Le jour de nos noces, au Château de Valois, tout était parfait.
Alistair, mon amour d'enfance, se tenait à mes côtés, le bonheur à son apogée.
Puis le téléphone a sonné.
Un accident.
Mes parents, ivres, venaient d'anéantir sa famille, transformant notre union en un deuil abyssal.
L'amour s'est mué en une haine glaciale.
J'ai été emprisonnée, subissant cinq ans de torture raffinée.
Il a ramené Léa, mon sosie, me forçant à assister à l'amour qu'il lui portait, celui qui était autrefois le nôtre.
Il m'a humiliée, m'a forcée à boire du vin immonde.
Quand Léa a blessé mon chien et simulé un accident, il m'a contrainte de lui donner mon rein.
Comment l'homme qui craignait une simple fièvre pour moi pouvait-il exiger un tel sacrifice ?
La Chloé insouciante était morte il y a cinq ans, et ce qu'il haïssait, c'était la survivante brisée que j'étais devenue.
Mon âme s'anéantissait chaque jour.
Ayant tenu ma promesse de survie, poussée à bout, j'ai sauté du Pont de Pierre.
Mais au lieu de la fin, la surprise... je me suis réveillée.
La veille de ce maudit mariage.
Et nous nous souvenions tous.
Le cinquième anniversaire de notre mariage.
Le vent froid de la nuit soufflait dans la cave du Château de Valois, emportant avec lui l'odeur de la terre humide et du chêne.
Devant moi se trouvaient des centaines de verres de vin.
Alistair de Valois, mon mari, se tenait là, grand et froid. Son visage était beau, mais ses yeux étaient vides de toute chaleur.
« Goûte. »
Sa voix était un ordre, sans aucune émotion.
Je pris un verre, mes mains tremblaient. Le liquide rouge était trouble, son odeur aigre. C'était du vin de table de la pire qualité.
Je l'ai bu d'un trait. Le goût était horrible, il me brûlait la gorge.
« Encore. »
J'ai pris un autre verre. Et un autre.
Mon estomac se contractait, la nausée montait.
« Alistair, je t'en supplie, arrête... » ma voix était un murmure brisé.
Il a souri, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
« Arrêter ? Mes parents et ma sœur sont morts. Ils sont morts le jour de notre mariage, tu te souviens ? Tes parents, ivres de leur récolte exceptionnelle, les ont percutés. Ton père et ta mère, ces vignerons au goût si... vulgaire. »
Chaque mot était une lame.
La douleur a envahi ma poitrine. Oui, je me souvenais. Je me souviens de la joie, puis de l'horreur. De notre amour transformé en cendres en un instant.
« Ce n'était pas ma faute... »
« Mais c'est la faute de ta famille. Et tu es une Lambert. Tu paieras pour eux. »
Il a rejeté ma supplication d'un geste de la main.
« Continue de boire. Je veux que tu comprennes leur goût. Le goût qui a tué ma famille. »
Il a fait un signe à ses gardes du corps. Ils se sont approchés, leurs visages impassibles.
« Aidez-la si elle refuse. »
Je n'avais pas le choix. J'étais sa prisonnière dans ce château doré.
Alors que je portais un autre verre à mes lèvres, une voix douce a retenti à l'entrée de la cave.
« Alistair, mon amour ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Je te cherchais partout. »
Léa Morin est entrée dans la lumière. Elle portait une robe blanche, la même que j'aimais porter autrefois. Ses cheveux étaient coiffés comme les miens à l'époque. Elle me ressemblait, une version plus jeune, plus innocente de moi.
Elle était le miroir de notre bonheur perdu.
Le visage d'Alistair s'est adouci instantanément en la voyant. Une tendresse que je n'avais pas vue depuis cinq ans est apparue dans ses yeux.
« Léa. Je suis là. »
Elle s'est approchée de lui, ignorant complètement ma présence. Puis, elle a semblé me remarquer.
« Oh, Chloé est là aussi. »
Elle a pris une coupe de champagne sur un plateau voisin. En passant près de moi, elle a trébuché "accidentellement".
La pyramide de verres en cristal à côté de moi s'est effondrée avec un bruit assourdissant.
Des éclats de verre ont volé partout. Une douleur aiguë a traversé mon bras et ma jambe. Le sang a commencé à couler, tachant ma robe simple.
Léa a poussé un petit cri.
« Oh, mon Dieu ! Ma main ! »
Une minuscule égratignure était visible sur son doigt.
Alistair s'est précipité vers elle, ignorant mes blessures bien plus graves. Il a pris sa main avec une infinie précaution.
« Laisse-moi voir. Est-ce que ça fait mal ? »
Il a sorti un mouchoir en soie de sa poche et a délicatement tamponné la petite perle de sang. Son regard était rempli d'inquiétude et d'affection.
Pour moi, il n'a eu qu'un regard froid, plein de mépris.
« Tu es vraiment douée pour causer des problèmes, Chloé. »
Il s'est retourné vers Léa, sa voix redevenant douce.
« Viens, mon amour. Allons désinfecter ça. L'air de la cave n'est pas bon pour toi. »
Il a passé son bras autour des épaules de Léa et l'a emmenée hors de la cave.
Avant de disparaître, il s'est arrêté et a parlé à ses hommes, sans même se retourner vers moi.
« Faites en sorte qu'elle ne meure pas. Son châtiment ne fait que commencer. J'ai besoin d'elle vivante pour continuer à la tourmenter. »
Leurs pas se sont éloignés, me laissant seule, blessée, dans le froid et l'obscurité.
Les larmes que j'avais retenues ont finalement coulé sur mes joues.
Je me suis souvenue d'il y a cinq ans.
Alistair et moi, nous nous aimions passionnément. Nous étions des amis d'enfance, issus du même monde du vin, mais de classes sociales si différentes. Le jour de notre mariage, au Château de Valois, tout était parfait. Le soleil brillait, nos familles étaient réunies.
Puis le téléphone a sonné.
Un accident. La voiture des parents d'Alistair et de sa jeune sœur, percutée par celle de mes parents. Mes parents, euphoriques après une dégustation pour célébrer une récolte record, étaient en état d'ivresse.
Le mariage s'est transformé en funérailles. L'amour s'est mué en une haine glaciale.
La famille d'Alistair, une dynastie respectée du vin de Bordeaux, a été anéantie. Il est devenu le seul héritier d'un empire, mais son cœur était rempli de chagrin et de rage.
Mes parents ont été emprisonnés. Alistair a usé de son influence pour s'assurer qu'ils ne connaissent aucun répit. Rongés par le remords, ils sont morts en prison, l'un après l'autre.
Avant de mourir, ma mère m'a fait une dernière demande.
« Chloé, ma chérie... pardonne-nous. Pour expier nos fautes, promets-moi de survivre. Survis pendant cinq ans. Quoi qu'il arrive. Après ça, tu seras libre. »
Cette promesse était la seule chose qui me maintenait en vie.
Pendant cinq ans, j'ai enduré une torture psychologique et physique raffinée. Alistair était inventif dans sa cruauté. L'introduction de Léa, mon sosie, était son chef-d'œuvre. Il la parait des robes que j'aimais, l'emmenait dans nos restaurants favoris, la couvrait de l'affection qu'il m'avait autrefois donnée. Il projetait sur elle son amour perdu, et sur moi, toute sa haine.
Blessée et désespérée, je me suis traînée jusqu'à ma chambre. J'ai sorti une vieille photo de famille de sous mon oreiller. Mes parents et moi, souriants.
J'ai regardé le calendrier. Le pacte de cinq ans se terminait dans sept jours.
Sept jours.
Après ça, la mort serait une libération.
Je me suis réveillée le lendemain, mes blessures pansées sommairement par une servante. La douleur était sourde, mais supportable.
Le pacte. Il ne restait que six jours.
Je devais survivre. C'était la dernière chose que je pouvais faire pour mes parents.
En regardant le calendrier, j'ai remarqué la date. C'était l'anniversaire d'Alistair.
Une idée folle m'a traversé l'esprit. Une dernière tentative. Un dernier effort pour atteindre l'homme que j'avais aimé.
Malgré ma souffrance, j'ai décidé de lui faire un cadeau.
Je suis descendue à l'atelier de mon père, un endroit qu'Alistair n'avait jamais touché, rempli de vieux outils et de bois. Autrefois, pour son anniversaire, je lui fabriquais toujours un objet en bois. C'était notre tradition.
J'ai trouvé un morceau de cep de vigne centenaire, un bois noueux et magnifique. Mes mains brûlées et coupées protestaient à chaque mouvement, mais j'ai ignoré la douleur.
Pendant des heures, j'ai sculpté, poncé, poli. La sueur et les larmes se mêlaient sur mon visage. J'ai fabriqué une sculpture simple : deux mains entrelacées. Les nôtres.
C'était un symbole de mon amour persistant, de mon espoir insensé.
Le soir, je l'ai attendu dans la grande salle à manger. La table était vide, froide. J'avais posé la sculpture à sa place.
Il est arrivé bien après minuit, son expression glaciale. Il a vu la sculpture.
Il l'a prise dans sa main, l'a observée un instant, puis son visage s'est durci.
D'un geste violent, il l'a jetée contre le mur.
Le bois s'est brisé en mille morceaux.
« Je ne fête plus mon anniversaire depuis le jour où ma famille est morte. Tu l'as oublié ? » sa voix était tranchante.
Mon cœur s'est brisé avec la sculpture.
« Alistair, s'il te plaît... Laissons le passé derrière nous. Recommençons. »
« Recommencer ? » Il a ri, un rire sans joie. « Ma mère, mon père, ma petite sœur de seize ans. Peux-tu les ramener ? Peux-tu effacer ce que tes parents ont fait ? »
Son chagrin était une forteresse impénétrable.
À ce moment, Léa est entrée. Elle portait un paquet joliment emballé.
« Mon amour, joyeux anniversaire. »
Elle lui a tendu le cadeau. Il l'a ouvert. À l'intérieur se trouvait une sculpture en bois, achetée dans une galerie d'art. Deux mains entrelacées.
C'était une copie parfaite, mais sans âme, de ce que je venais de créer. De ce que je lui avais offert tant de fois par le passé.
La douleur était si intense que j'ai eu du mal à respirer.
Alistair a pris la sculpture avec une douceur infinie. Il a caressé le bois lisse.
« C'est magnifique, Léa. Merci. »
Il s'est penché et l'a embrassée tendrement sur les lèvres.
« Tu sais toujours exactement ce qui me fait plaisir. »
Il m'a jeté un regard triomphant, un regard qui disait : "Tu vois ? Tu es remplaçable."
Et j'ai compris.
Mon véritable adversaire n'était pas Léa.
C'était moi-même. La Chloé d'avant la tragédie. La Chloé qu'il avait aimée, insouciante et heureuse.
C'est cette version de moi qu'il essayait de recréer avec Léa. Et c'est la version actuelle de moi, brisée et marquée par la culpabilité, qu'il haïssait de toute son âme.
J'avais été vaincue par mon propre passé.