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Là où l'amour ne s'achète pas

Là où l'amour ne s'achète pas

Auteur:: Sexybook
Genre: Romance
Raven n'a ni foyer stable, ni argent, ni avenir tracé. Pour survivre, elle monnaye son corps, fuit l'attachement et transforme le désir en protection. Mais derrière sa réputation sulfureuse se cache une jeune femme brisée par la pauvreté, la dépendance et la peur d'aimer. Lorsque des sentiments naissent là où elle ne les attendait pas, Raven comprend que l'amour peut coûter bien plus cher que l'argent... et qu'il est parfois le risque le plus dangereux à prendre.

Chapitre 1 Chapitre 1

Une main plongée sous le vieux pupitre en bois marqué de taches d'encre, j'essaie de dissimuler mon portable du mieux que je peux, tout en faisant défiler les profils les uns après les autres sans prêter grande attention aux descriptions qui succèdent les photos. Pour être honnête, je me contrefous de savoir que Warren s'adonne à la pêche pour se détendre, ou que Bradley détienne le record mondial du plus grand nombre de litres de bière engloutis en une minute.

Non, moi, ce qui m'intéresse, c'est de connaître leur motivation à me faire oublier l'enfer de mon existence le temps d'une nuit, et leur physique.

Point final.

Nouveau match, et comme pour les conversations précédentes, je n'y vais pas par quatre chemins.

Grâce à mon franc-parler, je parviens toujours à déceler ceux qui sont prêts à assumer une aventure d'un soir de ceux qui ne le sont pas. C'est très utile, puisque ça m'a permis notamment de flairer le côté trop sentimental du mec d'avant.

[OK. Chez toi ou chez moi ?] Je réponds du tac au tac.

Voici un autre de mes critères, qui est de loin le plus essentiel.

Jamais chez moi.

Je n'y suis déjà que très rarement, alors il est absolument exclu que j'y emmène mes conquêtes.

Comme si ça allait me freiner.

[Envoie-moi l'adresse. Je pourrai être là dans une heure.]

Je la reçois en un éclair et je n'ai pas le temps de pianoter un nouveau message que je me fais brutalement arracher le portable des mains. Mon regard qui, jusqu'à présent, était rivé vers le sol, s'ancre sur les prunelles furieuses encadrées de lunettes rondes, affreusement ringardes, de M. Porter.

– Mademoiselle Falls, maugrée-t-il. J'espère qu'on ne vous dérange pas? J'imagine que vous avez terminé votre exercice d'algèbre et que vous vous ennuyez, pour vous octroyer la liberté d'être sur votre téléphone.

Ses yeux se posent sur ma feuille, vide, puis sur l'écran de mon portable, et sans surprise, une expression excédée vient creuser son visage déjà profondément marqué par les rides.

– Quand on a votre niveau en mathématiques, on évite de se disperser.Rassurez-vous, vous aurez tout le loisir de planifier vos parties de jambes en l'air à la sortie des cours. Ce... Tinder peut bien attendre un peu.

Petits gloussements, jacasseries et commérages, tout se fond en un seul et effroyable éclat de rire qui résonne comme un écho entre les quatre murs de la salle de classe. En bref, la panoplie parfaite qui donnerait à n'importe qui l'envie d'aller se terrer dans un trou de souris. Mais ce n'est pas mon cas.

Ce n'est plus mon cas.

J'ai cessé d'avoir honte de ma libido exacerbée le jour où je me suis rendu compte que les garçons me désiraient et que les filles me jalousaient.

– Remarque, elle n'aura pas tellement besoin de maîtriser les chiffresquand elle travaillera au Cherry's.

Le Cherry's, c'est le club de strip-tease du coin, et la vipère qui vient de lancer cette remarque acide, c'est Darcie, la peste de notre très cher lycée, Shefford High School, et également la plus grosse hypocrite que la terre ait jamais portée. Exemple tout simple : pas plus tard que l'année dernière, elle et son petit ami si propre sur lui, Archie – même son nom sonne princier –, se sont fait surprendre dans les vestiaires. Mais comme ils sortent ensemble et qu'ils sont adulés par tout le monde, ce manque de pudeur leur a vite été pardonné.

Placée au premier rang, Darcie a le buste tourné vers moi et m'observe avec son air moqueur, tout comme le reste de la classe.

– Tu sais qui j'ai vu sur Tinder ? Archie, rétorqué-je avec la même âcreté.Alors tu vois, tu es peut-être plus douée que moi en matière de chiffres, mais contrairement à ce que tu veux nous faire croire, tu n'excelles pas dans tout.

Ses yeux ambrés, d'ordinaire vifs et perçants, pâlissent légèrement.

– C'est des conneries.

Elle tente de garder son assurance, mais je vois bien que j'ai semé le doute dans son esprit. À l'intérieur, je jubile.

– Un peu de tenue, je vous prie ! Nous sommes dans une salle de classe,pas sur le plateau d'une émission de télé-réalité. Vous réglerez vos différends plus tard. Quant à vous, mademoiselle Falls, je vous confisque ceci, fanfaronne M. Porter en agitant mon vieil iPhone tout rayé devant mon nez.

Je ne peux m'empêcher de lever les yeux au ciel. Confisquer les portables et coller des retenues semblent être les seules choses qui pimentent sa vie morose, et j'ai beau être quelqu'un de dévoué, je commence à en avoir sérieusement ma claque d'être la cible perpétuelle d'un frustré.

Dès que la sonnerie retentit, je m'achemine vers le bureau en traînant des pieds. M. Porter est assis et est absorbé par l'écran de son propre téléphone. En grande curieuse que je suis, je profite de ma position debout pour regarder discrètement ce qu'il fait et j'étouffe un rire étonné.

Finalement, j'ai mal jugé Darcie. Elle n'est pas la seule hypocrite de cet établissement de malheur.

– Si vous voulez mon avis, elle est un peu trop jeune pour vous, commenté-je, tandis que son doigt est toujours en suspens au-dessus du cœur vert.

Au son de ma voix, il fait un bond sur sa chaise et fourre son mobile dans la poche de son pantalon jaune moutarde deux fois trop large, avant de se racler la gorge.

– Ce n'est pas ce que vous croyez, je voulais simplement voir en quoiconsistait le but de cette application. Et je suis outré. Vraiment outré, Raven. Vous êtes mineure, vous pourriez tomber sur un tordu, me sermonne-t-il. En avez-vous au moins conscience ?

Et ça rendrait un grand service à tout le monde , m'abstiens-je de répondre.

– J'ai le goût du risque, ironisé-je en arborant mon sourire le plus facétieux. Vous devriez pourtant le savoir, depuis le temps que vous m'avez comme élève.

Il soupire et ouvre son tiroir pour en sortir mon téléphone, avant de me le tendre d'un geste désespéré, comme s'il venait d'abandonner là l'idée fugace de me remettre sur le droit chemin.

– Pouvons-nous compter sur la présence de votre mère à la rencontreparents-professeurs, cette fois-ci ?

– Elle est encore malade.

J'essaie de transformer ce mensonge en une vérité, mais le rictus qui déforme mes traits fait tomber à l'eau mes efforts. J'assume tout et avec même une certaine fierté. Ma vie débridée, ma réputation de croqueuse d'hommes, mes tenues provocantes, mon penchant trop prononcé pour le sucre et les cigarettes... mais ma situation familiale est l'unique aspect de ma vie que je souhaite taire.

– J'espère qu'elle guérira bientôt, dans ce cas, réplique M. Porter sanstrop croire à mon excuse.

Chapitre 2 Chapitre 2

Je lui adresse un bref hochement de tête et quitte la salle de classe déserte pour rejoindre le couloir principal bondé, dont la lourde atmosphère me paraît irrespirable ; et je comprends vite la raison de ce malaise foudroyant. En remarquant les coups d'œil appuyés derrière les portes des casiers et les messes basses sur mon passage, je me force à bomber la poitrine et à afficher un sourire jusqu'aux oreilles. Je n'aime pas ce que je vois ni ce que j'entends, pourtant, je souris. C'est ma façon de leur dire : votre haine envers moi est réciproque et je vous emmerde.

Arrivée à ma voiture, je claque la portière à deux reprises pour la fermer complètement. C'est un tas de rouille, mais au moins, elle est fonctionnelle. Et je m'y sens bien. Je pourrais rouler pendant des heures. Il faut dire aussi que je passe beaucoup de temps dedans, plus que chez moi.

Je démarre le moteur afin de le faire chauffer, puis j'allume la radio et m'engage sur la route. Mon lieu de rendez-vous se trouve dans la ville mitoyenne de la nôtre, si j'en crois l'application GPS de mon téléphone. Je m'y suis déjà rendue plusieurs fois, mais cette sororité m'était inconnue jusque-là.

Moi qui pensais les avoir toutes testées.

Le brouillard s'épaissit au fil des kilomètres, à l'instar de la pluie dont les gouttes continuent de tambouriner avec fureur contre mon pare-brise. Ce n'est pas le temps idéal pour se hasarder dehors, et encore moins pour conduire, mais tous les habitants de la ville de Shefford y sont habitués puisqu'elle est réputée pour détenir le taux d'humidité le plus élevé des États-Unis.

Après avoir saigné l'album de Cage the Elephant, je comprends que je suis arrivée à destination lorsque je tourne dans une rue remplie d'autos mal garées et d'étudiants déjà alcoolisés à dix-huit heures. C'est dingue, toutes les fraternités, sans exception aucune, ont ce point en commun. Je sais que je n'aurai jamais le niveau ni l'argent pour en intégrer une, et qu'après le lycée, je devrai rapidement me trouver un job pour espérer m'en sortir mieux que ma mère, n'empêche que ça fait rêver. Mais bon, j'y serais pour les mauvaises raisons, donc en fin de compte, c'est un mal pour un bien.

À l'aide de mon rétroviseur, je rafraîchis mon maquillage en passant une couche de rouge à lèvres sur ma bouche charnue et de la poudre sur mon teint clair. Pour une fois, mon eye-liner n'a pas bavé et souligne toujours aussi bien le vert forêt de mes iris. Je m'attaque ensuite à mes cheveux, qui ne nécessitent pas beaucoup de travail. Un simple coup de peigne pour remettre ma frange et mon carré ébène en place, et le tour est joué. Je me contorsionne pour récupérer une robe et des talons qui gisent sur la banquette arrière – mon véhicule me servant aussi de dressing – et je me débarrasse de mon uniforme d'écolière, chemise blanche et jupe à carreaux gris absolument hideuses. Je garde toutefois un élément, le seul qui embellisse cette tenue morne et triste, et qui fait que je me sente moi-même : mes collants résille. Mon lycée a mis du temps avant de les tolérer, mais à force de persévérance, j'ai fini par gagner et conserver ainsi un peu de mon identité.

Décollant à peine mes fesses du siège, j'enfile péniblement le bout de tissu moulant, une robe noire asymétrique avec des mitaines intégrées, et bien que je ne puisse pas me voir en entier, je n'ai aucun doute sur le fait qu'elle rende bien. Je sais l'effet qu'elle produit sur les hommes et c'est précisément la raison pour laquelle je la porte aussi souvent.

Surtout parce que tu n'as pas les moyens de t'en offrir d'autres , me souffle secrètement ma conscience.

Je chasse cette pensée morose en attrapant mon téléphone et je m'empresse d'envoyer un nouveau message au type de Tinder.

[Je suis là. La Nissan bordeaux, un peu

cabossée. C'est la mienne.]

Même si je suis entourée par une multitude d'autres voitures, je ne suis pas inquiète quant au fait qu'il la reconnaîtra assez vite. C'est simple, c'est la seule qui ne dise pas : je suis pétée de thunes. Je regarde tomber la pluie, dans l'attente de sa réponse, qui ne traîne pas.

Sans blague, c'est toujours le déluge ici.

Mais bon, je ne m'attendais pas à ce qu'il se comporte en gentleman. Je ne suis qu'un vulgaire plan cul pour lui. Et c'est ce qu'il est aussi pour moi.

Je fronce les sourcils face à cette drôle de question.

Certes, j'ai légèrement poussé le contraste de ma photo de profil, mais je n'ai rien touché d'autre.

[Je ne sais pas. Tu es vraiment très jolie.]

Je reste de marbre devant ce compliment et décide même de l'ignorer en rangeant mon téléphone dans mon sac, au risque de le froisser. Qui sait, avec un peu de chance, il captera mon message subliminal et évitera de se la jouer niaiseux une fois que je serai face à lui.

Armée de mon parapluie, je pars affronter la tempête, et ce n'est qu'une fois que je me retrouve devant la porte d'entrée que je regrette de ne pas avoir pris mon gilet torsadé avec moi. Mais c'est trop tard. Un gars – pas celui de Tinder – m'ouvre la porte et reste bouche bée durant quelques secondes.

– Béni soit celui qui a fait venir cette strip-teaseuse !

Il joint ses deux mains en signe de prière. Derrière lui, une foule immense se déchaîne sur un remix de « Girls Just Want to Have Fun » 1 .

– Je ne suis pas strip-teaseuse. En revanche, je suis le plan cul de l'un detes potes. Lui, l'informé-je en lui collant la photo sous le nez.

– Mouais, pas étonnant. Ça a toujours été le plus veinard d'entre nous.

Après avoir effacé la moue déçue qui fronçait ses sourcils, il m'invite à entrer et à le suivre parmi la cohue frémissante. Les lumières, trop vives, m'éblouissent et réverbèrent leurs couleurs sur moi ; rouge brûlant, vert hypnotique, bleu électrique. Dans un coin, un flash gris acier éclaire un couple qui se roule des pelles à se manger le visage, et un autre, violet vibrant, illumine des soûlards voulant se taper dessus. Ce n'est que lorsque le type lâche ma main que je prends brusquement conscience qu'il l'avait prise. Aussi, que je me trouve devant la personne qui m'amène précisément ici. Je le reconnais tout de suite : il est moins grand que ce à quoi je m'attendais, mais le reste est prévisible à souhait. C'est un quarterback, somme toute banal. Les deux échangent quelques mots qu'il m'est impossible d'entendre, mais à en juger par leurs sourires en coin, lourds de sous-entendus, je devine qu'ils sont salaces à mon égard. Donc rien qui ne me soit inhabituel, en soi. Au bout d'un certain temps, celui qui m'a ouvert la porte se résigne à nous laisser seuls et disparaît dans la masse humaine.

– Raven, c'est bien ça ?

Un coup d'œil en dessous, vers son téléphone planqué dans la poche de son jean, m'indique qu'il n'a pas retenu mon nom, contrairement à ce qu'il aimerait me faire croire. Mais je ne peux pas me permettre de le critiquer.

Lui, au moins, a le mérite de faire cet effort.

– C'est ça, dans le mille.

Son sourire Colgate reflète la lumière, cette fois-ci blanc métallique, du projecteur.

Chapitre 3 Chapitre 3

– Moi, c'est Viktor avec un K, mais tu l'as sans doute déjà vu sur monprofil, se sent-il obligé de souligner. Tu veux boire un verre ? On a des tonnes de fûts de bière dans la cuisine. Mais si tu préfères quelque chose de plus fort, on a aussi ça en stock.

– L'avantage avec ce genre d'applications, c'est qu'on n'a pas à s'infliger tous ces codes sociaux insupportables.

Surpris par ma réponse directe, il reste un instant interloqué.

– OK...

– Autrement dit, tu n'auras pas besoin de me soûler pour pouvoir coucher avec moi, dis-je de but en blanc, histoire de passer à la vitesse supérieure. À part si tu ne t'en sens plus capable.

– Non, non. J'ai bien compris la nature de notre rencontre, et ne t'inquiète pas, je suis totalement d'accord avec ça, me rassure-t-il. Mais c'est juste que j'imaginais qu'on allait apprendre à un peu plus se connaître avant de...

Je ne le laisse pas terminer sa phrase.

– Eh bien, je sais que tu es un étudiant et que tu joues dans l'équipedes... Westside Wolves, parviens-je à lire sur sa veste.

– En plus de toutes les autres informations que j'ai mises sur mon profil.

– Absolument, acquiescé-je, retenant l'envie de lui dire que je n'en ai luaucune, et que de toute façon, ça m'est profondément égal.

Il m'examine plus longtemps qu'il ne le devrait, et j'ai beau adorer sentir le regard des hommes s'appesantir sur moi, je n'apprécie pas particulièrement celui-ci.

– Toi, par contre, tu n'as quasiment rien renseigné dans ta description.

Cherchant à tout prix à écourter cette conversation, je m'approche de lui et lui susurre à l'oreille :

– Peut-être que je serai plus bavarde au lit. Que dirais-tu de m'emmenerdans une chambre à l'étage et de me baiser jusqu'à l'os, là, maintenant ?

Un simple regard vers son entrejambe suffit à me faire comprendre que j'ai atteint mon objectif. Ni une ni deux, sa main moite s'enroule autour de la mienne et, alors que nous nous frayons un chemin entre les corps entassés sur la piste de danse improvisée, je fais face à une vision qui me fait me figer sur place.

Viktor, se rendant compte de ma soudaine immobilité, se tourne vers moi et suit mes yeux pétrifiés, avant de me demander, l'air taquin :

– Oh, donc tu serais plus intéressée à l'idée de prendre de la coke ?

Je ne réponds rien et continue de fixer l'homme, au loin, qui est affairé à distribuer des sachets de poudre blanche, à découvert.

Le même homme qui m'a prouvé l'existence d'un enfer.

Et qu'il se trouvait non pas sous nos pieds, mais bien sur terre.

– Ce mec peut te vendre la meilleure de tout le comté, m'incite-t-il.

Oui, je sais. Ma mère peut en attester.

– Tu sais quoi ? Finalement, je vais rentrer, le préviens-je en décrochantbrutalement ma main de la sienne, comme si je venais de me brûler au troisième degré. J'en ai plus envie.

– Quoi ? T'es sérieuse ?

Nouveau silence de ma part avant de prendre la fuite.

Dans mon dos, je l'entends, malgré le bruit environnant, profaner des insultes à mon encontre.

Dans ma tête, je prie seulement pour passer inaperçue auprès de tout le monde, mais surtout de Myles.

Et dans mon cœur, c'est le vide, le chaos, le néant. À m'en donner le vertige et la nausée. Des gouttes de sueur et d'affreux tremblements à la fois. L'impression contradictoire de suffoquer tout en respirant. De faner tout en fleurissant.

La peur.

Quand on croit enfin l'avoir apprivoisée, elle frappe encore plus fort.

1 . Chanson de Cyndi Lauper.

Par mesure de précaution, je me gare sur le bas-côté, ma voiture en partie dissimulée par les arbres. J'éteins le poste radio qui diffusait du Cigarettes After Sex et mes yeux, embués de larmes, s'attardent à nouveau sur le dernier message de ma mère.

[Tu me manques, Pumpkin.]

Cela date d'il y a deux mois environ. J'essaie d'occulter le pincement au cœur, toujours aussi vif et lancinant, que je ressens face à la lecture de ces quatre petits mots ; mais c'est peine perdue. Ce message restera ancré en moi, comme pour me rappeler sournoisement combien nous aurions pu être heureuses si une destinée aussi terrible ne s'était pas abattue sur nous.

Je m'étais promis de ne plus jamais le relire, de ne plus jamais revenir, pourtant me revoilà devant ce qui, auparavant, constituait mon chez-moi. Une caravane miteuse plantée à l'orée d'un bois, rongée par le froid et l'humidité, et imprégnée par les cris et la douleur. La faible lumière qui filtre de la fenêtre de la kitchenette m'informe que ma mère est là.

Qu'elle ne traîne pas dehors.

Autrefois, j'aurais été rassurée de la savoir ici, mais aujourd'hui, ça n'a guère plus d'importance puisque le mal lui-même s'est infiltré entre nos murs.

Je me hisse hors de la voiture. Pour une fois, le ciel est dégagé. Des centaines d'étoiles brillent, tout comme l'espoir qui réside à tort dans mon cœur. Rien n'a changé. J'en suis intimement convaincue, pourtant une partie de moi, infime, s'obstine à croire l'inverse.

C'est moche, de s'accrocher à l'espoir.

Tout à coup, je sens un corps chaud s'enrouler autour de ma jambe et, en baissant les yeux, je vois Midnight, le chat errant que j'ai apprivoisé dès notre arrivée ici. Il miaule frénétiquement, comme s'il m'engueulait pour mon absence.

– Je suis désolée, Midnight, lui dis-je en me penchant pour le caresser. Moi aussi, j'aimerais que ce soit différent.

En guise de maigre compensation, j'ouvre mon coffre et lui verse un fond de paquet de croquettes vieux de plusieurs mois sur un coin d'herbe. Il se jette littéralement dessus et, comme toujours, je me sens coupable de ne pas pouvoir le prendre avec moi.

Mais comment faire autrement ?

J'habite dans ma voiture, j'ai à peine de quoi le nourrir et toute ma vie est un désastre ambulant.

Je le laisse manger en paix, puis j'avance vers la caravane.

Ma main tremble en toquant à la porte. J'ai encore la clé en ma possession, mais je ne me sens plus du tout la bienvenue. Alors je toque, de la même façon que le ferait une inconnue. Le temps me paraît infini avant que ma mère vienne enfin m'ouvrir, et elle comme moi restons un long moment sans rien dire, à nous observer. Ses joues sont creuses. Ses cheveux, si beaux à l'époque, sont ternes et sans vie. Son visage illustre à la perfection les ravages de la drogue et, à cette pensée, je ravale le sanglot qui menace d'exploser. Même si j'en suis déjà sûre, je me risque à regarder son avant-bras, qu'elle se hâte de recouvrir avec la manche de sa chemise en flanelle grignotée par les mites. Sauf que c'est trop tard ; je l'ai vu. L'hématome noirci par les injections est gros, si gros qu'il masque à présent la totalité du tatouage qu'elle avait fait pour moi.

Un corbeau noir suivi de ma date de naissance.

Là, c'est un peu comme s'il n'avait jamais existé – comme si je n'avais jamais existé.

Si l'espoir est un sentiment violent, la déception, elle, est meurtrière.

– Pumpkin, lâche-t-elle dans un souffle fatigué.

Elle me prend dans ses bras frêles et je la laisse faire. En sentant la fragilité de son corps si menu, je me demande comment elle arrive encore à tenir debout.

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