Il y a plusieurs choses dans la vie qui m'agacent et le bruit en fait partie, je masse mes tempes en regardant mon neveu, Pablo, qui s'évertue à crier à pleins poumons en faisant voler son avion en jouet de sa petite main. Du haut de ses cinq ans, ce petit a beaucoup trop d'énergie. Je demeure assise sur ma chaise et je porte mon verre de cocktail à mes lèvres, c'est froid et sucré, j'aime ça.
Un gros bruit se fait entendre, Pablo vient de faire tomber des assiettes qui étaient posées sur la table, je soupire en déposant mon verre, je sens que je vais me faire rabâcher les oreilles d'ici peu.
« Non, mais, c'est quoi tout ce désordre ! »
Qu'est-ce que je disais ?
La voix stridente de ma petite sœur, Victoire, vient de se faire entendre, elle est debout, les mains sur les hanches, et semble évaluer le désordre que son fils a fait dans son salon.
- Qu'est-ce qui se passe ici ? Ayana, comment peux-tu regarder Pablo faire autant de désordre sans rien dire ? hurle-t-elle en me regardant.
Je ne comprendrai jamais cette manie qu'ont les mères de crier à tout-va, ne peuvent-elles pas s'exprimer calmement ? Et pourtant, on peut bien se faire entendre sans aucun hurlement.
- Ayana, je te parle !
Je hausse les épaules.
- Que voulais-tu que je fasse ? Il vit sa vie, dis-je sur un ton détaché.
- Il vit sa vie ? Tu es sérieuse lorsque tu dis qu'un garçon de cinq ans vit sa vie ? Tu te moques de moi là, Ayana !
Des pas se font entendre, notre mère, Marlène Oyiba, entre dans le salon avec un plateau dans ses mains.
- Que se passe-t-il ici ? fait-elle en déposant le plateau sur la table qui est devant moi.
- Il se trouve que ta fille ici présente a laissé son neveu faire tout ce désordre alors qu'elle pouvait bien l'en n'empêcher. Ayana n'est même pas capable de surveiller Pablo juste quelques petites minutes.
Je plonge ma main dans le plateau et je pioche un cornichon couvert de ce qui me semble être du jambon sur un cure-dent, je fourre le tout dans ma bouche.
- Je fais comment maintenant ? Bientôt les invités arrivent et je dois encore ramasser tout ce désordre, est-ce que tu sais que je suis debout depuis ce matin à cuisiner et qu'actuellement, je suis épuisée ?
- Rien à foutre ! dis-je, calmement en fixant ma sœur.
- Ayana ! fait notre mère sur un ton de reproche.
- Tu vois maman ? s'insurge Victoire. Est-ce que tu vois comment Ayana est ? Tu vois comment ta fille est ?
Je me lève de ma chaise, je vide mon cocktail, puis je prends mon sac à main.
- Au revoir, dis-je.
Je me dirige vers la porte et je sors de la maison de ma sœur.
- Tu n'avais pas envie d'être là de toute façon, entends-je dire Victoire.
Elle a beau être bruyante ma sœur, mais elle a raison, je n'avais aucune envie d'être chez elle pour cette fête en l'honneur de la promotion qu'elle a eue à son travail, le fait de devoir voir et discuter avec les amis et collègues parfaits de ma sœur m'aurait irritée plus qu'autre chose. De toute manière, je sais ce que l'entourage de ma sœur pense de moi : que je suis une femme froide, insensible et désagréable. Ce qui est d'ailleurs vrai, je crois même que tout le monde autour de moi pense ainsi et pour être franche, cela ne me fait absolument ni chaud ni froid.
« Bonjour »
Je lève la tête vers cette voix, c'est le voisin de Victoire qui a emménagé dans la maison d'en face il y a quelques mois, je le sais parce que maman a dit au cours d'une discussion entre Victoire et elle en ma présence qu'elle connaissait sa mère. Le voisin qui me semble avoir une trentaine d'années tient la laisse d'un chien qui s'agite vivement à ses pieds, cet homme me fixe attendant surement le remuement de mes lèvres, je le dépasse sans répondre à sa salutation. Je n'ai aucun problème avec lui, c'est juste que je ne vois pas l'utilité de lui dire « bonjour » en retour, j'ai mieux à faire.
Je monte dans ma voiture que je conduis en direction de chez moi. Une fois dans mon appartement, je me dirige dans ma chambre et je me jette sur le lit, je ferme les yeux en soupirant d'aise. Je préfère largement le silence de ma chambre que de m'efforcer à être à la fête de Victoire qui doit certainement être en train de me maudire dans son cœur actuellement, mais je suis déjà habituée.
Six mois plus tard,
Aujourd'hui c'est mon dernier jour de la semaine au travail, le week-end peut enfin débuter. J'ai hâte de rentrer chez moi. Je ne suis pas de ces personnes qui ont des gens qui les attendent à la maison, aucun compagnon ni d'enfant ne m'attend, mon appartement est totalement vide, mais n'empêche que chaque jour après le boulot, je me presse d'être parmi les premières personnes de cette entreprise à partir tôt.
Je sors de mon bureau après avoir rangé mes affaires, je me dirige vers la sortie sans adresser la parole à qui que ce soit, je n'ai aucune familiarité avec mes collègues, je préfère garder mes distances et je suis sûre qu'ils ont compris au fil du temps qu'ils devaient en faire de même, de toute façon mon poste de comptable m'évite bien les discussions inutiles avec certains employés, je discute juste avec qui de droit et surtout lorsque cela est nécessaire concernant le boulot.
Lorsque j'arrive à mon appartement, je me jette dans les draps après avoir pris ma douche, je veux juste dormir.
***
La musique sert à adoucir les mœurs, parait-il, j'ai beau en écouter, mais cela ne fonctionne pas avec moi, je ne suis certainement pas la cible. J'augmente le volume de cette chanson que diffuse mon ordinateur portable et je me lève du lit en chantonnant à tue-tête. J'ouvre mon placard et j'en sors une robe noire droite que je sais parfaite sur mon corps. J'enfile la robe en prenant soin de porter des sous-vêtements en dentelle.
Je prends ma trousse à maquillage et je me place devant mon miroir. La chose qui est fabuleuse avec le maquillage, c'est qu'il arrive aisément à camoufler les imperfections, j'aurais aimé qu'il puisse aussi cacher les imperfections de ma vie toute entière, mais on ne peut malheureusement pas tout avoir.
Mon téléphone sonne, je découvre en regardant l'écran que c'est ma mère.
- Allô ? dis-je en décrochant.
- Ayana dis-moi, qu'est-ce que je t'ai fait de mal ?
La voix de mère est tremblante, elle a sans aucun doute pleuré. Je m'assois sur mon lit, je connais déjà la raison de cet appel et je sais comment ça va se terminer. Depuis cinq ans, à la même date du même mois, c'est la même chose qui se répète à chaque fois.
- Qu'est-ce que j'ai encore fait ? demandé-je sur un ton moins détaché que je le voudrais.
- Aujourd'hui c'est la date du décès de ton père et nous avons fait un tour au cimetière et ça tu le sais parfaitement ! Mais tu n'as même pas daigné faire le déplacement, Ayana, on ne parle pas d'un inconnu ou d'un simple membre de la famille, mais de ton père, dit-elle en reniflant.
Je dépose le téléphone sur mon lit et j'active le haut-parleur.
- Pourquoi... snif... pourquoi agis-tu ainsi ?
Je ne réponds pas, je prends cette question de manière rhétorique, c'est bien connu, les parents adorent les questions rhétoriques.
- Mon mari est mort, ton père est mort et depuis son enterrement, tu n'as plus jamais mis les pieds au cimetière. Et même lorsque nous nous réunissons en famille afin de lui rendre hommage, tu ne te déplaces pas, tu n'en as rien à faire, ça me fait tellement mal.
Ma mère éclate en sanglots, je l'écoute pleuré sans dire un seul mot.
- Tu pourras avoir d'autres amis, tu pourras rencontrer d'autres amours, mais un parent, on ne le remplace jamais ! Jamais, Ayana !
Une autre voix me parvient à l'autre bout du fil.
- Allô, Ayana ?
C'est la voix de Victoire, elle a pris le téléphone de notre mère.
- Je t'écoute, dis-je, calmement.
- Ayana, je sais que tu t'enfiches de tout le monde, je sais que tu t'en fiches de nous et qu'il n'y a que ta petite personne qui t'intéresse, mais pour la mémoire de papa, pourquoi ne veux-tu même pas faire un effort ?
Je fixe le mur devant moi, mine de rien, le jaune est une couleur qui ressort bien à l'intérieur d'une maison.
- Tu es ma grande sœur, Ayana, et pourtant tu t'évertues à agir en irresponsable, pour papa tu peux bien mettre ton égoïsme de côté, ça fait cinq ans que papa est partie et...
La voix de ma sœur se brise, l'émotion dans sa voix me montre qu'elle est à deux doigts de pleurer.
- J'ai compris, Victoire, au revoir.
Je raccroche sans lui donner le temps d'en placer une, je mets mon téléphone en mode silencieux.
Je me lève du lit et je me replace devant mon miroir. Mon père était vraiment un homme exceptionnel, un homme bien, et aujourd'hui, j'agis comme une égoïste sans cœur et je sais que c'est mal, mais c'est ainsi que les choses sont faites.
Après un dernier coup de fond de teint, je couvre mes lèvres d'un rouge à lèvres, couleur rouge sang qui me va si bien. Je prends mon sac à main, j'y fourre mon téléphone. Une fois à l'extérieur de la maison, j'avise l'heure, 21 h 38, je suis dans les temps.
Je marche une qinzaine de minutes, puis j'arrive devant un bar. Je pénètre dans la salle, j'évalue du regard le nombre de personnes qui sont assis dans ce bar, il y a quand même assez de monde ce soir.
Je me dirige au fond de la salle, je m'assois à une table vide et je dépose mon sac sur la table.
« Bonsoir »
Je lève la tête, une serveuse se tient devant moi avec un calepin et un crayon dans ses mains.
- Bonsoir, réponds-je
- Qu'est-ce que je vous sers ?
- Une bouteille de Baileys avec des glaçons.
- D'accord.
Elle se retourne et s'en va.
Je pointe mon regard sur la salle qui s'active vivement autour de moi, je reste silencieusement assise, je regarde simplement le monde.
Une main posée sur la table et de l'autre, je porte mon verre à mes lèvres, lorsque le liquide crémeux et alcoolisé touche ma langue, je ferme les yeux en poussant un léger soupire.
J'ouvre les yeux et je dépose mon verre sur la table. Contrairement aux bars bruyants et mouvementés habituels de la capitale, celui-ci est plein de tranquillité, c'est un lounge bar, la détente et le calme sont ses atouts principaux, c'est la raison pour laquelle j'y suis venue.
Une douce musique se répand dans la salle, je parcours la pièce du regard, à quelques tables de la mienne se trouvent quatre hommes qui discutent en rigolant, je remarque à une autre table un homme et une femme, la jeune femme pose tendrement sa main sur celle de l'homme, c'est surement un couple.
Je reporte mon attention sur mon verre. Aujourd'hui est un jour spécial, aujourd'hui cela fait cinq ans, jour pour jour que mon père est... que mon père repose dans une tombe.
Cinq ans...
Cinq, ce n'est pas grand-chose...
Cinq, c'est un petit chiffre et pourtant ce si petit chiffre représente tout pour moi...
Je souffle lourdement. Je me demande comment ma mère et ma sœur se sentent actuellement, elles doivent certainement se sentir mal, blessées et déçues par ma faute, mais elles ne peuvent pas me comprendre, personne d'ailleurs ne peut me comprendre.
« Vous m'entendez ? »
Je lève le regard, une jeune femme se tient devant moi et me fixe d'un air interrogateur.
- Ça va faire plusieurs minutes que je vous parle, mais apparemment votre esprit était ailleurs.
Je la fixe sans rien dire, je tourne la tête vers la salle, je ne sais combien de temps, je suis restée plongée dans mes pensées, mais je constate qu'il n'y a plus personne, hors mis cette jeune femme et moi, le bar est vide.
- Tout le monde est parti, les clients et les employés sont partis, dit-elle en suivant mon regard.
Je reporte mon attention sur elle.
- Que faites-vous donc là ?
- Je suis la barmaid et la caissière, c'est moi qui suis chargée de fermer le bar, voilà pourquoi je rentre après tout le monde.
J'ai juste posé ma question sans vraiment réfléchir.
- Je peux m'assoir ? ajoute-t-elle avec un sourire.
Je hausse les épaules, c'est son lieu de travail après tout. Elle tire la chaise en face de moi et s'assoit. Je fourre ma main dans mon sac à main, je sors mon téléphone portable, il est 23h : 34, il faut que je rentre chez moi.
Lorsque je relève la tête, je constate que la jeune femme m'observe, je ne comprends même pas ce qu'elle fait assise en face de moi et surtout pourquoi elle ne m'a pas déjà demandé de libérer le lieu.
- Je m'appelle Candice, comment est-ce que vous vous appelez ? me demande-t-elle en souriant.
S'il y a une chose que je déteste hors mis le bruit, c'est la manière qu'ont certaines personnes de vouloir me parler comme si nous étions proches, je déteste vraiment ça. Je n'aime pas parler aux inconnus, je n'aime pas lorsqu'ils essaient de tenir une conversation avec moi, m'obligeant ainsi à devoir être aimable face à des personnes dont je n'ai absolument rien à cirer.
- Si vous ne voulez pas me dire votre prénom, ce n'est pas grave, dit-elle en souriant encore chaleureusement.
- Vous n'avez pas besoin de faire toute cette gymnastique verbale pour me demander de partir, dis-je sur un ton neutre.
- Mais non, voyons. Je n'ai pas l'intention de vous chasser, je veux juste discuter avec vous.
Elle doit être un peu instable cette fille ou en manque d'attention, me dis-je in petto en la regardant.
Je me lève en prenant mon sac à main, j'en sors des billets que je dépose sur la table pour régler ma facture.
- Au revoir, dis-je en me tournant.
- Je vous ai remarquée.
Je me retourne lentement vers elle.
- Pardon ? fais-je, perdue.
- Je vous ai remarquée, cela fait trois ans que je vous vois ici et à chaque fois, c'est toujours au même mois que vous venez. Pourquoi ?
Je la regarde, je suis surprise, mais aucun mot ne sort de ma bouche. Telle une automate, je reprends place en face d'elle, je dépose mon sac sur la table. Cela fait effectivement trois ans que je viens dans ce bar, j'y viens à la même date du même mois, chaque année, mais comment cette jeune femme a-t-elle fait pour le constater ?
- Pourquoi est-ce que vous ve...
- Comment avez-vous fait ? la coupé-je d'un ton calme.
- Fait quoi ?
- Pour le remarquer, pour me remarquer ?
- Ce mois, c'est le mois d'anniversaire de ma mère et comme je suis assez tête en l'air, je m'arrange à ce que mon téléphone me le rappelle chaque jour jusqu'au jour-j. À chaque fois que je vous ai vu, c'était quelques jours avant l'anniversaire de ma mère, je ne sais pas si vous venez toujours à la même date, mais ce qui est certain, c'est que c'est dans la même période que l'anniversaire de ma maman.
- Cela n'explique pas comment vous avez fait pour retenir mon visage, il y a tellement de clients qui viennent ici et surtout, je ne viens qu'une fois par an.
- Je suis assez physionomiste et c'est aussi à cause de votre sac à main, dit-elle en souriant.
Je la regarde en fronçant les sourcils, qu'est-ce qu'elle raconte ? Voyant surement mon air dérouté, elle reprend aussitôt la parole.
- La première fois que je vous ai vu ici, vous aviez un magnifique sac rouge, j'adore les sacs à main et à cette période il y avait un sac que j'avais vu dans un magazine, j'ai directement flashé dessus et c'est ce même sac que vous aviez, la même couleur et le même modèle, j'avais pensé à vous demander où vous l'aviez acheté, mais il y avait énormément de clients que je n'ai même pu vous voir partir.
Ce qu'elle dit est effectivement possible, j'aime beaucoup les beaux accessoires, notamment les sacs à main et les chaussures à talons.
- Je me souviens que j'avais attendu toute la semaine de vous revoir pour que vous m'indiquiez où acheter ce sac, mais en vain, vous n'êtes pas revenue. Mais l'année suivante, vous êtes arrivée encore quelques jours avant l'anniversaire de ma mère, je vous ai reconnu et cette fois-ci, vous aviez un sublime sac à main de couleur belge et j'ai aussi apprécié votre coupe de cheveux afro naturels, mais à cause d'une urgence, j'ai dû partir à la hâte sans même vous avoir parlé.
Je suis assez bluffée par sa bonne mémoire.
- Vous savez, j'espérais vous revoir durant ce mois, mais je me suis dit « Candice, arrêtes de rêver, elle ne reviendra surement plus ici » et pourtant vous êtes là, devant moi, quand je vous ai vu entrer, j'ai cru halluciner, dit-elle sur un ton enjoué.
Elle pose son coude droit sur la table, met sa main sous son menton et me fixe.
- Je veux comprendre pourquoi vous venez ici au même mois de chaque année. Vous êtes toujours bien vêtue comme si vous alliez à un rendez-vous alors que vous restez assise toute seule à une table, puis vous partez pour revenir l'année prochaine. Pourquoi venez-vous ici chaque année ?
- Je connais une dame qui vend des sacs à main, c'est avec elle que je m'approvisionne ou alors, je commande sur internet.
- Elle doit surement les vendre super cher et pour les commandes sur internet, je n'ai pas assez d'argent, rien que les frais peuvent ruiner la moitié de mon salaire. Mais vous évitez ma question alors que j'espère obtenir une réponse.
Je soupire.
- Pourquoi est-ce que vous tenez tant à savoir les raisons de ma venue ici ?
- Vous m'intriguez, je veux comprendre.
- Je n'aime pas parler de moi et ma vie ne regarde que moi, dis-je sur un ton sec.
- Vous n'êtes pas obligé d'être désagréable, dit-elle en retirant sa main sous son menton.
Je roule des yeux, exaspérée.
- Je veux juste découvrir le mystère de votre venue ici que vous semblez vouloir garder pour vous, je sais que cela parait bizarre, mais c'est mon instinct qui me guide et aussi cela me permettra de...
- Vous ne vous arrêtez donc jamais de parler ? demandé-je en arquant les sourcils.
Elle pouffe de rire, puis me fait un sourire chaleureux.
- Je suis désolée, j'ai tendance à trop parler quand quelque chose me passionne, en fait, je parle trop en général.
- Je n'en doute pas une seule seconde.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Vous me racontez ou vous allez continuer à me faire languir ? S'il vous plaît, je veux comprendre.
- C'est l'histoire de toute une vie que vous me demandez.
- Je suis tout ouïe, j'adore les longues histoires de toute façon.
- Vous ne rentrez pas chez vous ?
- Je ne suis pas pressée de rentrer chez moi, dit-elle en souriant.
Je secoue la tête, je suis dépassée par l'attitude de cette inconnue.
- Racontez-moi s'il vous plait, dit-elle d'une voix enjouée.
Je la regarde attentivement, en temps normal, je me serais levé de cette chaise depuis très longtemps et je serais rentrée à mon appartement, mais pour une raison que j'ignore, actuellement, je suis partagée entre le désir de céder à sa requête ou celui de réellement m'en aller. Cette jeune femme n'est pas une proche, elle ne me connait pas et en cinq ans, c'est la première fois qu'une personne m'interroge clairement sur ma vie, sur cette partie de ma vie.
Je souffle discrètement et je plonge mon regard dans celui de la caissière, Candice, qui me regarde avec une curieuse attention.
- Cette histoire, c'est l'histoire de ma vie, écoutez attentivement...
***Six ans plus tôt***
C'est en chantonnant que j'avance sur le trottoir, je salue avec le sourire les quelques passant que je croise, même ce soleil brulant de midi qu'il y a actuellement ne pourra pas gâcher ma bonne humeur, je suis si heureuse. Après une année et demie à me démener comme un diable pour faire mes preuves dans une grande banque de la place, j'ai enfin pu signer un CDI aujourd'hui, je pourrai enfin m'offrir une voiture. J'en ai ras-le-bol des transports en commun, avec mon nouveau salaire, je pourrai m'acheter une belle petite voiture d'occasion, je n'ai quand même pas décroché mon permis l'année dernière juste pour faire joli.
Je tends ma main et le premier taxi qui s'arrête à mon niveau accepte de me prendre sans hésitation, c'est décidément une belle journée pour moi.
***
J'entre dans la maison familiale, mes parents sont assis, les regards concentrés sur la télévision. J'avance vers eux et je me mets à chanter :
- Je suis dans la joie, une joie immenseuuhhh, je suis dans l'émotion...
Mes parents me regardent mi-amusés, mi-interrogateurs.
- Ayana qu'est-ce qui se passe ? Tu as gagné au loto ou quoi ? demande ma mère.
- C'est beaucoup plus que le loto maman, j'ai enfin signé mon CDI.
- Waouh, félicitations ma fille, s'exclame mon père.
- Merci papa, dis-je en souriant.
Maman se lève joyeusement et se met à danser, j'éclate de rire.
- Venez voir ma fille, venez voir comment ma fille a réussie, dit-elle en dansant.
Je la rejoins dans cette danse improvisée sous les rires de mon père.
« Que se passe-t-il ici ? Pourquoi est-ce que vous criez ? »
Je me retourne, ma sœur Victoire avance avec son sac à main sur l'épaule, elle revient probablement de l'école.
- Ta sœur a signé un CDI, fait papa.
- C'est super ça, félicitations Ayana, dit Victoire en souriant.
- Merci, fais-je en lui rendant son sourire.
- Ça veut dire que tu pourras enfin m'acheter ce parfum que je te demande depuis longtemps, dit-elle.
- Mais quelle opportuniste cette fille, dis-je.
Je passe toute la journée avec ma famille à me réjouir de mon CDI.
***
En soirée, je rejoins mon appartement, ce n'est pas très grand, mais assez suffisant pour une personne qui vit toute seule comme moi.
Mon téléphone sonne, je le prends et décroche.
- Allô, bébé ? dis-je.
- Bonsoir Ayana, tu es chez toi actuellement ?
- Oui.
- Ok, je suis devant ta porte.
- J'arrive.
Je raccroche et je me lève. J'ouvre la porte, Régis se tient debout, les mains dans ses poches.
- Bonsoir bébé, dis-je en souriant.
- Bonsoir ma puce.
Il se penche et m'embrasse, je réponds à son baiser. Nous nous décollons l'un de l'autre et entrons dans mon salon.
Régis et moi sommes en couple depuis un an, je l'ai rencontré lorsque je débutais à peine mon stage, nous nous sommes fréquentés pendant un moment, puis nous nous sommes mis en couple. Lui et moi nous nous entendons plutôt bien, nous avons une relation paisible hors mis quelques désaccords fréquents dans un couple, je ne dirai pas que je suis folle amoureuse de lui, mais j'apprécie la relation que nous avons tous les deux.
Je m'assois sur le canapé, Régis prend place à mes côtés.
- Bébé, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer.
- Je t'écoute, dit-il.
- J'ai enfin signé mon CDI, dis-je en souriant.
- Ah, je vois, félicitations.
- C'est tout ? fais-je, déçue par son manque d'enthousiasme.
- Comment ça ?
- Tu ne sembles pas emballé par ce que je viens de te dire, je pensais que tu allais être heureux pour moi, tu sais combien de fois, j'ai travaillé dur pour obtenir ce CDI.
Il soupire lourdement.
- Je suis heureux bébé, c'est juste qu'en ce moment ça ne va pas fort pour moi, tu sais bien que je cherche un meilleur emploi.
- Oui, c'est vrai, j'avais oublié. J'aurais dû me retenir de t'en parler comme ça.
- Mais non, je suis heureux pour toi bébé, viens là.
Il me tire dans ses bras et me sert contre lui.
Régis est agent de communication pour une maison de réseau téléphonique de la place, mais il aspire à mieux, il est titulaire d'un master 2 en communication et son emploi actuel ne le satisfait pas, mais à cause du manque d'offre d'emplois dans le pays, il a été obligé de se rabattre sur ce poste.
***
Aujourd'hui, je commence officiellement à travailler en tant que comptable, c'est avec le sourire que je m'installe dans le bureau qui m'a été attribué. Je n'ai pas eu besoin de me présenter à mes collègues vu que je travaillais souvent avec la plupart d'entre eux lors de mon stage, seule une salutation groupée a été faite.
Je passe la journée à travailler et aux environs de 15h je reçois un appel de Victoire.
- Allô ?
- Oui, bonjour Ayana, tu es où ma grande sœur ?
- Au travail, pourquoi ?
- J'ai faim.
- Va à la maison, maman a certainement cuisiné.
- J'ai envie de manger une bonne pizza, bien chaude.
- Mais pourquoi tu m'appelles ?
- Pour que tu m'emmènes manger, c'est évident non ?
- Tu me prends pour ta banque ou quoi Vicky ? dis-je en rigolant.
- Pas du tout, tu es ma grande-sœur chérie tout simplement.
- Où te trouves-tu en ce moment ?
- Devant le portail de mon école, je viens de finir mon dernier cours.
- D'accord, on se retrouve au quartier Louis dans une heure.
- Super.
Je raccroche, puis reporte mon attention sur mon travail.
C'est une heure après que je descends d'un taxi. J'avance vers Victoire qui se tient devant une pizzéria, elle est vêtue de son uniforme d'école qui est composé d'une jupe taille haute et d'une chemise.
- Tu en as mis du temps, Ayana, dit-elle.
- J'ai eu du mal à trouver un taxi, dis-je.
Nous entrons dans la pizzeria et nous nous installons à une table. Je passe commande et une fois servie, nous nous mettons à discuter toutes les deux.
- Comment se passent les cours ? demandé-je.
- Ça va, je n'ai pas à me plaindre.
- C'est super ça.
- Par contre, j'ai des soucis avec Ugo, dit-elle.
- Quel type de soucis ?
- On se dispute tout le temps et ça commence sérieusement à m'énerver.
- Tu as essayé de communiquer calmement avec lui ?
Elle soupire en secouant la tête.
- Ugo est trop chiant, il refuse de communiquer lorsqu'il pense qu'il a raison, et il aime trop jouer à l'homme.
- Ça veut dire quoi "jouer à l'homme" ? dis-je en arquant les sourcils.
- Quand un homme veut tout le temps dominer, ça veut dire qu'il joue à l'homme.
Je rigole en la regardant.
- Je t'assure que c'est vrai, Ayana. Ugo veut avoir le dernier mot sur tout, sept mois de relation seulement et je n'en peux plus. Je sens que bientôt, je vais le virer, je vais rompre.
- Hum Vicky, je ne pense pas que ce soit la solution. Tu m'avais dit que tu l'aimes.
- Bien-sûr que oui, je l'aime.
- Penses-tu que vos désaccords actuels méritent une séparation ?
- Non, mais il ne veut rien comprendre.
- Trouve donc une autre façon de communiquer. Tu connais ton copain et tu sais ce qu'il apprécie ou non, joue sur cela pour lui parler de ce qui ne va pas. Peut-être que tu as tendance à lui parler avec colère, essaie de le faire avec douceur, ça changera les choses.
- Je déteste quand tu as raison, dit-elle en soufflant. Je suivrai tes conseils, merci.
- De rien Vicky.
Ma sœur est en couple avec un jeune étudiant comme elle, elle me l'a déjà présentée, mais nos parents ne le connaissent pas, tant qu'elle n'aura pas fini ses études, elle n'a pas le droit de présenter un homme à la famille bien qu'elle a 23 ans, nos parents sont très pointilleux sur tout ce qui concerne les études et les relations amoureuses. Personnellement, j'ai pu présenter Régis à mes parents parce que j'avais fini mes études et j'étais déjà en stage.
- Parlons d'autres choses, comment va Régis ? dit Victoire.
- Il va bien, c'est juste sa recherche d'emploi qui lui plombe trop souvent le moral.
- Mais pourquoi il ne veut pas rester pas à son travail actuel ? Je ne comprends pas.
- Il dit qu'il mérite mieux et qu'il déteste le travail qu'il fait, ça ne le passionne pas du tout.
- Je comprends, mais actuellement le pays n'est pas rose, les gens sont obligés de faire des métiers qu'ils n'auraient jamais pensés faire juste pour avoir de quoi vivre.
- C'est vrai, mais Régis ne semble pas vouloir le comprendre, il dit qu'il a assez fait ce qu'il ne voulait pas, il est à bout.
- J'espère pour lui qu'il trouvera.
- Je l'espère aussi.
Victoire et moi continuons de discuter tout en mangeant. Ma petite sœur et moi avons trois ans d'écart, elle est en troisième année de ressources humaines dans une école supérieure. Étant les deux seules enfants de nos parents, nous sommes assez proches.
Quand victoire et moi quittons la pizzeria, elle rentre à la maison de nos parents dans laquelle elle vit, et je rentre directement à mon appartement, une longue journée de boulot m'attend demain.