était membre de la tribu qui avait perdu la guerre. Cette dernière s'était déroulée à l'époque de ses grands-parents mais ses conséquences étaient encore bien visibles. Les membres de sa tribu étaient autrefois appelés "dracoriens" du nom de leur planète aujourd'hui désintégrée, détruite par les batailles. Ce nom était une injure à présent. Désormais, Milla était, comme tous les autres, comme les vainqueurs, une boriante, même si elle n'en avait pas l'apparence.
En sortant de l'astronef, elle avait regardé par curiosité s'il y avait d'autres membres de sa tribu ici et elle n'en avait vu qu'un seul. Un garçon qui l'avait également repérée et saluée d'un signe de tête. Mais elle avait décidé de ne pas aller vers lui uniquement parce qu'ils étaient de la même race. Milla se fichait bien des conflits qui avaient opposé leurs ancêtres. Aujourd'hui, elle était une boriante et ne se trouvait pas différente de ceux qui avaient une peau un peu plus bleue que la sienne.
La femme au carré reprit la parole, rattrapant l'attention de Milla.
- Je suis Diane, votre directrice. Je vous suivrai tout au long de votre apprentissage mais vos professeurs seront davantage à vos côtés. Vous les rencontrerez demain. Nous nous trouvons actuellement dans la salle des épreuves. Elles auront lieu une fois par semaine et vous les passerez tous ensemble.
Elle ouvrit les bras pour désigner le tour de la salle.
- Les tubes que vous voyez là sont des téléporteurs psychiques. Il vous en sera attribué un à chacun. Ne prenez jamais un autre téléporteur que le vôtre car il conservera vos points. Les épreuves vous en rapporteront individuellement ainsi qu'à l'école. Ici, vous êtes au Conservatoire mais nous sommes sept établissements en tout. Nous nous battons, dans un bon esprit bien sûr, contre le Centre, l'Institut, la Pension, la Pépinière, l'Internat et la Colonie. L'école qui rapportera le plus de points aura un prix très spécial à la fin du cursus octroyé par les dirigeants du Système. Une récompense de taille ira aussi au meilleur élève de chaque école. Vous êtes cinquante ici et il en est de même dans les autres établissements. Tout est clair ?
Un nouveau murmure s'éleva dans la salle. Un garçon avec des gros sourcils et des cheveux courts et blonds intervint la voix pleine de défi. Milla le sentit tout de suite, il était déjà dans la course pour être le meilleur élève du Conservatoire. Il transpirait la motivation et l'envie d'en découdre.
- Quelles seront les épreuves ?
- J'y viens, répondit Diane. La semaine se passera ainsi : le lendemain du jour des épreuves, vous serez de repos. Puis reprendront les cours de sport, les entraînements aux épreuves et les séances de psychologie si vous en avez besoin. Vous gérerez seuls votre emploi du temps mais il y a un impératif : une fois par semaine au minimum, vous devez retrouver Rami, notre psychologue. Ne sous-estimez pas les effets négatifs que les épreuves et leurs entraînements auront sur votre santé mentale.
Les élèves échangèrent des regards, sans oser demander de précision là-dessus. Par peur d'entendre la réponse, sans doute.
- Concernant les épreuves elles-mêmes à présent, chaque établissement s'est vu attribuer une planète. Pour nous, il s'agit de la Terre. En entrant dans le téléporteur, vous serez envoyés dans l'esprit d'un terrien lors d'une douloureuse épreuve de sa vie. Vous ressentirez tout ce qu'il ressentira alors et vous vous en souviendrez en revenant ici. Sachez que vous aurez également, sur place, les capacités émotionnelles de votre hôte. Une épreuve qui sera terrible pour l'un des membres de cette race sera peut-être plus facilement supportable par un autre. Ce sera une question de chance. Les expériences seront mentales, physiques, ou les deux en même temps.
Milla eut beau y réfléchir, elle avait un peu de mal à se représenter ce que Diane leur expliquait. Elle ne pouvait que constater que cette école ne devait pas manquer de moyens pour proposer une telle technologie. C'était impressionnant, et un peu angoissant.
- Vous pourrez choisir le degré d'intensité pour ne pas compter que sur la chance, précisa la directrice. Pour vous donner un exemple : la catégorie 1 pourrait vous envoyer chez quelqu'un qui se blesse de façon superficielle en se coupant légèrement et la catégorie 3 vous montrerait la douleur infligée par une amputation de la main sans sédatif.
La femme au carré fit un grand sourire à la masse d'apprentis et attendit un peu avant de reprendre, comme pour leur laisser le temps d'intégrer les informations.
- Vous comprenez ? S'assura-t-elle. Le jour de l'épreuve, vous pourrez enchaîner les expériences ou vous arrêter dès le début. Vous pourrez cumuler des points mais faites attention à ne pas vous traumatiser dès le départ. Il y a d'autres choses à dire mais vous en saurez plus dans une semaine, lors de la première cérémonie. Maintenant, gardez en tête que notre but est de forger votre mental. Les soldats subissent des choses affreuses pendant la guerre. Par ces épreuves, nous vous offrons la force de l'habitude et nous endormons la peur qui naît souvent de l'inconnu. Je vous laisse avec ces informations qui sont déjà nombreuses et vous invite à rejoindre vos dortoirs. April va vous y emmener. Bonne soirée et bon courage à tous ! On se retrouve dans une semaine !
Diane conclut son discours par un sourire chaleureux. Milla observait des réactions différentes autour d'elle tandis que le groupe se remit en marche en suivant April qui les conduisit d'un petit pas vif. Certains riaient et paradaient, criant leur hâte de tester les pires épreuves de cette misérable race terrienne ; tandis que d'autres, comme la grande fille blonde de tout à l'heure, respiraient plus rapidement et se tordaient les mains dans un état d'anxiété évident.
La jeune brune, elle, ne savait pas encore ce qu'elle devait penser de ces épreuves à venir. Ils avaient été choisis. Chacun d'entre eux. On estimait donc qu'ils étaient capables de supporter tout cela, mais elle ne parvint pas à se sentir honorée non plus après tout ce qu'elle venait d'entendre. Elle attendait juste les entraînements, pour voir réellement ce dont il était question.
April avait entraîné le groupe d'élèves vers la plateforme. Celle-ci était suffisamment grande pour les contenir tous. Ses murs de verre leur permirent, tandis qu'elle s'élevait lentement, de voir qu'ils grimpaient au niveau 3 de la station. Ce dernier, ainsi que celui qu'ils avaient dépassé sans s'y arrêter, était identique au premier. Le même couloir blanc, la même absence de meubles, les mêmes portes sur les côtés, la même froideur. Après vérification et tandis qu'ils furent invités à avancer par April, Milla vit une différence. Au niveau 3, il y avait beaucoup plus de portes sur les murs.
La jeune fille sut instinctivement qu'il y en avait vingt-cinq de chaque côté.
- Je vous souhaite la bienvenue chez vous, annonça la guide le souffle court comme si elle venait d'emprunter des escaliers. Vous allez avoir une chambre chacun. Quand vous l'aurez choisie, votre nom apparaîtra sur la porte. Vous y aurez un accès illimité. Nous ne vous donnons ni horaire pour y accéder, ni cadenas pour la verrouiller. La confiance doit être l'une de vos priorités et de sévères sanctions attendront ceux qui la trahiront. Tout au fond du couloir, vous avez une salle de détente. C'est un grand salon dans lequel vous pourrez vous retrouver pour papoter et à côté, une pièce plus petite réservée aux communications avec vos proches. Attention, votre présence y sera détectée et notée. Vous n'avez le droit qu'à un accès par semaine parce que nous voulons que vous soyez concentrés. Pendant la guerre, vous serez loin de vos familles et vous ne pourrez pas leur parler. Alors essayez de vous y habituer dès maintenant ! Oh, et dans vos dortoirs vous trouverez vos uniformes scolaires en plusieurs exemplaires. Ils sont conçus pour s'adapter à votre morphologie. Vous n'aurez pas le droit de porter autre chose à compter de demain. Bon. Je crois que c'est tout. Je vous laisse choisir chacun votre chambre et vous invite ensuite à redescendre au niveau 1 pour votre premier repas parmi nous !
April transpirait à grosses gouttes et était de plus en plus essoufflée. Ce discours avait certainement été une épreuve pour elle. Milla se demanda si elle n'allait pas faire un malaise là, devant eux.
À peine la suivante de Diane eut-elle posé le pied sur la plateforme pour redescendre que le couloir des dortoirs se transforma en un grand et bruyant capharnaüm. Chacun voulait avoir la chambre près de l'ascenseur, ou près du salon. Quelques relations s'étant déjà formées, certains se battaient pour se placer les uns à côté des autres. Ces futurs soldats donnaient déjà de valeureuses batailles.
Milla se fit petite. Elle n'avait pas d'envie particulière concernant sa chambre. Elle se contenta d'emprunter l'une des portes du mur de gauche, pas très éloignée de la plateforme et épargnée des combats.
Elle vit alors une pièce composée d'un lit simple contre le mur à sa droite. Sur celui du fond, se trouvait un hublot lui permettant d'admirer le vide spatial et les étoiles lointaines. Heureuse de sa présence, elle s'y attarda quelques instants avant de se retourner vers une simple étagère, la seule de la chambre, placée en face du lit. S'y trouvaient plusieurs combinaisons noires bien pliées. Elle y passa sa main et grimaça. Elles n'avaient pas l'air très confortables. Leur matière était rêche et froide. Deux cloisons, dans le coin près de la porte, renfermaient le minimum nécessaire pour la toilette et les besoins naturels. Milla n'en demandait pas plus.
La jeune fille s'assit sur son lit et balaya sa nouvelle chambre des yeux. Cette dernière était plutôt étroite mais, finalement, c'était tout ce dont elle avait besoin. De plus, il y avait une fenêtre. Milla n'aimant pas tellement se sentir enfermée, c''était un vrai luxe qu'elle appréciait déjà, comme le fait d'y être seule.
En admirant la valse des astres, elle pensa à sa mère. Ne pouvoir la contacter qu'une seule fois par semaine n'allait pas être facile. L'éloignement serait certainement sa plus grosse épreuve ici mais elle se montrerait forte. Et alors qu'elle se promit de l'appeler dès qu'elle le pourrait, elle entendit frapper à la porte.
- Oui ?
Milla se releva tandis que la fille blonde de tout à l'heure fit passer sa tête dans la chambre, n'osant y pénétrer totalement.
- Oh, excuse-moi, lui dit-elle d'une petite voix. Je suis désolée ! Je ne voulais pas te déranger ! Je cherche juste une chambre libre. Celles d'en face sont déjà toutes prises.
- Tu ne me déranges pas, répondit simplement Milla. Je peux t'aider, si tu veux. On va bien t'en trouver une.
La fille lui fit un franc sourire. Les deux ressortirent de la pièce et en refermant la porte, la brune vit que son nom était maintenant incrusté dans le métal. Elle passa ses doigts dessus pour sentir le relief des lettres creusées. Cette chambre était officiellement la sienne maintenant.
- Tu t'appelles Milla ? Lui demanda la blonde en observant l'inscription elle aussi. C'est joli. Moi, c'est Eury. J'ai hâte de voir mon nom sur une porte comme ça.
- T'inquiète pas, il y a des chambres pour nous tous. Regarde, il n'y a pas de nom là.
Milla indiqua d'un mouvement de tête la porte juste à côté de la sienne. Les deux filles rentrèrent et, en effet, elle était vide.
- On dirait que nous allons être voisines, dit-elle.
- Oui, c'est cool ! S'enthousiasma Eury. T'es la première à avoir été sympa. Les autres me viraient directement quand je rentrais dans leur chambre pour voir si c'était pris ou alors ils m'ignoraient.
- Je pense qu'on est tous à cran, les défendit Milla. C'est le début, il faut laisser un peu de temps pour qu'on s'habitue à tout ça. Tiens, regarde.
Elle montra à Eury que son nom venait de se creuser dans la porte. La blonde observa l'inscription puis la petite pièce avec émerveillement. Elle avait des yeux immenses et des longs cils qui renforçaient cette impression d'enchantement. Ses cheveux étaient coupés court et laissaient voir que son cou était plus long que la moyenne. Elle s'installa sur son lit, Milla l'imita, prête à découvrir l'une de ses camarades à présent. Même assises, Eury faisait bien une tête de plus.
- C'est impressionnant, non ? Demanda Eury en regardant par son hublot. Je crois que je n'ai jamais dormi ailleurs que chez mes parents.
- Il n'y avait pas d'internat dans ton ancienne école ? S'interrogea la brune qui était visiblement plus habituée à la vie en collectivité que sa nouvelle connaissance.
- Si mais j'avais la chance de pouvoir m'en passer. Enfin, je me demande si c'était bien une chance maintenant... Je vais avoir du mal à m'y faire.
- Comme je t'ai dit, répondit Milla en posant sa main sur son bras, il faudra un peu de temps. Mais je suis sûre que tu vas vite t'y habituer. Tu viens ? Il faut qu'on descende maintenant.
En effet, le murmure dans le couloir s'atténuait, signe que la masse d'étudiants diminuait au fur et à mesure que ces derniers redescendaient au niveau 1.
Elles se levèrent d'un même mouvement et vinrent se placer dans le groupe qui attendait le retour de la plateforme, prêtes à partager ensemble leur premier repas au sein du Conservatoire.
Milla et Eury étaient installées à l'une des nombreuses tables rondes du réfectoire du niveau 1. Elles étaient plus ou moins grandes mais semblables dans leur exécution. Elles n'ajoutèrent pas de couleurs à l'endroit, apportant une simple nuance foncée au blanc environnant.
Les deux filles apprenaient doucement à se connaître tandis que des serveurs robotisés leur apportaient toutes sortes de plats remplis de nourriture non réduite ou transformée. Milla essayait de se concentrer sur l'histoire qu'Eury lui racontait sur son père qui était aussi son professeur mais la brune, peu attentive, n'arrivait pas à détacher son regard des aliments. Jamais elle ne mangeait autre chose que des cubes habituellement. Un seul suffisait à la nourrir des heures. Et voilà qu'on les gâtait avec ces mets destinés aux plus hautes sphères de leur système. Depuis quand n'avait-elle pas vu un vrai morceau de pain ? Ça coûtait moins cher au Système de nourrir sa population avec des aliments transformés. Les cubes gélatineux pouvaient tenir dans le creux de la main et on ne mangeait plus que ça. Milla et sa mère n'étaient pas spécialement pauvres mais des plats tels que ceux qu'elle avait sous les yeux maintenant n'étaient normalement destinés qu'aux personnes les plus riches. Ils étaient si rares qu'ils prenaient presque le statut de mythe pour les classes moyennes et pauvres. Serait-ce tous les jours ainsi ? April, qui se leva d'une des tables au centre de la pièce, répondit à sa question.
- Chers étudiants, c'est dîner de fête pour ce soir ! Il s'agit de votre premier repas au Conservatoire, nous avons voulu marquer l'occasion. Cependant, dès demain, vous commencerez votre apprentissage. Les menus seront alors bien plus modestes. Profitez-en et bon appétit !
Leur guide se rassit à sa table où Milla put voir d'autres adultes qui devaient être leurs professeurs. Elle nota également l'absence de Diane.
- C'est libre ici ? Demanda l'un des deux garçons qui venaient de s'approcher d'elle.
- Oui, bien sûr, lui répondit Eury, enthousiaste.
- Merci, répondit le plus grand des deux en s'installant.
Milla leur fit un sourire poli en les observant. Même si elle n'appréhendait pas d'être ainsi entourée de vrais Boriants, elle était curieuse de voir leur façon d'être avec elle, l'une des deux seuls élèves à la peau violette. Ils ne semblaient pas, jusqu'à présent, faire de différences entre Eury et elle-même.
L'un avait le visage rond et de longues nattes noires et l'autre était plus musclé, sans le moindre cheveu sur la tête, ciblant toute l'attention sur ses grandes oreilles.
- Moi, c'est Crimson, dit le chauve, et voici Isidore. C'est sympa de nous accepter à votre table. Il y avait aussi deux autres places là-bas, mais ils avaient l'air moins accueillants.
Un coup d'œil à la table désignée par Crimson confirma la chose. Il y avait tout un groupe mixte d'étudiants aux regards mauvais et aux mèches souples. Leurs sourires en coin et leurs rires sonores montraient leur volonté de se faire remarquer. La mauvaise impression de Milla se confirma quand l'une des filles la désigna du menton à ses camarades. Ils l'observèrent, parlèrent bas et ricanèrent.
La brune se retourna vers ses propres compagnons de repas.
- Fais pas gaffe, lui dit Eury.
Milla haussa les épaules. Les garçons, sans doute un peu gênés d'avoir provoqués cette bataille de regards, proposèrent de manger et se servirent généreusement.
- Et vous alors ? Demanda le chevelu en remplissant son verre. Vous vous appelez comment ?
- Milla. Et elle, c'est Eury.
- Ok, alors enchanté, Milla et Eury, dit Crimson pour détendre l'atmosphère. Vous avez pensé quoi du discours de notre charmante directrice, tout à l'heure ?
- Pas grand-chose, j'attends de voir.
- Bah, moi, je ne suis pas rassurée, dit la blonde. Je ne pensais pas que ça se passerait comme ça.
- Tu t'attendais à quoi ? Demanda sérieusement Isidore. Je veux dire, on est là pour devenir soldats. Tu ne le savais pas ?
- Si, si ! Mais, je ne sais pas... Je pensais que les cours seraient plutôt théoriques en fait.
- Essaie de ne pas t'inquiéter tant que tu ne sais pas ce qu'on va nous demander, lui conseilla Milla. On en saura plus demain.
Les garçons confirmèrent ces propos et tentèrent à leur tour de rassurer Eury. Cette dernière était en proie à une telle angoisse qu'elle ne parvint pas facilement à se détendre. Pour ne plus penser à ce qui les attendait le lendemain et les jours suivants dans cette école d'élite, les quatre étudiants décidèrent d'en apprendre plus les uns sur les autres. C'est ainsi que Milla sut que Crimson et Isidore étaient amis depuis longtemps, venant de la même école, avant qu'elle-même leur avoua appréhender la distance qui la séparait maintenant de sa mère.
Leur repas terminé, ils quittèrent le réfectoire parmi les derniers. Milla était étonnée de voir comme les horaires étaient souples ici. Elle s'était attendue à une discipline de fer de la part d'une école qui formait des soldats mais ils semblaient préférer le développement d'une certaine autonomie à la capacité de se plier aux ordres. Elle n'allait pas s'en plaindre.
Une autre bonne chose à retenir de cette première soirée était d'avoir déjà appris à connaître certains de ses camarades. Elle était un peu solitaire habituellement, mais n'aurait pas voulu se voir livrer à elle-même dans cet environnement qui lui était totalement inconnu. Les épreuves, elle l'avait senti dans le discours de Diane, seraient compliquées physiquement et mentalement. Du soutien et des amis lui seraient certainement utiles. Et nécessaires.
Tandis qu'ils remontaient vers les dortoirs grâce à la plateforme, Milla riait avec les trois étudiants qu'elle venait tout juste de rencontrer. Elle se dit, en les observant, qu'elle aurait pu trouver pire compagnie.
D'un geste de la main, elle leur dit bonne nuit et se glissa discrètement dans sa chambre. Le niveau 3 était très silencieux et certains élèves devaient déjà dormir.
Mais maintenant qu'elle était seule, une mauvaise impression grandit en elle. Comme Eury finalement, elle avait peur. Elle frissonnait. En entrant dans sa salle de bain personnelle, elle refusa ces sentiments qui ne serviraient, pensait-elle, qu'à l'affaiblir. Elle voulut oublier l'angoisse et l'appréhension du lendemain. En sentant l'eau glisser sur sa peau, elle chantonna pour ne penser à rien. Et en se glissant dans ses draps, elle songea à sa mère pour faire taire les avertissements que lui soufflait sa voix intérieure.