Je me suis réveillé à l'hôpital, le poignet bandé et la tête vide. On m'a dit que j'avais tenté de me suicider.
Le pire, c'est que je ne me souvenais de rien. Neuf années entières de ma vie avaient disparu.
Puis l'assistante de ma soi-disant femme est arrivée, m'expliquant que j'étais marié à Juliette Moore, la riche héritière d'un vignoble, depuis cinq ans.
« La tentative de suicide a échoué. », a-t-elle annoncé froidement au téléphone, avant de me traiter d'homme pathétique et sans dignité.
J'ai vu mon reflet dans la vitre : un homme de 27 ans, fatigué, que je ne reconnaissais pas. Mes rêves d'apprenti cuisinier étaient loin.
Elle m'a révélé les humiliations subies, ma jalousie maladive pour Robert Gordon, un ami d'enfance de Juliette qu'elle semblait préférer.
Je me sentais enchaîné à une vie toxique dont je ne voulais pas, prisonnier d'un mariage sans amour avec une femme qui me méprisait ouvertement.
La colère montait : cet "Alan" passé, faible et soumis, n'était pas moi. Cette amnésie était ma chance de tout réinitialiser.
Alors quand Robert, le fameux rival, m'a poussé dans la Seine et que Juliette a plongé pour le sauver, m'abandonnant à la noyade, mon choix fut clair.
Je l'ai regardée, trempé, le cœur brisé : « Je veux divorcer. »
Je me suis réveillé dans une chambre d'hôpital. La lumière blanche du plafond me faisait mal aux yeux. Une douleur sourde battait dans mon poignet gauche, enveloppé dans un bandage épais. Je ne comprenais pas ce que je faisais là.
Une femme en tailleur se tenait près de la fenêtre, le dos tourné. Elle parlait au téléphone d'une voix professionnelle et froide.
« Oui, Madame Moore. Monsieur Evans est réveillé. »
Elle a fait une pause, écoutant.
« Non, la tentative de suicide a échoué. Les médecins disent qu'il est hors de danger. »
Encore une pause.
« Compris. Je ne vous dérangerai plus avec ça. »
Elle a raccroché et s'est tournée vers moi. Son visage était sans expression.
« Monsieur Evans, je suis l'assistante de Madame Moore. Elle est très occupée. Puisqu'il n'y a rien de grave, elle ne viendra pas. »
Madame Moore ? Juliette Moore ? L'héritière du célèbre domaine viticole ? Je la connaissais. Je l'admirais de loin, comme une star de cinéma. Mais pourquoi son assistante serait-elle à mon chevet ? Et pourquoi m'appellerait-elle "Monsieur Evans" ?
« Qui êtes-vous ? » ai-je demandé, ma voix rauque.
« Je suis l'assistante de votre femme, Monsieur. »
Ma femme ? J'ai failli rire. C'était absurde. J'avais dix-huit ans. J'étais apprenti cuisinier à Lyon, pas le mari d'une riche héritière à Paris.
« Il doit y avoir une erreur, » ai-je dit. « Je ne suis pas marié. »
L'assistante a soupiré, l'air agacé.
« Monsieur Evans, s'il vous plaît. Arrêtez ce jeu. Madame Moore en a assez de vos manipulations pour attirer son attention. La perte de mémoire, c'est nouveau, je dois l'admettre. »
Perte de mémoire ? J'ai regardé autour de moi, paniqué. J'ai vu mon reflet dans la vitre de la fenêtre. Ce n'était pas le visage d'un garçon de dix-huit ans. C'était un homme, plus âgé, avec des cernes sous les yeux et une expression fatiguée que je ne reconnaissais pas. Des rides fines marquaient le coin de ses yeux. Cet homme avait l'air d'avoir presque trente ans.
« Quel âge j'ai ? » ai-je demandé, le cœur battant.
« Vous avez vingt-sept ans, Monsieur, » a-t-elle répondu, lasse.
Vingt-sept ans. J'avais perdu neuf ans de ma vie. Neuf années entières, effacées. Et pendant ces neuf années, j'avais apparemment épousé la femme de mes rêves et essayé de me tuer. Rien de tout cela n'avait de sens.
L'assistante m'a expliqué la situation avec un détachement clinique.
« Vous êtes marié à Madame Moore depuis cinq ans. Vous vivez à Paris. Hier soir, vous avez pris une surdose de médicaments. »
Chaque mot était un coup. Marié. Cinq ans. Tentative de suicide.
« Pourquoi... Pourquoi aurais-je fait ça ? »
Elle a haussé les épaules.
« Madame Moore pense que c'est une autre de vos crises pour la faire culpabiliser. Vous faites souvent ça. »
Elle a continué, sa voix monotone.
« Vous avez abandonné votre carrière de chef pour elle. Vous avez coupé les ponts avec tous vos amis de Lyon. Vous passez vos journées à essayer de lui plaire, mais elle vous ignore. Vous êtes, selon ses propres termes, un "canard". Un homme qui n'a aucune dignité. »
Un "canard". J'ai senti la honte me monter au visage, même si je ne me souvenais de rien. L'ambitieux jeune chef que j'étais n'aurait jamais agi comme ça. Fier et passionné, je méprisais ce genre de soumission.
« Et ce... Robert Gordon ? » ai-je demandé, le nom m'étant venu de nulle part, un fragment étrange flottant dans le vide de ma mémoire.
Le visage de l'assistante s'est durci.
« L'ami d'enfance de Madame Moore. Vous le détestez. Vous êtes constamment en compétition avec lui pour l'attention de votre femme. Une compétition que vous perdez toujours. »
Elle a vérifié sa montre.
« Le médecin va bientôt passer. Je dois y aller. La voiture viendra vous chercher demain matin pour vous ramener à l'appartement. »
Elle est partie sans un autre regard, me laissant seul avec ce nouveau moi que je ne reconnaissais pas et que je détestais déjà.