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LA NOUNOU PARTICULIÈRE

LA NOUNOU PARTICULIÈRE

Auteur: Ulrich Espoir
Genre: Romance
Engagée comme nounou par Lysander Vale, un milliardaire à la froideur aussi parfaite que ses traits, Salomé Azur débarque avec ses Docs Martens, son franc-parler et une seule intention : le faire vaciller. Lysander contrôle tout. Veuf, père d'une petite fille muette, il a installé des caméras partout. Mais cette fille aux yeux d'azur, engagée à contre-cœur, le trouble plus qu'il ne veut l'admettre. Salomé sait qu'il la regarde. Elle joue. Un soir, elle retire ses collants face à la baie vitrée. Une autre fois, elle laisse glisser la bretelle de sa robe, nuque offerte. Elle existe, pleinement, dans l'espace qu'il croyait maîtriser. Quand Lysander craque et l'attrape contre le marbre, bouche contre sa nuque - « Tu sais ce que tu fais » - leur premier baiser est une déclaration de guerre. Les nuits s'embrasent. Jusqu'à ce que la petite Élise murmure : « Pourquoi tu la regardes comme ça, papa ? » Entre l'homme qui n'a jamais rien lâché et la femme qui ne se laisse pas posséder, ils perdent le contrôle - une chute vertigineuse et délicieuse y.
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Chapitre 1 Chapitre 1

Chapitre 1

LE POINT DE VUE DE SALOMÉ

L'entrée ressemblait à un mausolée.

Je pose le pied sur le marbre blanc et j'ai l'impression de souiller un autel. Mes Docs Martens usées, lacets dépareillés, semelles éraflées, semblent crier sur cette surface immaculée. Je m'arrête une seconde, juste assez pour que l'écho de mes pas se taise, et je lève les yeux.

Tout est blanc. Blanc, minéral, absolu. Les murs, le sol, l'escalier suspendu qui semble flotter dans le vide, même la lumière une lumière froide, filtrée, sans chaleur. On dirait un laboratoire. Ou une tombe.

- Mademoiselle Azur ?

La voix vient de nulle part. Ou plutôt, du plafond. Je lève les yeux vers un petit dôme noir, niché dans l'angle, et je lui adresse un sourire que je sais indéchiffrable.

- Lui-même, je souffle en repoussant une mèche de mes cheveux sombres.

Un déclic. Une porte s'ouvre au fond du hall, dévoilant un couloir aussi long qu'un couloir d'hôpital. Je m'y engage sans hâte, mes semelles claquent contre le marbre, et je prends soin de balancer les hanches un peu plus que nécessaire. Parce que si on m'observe et je sais qu'on m'observe autant donner du spectacle.

Le bureau est aussi aseptisé que le reste. Une baie vitrée immense ouvre sur un jardin japonais trop parfait pour être vrai. Un bureau en verre fumé, pas un papier, pas un grain de poussière. Et derrière ce bureau, un homme.

Lysander Vale.

Je l'ai googlé, évidemment. On ne débarque pas chez un milliardaire sans savoir à qui on a affaire. Les photos ne rendent rien. Dans la réalité, il y a cette chose, ce magnétisme qui fait qu'on oublie de respirer. Ses traits sont parfaits - trop parfaits, presque coupants, comme taillés dans le même marbre que son hall. Les cheveux sombres, à peine plus clairs que ses yeux, des yeux couleur de tempête qu'il pose sur moi sans un mouvement. Il ne s'est même pas levé.

- Vous êtes en retard, dit-il.

Sa voix est basse, posée, sans agressivité apparente. Juste un constat. Comme si mon retard était une anomalie qu'il avait prévue et qu'il se contentait d'enregistrer.

Je hausse une épaule, fais pivoter mon sac à dos d'un geste nonchalant.

- Le RER B a eu un problème de signalisation.

- Vous auriez dû anticiper.

- J'ai anticipé qu'on me ferait chier pour dix minutes, je réponds avec un sourire en coin. J'avais raison.

Le silence s'installe. Mes yeux, ce bleu trop clair qui m'a valu mon prénom, soutiennent son regard sans ciller. Je le vois analyser mes Docs, mon jean usé jusqu'à la trame, mon pull en laine trop large qui dévoile juste assez ma clavicule. Je le vois ranger chaque détail dans une case, probablement celle intitulée inacceptable.

- Asseyez-vous, dit-il enfin.

Je m'assois en face de lui, je croise les jambes, je me laisse aller contre le dossier. Le fauteuil est en cuir froid, comme tout le reste.

- Je vais être direct, reprend-il en ouvrant un dossier devant lui le mien, je comprends, avec une photo d'identité où j'ai dix-huit ans et les cheveux violets. Votre CV est... inhabituel.

- Merci.

- Ce n'était pas un compliment.

- Je sais.

Il lève les yeux. Pour la première fois, quelque chose d'autre traverse son regard - une lueur, fugace, que je n'aurais su nommer. Intérêt ? Agacement ? Je ne sais pas, mais je l'ai vu. Et ce petit rien me fait sourire davantage.

- Vous avez été éducatrice en centre spécialisé, poursuit-il en tournant une page. Puis en institution pour enfants autistes. Puis en foyer pour adolescents en décrochage. Chaque poste s'est terminé après moins d'un an. La dernière mention est un licenciement pour « méthodes non conventionnelles ».

- J'ai fait danser les gamins sur du punk un mercredi après-midi, je précise, les mains croisées sur mes cuisses. La direction trouvait que ça « excitait les comportements ».

- Et vous, qu'en pensez-vous ?

- Je pense que ces gamins-là avaient besoin d'un peu de bruit dans leur silence.

Il referme le dossier. Ses doigts - longs, parfaits, des doigts de pianiste ou de chirurgien - se posent sur le verre fumé. Il me regarde longuement, comme on regarde une pièce qu'on hésite à jouer.

- Ma fille, Élise, a six ans. Elle n'a pas prononcé un mot depuis le décès de sa mère. Il y a dix mois. J'ai fait venir des orthophonistes, des psychiatres, des éducateurs spécialisés. Aucun n'a obtenu de résultat. Vous êtes mon dernier essai avant une institution spécialisée.

Mon ventre se serre. Institution. Le mot résonne comme un couperet. Je connais ces lieux - des couloirs blancs, des protocoles, des petites âmes rangées dans des cases. Je ne laisserai pas une gamine de six ans finir là.

- Je veux la rencontrer, je dis simplement.

- Ce n'est pas ainsi que cela fonctionne. D'abord, nous parlons du contrat, des horaires, de vos-

- Je veux la rencontrer, je répète en me penchant en avant, les coudes sur le bureau de verre. Je ne signe rien avant de l'avoir vue.

Nos regards s'affrontent. Je vois son imperceptible crispation, la façon dont sa mâchoire se serre. Personne ne lui parle comme ça. Personne ne pose ses coudes sur son bureau. Personne ne le regarde avec cet air de dire je ne suis pas à vendre.

- Dix minutes, dit-il en se levant.

Il est grand. Plus grand que ce que les photos laissaient imaginer. Et en se levant, il déploie une présence qui rend soudain le bureau minuscule. Je ne recule pas. Je me lève aussi, et je le suis dans le couloir, consciente de la distance entre nous - quelques centimètres seulement, assez pour sentir le parfum boisé qui émane de lui, assez pour voir la tension dans ses épaules sous la veste parfaitement coupée.

Il n'aime pas perdre le contrôle, je pense. Et je viens de lui montrer qu'il n'en a aucun sur moi.

La chambre d'Élise est un monde à part. Ici, plus de blanc stérile. Des murs bleu pâle, des nuages peints au plafond, une bibliothèque débordant de livres, des poupées sagement alignées sur une étagère. Et au milieu, blottie dans un fauteuil trop grand, une petite fille aux cheveux blonds comme les blés, qui tient une poupée contre elle et regarde le vide.

Je m'accroupis à quelques mètres, à hauteur d'enfant.

- Salut, Élise. Je m'appelle Salomé.

Pas de réponse. Les yeux clairs - ceux de son père, je comprends - restent fixés sur le vide. Lysander se tient dans l'embrasure, bras croisés, regard impénétrable. Je l'ignore.

- J'ai apporté quelque chose, je dis en fouillant dans mon sac.

J'en sors une pierre, un galet bleu que j'ai ramassé des mois plus tôt sur une plage de Bretagne, lisse comme une caresse. Je le pose par terre, à mi-chemin entre elle et moi.

- Ça s'appelle une pierre à vœux. On la prend dans la main, on ferme les yeux, et on fait un vœu. Et après, la pierre garde le secret. Moi, je l'ai gardée longtemps. Mais je pense qu'elle a besoin d'une nouvelle maison.

Le silence s'épaissit. Je ne bouge pas. Je me contente d'être là, dans ce silence, sans rien exiger. Derrière moi, je sens l'impatience de Lysander, sa façon de peser les secondes comme s'il les comptait.

Puis Élise bouge.

C'est infime - un frémissement des doigts, une rotation du poignet. Mais ses yeux quittent le vide pour se poser sur la pierre bleue. Elle ne la prend pas, mais elle la regarde. C'est déjà quelque chose.

Je me relève doucement, sans un bruit.

- Je laisse la pierre ici, je dis à voix basse. Si tu veux lui confier un secret, elle est douée pour ça.

Je recule jusqu'à la porte, je croise le regard de Lysander. Il ne dit rien, mais il y a dans ses yeux une chose que je n'ai pas vue dans le bureau. Une fêlure.

Dans le couloir, il me rattrape d'une main sur mon bras. La pression est légère, mais ferme. Assez pour que je m'arrête. Assez pour que je sente la chaleur de ses doigts à travers mon pull.

- Qu'est-ce que vous venez de faire ? demande-t-il.

- Mon travail.

- Ce n'est pas votre travail. Vous n'êtes pas encore engagée.

- Alors engagez-moi.

Il me lâche. Ses mains retournent dans ses poches, comme s'il venait de se brûler. Je soutiens son regard, ce bleu tempête qui semble vouloir me traverser pour trouver une faille, un angle mort, quelque chose à contrôler.

- Trois mois, dit-il enfin. Trois mois pour qu'elle parle. Si vous réussissez, vous aurez ce que vous demandez. Si vous échouez, vous partez sans recommandation.

- Marché conclu, je dis en tendant la main.

Il hésite une seconde. Puis il prend ma main. Sa peau est chaude, contrairement à ce que j'imaginais. L'attouchement dure une fraction de seconde de trop - juste assez pour qu'un courant passe, invisible, électrique.

Je retire ma main la première.

- Je commence demain, je lance en m'éloignant dans le couloir.

Je sens son regard sur ma nuque, sur le balancement de mes hanches, sur tout ce que je ne lui donne pas. Et quand je franchis la porte, j'adresse un sourire au petit dôme noir de la caméra.

Joue pour moi, petit prince. Je vais t'apprendre à perdre.

Chapitre 2 Chapitre 2

CHAPITRE 2

LE POINT DE VUE DE SALOMÉ

La baignoire est une mer à elle seule.

Je m'y glisse avec la lenteur d'une offrande, mes orteils effleurant d'abord l'eau brûlante, puis mes chevilles, mes mollets, l'intérieur de mes cuisses. La pierre blanche épouse la courbe de mon dos comme si elle avait été sculptée pour moi. Je ferme les yeux et je laisse la chaleur me dissoudre.

C'est la première fois depuis des mois que je prends un vrai bain. Pas une douche rapide dans mon studio où l'eau chaude menace de s'arrêter au bout de quatre minutes. Pas une toilette de chat dans un lavabo d'hôtel. Non. Un vrai bain, dans une vraie baignoire, dans une maison qui vaut sans doute plus que tout ce que je gagnerai dans ma vie.

Je devrais me sentir petite. Intimidée. Écrasée par tout ce marbre et ce silence.

Je ne me sens pas petite.

Je me sens... observée.

Je rouvre les yeux. La salle de bain est immense, toute en marbre gris et miroirs. Mes vêtements sont posés sur un fauteuil, à côté de la porte. Mes Docs Martens gisent sur le carrelage, dépareillées, comme un doigt d'honneur au luxe ambiant. Il n'y a personne. Rien que de la vapeur et du calme.

Et pourtant.

Un frisson me parcourt l'échine, indépendant de la température. Je passe ma main sur ma nuque, machinalement, comme pour chasser une mouche. Rien.

Arrête, je me dis. C'est la première nuit dans une maison trop grande. C'est normal d'être un peu parano.

Je m'enfonce plus profondément dans l'eau, jusqu'à ce qu'elle me caresse le menton. Mes cheveux sombres flottent autour de moi comme des algues. Je pense à lui.

Lysander Vale.

Je le revois dans son bureau de verre et de marbre, assis derrière son bureau comme un roi sur son trône, à me regarder avec ces yeux couleur de tempête. Je le revois compter mes défauts - mes Docs, mon jean troué, mon franc-parler - comme s'il les mettait dans une colonne contre, en attendant de voir si la colonne pour aurait assez de poids.

Je le revois me dire « Vous êtes en retard » sans même lever les yeux. Comme si mon temps ne m'appartenait pas. Comme si j'étais déjà à lui.

Je souris dans l'eau. Mon reflet dans le robinet chromé me renvoie un visage luisant, les yeux plus bleus que jamais.

À lui, vraiment ? Il va falloir courir, monsieur le milliardaire. Je ne suis pas une de vos employées qui baisse les yeux.

Je sors du bain une demi-heure plus tard, la peau rosée, les doigts fripés, les idées claires. Je m'enveloppe dans une serviette trop petite qui laisse mes jambes nues et ma poitrine à peine contenue. Mes cheveux mouillés dégoulinent sur mes épaules. Je ne les essuie pas. Je les laisse faire ce qu'ils veulent.

Je passe un jean, un tee-shirt blanc qui moule mes seins sans soutien-gorge. Je ne mets pas de chaussures. Mes pieds nus sur le parquet glacé, je descends.

La villa est un labyrinthe.

Je le découvre en la traversant, pièce après pièce. Des couloirs interminables, des œuvres d'art que je ne saurais pas nommer accrochées à des murs d'un blanc clinique, des meubles design qui semblent crier ne me touche pas. Tout est gris, beige, blanc. Une palette de néant. On devine l'architecte, le décorateur, l'argent dépensé sans compter. Mais on ne devine pas une vie. On ne devine pas une famille.

Je pousse une porte. Une salle de sport vide. Une autre. Une bibliothèque où les livres sont rangés par couleur de reliure - qui fait ça ? - Une autre encore. Un salon avec un piano à queue noir, le couvercle baissé, muet comme le reste de la maison.

Cette maison est un tombeau, je pense. Un tombeau de marbre et de bon goût.

Et puis, au bout du couloir, une porte entrouverte. La lumière qui filtre est différente - plus douce, plus chaude. Jaune, pas blanche.

La chambre d'Élise.

Je m'arrête sur le seuil.

Les murs sont bleu pâle, presque lavande. Des nuages peints au plafond, maladroitement - ce n'est pas un décorateur professionnel qui a fait ça, je le vois tout de suite. C'est une main d'adulte, certes, mais une main qui tremblait un peu, qui voulait bien faire sans savoir comment. Une mère, peut-être. Ou un père désespéré.

Des étagères débordent de livres, des poupées s'alignent sur une commode comme une petite armée silencieuse. Et au milieu, dans un fauteuil trop grand pour elle, blottie comme un oisillon dans un nid trop vaste, une petite fille aux cheveux blonds comme les blés.

Élise.

Elle tient une poupée contre sa poitrine, ses bras enserrant le tissu usé, et elle regarde le vide. Pas le vide hostile des enfants qui bouderaient. Le vide des absences. Le vide qu'on regarde quand on attend que quelqu'un revienne, même si on sait au fond qu'elle ne reviendra pas.

Mon cœur se serre. Je connais ce vide. Je l'ai porté, moi aussi. Pas une mère, mais une grand-mère. Pas la mort, mais l'abandon. C'est la même douleur, au fond. La même plaie.

Je m'approche lentement. Mes pieds nus ne font aucun bruit sur le tapis épais. Elle ne bouge pas. Ses yeux clairs - les yeux de son père, je le vois tout de suite - restent fixés sur ce point invisible, à des millions de kilomètres d'ici.

Je m'accroupis à quelques mètres, à hauteur d'enfant.

- Salut, Élise.

Ma voix est douce, pas plus forte qu'un souffle. Je ne veux pas l'effrayer. Je ne veux pas qu'elle sente que j'attends quelque chose d'elle.

Rien. Pas un mouvement. Pas un clignement.

- Je m'appelle Salomé. Je suis ta nouvelle nounou. Enfin, je crois. Ton père ne m'a pas encore dit officiellement, mais je pense qu'il va me garder. Il aime pas trop perdre, les gens comme lui. Alors il va essayer de gagner.

Je parle sans attendre de réponse. C'est une technique que j'ai apprise avec les gamins qui ne parlent pas. On ne leur demande rien. On ne les force à rien. On est juste là, à côté, à faire exister les mots dans l'espace, comme on allumerait un feu pour réchauffer une pièce vide. Peut-être qu'un jour, ils s'approcheront. Peut-être pas. Mais la chaleur est là.

- Tu sais quoi ? je dis en m'asseyant par terre, le dos contre le mur. Moi aussi, j'avais une poupée comme ça. Elle s'appelait Rosalie. Je la trimballais partout. Même au collège. Les autres se moquaient. Je m'en fichais.

Elle ne bouge pas. Mais ses doigts - ses petits doigts aux ongles rongés - se resserrent imperceptiblement sur la poupée.

Je le vois. Je le vois et mon cœur fait un bond, mais je ne montre rien.

- Un jour, je l'ai perdue. Dans un parc. Je l'ai cherchée pendant des heures. Ma mère disait qu'on en achèterait une autre, mais je ne voulais pas une autre. Je voulais elle. Tu comprends ça, hein ? C'est pas pareil, une autre.

Rien. Mais ses doigts ne relâchent pas leur pression.

- Le lendemain, je suis retournée au parc. Et je l'ai trouvée. Accrochée à un arbre, avec un petit mot : « Pour la petite fille qui aime trop ses amis. » J'ai jamais su qui l'avait mise là. Mais je me suis dit que c'était un signe. Qu'il faut toujours croire qu'on peut retrouver ce qu'on a perdu.

Je marque une pause. Élise ne parle pas. Ses yeux sont toujours dans le vide. Mais ses doigts, sur la poupée, ne tremblent plus.

C'est un début.

Je reste avec elle jusqu'à la nuit.

Je ne parle pas tout le temps. Parfois, je lis un livre à voix haute, un de ceux qui traînent sur ses étagères. Le Petit Prince. Je l'avais oublié, celui-là. Je l'avais lu quand j'étais petite, et en le relisant, je redécouvre des phrases qui me font quelque chose, là, dans la gorge.

« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »

Élise ne réagit pas. Mais elle ne dort pas non plus. Elle écoute. Je le sais. Je le sens.

Parfois, je chante. Une vieille comptine bretonne que ma grand-mère me chantait quand j'étais petite, des paroles en breton que je ne comprends même pas mais dont la mélodie est comme une main sur l'épaule.

Quand l'heure du dîner arrive, je vais chercher de quoi faire un plateau. Des pâtes en forme d'étoiles, un peu de fromage râpé, un verre de lait. Je le pose sur sa table de chevet.

- Je laisse ça là, je dis. Tu mangeras quand tu auras faim.

Je sors. Je ne me retourne pas.

Une heure plus tard, je reviens. Le plateau est intact. Je ne dis rien. Je remplace le lait tiède par un verre frais, je repose le plateau, je ressors.

La deuxième fois, les pâtes ont disparu. Pas toutes. Mais assez.

Je souris dans le couloir, toute seule.

Le coucher est un moment que je veux spécial.

Je ne dis pas il est l'heure de dormir. Je ne force rien. Je m'assois par terre, contre son lit, et je commence à raconter l'histoire de l'oiseau bleu. Pas celle que j'avais prévue. Une nouvelle, que j'invente au fur et à mesure.

- Il était une fois un oiseau bleu, le plus bleu des oiseaux. Mais il ne chantait pas. Il restait perché sur sa branche, à regarder le monde sans faire de bruit. Les autres oiseaux se moquaient : « Pourquoi tu ne chantes pas ? » Lui, il ne répondait pas. Parce qu'il écoutait. Il écoutait le vent, la pluie, le bruit des feuilles. Et un jour, il a entendu quelque chose que les autres n'entendaient pas. Le murmure d'une petite fille qui avait perdu sa voix.

Élise est allongée, les yeux fermés. Je ne sais pas si elle dort. Je continue.

- L'oiseau s'est posé sur la fenêtre de la petite fille. Il ne chantait toujours pas. Mais il était là. Tous les jours, il était là. Il ne demandait rien, il n'attendait rien. Il était juste présent. Et un matin, la petite fille s'est réveillée, elle a ouvert la fenêtre, et elle a dit...

Je m'arrête.

Élise respire doucement, ses petites mains ouvertes sur les draps, la poupée posée contre son oreiller. Ses cils blonds frangent ses joues rondes. Sa bouche est entrouverte, un rien entrouverte, comme si elle allait parler.

Elle ne parle pas. Mais elle dort. Elle dort paisiblement, pour la première fois peut-être depuis des mois.

Je reste un moment à la regarder. Elle est belle, cette enfant. Fragile comme un oisillon, mais avec quelque chose de dur au fond - une résilience, une force qui ne demande qu'à éclore.

Je me lève sans bruit. Avant de sortir, je fais quelque chose que je n'avais pas prévu. Quelque chose qui me vient du ventre, de cette chose que je ne contrôle pas quand je suis auprès des enfants qui ont trop souffert.

Je me penche, j'écarte une mèche blonde de son front, et je dépose un baiser. À peine un effleurement. Un souffle plus qu'un contact.

- Dors bien, ma pépite, je murmure.

Je ferme la porte derrière moi.

Chapitre 3 Chapitre 3

CHAPITRE 3

LE POINT DE VUE DE SALOMÉ

Dans ma chambre, je me sens étrangement légère. Et étrangement pleine.

Je ne sais pas si j'ai avancé aujourd'hui. Je ne sais pas si Élise parlera un jour. Mais j'ai fait quelque chose. J'ai été là. Je me suis assise par terre, j'ai parlé, j'ai chanté, j'ai attendu. Et elle a mangé. Elle s'est endormie.

C'est déjà beaucoup.

Je me déshabille devant la fenêtre. La nuit est profonde, le jardin japonais éclairé par des projecteurs discrets qui découpent les ombres des érables en noir et blanc. Je ne pense à rien. Je ne cherche rien. Je me contente d'exister dans cet espace qui n'est pas le mien, mais qui pourrait le devenir, le temps de quelques mois.

Dans ma valise, au fond, il y a une robe que j'ai glissée sans vraiment savoir pourquoi. Je la sors.

Noire. Soie. Fine comme une caresse. Je ne la mets jamais, d'habitude. Elle est trop fragile, trop audacieuse, trop tout. Mais ce soir, je la veux.

La soie glisse sur mes épaules, sur mes seins, sur mes hanches. Je n'ai rien en dessous. Je ne mets jamais rien en dessous de cette robe-là. Le tissu est si léger que j'ai l'impression d'être nue, mais en mieux comme si on m'avait enveloppée dans un nuage qui suivait chaque courbe, chaque creux, chaque mouvement.

Mes jambes sont nues jusqu'en haut. La robe s'arrête à mi-cuisse, là où ma peau est la plus blanche, là où l'ombre entre mes cuisses est la plus sombre.

Je me regarde dans le miroir de l'armoire.

Mes cheveux sont encore humides, ils tombent en vagues sombres sur mes épaules dénudées. Mes yeux sont d'un bleu presque irréel dans cette pénombre. Ma bouche est un peu plus rouge que d'habitude - j'ai dû la mordre en pensant à quelque chose.

Je souris à mon reflet.

Pas mal, Salomé. Pas mal.

Je m'allonge dans le lit. Les draps sont en lin blanc, frais, immaculés. La soie noire contraste, crue, presque obscène. Mes jambes dépassent, mes pieds nus, mes orteils qui s'allongent machinalement.

Je ferme les yeux.

La soie bouge à chaque respiration. Elle glisse sur mes seins, sur mon ventre, sur l'intérieur de mes cuisses. Je ne dors pas tout de suite. Je reste là, à sentir le tissu contre ma peau, à penser à cette maison trop grande, à cette petite fille endormie, à cet homme aux yeux de tempête qui m'a dit « Vous êtes en retard » sans lever les yeux.

Je pense à la façon dont il m'a regardée quand je suis partie.

Je pense à ses doigts sur le bureau de verre. Longs, parfaits, des doigts qui n'ont jamais connu le doute.

Je pense à ce qu'il ferait s'il me voyait, là, dans cette robe de soie, les draps remontés à peine, les jambes ouvertes sous le tissu.

Je souris dans l'obscurité.

Il ne me verra jamais. Et c'est ça qui le rend fou.

Je m'endors comme ça, la soie collée à ma peau, un sourire aux lèvres, et le rêve qui vient est bleu, noir, et chaud comme une main sur ma nuque.

Le lendemain matin, je me lève avant le soleil.

La cuisine est une cathédrale de marbre noir et d'acier. Je m'y installe comme si j'en étais la prêtresse. J'ouvre les placards, je sors ce dont j'ai besoin. Farine, œufs, lait, un peu de sucre. Je vais faire des crêpes. Des vraies. Pas ces choses aseptisées qui dorment dans son frigo comme des spécimens de laboratoire.

Je travaille pieds nus sur le carrelage froid. Mes cheveux sont relevés en un chignon lâche, quelques mèches s'échappent sur ma nuque. Je porte un short en jean et un débardeur blanc sans manches, assez large pour laisser voir la naissance de mes seins quand je me penche. Je n'ai pas mis de soutien-gorge. Je ne mets jamais de soutien-gorge le matin, pas tant qu'il fait nuit dehors.

Je tourne, je mélange, je renverse un peu de farine sur le plan de travail. Tant pis. Je mets de la musique sur mon téléphone, du vieux rock, pas trop fort. Mes hanches bougent au rythme, sans que j'y pense. C'est plus fort que moi.

- Vous faites toujours autant de bruit le matin ?

La voix tombe comme un couperet.

Je me retourne. Lysander est là, dans l'embrasure de la cuisine, les bras croisés, adossé au chambranle comme s'il avait toujours été là. Il porte un costume sombre, coupé dans un tissu qui doit coûter plus que mon loyer. Mais il n'a pas encore mis la veste, juste le pantalon et la chemise blanche, les manches relevées sur ses avant-bras.

Ses avant-bras. Je ne les avais pas vus, la veille. Ils sont musclés, veinés, parcourus de cette carte de veines qui dit je travaille, je ne passe pas ma vie derrière un bureau. Ses mains pendent le long de son corps, ces mains longues, parfaites, que j'ai vues sur le verre fumé.

Ses yeux sont sur moi. Ils parcourent mon corps sans discrétion - mon short, mon débardeur, la façon dont le tissu moule mes seins, mes mèches folles sur la nuque. Il ne sourit pas. Il ne fait pas ce petit hochement de tête poli des hommes qui veulent te faire croire qu'ils n'ont pas remarqué.

Il regarde. C'est tout. Et c'est déjà trop.

- Je fais des crêpes, je dis en me retournant vers la poêle. Vous voulez ?

- Je ne prends généralement pas de petit-déjeuner.

- Je n'ai pas demandé ce que vous faites généralement. J'ai demandé si vous en voulez.

Silence. Je l'entends traverser la pièce, ses pas feutrés sur le carrelage. Il vient se placer derrière moi, à une distance qui n'est pas tout à fait professionnelle. Je sens sa présence. Sa chaleur. Ce parfum boisé, cuir, quelque chose de plus âcre, de plus humain.

- Vous êtes insolente, dit-il.

Sa voix est basse, presque un murmure. Il n'est pas en colère. Il est... amusé ? Intrigué ? Je ne sais pas. Mais il ne recule pas.

- Vous l'avez déjà dit, je réponds sans me retourner.

- Cela ne vous a pas fait reculer.

- Je ne recule jamais.

Je fais glisser la pâte dans la poêle, je la retourne d'un geste du poignet, elle saute, retombe parfaitement. Je sens son regard sur mes épaules nues, sur la naissance de mes seins quand je me penche, sur mes doigts qui travaillent.

- Vous ne portez pas de soutien-gorge, dit-il.

Ce n'est pas une question. C'est un constat. Froid, clinique, comme s'il notait une anomalie dans un rapport.

Je me retourne enfin. Il est là, à un mètre de moi, les bras toujours croisés, le regard toujours posé sur mon décolleté.

- Non, je dis en haussant un sourcil. Je ne porte pas de soutien-gorge le matin. Ça vous dérange ?

- Non, dit-il. Ça ne me dérange pas.

Ses yeux remontent lentement de ma poitrine à mon visage. Il prend son temps. Il ne se presse pas. C'est un homme habitué à regarder ce qu'il veut, quand il veut, aussi longtemps qu'il veut.

Je soutiens son regard. Je ne baisse pas les yeux. Je ne croise pas les bras sur ma poitrine. Je ne me cache pas.

- Vous êtes toujours aussi direct, je dis.

- Je n'ai pas de temps à perdre en circonvolutions.

- C'est dommage. Les circonvolutions, c'est ce qui rend les choses intéressantes.

Un silence. Il plisse les yeux, comme s'il essayait de me déchiffrer. Je prends une assiette, j'y pose la crêpe, je presse un demi-citron, je saupoudre de sucre. Je la lui tends.

- Goûtez, je dis.

Il prend l'assiette. Ses doigts frôlent les miens. Une seconde, deux secondes. Je sens sa peau - chaude, sèche, un peu rugueuse au bout des doigts.

Il s'assoit sur un tabouret. Il mange en silence, les yeux fixés sur son assiette, méthodique. J'en profite pour l'observer.

Ses cheveux sont sombres, un peu plus longs que la veille, ils retombent sur son front quand il baisse la tête. Ses sourcils sont droits, nets, au-dessus de ces yeux que je commence à connaître - gris, non, bleu-gris, comme la mer avant l'orage. Ses pommettes sont hautes, tranchantes, et sa mâchoire, quand elle se serre, dessine une ligne parfaite.

Il est beau. D'une beauté presque violente, trop nette, trop coupante. On a envie de le toucher pour vérifier qu'il est réel.

Je me sers une crêpe, je m'assois en face de lui, les jambes croisées sous le tabouret.

- Alors ? je demande.

- Acceptable, dit-il sans lever les yeux.

- Acceptable ?

- Les crêpes de ma grand-mère étaient meilleures.

Je ris. Un vrai rire, qui sort de ma gorge sans que je le retienne.

- Votre grand-mère n'était pas une nounou embauchée pour s'occuper de votre fille, je dis. Elle avait le temps. Moi, je me suis levée à l'aube.

Il lève enfin les yeux. Quelque chose passe dans son regard - une lueur, fugace, presque un sourire.

- Comment s'est passé votre premier soir ? demande-t-il.

Sa voix est neutre, professionnelle. Mais ses doigts tapotent sur le comptoir. Un tic nerveux. Il veut savoir. Il veut tout savoir.

- Bien, je réponds en portant ma crêpe à mes lèvres.

- Bien ?

- Oui. Élise a mangé des pâtes. Pas toutes, mais assez. Elle s'est endormie vers vingt et une heures. Je lui ai raconté une histoire.

Ses doigts s'arrêtent de taper.

- Elle s'endort rarement avant minuit, dit-il.

- Elle s'est endormie à vingt et une heures, je répète en croquant dans ma crêpe. Elle avait besoin de quelqu'un qui s'assoie par terre à côté d'elle et qui attende.

- J'ai essayé de m'asseoir par terre.

- Vous êtes resté combien de temps ?

Il ne répond pas. Je vois sa mâchoire se serrer.

- Dix minutes ? je dis en penchant la tête. Quinze ? Assez pour vous dire que ça ne marchait pas, pas assez pour vraiment essayer.

- Vous jugez, dit-il d'une voix plus froide.

- J'observe, je corrige. C'est mon travail.

Il pose sa fourchette. Ses yeux sont fixes sur moi, et dans ce regard, il y a de la colère, oui, mais pas seulement. Il y a autre chose. De la fascination. De l'incrédulité. Personne ne lui parle comme ça. Personne ne le fait taire.

- Elle ne parle toujours pas, dit-il.

- Ça viendra.

- Vous en êtes sûre ?

- Non. Mais je suis sûre qu'elle a besoin qu'on lui donne du temps. Du vrai temps. Pas du temps chronométré entre deux réunions.

Il se lève brusquement. Le tabouret grince sur le carrelage. Il est grand, si grand, et tout à coup la cuisine semble plus petite. Il vient vers moi, pose ses mains à plat sur le comptoir, de chaque côté de mon assiette. Il est si près que je sens son parfum, que je vois les cils de ses yeux, que je distingue cette imperceptible cicatrice sur sa tempe, cachée par ses cheveux.

- Vous avez trois mois, dit-il. Trois mois pour qu'elle parle. Si vous échouez, vous partez. Sans recommandation.

Je ne recule pas. Je lève la tête, je plante mes yeux dans les siens.

- Vous avez peur, je dis doucement.

- Je n'ai pas peur.

- Si. Vous avez peur qu'elle ne parle jamais. Vous avez peur d'être un mauvais père. Vous avez peur de ne pas être à la hauteur. Alors vous faites ce que vous savez faire : vous contrôlez. Vous imposez des délais, vous traitez votre fille comme un projet. Mais ce n'est pas un projet, Lysander. C'est une petite fille qui a perdu sa mère.

Sa respiration s'accélère. Je vois ses doigts blanchir sur le comptoir. Je vois sa pomme d'Adam monter et descendre.

- Vous allez trop loin, murmure-t-il.

- Peut-être. Mais vous m'avez engagée pour ça, non ? Pour aller là où les autres n'osent pas aller ?

Le silence est électrique. Ses yeux plongent dans les miens, et je vois la tempête vraiment, la tempête s'y déchaîner. De la rage. Du désir. De la peur. Un mélange si dense qu'il semble avoir une odeur, une chaleur, une présence physique.

Il recule. D'un seul coup, il est debout, les mains dans les poches, le masque remis en place.

- Finissez vos crêpes, dit-il. Élise se réveille dans une heure.

Il sort sans se retourner. Je reste là, le cœur battant, les mains légèrement tremblantes sur le comptoir.

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