Genre Classement
Télécharger l'appli HOT
Accueil > Romance > LE MENTEUR QUI M'A VOLÉ MON AMOUR
LE MENTEUR QUI M'A VOLÉ MON AMOUR

LE MENTEUR QUI M'A VOLÉ MON AMOUR

Auteur: Ayana
Genre: Romance
Voici le résumé à jour du roman de Ayana. (Nous disposons également sa version en PDF) Miri jeune femme de New York, vit heureuse avec Armand, un jeune diplômé intelligent, gentil et positif. Orphelin de père et de mère, il est sur le point d'accéder à l'énorme fortune que ses parents lui ont laissée. Son meilleur ami, Fadil, ronge en silence une envie profonde : tout réussit à Armand, son talent, son avenir, sa femme. Quand Armand lui confie qu'il part récupérer son héritage et qu'il ne sera plus jamais pauvre, Fadil s'associe à un gang dirigé par Lazard, dit First. Il promet au gang une part du butin s'il braque son ami. Armand est tué, Fadil s'empare de la fortune, puis disparaît sans payer le gang. Il devient ensuite le soutien de Miri, se rapproche d'elle, et ils ont des jumeaux. Mais le contrat trahi ne s'oublie pas : le gang réclame son dû et menace Fadil. Nadège, la femme de First, comptable adjointe dans l'entreprise de Miri, qui ignorait tout des activités de son mari, reçoit le message qui révèle la vérité et le transmet à Miri, un peu trop tard. Miri, qui raconte tout à la première personne, découvre que l'homme avec qui elle vit a tué son grand amour, pris sa fortune et sa vie. Elle hésite entre la vengeance et la justice.
Lire

Chapitre 1 Le soir où tout a basculé

Il était vingt et une heures quarante, ce jeudi-là, quand Nadège a frappé à la porte de mon bureau.

Je restais tard pour clôturer les comptes du trimestre, seule au dix-huitième étage, avec pour unique compagnie la lumière bleue de mon écran et les lumières de Manhattan qui scintillaient derrière la vitre comme un décor de théâtre. Les dossiers s'empilaient à côté d'une tasse de thé froid, et je me souviens d'avoir pensé que la soirée ne pouvait pas être plus banale.

J'avais promis aux jumeaux d'être rentrée pour le coucher, mais une fois encore mes chiffres m'avaient fait tout oublier. Fadil m'avait écrit vers dix-neuf heures pour me dire de ne pas m'inquiéter et qu'il s'occupait d'eux, comme toujours. Il s'occupait toujours de tout.

Cinq ans plus tôt, je n'aurais pas pu penser une phrase pareille sans fondre en larmes. À l'époque, je ne dormais plus, je ne mangeais plus et je ne savais même plus répondre quand on me demandait mon nom.

Aujourd'hui, je dirigeais une entreprise de trente employés, j'élevais deux enfants de quatre ans et je partageais ma vie avec l'homme qui m'avait sauvée. Je n'avais pas choisi cette force, elle m'avait été imposée, marche après marche, par des années où il avait bien fallu continuer à vivre. C'est du moins ce que je croyais ce soir-là, avant que la porte ne s'ouvre.

Je ne l'ai pas reconnue tout de suite. La comptable adjointe que je croisais chaque matin, toujours impeccable, un café à la main et un sourire prêt, se tenait sur le seuil avec le visage gris et les mains tremblantes.

Elle n'avait pas retiré son manteau et serrait son téléphone contre sa poitrine, comme si quelqu'un avait pu le lui arracher. Elle travaillait chez nous depuis deux ans, discrète, minutieuse, incapable de hausser la voix, et je lui aurais confié les clés de l'entreprise sans hésiter.

Pourtant, ce soir-là, je la regardais osciller sur ses talons comme quelqu'un qui hésite avant de sauter dans le vide.

« Madame Miri, il faut que je vous parle, a-t-elle dit d'une voix basse. Maintenant, avant que vous ne rentriez chez vous. » J'ai voulu plaisanter, lui répondre qu'un problème de bilan pouvait attendre le lendemain, mais les mots ne sont pas sortis.

Quelque chose dans sa façon de refermer la porte derrière elle, très doucement, comme on le fait dans une chambre de malade, m'a serré la gorge.

Je lui ai proposé de s'asseoir, en lui faisant remarquer qu'elle était toute pâle, mais elle est restée debout.

Son regard a glissé sur mon bureau et s'est arrêté sur le cadre posé près de l'ordinateur, celui où les jumeaux, les cheveux pleins de sable, posaient à la plage devant Fadil qui riait en les serrant dans ses bras.

Elle l'a observé un peu trop longtemps, puis elle a détourné les yeux, comme si cette photo lui faisait mal. « Je ne sais pas par où commencer, a-t-elle murmuré.

Ce n'est pas mon histoire, et pourtant elle me tombe dessus comme si c'était la mienne. Je suis vraiment désolée. »

Je lui ai répondu qu'elle me faisait peur, et elle a hoché la tête avec une tristesse que je n'oublierai pas. « Vous devriez avoir peur, a-t-elle dit. Moi, j'ai peur depuis trois heures. » Elle a inspiré profondément, les doigts crispés sur l'appareil au point que ses ongles blanchissaient, une veine battant à sa tempe.

Ce n'était pas l'attitude d'une employée venue annoncer une erreur de comptabilité ou une démission, c'était celle de quelqu'un qui porte une bombe et cherche l'endroit où la poser.

« Il y a cinq ans, votre premier mari est mort, a-t-elle fini par dire. Armand. » Ce nom m'a frappée en pleine poitrine, car personne dans cette entreprise ne le prononçait jamais devant moi.

Cinq années s'étaient écoulées, et j'avais appris à vivre autour de ce vide comme on contourne un trou dans la chaussée, sans plus y jeter un regard. Je me souvenais pourtant de chaque détail de ce jour-là, du téléphone qui sonnait dans la cuisine, de la voix trop calme d'un inspecteur, du café qui refroidissait sur le comptoir.

Armand m'avait embrassé le front ce matin-là en me disant « À ce soir, mon cœur », et il n'était jamais revenu.

Je lui ai demandé pourquoi elle me parlait d'Armand, et ma voix m'a semblé appartenir à quelqu'un d'autre. Nadège a fermé les yeux une seconde avant de répondre que quelqu'un lui avait envoyé, ce soir même, la vérité sur sa mort, une vérité que je ne connaissais pas et qui était pire que tout ce que j'avais pu imaginer. Mon propre téléphone a vibré sur le bureau au même instant.

C'était un message de Fadil, qui m'annonçait que les petits dormaient enfin, qu'il m'avait gardé du dîner et qu'il m'aimait. Je l'ai lu machinalement, puis j'ai retourné l'appareil face contre la table sans savoir pourquoi ce geste m'était venu.

Je me suis levée sans m'en rendre compte, les mains moites et les jambes glacées. Dehors, une sirène a traversé la nuit, très loin, puis s'est éteinte, et le silence qui a suivi m'a paru plus lourd que le bruit. « Quelle vérité ? ai-je demandé.

La police a tout classé. Armand a été braqué, des hommes l'ont attendu, ils ont voulu son argent et ils l'ont tué. On me l'a expliqué dix fois. » Nadège m'a regardée avec une infinie douceur avant de répondre que c'était ce qu'on m'avait dit, mais que ce n'était pas ce qui s'était passé.

Je l'ai fixée longtemps, parce qu'il y a des moments où le corps comprend avant l'esprit. Le mien avait déjà compris que quelque chose venait de se fissurer et que rien ne serait plus comme avant cette nuit-là.

Pourtant, une part de moi s'accrochait encore à l'idée absurde d'un malentendu, d'une erreur de destinataire, d'un message envoyé à la mauvaise personne. « Montrez-moi », ai-je dit enfin.

Elle a hoché la tête, les larmes aux yeux, et elle a tourné vers moi l'écran allumé de son téléphone, où je distinguais déjà des lignes de texte serrées, un numéro masqué et une heure d'envoi, comme les pièces d'un dossier que j'aurais préféré ne jamais ouvrir.

J'ai pris une inspiration, sans savoir que c'était la dernière fois que je respirerais dans l'ignorance.

Chapitre 2 Le message

Le téléphone de Nadège m'a brûlé les doigts avant même que je lise quoi que ce soit. L'écran affichait un numéro masqué et un seul message, envoyé à dix-huit heures cinquante-deux, si long que la police d'affichage avait été réduite à une taille minuscule, presque hostile.

J'ai dû plisser les yeux pour déchiffrer la première ligne, et mon pouls s'est affolé avant même que j'en saisisse le sens. Mes mains, si sûres devant les chiffres toute la journée, ne parvenaient plus à tenir un objet de deux cents grammes. Le message disait : « Transmettez ceci à Miri. Vous travaillez pour elle, vous saurez la trouver. Elle mérite de savoir avant qu'il soit trop tard. »

Je lui ai demandé qui avait pu écrire cela, et Nadège a secoué la tête. Le message était arrivé sur son numéro personnel, celui que seuls ses proches connaissaient, et elle avait d'abord cru à une erreur, puis à une mauvaise plaisanterie.

Elle l'avait lu quatre fois avant de comprendre qu'il m'était destiné, et elle m'a demandé de continuer seule, parce qu'elle n'avait pas le courage de me le répéter à voix haute. Je me suis assise, car mes genoux ne me portaient plus, et j'ai fait glisser mon doigt sur l'écran. Le texte se prolongeait bien plus loin que je ne l'avais imaginé.

« Il y a cinq ans, Armand est parti récupérer l'héritage de ses parents. Il n'est jamais revenu. Vous avez cru à un braquage qui a mal tourné. Ce n'est pas la vérité. » Ma vue s'est brouillée, j'ai cligné plusieurs fois des yeux et je me suis forcée à respirer avant de poursuivre.

Ce n'était pas un inconnu qui me parlait d'Armand, c'était quelqu'un qui savait ce qu'il était parti chercher, quelqu'un qui connaissait l'héritage, le jour et presque l'heure. Je n'avais jamais raconté ces détails à personne, hormis à Fadil et à la police.

« Ce soir-là, les hommes qui l'attendaient n'étaient pas là par hasard. Ils avaient un rendez-vous, un contrat. Ils savaient où il serait, à quelle heure, et avec quoi il repartirait. » J'ai répété à voix haute qu'ils savaient, et Nadège n'a rien répondu. Elle s'était approchée de la fenêtre et me tournait le dos, les bras serrés contre elle comme pour se protéger d'un froid que je ne ressentais pas encore.

La lumière de la ville dessinait sa silhouette fine et droite, celle d'une femme qui s'est promis de ne pas s'effondrer avant la fin.

Mon cœur battait si fort que je l'entendais dans mes oreilles. Il y a des phrases qu'on lit sans les comprendre, parce que l'esprit refuse de les laisser entrer, et celle-ci en faisait partie. Quelqu'un avait su, quelqu'un avait dit à ces hommes où trouver Armand et à quel moment. Je me suis souvenue de l'inspecteur qui, cinq ans plus tôt, était venu dans mon salon me parler de « mauvais endroit, mauvais moment » et de la malchance d'un homme qui n'avait rien fait pour la mériter.

J'avais accepté cette explication parce que j'avais besoin d'un coupable sans visage, quelque chose d'assez vague pour que ma douleur n'ait aucun endroit où se poser.

« Armand n'a pas été tué pour de l'argent que ces hommes ignoraient. Il a été tué pour de l'argent qu'on leur avait promis. Celui qui a passé le contrat s'est servi de la fortune. Il a tout gardé.

Il ne les a jamais payés. » Une larme est tombée sur l'écran sans que je m'aperçoive que je pleurais. Je l'ai essuyée du pouce, et la goutte a laissé sur la vitre une traînée qui déformait les mots, comme si le texte lui-même refusait de rester net.

Je pensais à Armand, à son sourire de garçon, à sa façon de répéter que la vie finissait toujours par récompenser les gentils. Il croyait cela profondément.

Je le revoyais penché sur ses livres jusque tard dans la nuit, promettant qu'un jour il nous offrirait la maison dont nous rêvions, avec un jardin pour les enfants que nous n'avions pas encore.

Il ne se méfiait de personne, il n'avait jamais imaginé qu'on puisse lui vouloir du mal, encore moins un homme qu'il considérait comme un frère, et il n'avait rien vu venir. « Miri, a soufflé Nadège sans se retourner, il reste trois lignes.

Je les ai lues une dizaine de fois et je ne sais pas comment vous les annoncer. » Je lui ai répondu que je les lirais moi-même.

Je les ai regardées longtemps avant de les lire, comme on regarde une porte qu'on sait ne plus pouvoir refermer une fois ouverte. « Vous connaissez cet homme. Vous le voyez tous les matins.

Il dort à côté de vous. » Le téléphone m'a glissé des mains et s'est écrasé sur le bureau, et le bruit a résonné dans la pièce vide.

Je n'ai pas crié et je n'ai pas pleuré non plus, car une sorte de silence glacé s'était installé en moi, si profond que j'ai cru un instant que j'étais en train de mourir.

Ces mots tournaient dans ma tête sans rien accrocher, comme une pièce qui roule sur le sol et refuse de s'arrêter.

Il n'y avait qu'un seul homme qui dormait à côté de moi, et cinq ans de tendresse défilaient devant mes yeux. Fadil qui m'avait portée jusqu'à mon lit le soir de l'enterrement, Fadil qui avait réglé les factures, Fadil qui avait pleuré avec moi dans la cuisine, Fadil qui avait tenu dans ses bras nos deux nouveau-nés.

Je repensais à sa voix au téléphone les jours qui avaient suivi la mort d'Armand, à ses silences que j'avais pris pour du chagrin. Mon esprit refusait de relier cette tendresse à ce message, et pourtant, quelque part en moi, un fil venait de se tendre. « Ce n'est pas possible, ai-je murmuré. Quelqu'un veut nous faire du mal, c'est un piège, une manipulation. »

Nadège s'est enfin retournée, les yeux rouges mais la voix ferme. Elle m'a dit qu'elle l'avait pensé aussi, qu'elle avait voulu supprimer le message et qu'elle aurait préféré ne jamais le recevoir, mais qu'un dernier message était arrivé quelques minutes plus tard, avec un nom et une preuve.

Elle a repris le téléphone, l'a déverrouillé d'un geste lent, puis l'a posé devant moi, l'écran tourné vers mon visage. « Regardez, a-t-elle dit doucement. Et pardonnez-moi d'avance. »

Chapitre 3 Le nom

Le dernier message ne contenait presque pas de texte, seulement une photographie et quelques lignes sous l'image. La photo était un peu floue, prise de loin à travers la vitre d'un restaurant éclairé d'une lumière chaude de soir d'automne, et il m'a fallu quelques secondes pour distinguer les deux hommes attablés.

L'un d'eux, penché en avant, avait le visage que je connaissais mieux que le mien depuis cinq ans, la même mâchoire, la même façon de sourire d'un seul côté quand il voulait être convaincant. C'était Fadil. Mon Fadil, celui qui dormait à cette heure dans notre appartement, avec mes enfants dans la pièce voisine.

Sous l'image, quelques mots avaient été tapés sans ponctuation inutile : « Fadil. Regardez la date de la photo. Il a vendu son ami pour une part de sa fortune, puis il n'a jamais payé ceux qu'il avait engagés. L'homme en face de lui se fait appeler First. »

Dans le coin de l'image, en petits chiffres blancs, s'affichait la date de la prise de vue, neuf jours avant la mort d'Armand. J'ai relu ces chiffres trois fois en espérant qu'ils changent. Neuf jours, c'était largement le temps qu'il fallait pour organiser un piège.

« Ça ne prouve rien, ai-je dit, et ma voix n'était plus qu'un souffle. Fadil connaît des centaines de gens, il déjeune avec des clients, des amis, des fournisseurs. N'importe quelle photo de lui pourrait ressembler à celle-là. » Je m'accrochais à cette idée comme on s'accroche à un bord glissant, parce que la lâcher signifiait tomber dans un endroit dont je n'avais aucune carte.

Je me suis entendue énumérer des explications de plus en plus absurdes, un ancien camarade, un rendez-vous d'affaires, un cadeau à préparer pour l'anniversaire d'Armand, et je savais déjà, au fond de moi, que je ne croyais aucune d'entre elles.

« J'ai pensé exactement la même chose, a fini par répondre Nadège d'une voix rauque. Pendant une heure, j'ai cherché toutes les raisons possibles de ne pas croire ce message. » Elle s'était approchée sans que je l'entende et se penchait par-dessus mon épaule, les yeux fixés non pas sur Fadil, mais sur l'homme assis en face de lui. Sa main s'est portée à sa bouche, et j'ai vu ses doigts trembler contre ses lèvres. J'ai compris que ce que je prenais pour de la pitié, depuis qu'elle avait franchi la porte, était en réalité de la terreur.

Je me suis tournée vers l'écran et j'ai regardé enfin le second homme. Il était large d'épaules, le crâne rasé, vêtu d'un manteau sombre dont le col relevé cachait la moitié du visage, et il posait sur la table une enveloppe épaisse avec l'aisance de quelqu'un qui n'a jamais eu à demander la permission. Rien dans sa silhouette ne me disait quelque chose.

Je lui ai demandé si elle le connaissait, et Nadège a mis longtemps à répondre, comme si chaque mot devait traverser une pièce remplie de verre brisé.

« Cet homme s'appelle Lazard, a-t-elle enfin murmuré. Le message le nomme First, c'est le surnom qu'on lui donne dans son milieu, mais moi je n'ai jamais connu que Lazard. C'est mon mari. » Je suis restée immobile, incapable de saisir ce que je venais d'entendre.

Elle m'a expliqué en s'arrêtant à chaque phrase qu'il lui avait toujours dit posséder des entrepôts dans le New Jersey, quelques salles de sport et des parts dans des restaurants, qu'il rentrait tard, qu'il ne parlait jamais de son travail, et qu'elle n'avait jamais posé de questions parce qu'elle croyait pouvoir dormir tranquille auprès d'un homme si doux avec elle.

Je regardais tour à tour la photo et son visage, cherchant la moindre trace de mensonge, et je n'en ai pas trouvé.

Elle avait l'air d'une femme dont la maison vient de s'effondrer sous ses pieds et qui découvre en même temps que les fondations étaient pourries depuis toujours. Je comprenais maintenant pourquoi elle avait fixé si longuement la photo des jumeaux sur mon bureau, et pourquoi l'expéditeur avait choisi de s'adresser à elle plutôt qu'à moi.

Quelqu'un savait qu'elle travaillait pour moi et qu'elle dormait chaque nuit à côté de l'homme qui avait signé ce contrat. Quelqu'un voulait que nous découvrions la vérité ensemble.

Alors les souvenirs sont revenus un par un, comme des objets remontant d'une eau noire. Fadil qui, la semaine avant le départ d'Armand, avait proposé de l'accompagner, puis s'était rétracté au dernier moment en invoquant une migraine.

Fadil qui, le soir de l'annonce, était arrivé chez nous les yeux rougis avant même qu'on ait fini de lui apprendre la nouvelle. Fadil qui n'avait jamais posé une seule question sur l'enquête et qui changeait de sujet dès qu'on prononçait le nom du quartier où Armand avait été tué. J'avais pris tous ces silences pour de la pudeur, et je m'en voulais maintenant de ne pas avoir compris qu'un homme peut se taire par chagrin comme par peur.

« Il me disait toujours que la chance d'Armand lui faisait du bien, ai-je dit sans m'en rendre compte, et que c'était sa façon d'aimer ses amis. » Je ne sais pas à qui je m'adressais.

Nadège a posé une main sur mon épaule, et ce contact m'a fait sursauter comme une brûlure. J'ai reculé, j'ai regardé mes propres mains, et j'ai vu qu'elles tremblaient si fort que le cadre des jumeaux tintait contre le bureau. Je me suis rendu compte que je n'avais presque plus d'air dans les poumons.

Quand j'ai enfin retrouvé ma voix, je lui ai demandé depuis combien de temps elle savait que son mari fréquentait Fadil. Elle a secoué la tête, en m'assurant qu'elle n'en savait rien.

Elle n'avait rencontré Fadil qu'une seule fois, au dîner de fin d'année de l'entreprise, et rien dans leur échange n'avait laissé soupçonner un lien avec son mari. Si cette photo disait vrai, alors les deux hommes avaient joué la comédie pendant cinq ans, sous les yeux de deux femmes qui n'avaient jamais rien vu.

« Si ce message dit la vérité, a repris Nadège, alors mon mari est l'homme qui a fait tuer le vôtre. » Elle s'est arrêtée, la gorge nouée, et j'ai compris qu'elle venait de prononcer à voix haute la phrase qu'elle tournait dans sa tête depuis trois heures. Je n'ai pas répondu.

Je pensais à notre appartement de Brooklyn, à Fadil qui avait préparé le dîner, aux jumeaux endormis dans leurs lits. Ils étaient seuls avec lui dans le noir, et moi j'étais assise à dix-huit étages du sol, incapable de bouger. Pour la première fois depuis cinq ans, j'avais peur de rentrer chez moi.

Télécharger le livre

COPYRIGHT(©) 2022