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Justin Tome I & II

Justin Tome I & II

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Justin est avant tout l'histoire d'un homme et à travers lui de toute une famille qui, de non-dits en trahisons et mensonges, met ses descendants brutalement devant des vérités qu'aucun n'avait soupçonnées. C'est aussi l'histoire d'une omerta incroyable qui a maintenu ces derniers dans l'ignorance la plus totale jusqu'à ce que des événements imprévisibles lèvent peu à peu le voile qui entourait l'image de leur père et de tous ceux qui, sans doute pour les préserver, ont accepté de taire toute leur vie des vérités qui auraient pu faire basculer leur vie dans le chaos jusqu'à l'explosion finale. Les grands drames du vingtième siècle ont très profondément déterminé la personnalité de chacun et Justin a subi sans être vraiment acteur les conséquences de toutes ces horreurs. Le contexte historique qu'Ernestine essaie de relier à chacun des faits décrits dans ce roman a été le fil sur lequel tous ces équilibristes ont tenté de traverser leur vie. À PROPOS DE L'AUTEURE Le rêve secret d'Ernestine était depuis longtemps d'écrire un roman. Elle a franchi le pas et cette histoire est le fruit de son long cheminement. L'admiration et le respect, qu'elle porte à celles et ceux qui, par leurs écrits, ont illuminé toute sa vie, l'amènent à leur dire à tous « merci ». De l'antiquité à nos jours, toutes et tous ont eu une importance capitale dans sa vie, participé à la construction de sa propre personnalité et bien entendu sont à l'origine de cette envie d'écrire qui est la sienne.

Chapitre 1 No.1

Je dédie ce roman à ma sœur, Kilou, qui ne le lira jamais.

Sauf si le prochain visiteur de la lune y dépose ce livre.

C'est en effet là que j'ai rendez-vous avec elle,

ce soir d'hiver où elle s'assoit sur le plus petit croissant,

accompagnée de l'étoile polaire juste à côté et qu'elle me sourit. Tu me manques depuis déjà tellement d'années !

Livre 1

1914 – 1946

28 juin 1914, Sarajevo, c'est le jour choisi par Gavrilo Princip pour assassiner l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône de l'empire austro-hongrois encore sous le règne de François-Joseph à ce moment-là. Son épouse, Sophie, trouvera également la mort dans cet attentat. Cet événement sera le déclencheur de la Première Guerre mondiale. Une crise diplomatique de grande ampleur succédera à ce double crime. Princip faisait partie d'une organisation « Jeune Serbie », plutôt révolutionnaire et armée par « La Main Noire », société secrète indépendantiste et nationaliste, coexistant avec le gouvernement serbe. La visite de l'archiduc à Sarajevo, capitale de Bosnie-Herzégovine faisant partie de l'empire, semble une provocation aux yeux des Serbes qui veulent réunir sous leur nom tous les pays qui composent les Balkans qu'ils soient d'influence musulmane ou chrétienne. De nombreux conflits opposent ces différents peuples entre 1912 et 1913 et font de cette partie du monde une véritable poudrière. La Yougoslavie, telle que nous l'avons connue, a vu le jour en 1918 en même temps que s'effondrait l'empire austro-hongrois, le premier décembre, d'abord sous le nom de Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. C'est seulement en 1929 qu'elle devient royaume de Yougoslavie, le premier monarque étant Pierre 1er de Serbie. De 1941 à 1992, c'est une République fédérale à parti unique communiste. Le Maréchal Tito la dirigera jusqu'à sa mort en 1980. Lui succédera Slobodan Milosevic qui mourra en prison à La Haye, pour crime de guerre. Il a en effet été reconnu coupable des horreurs commises au cours du conflit qui amènera l'explosion de la Yougoslavie, et de l'épuration ethnique dont le seul but était de massacrer tous les opposants à l'idée de Grande Serbie. Celle-ci ne verra pas le jour et les six pays qui composaient la Yougoslavie (Slovénie, Croatie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et Serbie dont le Kosovo était une province indépendante peuplée de nombreux albanais) sont à ce jour des pays indépendants.

Dès juin 1914 et les échecs successifs de négociateurs voulant éviter un conflit mondial, les populations se préparent à vivre une guerre qui verra Allemagne et empire austro-hongrois dans le même camp, soutenus par l'alliance avec l'Italie. En France, tout le monde retient son souffle et attend du président Poincaré qu'il se montre convaincant et parvienne à éviter la guerre. France, Grande-Bretagne et Russie sont les peuples qui entreront en guerre dès le mois d'août 1914.

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie

Et sans dire un mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir :

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,

Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre ;

Et te sentant haï sans haïr à ton tour

Pourtant lutter et te défendre ;

Rudyard Kipling

Tu seras un homme, mon fils

Première partie

Chapitre 1

Justin a une dizaine d'années en ce mois d'août troublé par l'angoisse qui règne à la suite des événements dans les Balkans susceptibles de déclencher une guerre. Il mène une vie tranquille à la campagne, entouré de ses parents, Célestine et Félicien, et de ses deux frères, Lucien âgé de vingt ans qui effectue son service militaire et Jean, plus jeune, âgé lui de huit ans. Félicien et Célestine ont perdu une petite fille qui aurait quinze ans. La mortalité infantile était encore très importante et la petite est morte de la tuberculose qui sévissait à ce moment-là. Ce fut un vrai drame pour eux, et ce n'est que quelques années plus tard qu'ils ont décidé d'avoir un autre enfant. Finalement, ils ont eu deux autres fils, mais pas de fille.

« Lucien, peux-tu aller chercher les petits, et ensuite tu donneras un coup de main à ton père, il a besoin de bras.

- Je suis en train de te couper un peu de petit bois pour le poêle, j'ai presque terminé. Les garçons sont dans le champ à jouer avec les copains. Je vais les appeler

- Merci pour le bois, j'en avais besoin. J'espère que Justin et Jean ne sont pas en train de se bagarrer.

- Célestine, appelle Félicien, viens j'ai besoin de toi.

- J'arrive ».

Les vacances scolaires pour Justin et Jean ont débuté depuis quelques semaines, et ils s'amusent beaucoup tout en aidant un peu les parents à la ferme. Nous sommes le premier août.

Lucien, quant à lui, est très inquiet et suit avec attention les différentes interventions gouvernementales ayant pour but d'apaiser les tensions. Mais rien de positif ne se dessine, et lui qui est arrivé chez ses parents l'avant-veille pour une permission craint d'être obligé de repartir très vite dans la région de Verdun où il est mobilisé.

« Félicien, appelle le voisin, tu es sorti ce matin ?

- Non, pas encore, pourquoi ?

- Il se passe quelque chose, il y a tout un attroupement autour de la mairie, espérons que ce n'est pas ce que nous redoutons tous.

- Je me lave les mains et j'arrive ».

Félicien ressent brusquement une angoisse terrible qui l'envahit tout entier. Il se presse pour rejoindre Arthur et tous deux, sans un mot, courent rejoindre ceux qui sont déjà massés autour de la mairie. Ce sont des visages graves, des femmes en pleurs et des jeunes gens anéantis qui lisent et relisent en souhaitant s'être trompé l'avis de mobilisation générale que le garde champêtre vient d'afficher.

Roulement de tambour annonçant que le crieur garde champêtre a un communiqué à lire.

« Le ministre de la Guerre vient de décréter la mobilisation générale, et demande à tous les hommes de moins de quarante et un ans et aptes au service militaire de rejoindre au plus vite le régiment qui sera attribué à chacun d'eux, et aux jeunes en permission de se préparer à partir. Un train partira dès ce soir pour la Meuse où la plupart d'entre eux effectue son service militaire. Les nouvelles sont désastreuses, et les Allemands tentent déjà de venir envahir la France en passant par la Belgique qui se défend du mieux possible. Nos frontières ont été renforcées, mais le pays a besoin de toutes ses forces vives pour défendre notre sol. Bonne chance à tous et revenez-nous vite ».

Nouveau roulement de tambour signifiant que l'annonce était terminée.

La mobilisation s'échelonnera sur dix-huit jours, le temps nécessaire pour acheminer hommes, matériel et vivres sur les différents lieux affectés aux combats et à l'intendance. Il faut aussi organiser des hôpitaux, prévoir les soins pour les blessés et les relations avec les familles si malheureusement un des leurs venait à perdre la vie. Dès 1914, 3 780 000 hommes sont mobilisés. Durant toute la durée du conflit, pas moins de 8 410 000 hommes seront envoyés dans les combats terrestres et maritimes. Malgré la détresse qui se manifeste, on pense couramment que la guerre sera courte, quelques mois tout au plus. Personne n'envisage que la guerre sera épouvantable et que les combattants vivront un calvaire. Beaucoup d'entre eux ne reviendront pas, et ceux qui survivront seront à jamais détruits par ce qu'ils ont vécu. Certains reviendront vivants mais estropiés, psychologiquement anéantis, d'autres n'auront plus de visage, et seront ceux qu'on a appelés « Les gueules cassées ». Tous seront ces « poilus » qui ont combattu dans les tranchées dans des conditions abjectes et inhumaines, souffrant du froid en hiver, de la malnutrition, et d'épuisement. La vie dans les tranchées n'avait rien d'humain, et ces jeunes gens, qui n'avaient rien demandé se sont vus contraints de se battre, ont vu un ou plusieurs amis tomber sous les balles ou sauter sur des mines ou au cours d'un bombardement, certains n'ont même pas pu être identifiés tellement leurs corps étaient disloqués. De toute nationalité, un seul cri jaillissait de leur gorge, « plus jamais ça » ! Dans quel état d'esprit étaient-ils, mourir pour la France était-ce ça qu'on leur demandait ? Cette guerre a été un carnage humain faisant 1.397.000 « Morts pour la France » dont 300 000 civils, et dans le monde, 18 000 000 de victimes dont 7 000 000 de civils. Que dire de plus sinon reprendre le cri de ces centaines de millions de combattants « Plus jamais ça ». Les poilus et les gueules cassées resteront à jamais dans les mémoires.

Chapitre 2 No.2

Félicien et ses amis restèrent longtemps à discuter et déjà mettre en place un plan d'aide aux nombreuses femmes qui allaient devoir continuer à faire vivre les exploitations, les artisanats ou les commerces seules tout en continuant à assurer l'éducation des enfants, les repas et tout le travail d'une maison. Beaucoup d'hommes allaient partir, laisser femme et enfants, les plus jeunes devraient laisser des amis, une fiancée, des études parfois et bien d'autres choses qui composaient leur quotidien.

Tous seraient ces « poilus » qui ont tant souffert, tant de fois pleuré, et même souhaité la mort pour les délivrer de ce calvaire. Un grand nombre d'entre eux mourront dans les tranchées.

« Je ne suis pas mobilisable, dit Félicien, mais Lucien devra repartir dès ce soir rejoindre son régiment.

- Nous autres serons réservistes, mais j'ai compté pas loin d'une cinquantaine d'hommes du bourg et des environs qui eux devront partir, dit Amédée. Il va falloir aider toutes ces femmes qui se retrouvent seules, et faire notre possible pour que tout continue en espérant que la guerre sera vite finie. C'est la première fois que je remercie le ciel de n'avoir pas d'enfants. Ce qui pour ma femme et moi a été un drame me semble bien léger aujourd'hui.

- Tu as raison, ceux qui seront là devront mettre les bouchées doubles. Mes deux fils sont mobilisés, et la Gustine est désespérée. Elle a peur de les perdre. Je partage son angoisse, même si j'essaie de la rassurer en lui disant que cette guerre ne durera pas longtemps, et que nos gamins reviendront.

- Tout ça est horrible, renchérit Robert qui lui aussi verra son fils mobilisé. J'ai pas encore vu ma femme depuis l'annonce, elle était partie au lavoir, mais mon Juju est complètement retourné. Il ne comprend pas l'intérêt d'une telle guerre, c'est un antimilitariste convaincu, et pour lui tous les peuples devraient s'entendre et vivre en paix. Enfin, c'est un idéaliste, un artiste. Jecrains qu'il fasse une bêtise.

- Tu sais, Robert, on est souvent surpris par la force mentale de certains qu'on croit plus faibles, et ton Juju sera de ceux-là. Il fera son devoir comme les autres et reviendra bien vite reprendre ses pinceaux et son chevalet pour une œuvre digne de lui et de son talent. Ce qu'il peint est magnifique, et sûr que son génie sera reconnu de son vivant.

- Puisses-tu dire vrai, on ne sait pas si tous reviendront, ni qui de nous pleurera un fils, un père, ou un frère, ni combien de victimes civiles seront à dénombrer. On peut juste espérer que ça sera bref et que nos villages et nos campagnes seront épargnés.

- Pour le moment, rien d'autre à faire qu'accepter et prier. Nous continuerons à aller aux offices religieux, et surtout, nous allons nous organiser pour que la vie continue. Amédée, nous pourrons aider La Gustine à la moisson et eux nous aideront aux bêtes. Il faudra qu'un des plus jeunes aille remplacer le maréchal-ferrant, et je crois que ton plus jeune, Robert, montre des qualités dans ce domaine.

- C'est vrai, il va l'aider chaque fois qu'il peut et veut en faire son métier, mais il n'a que seize ans et est bien jeune pour assumer une telle responsabilité. Mais il fera de son mieux.

- En attendant la fin de la guerre, nous devrons nous serrer les coudes et dire adieu à nos petits plaisirs. Finies les parties de belote devant une bonne bière, finis les repas préparés par nos femmes et que nous partagions, finies la chasse et la pêche.

***

Pour Justin et Jean, la perspective de la guerre ne les perturbait pas trop. Ils jouent et rient. La guerre pour eux n'est qu'un nouveau jeu auquel ils se livrent volontiers. Les bagarres, tuer pour rire, faire semblant d'être mort, voilà les nouveaux jeux auxquels ils se livrent sans se rendre compte que la guerre, la vraie, ne ressemble pas à un jeu. Ils n'ont aucune idée de la gravité de la situation ni du fait qu'ils perdront peut-être un frère ou un père ou un oncle ou un cousin. Pour eux, si un tel drame arrive, la prise de conscience sera brutale.

Justin, qui n'était jamais le dernier si une rixe se profilait, était néanmoins un garçon très sensible qui adorait sa maman. Ses petits poings pouvaient faire mal, mais il se montrait très respectueux de l'autorité parentale. Il obéissait à ses parents sans contestation, les aidait comme il pouvait aux travaux de la ferme, mais il aimait se bagarrer. Il adorait sa mère, une belle femme aux longs cheveux sombres et aux yeux noisette. Son père l'intimidait plus avec sa moustache qui lui donnait un air sévère, ses yeux sombres et durs, et cette brutalité qu'il pouvait parfois montrer, ce qui était souvent le cas dans les familles en ce début de vingtième siècle. Les hommes de cette époque ne supportaient aucune contestation de leur autorité, et femmes et enfants devaient obéir sans se poser de question. Ils savaient tout ! Pourtant, Félicien n'était pas un homme méchant, il se montrait même plutôt assez tolérant sur certains sujets, et aimait profondément sa famille, si bien que les enfants eurent peu à souffrir de cette apparente brutalité.

Les parents de Félicien avaient connu la guerre de 1870, étaient morts depuis quelques années presque en même temps et Félicien avait hérité de la ferme qu'il continuait à exploiter, aidé de sa femme. Sa sœur, Constance, avait épousé un boucher d'un village voisin et ils avaient deux garçons en âge d'être mobilisés, deux filles et un autre garçon beaucoup plus jeune. Le travail occupait toute la journée de Félicien, pas de repos ou peu, si bien que le soir, dès que le repas était terminé, il allait se reposer et souvent s'endormait très vite. Célestine profitait de ce moment pour raconter aux enfants des histoires ou des anecdotes familiales, les cajoler un peu devant la cheminée en hiver, vérifier que les leçons étaient apprises, et préparer ce dont ils auraient besoin le lendemain pour l'école. Mais ce soir-là, le cœur n'y était pas, Lucien venait de partir rejoindre son régiment, elle avait peur et Félicien lui-même se montrait très inquiet. Impossible de se coucher, pourtant les bêtes, elles, se moquaient bien de la guerre et exigeaient les soins comme d'habitude. Ni l'un ni l'autre ne seraient capables de trouver le sommeil ce soir-là, et ils restèrent très tard à discuter assis sur le banc dans la cour. On pouvait sentir la lourdeur de l'ambiance, le temps était orageux comme s'il se mettait au diapason du moral des habitants. Célestine avait été élevée par son père avec l'aide précieuse d'une tante, sa mère étant morte en couches. Elle n'avait donc pas connu sa mère, et sa tante était pour elle autant qu'une maman. Elle a eu beaucoup de chagrin à la mort de cette dernière, car grâce à elle, elle a pu avoir une enfance normale et heureuse. Son père ne s'étant pas remarié, elle n'eut donc pas de frère ni de sœur.

Constance et son époux gardaient avec cette famille des liens très étroits, ils se voyaient le plus souvent possible, et c'est au volant de leur Panhard qu'ils arrivèrent très tard le soir alors que Félicien et Célestine discutaient sur leur banc. La voiture à cette époque était un luxe, et c'est grâce à un héritage dont a bénéficié Antoine qu'ils ont pu acquérir cette merveille. Constance, fondant en larmes, saute au cou de son frère et embrasse affectueusement Célestine. Les deux femmes s'apprécient, s'entendent bien, et c'est une famille très unie qui va devoir affronter le pire.

« Tu te rends compte de ce qui nous arrive ? Mon Doudou et mon p'tit Paul sont mobilisés, ton Lucien est déjà dans le train, l'Antoine et moi, on est complètement déboussolés et on n'arrête pas de pleurer depuis c'midi.

- On en parlait avec ton frère, il est sûr que la guerre ne sera pas longue et que tous nous reviendront vite.

- Puisses-tu dire vrai, je vais prier pour que Dieu ne nous prenne pas nos enfants. Les garçons sont tous les deux allés voir leur fiancée, Doudou et Virginie avaient prévu de se marier avant l'hiver. Paul et Lucile n'en sont pas là, ils sont trop jeunes encore. Que de jeunes gens qui vont partir faire la guerre. On commence à s'organiser en ville pour que la vie continue. Vous aussi sans doute.

- Ils sont bien pressés, tous les deux. Mais je les comprends, quand on s'aime, pourquoi attendre. Doudou a un bon travail, et la petite sera institutrice. De quoi bien démarrer dans la vie.

- Ils auront sûrement des permissions, on va les attendre avec angoisse. Si vous avez besoin de nous, pas de souci, avec la voiture, on peut être là très vite.

- Merci, on va tous se soutenir du mieux possible, mais c'est sûr, ce n'est qu'un sale moment à passer. Dans peu de temps, tout rentrera dans l'ordre, et chacun retrouvera sa vie d'avant ».

Célestine n'est pas dupe et sait bien que ce mariage précipité cache quelque chose. Édouard et Virginie ont dû faire une « bêtise », ce qui les force aux yeux de tous à faire en sorte que ça ne s'ébruite pas. Mais ce qui arrive rend les choses plus compliquées, et il faudra profiter de la première permission pour les marier et que ce bébé ait un papa. Elle espère que les parents de Virginie, qui sont des gens très rigides pour qui les conventions ont plus d'importance que tout le reste, ne feront pas la bêtise de renier leur fille.

"Constance, tu peux me dire la vérité, Virginie attend un bébé et tu ne sais pas comment ses parents vont réagir.

- Je ne pense pas qu'ils soient déjà au courant. C'est vrai que ce sera difficile pour eux d'accepter, tu les connais !

- Le contexte ne permet pas de se lamenter sur ce qui, au bout du compte, ne sera que du bonheur. Tu seras grand-mère, et jeune comme tu es encore, tu vas profiter à fond de ce bout de chou qui va pointer son nez, et les jeunes parents pourront compter sur ton aide. Allez, pas de panique, Virginie adore Édouard, et lui, n'a d'yeux que pour elle. Il faut juste que le mauvais sort ne se mêle pas de cette affaire, et surtout toi, moque-toi du quand dira-t-on.

- J'ai toujours aimé ton optimisme, et j'avoue que là, il me fait le plus grand bien. Il va falloir que nous rentrions, il fait nuit et l'éclairage de la voiture est léger. Tu sais que nous avons fait installer le téléphone, ça coûte très cher mais au moins on pourra s'appeler.

- Oui, c'est cher, et nous qui l'avons depuis six mois, sommes malgré le prix, contents. Les garçons pourront peut-être nous contacter depuis le front, mais je doute qu'ils en aient la possibilité. On verra bien. Rentrez bien et à demain.

***

La France ne va pas dormir beaucoup ce soir-là, les larmes qui vont être versées pourraient peut-être constituer une petite mer, mais chacun se prépare à remplir son devoir, et aux souffrances à venir. De toute façon, personne n'a le choix. Les adieux sont pour la plupart déchirants, car chacun sait bien qu'ils seront peut-être les derniers. Mais il ne faut pas penser au pire, l'heure est à l'entraide, à l'espoir que la guerre ne sera qu'une formalité mettant vite fin aux velléités invasives de certains pays voulant dominer le monde

Chapitre 3 No.3

Chapitre 2

C'est dans ce contexte que Justin et Jean vont passer les mois suivants. Tout le bourg s'entraide pour que ce dernier continue à vivre, et on réussit souvent à multiplier les heures de travail, à continuer à se réunir pour faire le point de la situation sur le front. Le conflit s'enlise, la guerre des tranchées s'est installée, et autour de Verdun c'est le chaos. Plus d'un an déjà que la guerre a commencé. Toutes les régions de l'est de la France sont au plus près des combats fratricides qui se déroulent, les morts sont nombreux et les « gueules cassées » se comptent par milliers. L'hiver a été très rude, et les soldats n'ont que peu de moyens de donner de leurs nouvelles à leur famille. Des cartes sont fournies gratuitement qu'ils peuvent de temps en temps envoyer, mais pour les familles qui les attendent, c'est l'enfer. Chacun guette le facteur avec angoisse et craint de recevoir l'avis de décès d'un mari ou d'un frère ou d'un fils, « mort pour la France ». Dans cette petite ville de l'est du pays proche de la Lorraine et de l'Alsace, plusieurs hommes sont morts et plusieurs jeunes dont un des fils de la Gustine et du Dédé. Tout le monde est anéanti par le tribut déjà très lourd que paie ce petit bout de France. Mais courageusement, on continue de travailler, il ne faut pas baisser les bras, et comme la population masculine diminue de mois en mois, la somme de travail est considérable. Les femmes sont épuisées et ne savent pas ce qu'il adviendra de tout ça si le conflit continue de prendre de l'ampleur. Célestine et Constance font le maximum, et leurs maris se dépensent corps et âme pour continuer à faire vivre leurs familles.

« Une carte de Lucien ! s'écrie Célestine qui s'empresse de la montrer à toute la famille. Il va bien, Dieu merci.

- Fais voir ! Bon je suis rassuré mais il ne dit pas grand-chose des conditions de vie là-bas. Je suis certain qu'il veut nous préserver pour que nous ne nous fassions pas trop de souci, renchérit son mari.

- Je vais la ranger et je la ferai lire aux petits quand ils seront rentrés de l'école. Ils seront contents de savoir que leur grand frère va bien.

- Oui, et ensuite on la mettra avec les autres dans le cadre ».

Ainsi, Célestine et Félicien gardaient précieusement les quelques cartes reçues de Lucien et sentaient bien que, au fil des mois, la situation pour lui et les autres soldats engagés dans la guerre devenait de plus en plus insupportable. Ils comprenaient que tous ceux qui reviendraient seraient changés à jamais, et que les blessures morales et physiques ne s'effaceraient pas d'un coup d'éponge. Mais l'essentiel pour eux à ce moment-là était qu'il revienne vivant. Eux, dont les parents avaient vécu la guerre de 1870, ne veulent pour rien au monde que ce drame se perpétue, même si en 1870, c'est une armée de métier qui a été envoyée ; il n'y avait pas eu de mobilisation générale envoyant au combat des jeunes peu formés, le service militaire durait alors deux ans. En 1913, ce service s'est vu prolongé d'un an et de ce fait l'incorporation a été ramenée à vingt ans. Ce sont des hommes jeunes et dans la force de l'âge qui sont obligés d'abandonner travail et famille. Combien seraient tués, combien reviendraient, et dans quel état ? Combien de familles seraient à jamais endeuillées et détruites ?

L'année 1915 s'écoule, la guerre dure, et l'absence des hommes se fait de plus en plus lourde. Chaque jour en voit un ou deux rejoindre le front, beaucoup de jeunes gens sont obligés de se soumettre et de partir servir de chair à canon. Les fêtes de fin d'année sont tristes, Noël un peu marqué pour faire plaisir aux enfants, mais le cœur n'y est pas. Les familles sont séparées et certaines en deuil, ayant perdu au combat un ou plusieurs des leurs. Alors dans ces conditions, comment se réjouir et essayer de festoyer. On ne croit plus à un conflit court, tout le monde voit bien que toute cette horreur va durer encore longtemps, et le découragement gagne certains. Se ravitailler en nourriture devient compliqué, et les réserves s'épuisent. Des villages entiers sont rasés de la carte et beaucoup de civils meurent sous les bombardements. La malnutrition commence à faire des ravages, les infections liées au déficit en hygiène et au manque de nourriture sévissent et multiplient le nombre des victimes. Les hivers souvent très froids et enneigés dans ces régions de l'est de la France vont être durs à passer, et que dire des souffrances que vont devoir endurer les soldats. Personne ne peut imaginer ce que sont les tortures que ces derniers doivent supporter, froid, saleté, manque de nourriture, peur terrible de faire partie des « Morts pour la France » et de ne jamais revoir tous ceux qu'ils aiment. Ils se raccrochent comme ils peuvent au moindre soupçon d'espoir et de vie qui reste, à l'amitié qui naît entre eux et essaient du mieux possible de continuer à rassurer leurs proches en envoyant des cartes qui mettent de plus en plus de temps à parvenir à leurs destinataires. Heureusement, ils ont de temps en temps une permission qui leur permet de souffler un peu et de revoir les leurs. Édouard et Virginie ont pu profiter d'une permission de ce dernier pour se marier dès octobre 1914, le bébé devant naître en février 1915. Tout ça relève du cauchemar, et les soldats n'en voient pas le bout. Ils ne sont plus eux-mêmes, ils ne sont plus que des pantins armés à la solde de quelques cinglés qui ont décidé d'imposer leur loi à toute une planète, et qui pour réussir, envahissent, tuent, et obligent leurs victimes à s'armer et entrer dans un conflit sanglant. Souvent, et encore aujourd'hui, ce sont des idéologies très nationalistes, des convictions religieuses proches de l'intégrisme ou carrément intégristes, la radicalisation qui les accompagne qui n'a plus grand-chose à voir avec la Bible ou le Coran qui sont à l'origine des guerres. C'est l'obscurantisme tant décrit et combattu depuis des siècles par tout ce que la planète compte de gens qui réfléchissent, de philosophes, d'intellectuels, de simples braves gens pour qui la tolérance et l'amour sont essentiels et pour qui vivre en bonne intelligence avec les autres relève de l'évidence.

Georges, le bébé de Doudou et de Virginie ne connaîtra pas son père qui sera tué dès le mois de mars 1915, un mois après sa naissance. Constance et Antoine ne se remettront jamais de la perte de leur fils, mais adoreront Georges et aideront du mieux possible Virginie à élever son enfant. Les parents de Virginie seront eux aussi très présents dans la vie du petit, et tous essaieront en vain de la consoler. Sa vie devra se poursuivre sans son Doudou, et son bébé ne connaîtra pas son père. Elle pleure beaucoup, pense au suicide, et la ressemblance de Georges avec son papa est pour elle un déchirement en même temps qu'un réconfort. Elle se remariera bien après la guerre, aura un autre enfant, mais Doudou sera à jamais dans son cœur, et restera l'amour de sa vie.

La guerre ne fait que s'étendre, les victimes militaires et civiles sont de plus en plus nombreuses et personne ne voit comment se sortir de cette horreur.

En Févier 1916, commence la bataille de Verdun qui oppose l'armée allemande à l'armée française. Elle durera jusqu'au 18 décembre 1916 et restera la plus sanglante. On dénombre 700 000 pertes (morts, blessés et disparus), dont 362 000 Français. La ville de Douaumont sera détruite entièrement à l'exception du fort que les Français reprennent. Douaumont ne sera pas reconstruite, et c'est sur ce site que l'ossuaire sera édifié pour recevoir les ossements de tous les soldats qui n'ont pas été identifiés. Se recueillir là est très impressionnant et permet au travail de mémoire de se rendre indispensable, pour que plus jamais, l'humanité n'ait à souffrir de conflits, de guerres imbéciles et sanglantes. En juillet, c'est le début de la bataille de la Somme qui oppose français et anglais aux Allemands.

Nombre de villages ont été détruits pendant cette période dans le Nord et l'Est du pays, comme Fleury devant Douaumont. C'est en mémoire de ce village que Fleury sur Orne dans le calvados changera d'appellation et ne s'appellera plus Allemagne en 1917. Ornes dans la vallée de Verdun sera également rasée. Certains de ces lieux n'ont pas été reconstruits alors qu'après la guerre beaucoup ont pu revivre, ont été reconstruits, et restent de hauts lieux de mémoire.

Lucien est au front, et doit participer à cette bataille. Il a peur, il a froid, il se sent sale et comme pour beaucoup d'entre eux, parfois la mort semble une délivrance. Mais tous se ressaisissent à la pensée de leurs proches, ils regardent avec amour une petite photographie qu'ils avaient emportée avec eux, et qui les rattache à la vie. Quand reverront-ils les êtres chers, et les reverront-ils un jour ? Aucun d'eux ne peut répondre à cette question. Leurs fiancées ne se lasseront-elles pas d'attendre ? Pour d'autres, ce sont leurs enfants, qu'ils n'ont pas vus depuis longtemps, qui grandissent et peut-être que leur mémoire commence à les effacer. Quand ils seront démobilisés, comment seront-ils accueillis s'ils sont invalides ou que leur visage n'est plus qu'un ensemble de traits horribles à voir ? Tous se posent ce genre de questions, et ne peuvent qu'espérer rentrer indemnes. Même si aucun n'aborde franchement le sujet, la fidélité de leurs épouses les taraude. Lucien a bien une petite amie au village, mais rien de très sérieux entre eux avant sa mobilisation. Ils se sentaient encore trop jeunes pour envisager leur avenir ensemble. Il pense à elle de plus en plus. Il aimerait bien voir les petits, Justin et Jean qui ont dû bien grandir ces derniers mois. Sa mère et sa tendresse lui manquent et la moustache de son père aussi. Il se rend compte que sa famille est tout pour lui, et se promet qu'à son retour, il sera le fils le plus attentif qui soit et un grand frère aimant. Sa petite amie prend de plus en plus de place dans ses pensées, et il est sûr maintenant de son amour pour elle. « Vivement la permission ! se dit-il, je pourrai la demander en mariage ». Tous ces mois de souffrance et de solitude ont fait de Lucien et de bien d'autres des adultes qui n'ont qu'une envie, retrouver les leurs. Mais ils ne retrouveront certainement jamais l'insouciance qui était l'apanage de leur jeunesse. Cette dernière leur a été volée, et ce pays qu'ils aiment tous tant leur demande de renoncer à elle pour se consacrer à lui. Il va même prendre la vie de beaucoup d'entre eux, ce qui est trop cher payé.

Lucien qui doit bénéficier de quelques heures de permission dans les semaines à venir retrouve un peu d'optimisme et se promet de faire de Louise sa compagne pour la vie. Il a bien des idées en tête pour la convaincre de se donner à lui pendant cette trêve, mais il n'en aura pas le loisir et fera partie de ces nombreux disparus dont les corps n'ont pas été identifiés. La nouvelle parviendra à Célestine et Félicien dès juillet 1916, et traumatisera cette famille pour toujours. Justin et Jean apprendront la mort de leur frère et ressentiront un immense chagrin. Ils comprennent que la guerre n'est pas un jeu, qu'elle vous enlève ce que vous avez de plus cher sans scrupule, et anéantit les familles. Justin qui a douze ans ou presque à ce moment-là perçoit cet énorme coup du sort avec horreur et ne s'en remettra jamais vraiment. Lui aussi a donné son enfance à la France. Cette dernière vient de la lui enlever sans penser qu'il n'était qu'un petit garçon. C'est ce qu'il ressent très profondément. Félicien essaie de se montrer fort, mais Célestine ne peut pas, elle est désespérée et ne pense plus qu'à la mort qu'elle appelle de tous ses vœux. Même les deux petits dont elle doit assurer l'éducation du mieux possible et qu'elle aime de tout son cœur ne parviennent pas à lui redonner la force de vivre. Constance et elle se voient beaucoup, pleurent ensemble le fils et le neveu perdus, et finalement, très soudées l'une et l'autre, continueront de vivre pour ceux qui restent. Les nouvelles de Paul sont rassurantes en ce qui concerne ce dernier, une blessure pas trop grave qui laissera malgré tout des séquelles physiques, mais l'éloignera du front. Il sera démobilisé bien avant la fin de la guerre et pourra rentrer chez lui avec un handicap mais vivant.

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