Lyra serrait son sac contre elle, comme si son maigre contenu pouvait suffire à la protéger de ce qu'elle fuyait. Elle ne regarda pas derrière elle, pas une seule fois. Il n'y avait rien à voir, sinon des souvenirs déchiquetés. Elle connaissait par cœur l'agencement de cette forêt, les racines qui dépassaient ici et là, les troncs massifs entre lesquels elle se glissait maintenant comme une ombre. Ses pas s'enfonçaient dans l'épaisseur du sol, mais elle avançait, déterminée, un souffle court rythmé par une colère sourde et une peur qu'elle refusait de nommer.
Partir n'avait pas été une décision, c'était un besoin. Une évidence. Il n'y avait plus de place pour elle là-bas, pas après ce qu'ils avaient fait. Pas après ce qu'elle avait vu. Elle tenta de chasser l'image, mais elle s'accrocha à ses pensées comme des griffes acérées. Le hurlement de son frère, brisé, à peine humain. Les crocs de l'Alpha, scintillants sous le clair de lune. Et ce silence après, lourd, écrasant, comme si la forêt elle-même retenait son souffle.
Elle n'avait pas pleuré. Pas encore. C'était comme si les larmes étaient coincées quelque part, noyées sous la rage et l'injustice. Pourquoi lui ? Pourquoi eux ? Mais les questions, Lyra les avait rangées dans un coin de son esprit. Elle savait qu'elles reviendraient, plus tard, dans la solitude des nuits, comme des fantômes insatiables. Pour l'instant, il y avait l'urgence de partir.
Quand elle sortit enfin du couvert des arbres, le ciel s'étalait devant elle, immense, indifférent. Les étoiles, ces foutues étoiles, brillaient comme si de rien n'était. Elle inspira profondément, la fraîcheur de l'air mordant ses poumons. Elle ne savait pas où elle allait, seulement qu'elle ne pouvait pas rester. Elle avait volé assez d'argent dans la réserve de la meute pour tenir quelques semaines. Peut-être un mois si elle se montrait prudente. Mais la prudence n'avait jamais été son point fort.
Le premier village qu'elle traversa était désert à cette heure. Les volets des maisons étaient clos, et seule une vieille lampe vacillait à l'entrée d'une auberge. Elle hésita un instant. Son estomac grondait, mais l'idée de s'arrêter, de s'exposer, la rendait nerveuse. Finalement, elle poussa la porte, ses mouvements brusques trahissant son impatience.
L'intérieur était sombre, une odeur de tabac et de bois brûlé flottant dans l'air. Un homme était assis près du comptoir, un verre à moitié vide devant lui. Il leva les yeux à son entrée, ses sourcils se fronçant légèrement.
« T'es perdue ? » demanda-t-il d'une voix rauque.
Elle ignora la question, se dirigeant directement vers le comptoir. La femme derrière la caisse la regarda d'un air suspicieux, mais ne dit rien. Lyra posa quelques billets sur le bois usé.
« À manger. Peu importe quoi. »
La femme haussa un sourcil, mais prit l'argent et disparut dans l'arrière-salle. Lyra s'assit, consciente du regard de l'homme qui pesait toujours sur elle. Elle tenta de l'ignorer, mais au bout d'un moment, il se mit à parler.
« Y'a pas grand monde qui passe par ici, encore moins à cette heure. »
Elle ne répondit pas, mais il ne sembla pas s'en offusquer.
« T'es pas d'ici, ça se voit. Tu fuis quelque chose, non ? »
Elle releva les yeux, prête à lui dire de se mêler de ses affaires, mais il souriait, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
« T'inquiète, gamine, j'en ai vu d'autres. »
La femme revint avec une assiette qu'elle posa devant Lyra sans un mot. Elle mangea en silence, mais l'homme ne bougea pas, continuant à l'observer comme si elle était une énigme à résoudre. Quand elle eut fini, il s'accouda au comptoir.
« Si tu vas plus au sud, fais gaffe. Y'a des histoires qui courent. Des trucs qui n'ont rien à voir avec ce que tu fuis. »
Elle fronça les sourcils, méfiante.
« Quels genres d'histoires ? »
Il haussa les épaules.
« Des légendes. Des malédictions. Des gens qui disparaissent sans laisser de traces. Mais bon, tu m'as pas l'air du genre à croire à ces conneries, hein ? »
Elle ne répondit pas, mais une partie d'elle était intriguée. Les légendes avaient toujours un fond de vérité, même les plus absurdes. Elle se leva, prête à partir, mais il ajouta quelque chose qui la fit s'arrêter net.
« Si tu croises un homme nommé Kael Drayven, méfie-toi. »
Le nom résonna dans sa tête, comme un écho lointain. Elle ne savait pas pourquoi, mais il lui semblait étrangement familier. Elle se retourna pour demander des précisions, mais l'homme avait déjà détourné le regard, buvant une longue gorgée de son verre.
Dehors, l'air était encore plus froid, et elle serra sa veste contre elle. Elle marcha jusqu'à la lisière du village, son esprit embrouillé par les mots de l'homme. Kael Drayven. Qui était-il, et pourquoi ce nom lui semblait-il important ?
La lune brillait haut dans le ciel, éclairant son chemin alors qu'elle reprenait sa route. Elle ne savait pas où elle allait, mais une chose était certaine : ce voyage ne serait pas aussi simple qu'elle l'avait espéré.
Elle était arrivée en fin d'après-midi, le dos en feu après des heures de bus, des heures à fixer les montagnes qui se découpaient au loin. L'Espagne. Ce n'était qu'un mot, un endroit au hasard sur une carte, choisi pour être loin. Loin de tout. Mais maintenant qu'elle y était, assise sur le bord d'un lit à la literie douteuse dans une petite pension, elle se demandait si c'était suffisant. Les murs écaillés, l'odeur d'humidité, le bruit des gonds mal huilés à chaque passage dans le couloir - tout lui rappelait qu'elle n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait.
Son sac, posé dans un coin, contenait tout ce qu'elle possédait. Quelques vêtements, de quoi survivre. Mais pas d'ancrage, rien pour la rattacher à quoi que ce soit. Elle avait cru que l'éloignement suffirait. Que partir était la solution. Pourtant, alors qu'elle passait une main dans ses cheveux pour en déloger la poussière accumulée, les images revenaient. Toujours les mêmes. Le hurlement. Le sang. Le regard d'un Alpha qui avait tout pris. Elle secoua la tête. Pas ici. Pas maintenant.
Elle descendit dans la rue. Il y avait quelque chose d'étrange dans cette petite ville, un calme qui n'avait rien de naturel. Les pavés résonnaient sous ses pas, comme si elle marchait sur un tambour creux. Les fenêtres étaient ouvertes, mais personne ne semblait regarder. Pourtant, elle sentait. Cette sensation familière, cet instinct qu'elle n'avait jamais vraiment appris à contrôler. Ils étaient là. Pas des humains. Elle aurait pu le jurer.
Elle s'arrêta devant une petite épicerie. Une femme d'un certain âge lui lança un regard en biais en rangeant des pommes. Lyra évita de croiser son regard et se contenta de déambuler entre les étagères. Elle n'avait pas besoin de grand-chose, juste un prétexte pour tuer le temps et se prouver qu'elle pouvait agir normalement, comme n'importe qui.
Quand elle ressortit, le sac en papier serré contre elle, le soleil était en train de disparaître. Une brise fraîche souleva ses cheveux, et avec elle une odeur. Pas humaine. Son souffle se bloqua, ses doigts se crispant sur le sac. Elle tourna la tête instinctivement, cherchant la source. Rien. Seulement les rues vides, les volets qui claquaient doucement au gré du vent. Mais elle savait qu'elle ne se trompait pas.
Ce fut plus tard, alors qu'elle arpentait les rues sans but, qu'elle les croisa. Trois silhouettes à l'entrée d'une ruelle. Ils étaient appuyés contre un mur, leurs corps détendus mais leurs regards fixés sur elle. Lyra continua de marcher, essayant de ne pas leur prêter attention, mais ils ne bougèrent pas. Pas un mot. Pas un geste. Pourtant, elle les sentait. Leur présence était lourde, palpable.
Quand elle fut à leur hauteur, l'un d'eux parla.
- T'es nouvelle ici.
Ce n'était pas une question. Elle s'arrêta malgré elle, leurs regards braqués sur elle comme des projecteurs.
- Et alors ? répondit-elle sèchement, regrettant immédiatement son ton.
Ils échangèrent un regard. Un sourire passa furtivement sur les lèvres de celui qui avait parlé.
- On se demandait juste ce que tu fais là. Pas beaucoup de gens passent par ici.
Elle haussa les épaules, essayant de se dégager de leur emprise invisible.
- Je suis de passage. Rien de plus.
Le plus grand des trois, un type aux cheveux noirs et au visage marqué par une cicatrice, s'avança légèrement. Il avait ce regard que Lyra connaissait bien, celui de ceux qui savaient. Qui voyaient au-delà des apparences.
- C'est pas une ville pour les gens de passage, dit-il calmement.
Lyra ne répondit pas. Elle serra le sac contre elle et s'éloigna, sentant leurs regards la suivre longtemps après qu'elle ait tourné au coin de la rue.
Cette nuit-là, elle eut du mal à s'endormir. Elle se sentait observée, même dans la sécurité relative de sa petite chambre. Chaque grincement, chaque souffle de vent semblait cacher quelque chose. Quand elle finit par sombrer, ce ne fut pas dans un sommeil paisible.
Elle rêva. Pas de ces rêves flous et insaisissables, mais de ceux qui s'imposent avec une clarté troublante. Il était là, dans l'obscurité. Une silhouette imposante, une présence qui remplissait l'espace comme une tempête silencieuse. Elle ne voyait pas son visage, seulement ses yeux. Des yeux qui semblaient briller d'une lumière propre, brûlants et froids à la fois.
- Lyra, murmura-t-il.
Sa voix était un grondement, un écho dans son esprit. Elle sentit une chaleur étrange l'envahir, une sensation qui n'était pas tout à fait désagréable mais profondément déstabilisante. Elle voulut répondre, mais aucun mot ne franchit ses lèvres.
- Viens.
Elle se réveilla en sursaut, le cœur battant. La pièce était plongée dans l'obscurité, mais elle aurait juré qu'elle n'était pas seule. Elle tendit l'oreille, mais il n'y avait que le silence. Pourtant, cette voix résonnait encore dans sa tête, claire comme si elle venait d'être prononcée.
Elle se leva, incapable de rester immobile. Ses jambes la portèrent jusqu'à la fenêtre, où elle observa la rue en contrebas. Vide. Mais cette sensation persistait, cette certitude qu'elle n'était pas seule.
Elle retourna se coucher, mais le sommeil ne vint pas. Toute la nuit, elle revit ces yeux, cette voix. Elle ne savait pas qui il était, mais une chose était sûre : ce n'était pas un rêve ordinaire.
Elle avait entendu parler du village par accident, ou peut-être que c'était fait exprès. Le genre de rumeur qu'on laisse traîner sur le bout des lèvres, juste assez pour piquer la curiosité. La femme à l'épicerie avait murmuré quelque chose en comptant la monnaie, un bout de conversation qu'elle n'était pas censée entendre. Rien de clair. Juste un nom : *Kael Drayven*. Ça l'avait suivie jusque dans ses pensées, ce nom. Comme une mélodie qu'on ne peut pas chasser, qui revient sans cesse, toujours plus forte.
Elle n'avait rien demandé. Pas tout de suite. Mais à force de marcher dans ces rues où personne ne semblait vouloir croiser son regard, elle avait remarqué des choses. Des gens qui se détournaient brusquement, des mots étouffés, des signes qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas de la peur. Pas vraiment. Plutôt une sorte de respect mêlé à une crainte silencieuse. Elle aurait dû partir, ignorer tout ça. Mais l'idée d'un village, d'une meute cachée, avait planté une graine dans son esprit. Une partie d'elle voulait comprendre. L'autre, celle qu'elle ne voulait pas écouter, avait l'impression que ce nom, Kael Drayven, était lié à ce qu'elle cherchait à fuir.
C'est Maria qui avait tout fait basculer. Elle l'avait rencontrée par hasard, en achetant de quoi manger au marché. Une jeune femme brune, pleine d'énergie, le genre à parler trop vite, trop fort. Maria n'avait pas hésité une seconde avant d'aborder Lyra, comme si elle avait senti qu'elle était différente.
- T'es pas d'ici, hein ? avait-elle lancé avec un sourire en coin.
Lyra s'était raidie, méfiante, mais Maria n'avait pas semblé s'en formaliser. Elle avait continué de parler, sans attendre de réponse, comme si elle savait que Lyra finirait par l'écouter.
- Y'a pas beaucoup de nouveaux dans le coin. Enfin, pas des comme toi. La plupart viennent pour les paysages, ou parce qu'ils se sont perdus. Toi, c'est autre chose, non ?
Lyra avait essayé de couper court à la conversation, mais Maria ne lâchait rien. Elle avait une manière de poser des questions sans avoir l'air insistante, une manière de sourire qui rendait impossible de la repousser complètement. Et, contre toute attente, Lyra avait fini par répondre, un peu. Pas tout. Juste assez pour que Maria se sente encouragée.
- Si t'es curieuse, y'a un endroit qu'il faut voir, avait-elle dit plus tard, comme en confidence. Un village un peu à l'écart. Pas facile à trouver, mais ça vaut le coup.
- Quel genre de village ? avait demandé Lyra, méfiante.
Maria avait haussé les épaules, l'air innocent.
- Tu verras. Si t'es intéressée, je peux te montrer.
Il y avait quelque chose dans son regard, une lueur malicieuse, comme si elle savait exactement ce qu'elle faisait. Et malgré ses instincts, malgré cette petite voix intérieure qui lui disait de ne pas se laisser embarquer, Lyra avait accepté.
Le chemin jusqu'au village était sinueux, presque invisible. Maria marchait devant, babillant sur tout et rien, tandis que Lyra restait silencieuse, ses sens en alerte. Il y avait quelque chose dans l'air, une tension qu'elle ne pouvait pas expliquer. Quand elles arrivèrent enfin, Lyra sentit son souffle se bloquer un instant. Ce n'était pas juste un village. C'était autre chose. Les maisons étaient modestes, mais il y avait une présence, une énergie qui imprégnait les lieux.
Les regards qu'elle reçut en entrant n'avaient rien à voir avec ceux qu'elle avait croisés en ville. Ici, c'était différent. Ils la jaugeaient, l'évaluaient, comme s'ils cherchaient quelque chose. Elle serra les poings, essayant de ne pas montrer son malaise.
- Ne t'inquiète pas, dit Maria avec un sourire. Ils sont comme ça avec tout le monde.
Lyra n'en était pas si sûre. Elle avait l'impression que ces gens savaient des choses qu'elle ignorait. Et ce sentiment ne fit que s'amplifier quand elle remarqua les marques sur certains d'entre eux. Des cicatrices, des tatouages, des symboles gravés dans la peau. Des signes qu'elle reconnaissait. Des signes de meute.
Maria l'amena chez elle, une petite maison à l'écart. L'intérieur était simple, mais chaleureux, et pour la première fois depuis des jours, Lyra se sentit presque en sécurité. Maria lui offrit à boire, s'installant en face d'elle avec un sourire.
- Alors ? Qu'est-ce que t'en penses ?
Lyra haussa les épaules.
- C'est... différent.
Maria éclata de rire.
- Ça, c'est sûr. Mais tu verras, c'est pas si mal ici. Enfin, si tu sais à qui parler, et à qui éviter.
- Et toi, tu sais ? demanda Lyra, incapable de masquer sa curiosité.
Maria eut un sourire énigmatique.
- Disons que je connais les règles. Mais toi... toi, t'es pas comme les autres.
Lyra se figea.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Maria haussa les épaules, mais son regard était sérieux.
- Je sais pas encore. Mais je le sens. Tu dégages quelque chose. Quelque chose qui attire l'attention.
Elle voulait répondre, nier, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Parce qu'elle savait que Maria avait raison. Elle avait toujours attiré l'attention, même quand elle essayait de se fondre dans le décor. Et ici, dans ce village, cette sensation était encore plus forte.
Ce qu'elle ne savait pas, c'était que Kael Drayven l'observait déjà. Depuis le moment où elle avait mis les pieds dans le village, il avait senti sa présence. Il était là, caché dans l'ombre, suivant chacun de ses mouvements. Ce n'était pas une surveillance hostile. C'était autre chose. Une fascination. Une reconnaissance qu'il ne comprenait pas encore.
Elle ne l'avait pas vu, mais elle l'avait senti. Ce regard. Cette présence. Et même si elle ne savait pas encore qui il était, une partie d'elle savait que leur rencontre n'était qu'une question de temps.