Mon supérieur à la DGSE venait de me donner ma mission : réactiver le matricule de mon père, infiltrer le syndicat qui l'avait assassiné. Pour cela, je devais mourir.
En rentrant dans l'appartement parisien de Juliette, je perçus des sons familiers venant de la chambre : des gémissements.
Juliette et Kyle Dixon, mon meilleur ami d'enfance, en sortirent. Elle me jeta une liasse de billets au visage et, d'une voix glaciale, me demanda d'acheter des préservatifs.
La douleur fut si vive, si soudaine. J'avais sacrifié notre amour, me faisant passer pour un homme vénal, la quittant pour une "riche héritière", tout ça pour la protéger. Elle souffrait, je le savais, mais je ne pouvais rien dire.
Des années de torture psychologique s'ensuivirent : humiliations constantes, trahison du seul ami qui connaissait mon sacrifice, vol de mon acte héroïque à Chamonix, même son acceptation d'être témoin à leur mariage arrangé par elle. C'était la douleur ultime.
Alors que j'étais sur le point de la laisser entrer dans la vérité de ma "fausse mort" pour qu'elle puisse enfin me haïr pleinement, je posai le médaillon brisé de ma mère (notre premier gage d'amour) sur le lit. Quelques minutes plus tard, l'appartement était en flammes. Alan Moore était mort.
Mais elle, Juliette, découvrit la vérité sur mes sacrifices, sur l'homme que j'étais vraiment, et sa rage se mua en besoin de vengeance contre ceux qui nous avaient tout pris. C'est à ce moment-là que la vraie histoire commença.
« Matricule 75B. Alan Moore. Mission acceptée. »
La voix de mon supérieur à la DGSE était grave, sans émotion. C'était fait. J'allais réactiver le matricule de mon père, infiltrer le syndicat marseillais qui l'avait assassiné. Pour cela, je devais mourir. Effacer Alan Moore de la surface de la terre. Et avec lui, tout ce qui restait de ma vie.
La porte de l'appartement parisien s'ouvrit sans un bruit. Le luxe m'agressa, comme chaque jour. Marbre froid, lustres de cristal, œuvres d'art valant des fortunes. Rien de tout cela n'était à moi. C'était la prison dorée que Juliette Lloyd m'avait construite.
Des sons familiers montaient de la chambre. Des gémissements, le bruit de corps qui s'entrechoquent. Une routine. Sa routine pour me détruire.
Mais ce soir, quelque chose était différent.
Juliette sortit de la chambre, vêtue d'un simple peignoir de soie qui ne cachait rien de ses formes parfaites. Son regard était glacial, rempli d'un mépris qu'elle ne prenait même plus la peine de dissimuler.
Elle fouilla dans son sac à main, en sortit une liasse de billets et me la jeta au visage. Les billets de banque s'éparpillèrent sur le sol à mes pieds.
« Va nous acheter des préservatifs. »
Sa voix était un murmure, mais chaque mot était une gifle.
Derrière elle, un homme sortit à son tour de la chambre, le torse nu, un sourire suffisant aux lèvres. C'était Kyle Dixon. Mon meilleur ami d'enfance. Celui qui était censé être mon frère.
La douleur fut si vive, si soudaine, qu'elle me coupa le souffle. Je la regardai, puis je regardai Kyle.
« Juliette, pas lui. Pas Kyle. »
Elle eut un petit rire, un son cristallin et cruel.
« Pourquoi pas lui ? Tu m'as bien quittée pour une autre, non ? Pour l'argent. »
Le passé remonta, brutalement. L'École du Louvre, nos rires dans les couloirs, nos mains qui se cherchaient. Ses yeux qui brillaient quand je lui parlais de notre avenir. Puis ce jour maudit où je lui avais annoncé mon départ pour la Suisse avec une riche héritière. Une histoire inventée de toutes pièces.
Je me souvenais de son visage décomposé, de ses larmes. Je me souvenais de l'avoir vue me poursuivre sur son scooter dans les rues de Paris, hurlant mon nom. Et puis le crissement des pneus, le choc.
Son accident. Sa lésion hépatique. La transplantation d'urgence.
Des années plus tard, elle m'avait retrouvé. Ruiné, brisé. Elle était devenue cette femme, une impératrice du luxe, impitoyable. Elle m'avait forcé à l'épouser, faisant de moi son jouet, son mari trophée.
Je ne pouvais rien lui dire. Pas maintenant. Ma mission commençait. Je devais la quitter pour la protéger de ce même syndicat qui avait tué mon père. C'était moi, son donneur anonyme. C'était un morceau de mon foie qui vivait en elle.
Je savais que je ne survivrais probably pas à cette mission. C'était mieux ainsi. Qu'elle me haïsse. C'était la seule façon pour elle d'être en sécurité.
« Tu as raison, » dis-je, ma voix vide de toute émotion. « C'était pour l'argent. »
Elle me regarda, cherchant une fissure, une once de regret. Elle n'en trouva aucune.
Je me penchai, ramassai les billets un par un, sans la regarder.
Je me dirigeai vers la porte, un automate.
Derrière moi, je les entendis retourner dans la chambre. Sa voix, autrefois si douce quand elle me parlait, murmurait des mots tendres à Kyle. Les mêmes mots.
Je fermai la porte derrière moi. La nuit parisienne était froide.
Je pleurai silencieusement en marchant vers la pharmacie. C'était la dernière fois. Demain, Alan Moore n'existerait plus.
Juliette avait organisé une fête somptueuse pour l'anniversaire de Kyle. Notre appartement, ou plutôt son appartement, scintillait de mille feux. Les invités, toute la haute société parisienne, se pressaient autour de Kyle comme s'il était le maître des lieux.
Juliette, resplendissante dans une robe rouge sang, se tenait à ses côtés. Elle lui offrit une montre Patek Philippe de collection, un modèle rare qui valait une fortune.
« Joyeux anniversaire, mon amour. »
Puis, devant tout le monde, elle l'embrassa. Un baiser passionné, profond, qui ne laissait aucune place au doute. Les invités applaudirent. Je restai en retrait, près du bar, servant les boissons. Les regards de pitié et de mépris me brûlaient la peau. J'étais le mari cocu, l'ombre pathétique.
Plus tard dans la soirée, Kyle me trouva seul sur le balcon. Il avait l'air grave.
« Alan, il faut qu'on parle. »
Je ne répondis pas, fixant les lumières de la ville.
« Tu ne peux pas savoir à quel point elle a souffert, » dit-il, sa voix tremblante. « Après ton départ, elle a failli mourir. Pas seulement à cause de l'accident. Elle voulait se laisser mourir. »
Il fit une pause, cherchant ses mots.
« Je l'aime, Alan. Je l'ai toujours aimée. Depuis l'école. »
Cette confession ne me surprit même pas. Je l'avais toujours su, au fond de moi.
« C'est moi qui étais là pour elle. C'est moi qui l'ai aidée à se reconstruire. C'est moi qui lui ai redonné goût à la vie. »
Il me regarda droit dans les yeux, un mélange de défi et de supplication.
« Je lui ai menti, Alan. Pour la libérer de toi. Pour qu'elle puisse enfin t'oublier. Je lui ai dit que c'était moi, le donneur. Que c'était mon foie qui l'avait sauvée. »
Le monde bascula. La trahison de Kyle était totale, absolue. Il n'avait pas seulement volé mon amour, il avait volé mon sacrifice.
« Cède-la-moi, Alan. Laisse-la partir. Laisse-la être heureuse avec moi. »
Je le regardai, sans expression. Ma décision était déjà prise. Ma mort imminente réglerait tout. Pour qu'elle me haïsse définitivement, pour qu'elle n'ait aucun regret, je devais devenir le monstre qu'elle croyait que j'étais.
« Jamais, » dis-je froidement.
Kyle sembla déçu, mais une lueur étrange passa dans son regard. Il se rapprocha de moi, près de la balustrade de l'escalier intérieur qui menait au salon.
« Alors je n'ai pas le choix. »
Avant que je puisse réagir, il se jeta délibérément en arrière, basculant dans le vide. Son cri déchira l'air.
« Alan, non ! »
Il atterrit lourdement en bas des marches, au milieu des invités horrifiés. Juliette se précipita vers lui, hurlant mon nom avec une haine que je n'avais jamais entendue.
Tous les regards se tournèrent vers moi. Le coupable. Le monstre.