•••Helena Hartwell
Les mots de Morgana résonnent encore dans ma tête comme des coups de marteau sur l'enclume. « Tu n'es qu'une pâle copie de ta mère, et regarde où ça l'a menée ! »
Je cours entre les arbres, mes pieds nus glissant sur les feuilles humides. Les branches griffent mes bras, mais la douleur physique n'est rien comparée à celle qui déchire mon cœur. Trois ans. Trois longues années que Morgana fait partie de notre vie, et jamais elle n'a été aussi cruelle qu'aujourd'hui.
Le souffle court, je m'arrête près du vieux chêne où maman avait l'habitude de m'emmener quand j'étais petite. Mes jambes tremblent et je m'effondre contre le tronc rugueux, laissant enfin les larmes couler librement.
« Isabelle était si belle, si parfaite, » murmurait-elle quand elle pensait que je ne l'entendais pas. Mais aujourd'hui, elle l'a dit en face, avec cette haine froide dans ses yeux verts. « Au moins, elle a eu la décence de mourir jeune et belle. Toi, tu vieillis et tu ternis son souvenir chaque jour. »
Comment peut-elle être si cruelle ? Comment papa peut-il fermer les yeux sur sa méchanceté ? Il n'est jamais là de toute façon, toujours parti chasser je ne sais quelle créature dans les bois. Parfois, je me demande s'il m'a oubliée, comme il semble avoir oublié maman.
Un craquement de branche me fait sursauter. Mon cœur s'accélère avant que je ne reconnaisse la silhouette familière qui émerge des buissons.
« Helena ? » La voix douce d'Aria me réchauffe le cœur. « Je t'ai vue partir en courant de la maison. Qu'est-ce qui s'est encore passé ? »
Ma meilleure amie s'approche avec cette grâce naturelle qui la caractérise. Ses cheveux auburn brillent dans la lumière filtrée du sous-bois, et ses yeux noisette reflètent cette inquiétude sincère qui me rappelle pourquoi je l'aime tant. Aria est tout ce que je ne suis pas, confiante, rayonnante, aimée de ses parents.
- Morgana, » dis-je simplement, et c'est suffisant.
Aria soupire et s'assoit à côté de moi, passant automatiquement son bras autour de mes épaules.
- Qu'est-ce qu'elle a dit cette fois ?
- Que je suis une pâle copie de maman, que je ternis sa mémoire. » Ma voix se brise sur les derniers mots. « Aria, pourquoi me déteste-t-elle autant ? Je n'ai rien fait pour mériter ça.
- Parce qu'elle est jalouse, » répond Aria sans hésiter. « Elle sait qu'elle ne sera jamais Isabella, et elle sait que ton père ne l'aimera jamais comme il a aimé ta mère. Alors elle s'en prend à toi parce que tu es la preuve vivante de cet amour qu'elle n'aura jamais.
J'aimerais que ce soit si simple. Mais parfois, quand je me regarde dans le miroir, je vois ma mère qui me fixe avec ses grands yeux bleus. Les mêmes cheveux châtain clair, le même visage en forme de cœur, la même fossette au menton. Peut-être que Morgana a raison. Peut-être que je ne suis qu'une copie imparfaite d'un original perdu.
- Ton père rentre ce soir ? » demande Aria, interrompant mes pensées sombres.
- Je ne sais pas. Il devrait, mais... » Je hausse les épaules. « Tu sais comment il est depuis qu'il a épousé Morgana. Il évite la maison autant que possible. Parfois, je me demande s'il regrette de m'avoir gardée avec lui.
- Helena Hartwell, ne dis jamais ça ! » Aria me secoue doucement par les épaules. « Ton père t'adore. Il travaille dur pour vous protéger, toi et... Enfin, pour protéger le village. Tu sais comme les bois peuvent être dangereux.
C'est vrai que papa a toujours été obsédé par la sécurité. Depuis la mort de maman, il ne supporte pas que je m'éloigne trop de la maison, surtout la nuit. « Il y a des choses dans ces bois qui peuvent te faire du mal, » me répète-t-il sans cesse. Mais quelles choses ? Des loups ? Des ours ? J'ai toujours eu l'impression qu'il me cachait quelque chose de plus grave.
- Viens, » dit Aria en se levant et en me tendant la main. « Allons au lac. L'air frais te fera du bien, et Morgana ne pensera jamais à nous chercher là-bas.
Je sais que je ne devrais pas. Papa m'a formellement interdit d'aller au lac, surtout toute seule. « C'est trop près des terres sauvages, » dit-il toujours. Mais aujourd'hui, j'ai besoin de liberté. J'ai besoin de me sentir vivante, pas comme une copie fanée d'une morte.
- D'accord, » dis-je en prenant sa main. « Mais pas longtemps. Si papa rentre et ne me trouve pas...
- Il ne rentrera pas avant ce soir, et on sera revenues bien avant. Allez, viens.
Nous marchons en silence à travers les bois familiers. Aria connaît ces sentiers aussi bien que moi ; nous avons exploré chaque recoin de cette forêt depuis l'enfance. Mais plus nous nous enfonçons vers le lac interdit, plus l'atmosphère change. Les arbres deviennent plus grands, plus sombres, et le silence semble plus profond.
- Tu as entendu les dernières rumeurs au village ? » demande Aria pour rompre le silence pesant.
- Quelles rumeurs ?
- Maître Henderson prétend avoir vu des yeux brillants dans les bois près de sa ferme. Et la veuve Morrison jure qu'elle a entendu des hurlements qui ne venaient pas de vrais loups.
Un frisson me parcourt l'échine.
- Tu y crois ?
Aria hausse les épaules, mais je remarque qu'elle jette des regards nerveux autour de nous. « Jasper dit que les vieilles légendes ne sont peut-être pas si folles que ça. Il a trouvé des empreintes étranges près du moulin. Plus grandes que celles d'un loup normal, et... différentes.
Jasper, le frère aîné d'Aria, travaille comme éclaireur pour les marchands qui traversent la région. S'il y a quelqu'un qui connaît les bois et leurs secrets, c'est bien lui. Mais Jasper a toujours été fasciné par les légendes et les histoires d'horreur. Parfois, je me demande s'il n'embellit pas la réalité pour nous faire peur.
- Différentes comment ?
Je ne peux pas m'empêcher de demander, même si une partie de moi ne veut pas connaître la réponse.
- Plus humaines, » murmure Aria. « Comme si quelque chose marchait parfois sur deux pattes, parfois sur quatre.
Le lac apparaît enfin devant nous, sa surface sombre reflétant le ciel gris de cette fin d'après-midi. C'est un endroit magnifique et inquiétant à la fois. L'eau est si claire qu'on peut voir le fond rocheux, mais elle semble aussi profonde que les secrets qu'elle garde. Des nénuphars flottent paresseusement près des rives, et des libellules dansent au-dessus de l'eau.
- C'est si paisible ici, » dis-je en m'asseyant sur un rocher près de l'eau. « Je comprends pourquoi maman aimait cet endroit.
Aria s'installe à côté de moi, surprise.
- Elle venait ici ?
- Papa m'a dit qu'elle adorait se promener dans ces bois quand elle était enceinte de moi. Elle disait que la nature l'apaisait.
Je ramasse un galet et le fais ricocher sur l'eau.
- Parfois, j'ai l'impression qu'elle est encore ici, quelque part. Que si je tends l'oreille assez fort, je peux entendre sa voix dans le vent.
- Helena... » La voix d'Aria se fait douce et inquiète. « Tu sais que ta mère est partie, n'est-ce pas ? Elle ne reviendra pas.
- Je sais ! » Ma voix claque plus fort que je ne l'aurais voulu. « Bien sûr que je sais qu'elle est morte ! Mais ça ne m'empêche pas de la sentir présente parfois. Papa refuse de me parler d'elle, et Morgana... eh bien, Morgana ne rate jamais une occasion de me rappeler que je ne la vaux pas. Alors oui, parfois je viens dans ces bois et je fais semblant qu'elle est encore là.
Aria me prend la main.
- Pardonne-moi. Je ne voulais pas... Je m'inquiète pour toi, c'est tout. Depuis quelque temps, tu sembles... différente. Plus triste, plus perdue.
Elle a raison, même si je n'ai pas envie de l'admettre. Depuis mes vingt-deux ans, j'ai l'impression de stagner. Toutes les filles de mon âge au village sont mariées ou fiancées. Moi, je reste enfermée dans cette maison avec Morgana qui me rend la vie impossible, et un père fantôme qui préfère chasser des monstres imaginaires plutôt que de s'occuper de sa fille.
- Je me sens comme si j'attendais quelque chose, » dis-je finalement. « Mais je ne sais pas quoi. Comme si ma vraie vie n'avait pas encore commencé.
- Peut-être que c'est le cas. » Aria sourit. « Peut-être que quelque chose de merveilleux t'attend au tournant.
Si seulement elle savait à quel point elle avait raison.
Le soleil commence à décliner, projetant des ombres longues sur l'eau. Je sais que nous devrions rentrer, mais quelque chose me retient ici. Une sensation étrange, comme si l'air lui-même vibrait d'une énergie invisible.
- Tu sens ça ? » demande Aria soudain, regardant autour d'elle avec nervosité.
- Sentir quoi ?
- Comme si... comme si on nous observait.
Mon cœur s'accélère. Maintenant qu'elle le dit, j'ai effectivement cette impression désagréable que des yeux invisibles sont fixés sur nous. Les poils de mes bras se dressent, et une partie primitive de mon cerveau me crie de fuir.
- On devrait rentrer, » murmure Aria en se levant. « Il va bientôt faire nuit.
Mais au moment où nous nous tournons pour partir, un bruit sourd résonne derrière nous. Un plongeon, comme si quelque chose de lourd venait de tomber dans l'eau. Nous nous retournons brusquement, scrutant la surface du lac, mais nous ne voyons que les ondulations qui s'élargissent en cercles concentriques.
- Qu'est-ce que c'était ? » chuchote Aria, agrippant mon bras.
- Je ne sais pas. Un poisson, peut-être ? Un gros poisson ?
Mais même en le disant, je n'y crois pas. Le bruit était trop fort, trop... délibéré. Comme si quelque chose avait sauté dans l'eau depuis la rive opposée.
Helena, on s'en va. Maintenant.
Cette fois, je n'argumente pas. Nous rebroussons chemin rapidement, évitant de courir pour ne pas céder à la panique, mais marchant d'un pas décidé. Mon cœur bat si fort que j'ai l'impression qu'on peut l'entendre à des kilomètres.
Ce n'est qu'une fois arrivées à la lisière de la forêt familière que nous osons nous arrêter pour reprendre notre souffle.
- C'était quoi, d'après toi ? » demande Aria, encore pâle.
- Je ne sais pas, mais papa avait peut-être raison de m'interdire d'aller là-bas.
- Tu vas lui dire qu'on y est allées ?
Je réfléchis. Si je raconte à papa ce qui s'est passé, il va me confiner à la maison pour des mois. Et puis, qu'est-ce que je lui dirais exactement ? Qu'on a entendu un bruit dans l'eau et qu'on a eu peur ? Il va penser que je deviens hystérique comme toutes ces femmes du village qui voient des monstres partout.
- Non, » dis-je finalement. « On n'a rien vu de concret. Pas la peine de l'inquiéter pour rien.
Mais en disant cela, je ne peux pas m'empêcher de jeter un dernier regard vers les bois sombres derrière nous. Et pendant une fraction de seconde, j'ai l'impression de voir quelque chose bouger entre les arbres. Quelque chose de grand, de sombre, qui nous observe partir.
Quand j'arrive à la maison, Morgana m'attend sur le perron, les bras croisés et un sourire mauvais aux lèvres. Aria est déjà rentrée chez elle.
- Alors, ma chère belle-fille, belle promenade ? » Sa voix dégouline de faux miel. « J'espère que tu n'es pas allée où tu ne devrais pas. Ce serait dommage que ton père apprenne tes petites escapades, n'est-ce pas ?
Je passe devant elle sans répondre, mais je sens son regard qui me brûle le dos. Morgana sait quelque chose. Elle sait toujours tout, comme si elle avait des espions partout dans le village.
Une fois dans ma chambre, je m'effondre sur mon lit et ferme les yeux. Mais l'image persiste, cette ombre dans les bois, cette sensation d'être observée, et cette certitude troublante que ma vie vient de basculer sans que je m'en aperçoive.
Quelques heures après...
Dehors, la nuit tombe, et quelque part dans l'obscurité, quelque chose hurle. Pas un loup, non. Quelque chose de différent, de plus profond, de plus... humain.
Je frissonne et tire les couvertures sur ma tête, essayant d'oublier cette journée. Mais une partie de moi sait déjà qu'il n'y aura pas d'oubli possible. Quelque chose a changé aujourd'hui près de ce lac. Quelque chose qui va bouleverser ma vie à jamais.
Et dans un coin sombre de mon esprit, une petite voix murmure que ce changement, aussi terrifiant soit-il, est exactement ce que j'attendais sans le savoir.
Le hurlement résonne à nouveau dans la nuit, plus proche cette fois. Mon cœur s'emballe, mais cette fois, ce n'est pas seulement de peur. C'est aussi d'excitation.
•••Kael Blackthorne
La lame siffle dans l'air et je l'esquive d'un mouvement fluide, mes réflexes de loup-garou me permettant de voir l'attaque avant même qu'elle ne soit complètement amorcée. Gareth grogne de satisfaction et enchaîne avec une série de coups que je pare sans difficulté.
- Bien, » dit-il en s'arrêtant, essuyant la sueur de son front. « Tes réflexes s'améliorent. Mais tu penses encore trop en humain.
Je pose mon épée d'entraînement et le regarde, haletant légèrement.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Gareth, mon mentor depuis l'enfance, me fixe de ses yeux gris perçants. À cinquante ans, il reste l'un des combattants les plus redoutables du clan, malgré ses cheveux désormais poivre et sel. Il a été le bras droit de père pendant des décennies, et le seul à oser me dire mes quatre vérités.
- Tu te bats comme si tu avais quelque chose à prouver, » dit-il en ramassant nos armes. « Un Alpha n'a rien à prouver, Kael. Il est.
- Peut-être que je ne suis pas encore prêt à être Alpha. » Les mots sortent de ma bouche avant que je puisse les retenir.
Gareth s'immobilise et me lance un regard dur.
- Ne dis jamais ça, surtout pas ici. »
Il jette un coup d'œil autour de nous, s'assurant que nous sommes seuls dans la cour d'entraînement.
- Tu sais que certains membres du clan n'attendent qu'une faiblesse de ta part pour remettre en question ta légitimité.
Il a raison, bien sûr. Être l'héritier d'un clan de loups-garous n'a rien de facile, surtout quand on a vingt-cinq ans et qu'on se sent encore comme un enfant perdu dans un corps d'homme. Les autres jeunes loups de mon âge ont déjà trouvé leur place, pris une compagne, commencé à fonder leur propre meute. Moi, je reste là, coincé entre les attentes de mon père et mes propres doutes.
- Gareth, » je commence, puis je m'arrête.
Comment lui expliquer cette sensation constante d'étouffer, comme si ma peau était trop petite pour contenir ce que je suis vraiment ?
- Quoi ?
Il s'approche, et je vois dans ses yeux cette inquiétude paternelle qu'il essaie toujours de dissimuler. Gareth n'a jamais eu d'enfants, mais il m'a élevé comme son fils depuis la mort de maman.
- Parfois, j'ai l'impression que je ne suis pas fait pour ça. Pour diriger, pour prendre toutes ces décisions qui affectent des centaines de vies. Et maintenant, avec ce mariage avec Luna...
- Ah. » Gareth hoche la tête comme s'il comprenait enfin. « C'est donc ça qui te tracasse.
- Comment peux-tu épouser quelqu'un que tu n'aimes pas ? » La question me brûle les lèvres depuis des semaines. « Père et mère s'aimaient vraiment, non ? Ce n'était pas juste un arrangement politique ? »
Le visage de Gareth s'adoucit.
- Lyanna et ton père... » Il s'arrête, se reprend. « Ta mère était effectivement l'amour de sa vie. Mais Kael, ils ont eu de la chance. Pour la plupart des Alphas, l'amour est un luxe qu'on ne peut pas se permettre.
- Alors je suis condamné à une vie sans amour ? » Ma voix sonne plus amère que je ne l'aurais voulu.
- Luna Silvermoon n'est pas un mauvais parti. Elle est intelligente, forte, et elle comprend les enjeux politiques. Avec le temps, peut-être que...
- Peut-être que quoi ? Que je finirai par l'aimer ? » Je secoue la tête. « Tu sais bien que ce n'est pas si simple.
Gareth soupire et pose une main sur mon épaule.
- Kael, écoute-moi bien. Ton père arrange ce mariage parce qu'il pense à l'avenir du clan. Les Silvermoon contrôlent les territoires du nord, et une alliance avec eux nous donnerait accès à des routes commerciales vitales.
- Je ne suis donc qu'un pion dans ses stratégies politiques.
- Tu es son héritier, et avec ça viennent des responsabilités. » Sa voix se durcit légèrement. « Regarde autour de toi, Kael. Nos jeunes partent vers les villes humaines, attirés par leur mode de vie. Notre mode de vie traditionnel se perd. Si nous ne nous adaptons pas, si nous ne créons pas des alliances fortes, le clan des Loups d'Argent disparaîtra dans une génération.
Je sais qu'il a raison, intellectuellement. Mais mon cœur se rebelle contre cette logique froide.
- Et si je trouvais une autre solution ? Une façon de sauver le clan sans sacrifier ma liberté ?
Gareth rit, mais c'est un rire sans joie.
- Tu es jeune, Kael. Tu crois encore aux contes de fées. Mais dans le monde réel, les choix ne sont jamais faciles.
Avant que je puisse répondre, des voix s'élèvent près de l'entrée principale du domaine. Je reconnais immédiatement le timbre autoritaire de mon père, Lysander Blackthorne, Alpha du clan des Loups d'Argent. Et cette voix féminine, claire et assurée... Luna.
- Merde, » je marmonne. « Elle n'était pas censée arriver avant demain.
- Langage, héritier, » dit Gareth avec un sourire en coin. « Et si tu allais accueillir ta future épouse comme il se doit ?
- Gareth...
- Va, Kael. Et souviens-toi, tu représentes ce clan. Comporte-toi en conséquence.
Je traverse la cour à contrecœur, essayant de rassembler mes esprits. Luna Silvermoon est tout ce qu'un Alpha peut désirer chez une compagne, belle, intelligente, issue d'une lignée pure. Ses cheveux d'un noir de jais cascadent jusqu'au milieu de son dos, et ses yeux verts brillent d'une intelligence aiguë. À vingt-trois ans, elle a déjà prouvé qu'elle savait manier la politique de clan avec une habileté redoutable.
Alors pourquoi est-ce que chaque fois que je la vois, j'ai l'impression d'étouffer ?
- Kael ! » Père m'aperçoit et me fait signe d'approcher. « Viens saluer Luna. Elle nous fait l'honneur d'une visite surprise.
Luna se tourne vers moi avec ce sourire parfaitement calculé qui ne laisse jamais transparaître ses vraies pensées.
- Kael, » dit-elle en inclinant gracieusement la tête. « Tu as l'air... en forme.
- Luna. » J'incline la tête à mon tour, respectant le protocole. « Bienvenue dans notre domaine.
- J'espère que je ne dérange pas ? J'étais dans la région pour rencontrer les anciens du clan Rivière-Claire, et j'ai pensé que ce serait l'occasion de discuter des... arrangements pour notre union.
Père sourit largement.
- Excellente initiative ! Kael, pourquoi ne ferais-tu pas visiter le domaine à Luna pendant que je règle quelques affaires urgentes ? Vous pourrez faire plus ample connaissance.
Piégé. Je vois dans les yeux de Luna qu'elle comprend parfaitement la manœuvre de mon père, et qu'elle l'approuve. Bien sûr qu'elle l'approuve. Cette union lui convient autant qu'à nos familles.
- Ce sera un plaisir » dis-je, même si chaque mot me coûte.
Nous marchons en silence vers les jardins du domaine. Luna admire poliment les rosiers centenaires et les fontaines de marbre, mais je sens qu'elle m'observe du coin de l'œil, évaluant ma réaction, jaugeant mon humeur.
- Tu n'as pas l'air ravi de me voir » dit-elle finalement quand nous nous arrêtons près de la fontaine centrale.
Sa franchise me surprend. D'habitude, Luna préfère les approches détournées, les sous-entendus diplomatiques.
- Ce n'est pas ça, » dis-je, puis je me reprends. À quoi bon mentir ? « Enfin, si. Ce n'est pas contre toi personnellement, Luna. C'est juste...
- Tu ne veux pas te marier. » Elle s'assoit sur le rebord de la fontaine, arrangeant soigneusement sa robe verte. « Je peux le comprendre.
- Vraiment ?
- Bien sûr. » Elle lève les yeux vers moi, et pour la première fois, j'y vois quelque chose qui ressemble à de la sincérité. « Tu crois que j'ai rêvé toute ma vie d'un mariage arrangé ? Que je n'ai jamais imaginé tomber amoureuse, choisir mon propre compagnon ?
- Alors pourquoi acceptes-tu ?
- Parce que j'ai vingt-trois ans et que je comprends le monde dans lequel nous vivons. » Sa voix se durcit légèrement. « Mon clan a besoin de cette alliance autant que le tien. Et contrairement à toi, j'ai dépassé mes rêves d'enfant.