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Juste une autre vie

Juste une autre vie

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Cloé, lycéenne, rencontre celui qui deviendra plus tard son mari et le père de ses enfants. Adam, beau jeune homme, est doté d'une faconde de laquelle il joue à merveille. En choisissant de faire sa vie avec lui, Cloé va apprendre à ne pas s'attarder sur la déception. À la suite d'une nouvelle désillusion, Cloé croise la route de Lucio, guitariste de rue, très éloigné des « perfections » d'Adam. Cette annonce inattendue provoque des bouleversements dans la vie de la jeune femme qui s'éloigne peu à peu de ses adages pour vivre une double vie à la fois intense, lancinante et douloureuse. À PROPOS DE L'AUTEURE Pour Elodie Camara, créer des personnages, décider de leur force, de leur faiblesse et de leur destin est une sensation exaltante. Juste une autre vie est dédié à toutes ces existences subies plutôt que vécues, à ces pages qui ne seront jamais écrites, trop souvent justifiées par la présence de cette fausse amie appelée « anticipation » et de ses complices, les « si ».

Chapitre 1 No.1

« J'étais confiant. J'étais plein d'énergie. Je crois que j'étais assez heureux à cette époque de ma vie parce que même si je n'étais pas avec elle, je savais qu'elle existait. »

Anna Gavalda, Je l'aimais

Cloé

Toute existence est ponctuée de moments clefs. Un geste, une parole, une rencontre, chaque détail, aussi infime soit-il, possède le pouvoir extraordinaire de transformer la journée qu'il compose en un nouveau départ, un tournant de la vie.

Cloé essayait de se persuader que ce jour de printemps 2015 était un d'entre eux.

Les derniers mots échangés avec Lucio avaient chamboulé son esprit pour n'y laisser qu'un pêle-mêle d'interrogations et de déceptions. Assise sur le bord de son lit, les bras ballants, elle fixait le sol, comme si les réponses qu'elle cherchait pouvaient se trouver inscrites sur le parquet en chêne Stirling qui couvrait le sol de sa chambre.

Ces mots tant attendus, ceux qui allaient la libérer de la pesante situation qui la rongeait depuis bien trop d'années déjà, Lucio les avait enfin prononcés

La communication avait été coupée brusquement, en pleine conversation, juste après que tout ce dont elle avait besoin d'entendre eut été dit. Ces quelques minutes de discussion avaient suffi à rayer, d'un seul trait, la totalité des excuses qu'elle avait pu se trouver jusqu'à ce jour.

À deux reprises elle avait répété son prénom, sans réponse en retour, avant de comprendre qu'il n'était plus là. À l'écoute de sa propre voix lançant des « Lucio », similaires à des appels au secours, Cloé s'était remémoré leurs premiers échanges qui avaient eu lieu dix années plus tôt. Elle avait pleinement conscience que cet instant, où elle avait croisé sa route pour ne plus jamais s'en éloigner, n'avait tenu à rien. Lucio, ses yeux plissés, sa peau douce et son odeur fruitée, aurait pu qu'augmenter le compte de ces milliers de visages inconnus, photographiés par son regard, et oubliés presque instantanément. Mais une force mystérieuse en avait voulu autrement, amenant Cloé à lui accorder plus d'importance qu'aux autres, et par cela, lui octroyant un rôle majeur dans son histoire.

La jeune femme se souvenait comme au premier jour de sa présentation atypique, de ses quelques notes d'humour, et du voyage au soleil dans lequel l'avaient embarquée son accent espagnol et son prénom à consonance italienne. Bien qu'encore troublée, elle afficha un léger sourire en se remémorant l'énergie et les mimiques qu'il avait déployées pour lui apprendre à prononcer ce dernier correctement :

- Non, ce n'est pas « Lou-chio » c'est « Lou-tchio ». La première partie, tu la prononces très bien. C'est la deuxième syllabe qui est fausse. Regarde, tu dois taper ta langue sur ton palet et avancer tes lèvres. Écoute bien le son : « tchio ».

- C'est compris : « Lou-tchio » !

- Voilà ! Mon papa doit être fier s'il t'entend de là-haut... Tu fais honneur à l'Italie et à ses ancêtres en t'appliquant comme cela !

Cloé le prononçait à présent à la perfection.

Pourtant il n'entendit pas souvent son prénom résonner dans la bouche de sa belle. La jeune femme l'avait rapidement troqué. « Tio ».Lucio se plaisait à l'entendre l'appeler de cette façon. Cela était plus qu'un sobriquet affectueux à ses yeux. C'était un symbole puissant, représentant à la fois l'intérêt dont elle faisait preuve envers sa culture espagnole et la profonde affection qu'elle éprouvait pour lui.

Dès les premières années, à force d'écoute et d'observation, le jeune homme avait obtenu la totalité des clefs pour déchiffrer les non-dits de sa belle. Par cela, il avait développé le pouvoir d'entendre ses silences et d'identifier toute alerte dans sa voix ou son comportement. Lucio avait, entre autres, su utiliser cette aptitude pour deviner son humeur selon la manière dont elle le nommait. Parfois, quand elle était contrariée, Cloé perdait volontairement tout ce qu'elle avait pu acquérir d'hispanique, francisant chacun de leurs mots tendres, en provocation. Étrangement, Lucio aimait ça. Il était conscient de son mécontentement mais il n'était pas dupe, sa bien-aimée utilisait encore les lutineries qu'il y avait entre eux, confirmant alors que rien n'était perdu. A contrario, Lucio savait identifier le danger de la situation et l'éloignement qui prenait forme, lorsque la jeune femme cessait ses petites attaques pour laisser place à l'indifférence.

À présent, cela faisait déjà plusieurs années qu'il n'était redevenu que le commun « Lucio » pour elle. Cloé, elle, avait perdu son statut de « Clochette », « hada1», ou encore « bella », pour ne plus avoir à répondre qu'à son prénom, ou, tout au mieux, à un « Madame » prononcé sur un ton amusé à la limite du sarcasme.

La jeune femme était encore sonnée. Elle hésita quelques secondes, juste le temps de passer les doigts dans son épaisse chevelure, puis reprit en main son téléphone et se mit à tapoter :

« Je suis désolée, je ne suis plus seule, je te rappelle dans la semaine.»

Elle s'empressa ensuite d'appuyer sur le bouton « envoyer ».

Cloé tenta de se persuader que c'était peut-être mieux ainsi, pourquoi perdre du temps à épiloguer plus longuement sur le sujet ? Après un tel coup de pouce du destin,il ne fallait surtout pas le recontacter. Elle allait prendre le temps d'analyser tout ce qui avait été dit, le retourner, le disséquer, en débattre avec ses amies, afin d'en réaliser l'exégèse la plus exacte possible.

Cloé avait espéré qu'il aborde lui-même le sujet, écoutant patiemment chacun de ses mots, chacune de ses histoires, lesquelles, ce jour, lui paraissaient insignifiantes. Son esprit n'était obnubilé que par une seule chose : ses aveux. À son grand dam, ce moment n'arriva jamais. À aucun instant il ne parla de quoi que ce soit pouvant laisser présager l'approche d'une confession.

Lucio l'avait interrogée sur son quotidien et n'avait obtenu que des réponses laconiques. Imperturbable, il avait ensuite enchaîné les sujets d'un aplomb déconcertant, avec la même légèreté dans la voix que lors de la plupart de leurs discussions. Il n'avait laissé place à aucun silence pouvant sous-entendre une quelconque gêne. Il s'était ensuite risqué à lui parler d'amour, de sentiments profonds, d'une passion commune, et de projets d'avenir.

Puis était arrivé le moment lors duquel Cloé, à la fois lassée et agacée d'attendre, avait fini par l'interrompre et lui avouer tout ce qu'elle avait sur le cœur, abordant elle-même le thème si douloureux. Et dans les réponses qu'elle obtint, elle comprit immédiatement que tout cela devrait nécessairement conduire au changement.

Chapitre 2 No.2

Enfant, Cloé était guidée par l'étrange sensation de percevoir le monde autrement que ses petits camarades. La fillette s'était alors persuadée qu'elle n'était pas née par hasard. Elle en était certaine : sa vie serait différente de celle des autres, car elle était chargée d'une mission encore inconnue. Elle avançait pas à pas vers son avenir, guettant le jour où tout ne serait qu'évidence, jour lors duquel elle mettrait son don à contribution et comprendrait enfin la raison de son existence. Chaque journée « banale » n'était que déception.

Et à force de désillusions cumulées, Cloé dut très tôt se rendre à l'évidence qu'elle n'était dotée d'aucun super pouvoir et que sa vie n'avait rien d'extraordinaire. Alors, la raison de sa naissance devint floue, et ses premières angoisses firent leur apparition.

Cloé était une petite fille pourvue d'un imaginaire très développé, sensible et empathique, constamment intriguée et attirée par les enfants isolés. Elle ressentait leur peine et avait longtemps pensé qu'une de ses fameuses missions était de les aider à se sentir compris et appréciés.

Son aspect physique, bien qu'éloigné des critères de beauté classiques, attirait le regard. Ses boucles blondes ambrées, son teint aux nuances à peine dorées, la musculature de son visage qui lui donnait un léger côté androgyne, les fossettes encadrant son sourire, ses lèvres pulpeuses rose-pêche : tout cela la rendait unique et constituait la raison pour laquelle quiconque croisait son chemin en sortait avec un avis tranché sur son apparence.

Lorsque Cloé parlait de son enfance, elle disait qu'elle avait été classique. Elle avait passé sa jeunesse entre l'école, la maison, les amis et la famille. Sa mère était paysagiste et son père enseignait la technologie dans un collège voisin. Tous deux disposaient de salaires suffisants pour vivre confortablement sans trop d'extravagances. Ils habitaient une maison qui avait pour particularité de posséder un jardin japonais invitant à la quiétude et à la sérénité, parfaitement conceptualisé par sa mère. La découverte du monde était, entre autres, un point central de son éducation. Chaque année, toute la famille partait pour un voyage dont la destination était déterminée par l'état des finances du mois précédant le départ. Cloé était fière d'être l'enfant de ce couple dont le but premier consistait à mener une existence paisible, tout en s'efforçant d'émaner et de développer tout ce qu'il y avait de meilleur en chacun des membres de leur petite famille. Au sein de ce foyer où tout sujet pouvait être abordé sereinement et où régnait un calme olympien, Cloé passa une jeunesse heureuse.

La jeune femme tenait en partie son fort tempérament et sa joie de vivre, de sa voisine, « mamie », dont elle se sentait très proche et ne cessait de s'inspirer. Cloé avait fait la rencontre de Martha peu après son arrivée dans le quartier. Un ballon perdu dans le jardin de cette dernière avait été à l'origine du premier contact. Cloé n'avait que des bribes de souvenirs de ses aïeux car seuls ses grands-parents maternels étaient encore en vie pour sa naissance, avant de décéder tous deux à quelques mois d'intervalles alors qu'elle n'avait pas encore fait son entrée en maternelle.

Martha était la matriarche du quartier, toujours souriante, pleine d'entrain, dotée d'une sacrée gouaille et curieuse de tous faits. Elle avait connu la « dure vie » comme elle l'appelait. Mais elle avait surtout connu la perte. Beaucoup trop de pertes. Martha avait refusé de s'attacher ni à un homme ni à un enfant. À la maternité, elle avait préféré la découverte du monde sans contrainte d'inquiétude, d'attente ou d'anxiété. Mais depuis sa sédentarisation, elle avait baissé sa garde. Elle traitait chaque enfant comme s'il était le sien, elle les maternait, les surveillait, les protégeait et leur laissait toujours sa porte ouverte. Ceux qui pensaient qu'elle pouvait avoir un tel comportement par regret de maternité ne connaissaient pas Martha et sa force de caractère.

C'est avec la petite Cloé que sa relation fut la plus forte. Dès leurs premiers échanges, Martha lui imposa de l'appeler « mamie », car, l'avait-elle informée, tout le monde l'appelait ainsi dans le quartier. Cloé n'avait jamais appelé personne mamie. À partir de cet instant, elle eut donc elle aussi une mamie comme tous ces enfants qu'elle avait pu jalouser secrètement.

La petite fille affectionnait ses heures durant lesquelles Martha lui contait sa vie rocambolesque : ses épreuves qu'elle avait fièrement surmontées les unes après les autres, ses rencontres atypiques, ses instants glorieux qu'elle avait fini par pouvoir connaître, à force d'entêtement, de culot et de courage. Au-delà d'une voisine-mamie, elle était devenue sa confidente, sa référente, celle auprès de qui elle venait naturellement et sans appréhension, se requérir des conseils expérimentés et bienveillants.

Durant ses jeunes années, Cloé n'avait eu ni trop ni pas assez, elle n'avait manqué de rien. Elle avait bénéficié de tout l'amour dont un enfant a besoin pour grandir et avait eu une éducation saine, dont les fondamentaux étaient le respect et la politesse.

Ses souvenirs d'enfance se résumaient aux cache-cache géants, aux repas de famille, aux parties de billes, de football, de jeux vidéo, d'élastique, de corde à sauter, aux pique-niques, aux matinées à la plage, aux chorégraphies répétées avec ses copines, et à ce sentiment de liberté que lui donnait son vélocross. Parmi ses souvenances qu'elle affectionnait particulièrement, il y avait ses instants passés dans l'atelier de son père durant lesquels ils fabriquaient ensemble des objets dont aucun membre de la famille n'arrivait à trouver d'utilité, lui, heureux de transmettre son savoir, elle, fière des encouragements reçus, dans la peau de son héros fétiche : MacGyver,

Les plus anciens souvenirs de Cloé avaient pour décor la maison familiale dans laquelle ses parents avaient décidé d'aménager lors de ses premières années. Avant d'être dotée d'un jardin japonais, cette maison possédait une particularité qui avait aidé la petite fille, d'abord réfractaire à ce changement de domicile, à adhérer à leur choix : elle se situait à seulement deux rues d'une vaste plage. Fillette, elle y avait construit de multiples châteaux de sable, fait travailler son imaginaire avec ses voisins sur le plus grand rocher qui leur servait de vaisseau spatial, avait sauté de dune en dune, alternant les grises et les blanches, lors de parties de chat perché. Jusqu'à ce que ce jour précédant sa rentrée en CM1, après un cache-cache dont elle était sortie victorieuse, tout bascule.

Pour une fois c'était elle la dernière, celle qui donnait du fil à retordre au reste du groupe. Eliott, le voisin qui vivait à deux maisons de la sienne, avait été désigné comme chercheur. Il avait commencé par contrôler la plus grande dune surplombée de panais épineux derrière laquelle les participants avaient l'habitude d'élire refuge. Il y avait alors trouvé son ami Fabien dont la capture avait accru la quantité dechercheursà deux. Et, en moins de cinq minutes, ils étaient passés à trois, puis à quatre, et comme cela jusqu'à ce qu'ils se retrouvent tous à la recherche d'une seule et même personne : Cloé.

Chapitre 3 No.3

Bien qu'elle les savait à mille lieues de l'imaginer capable de s'introduire dans la demeure d'autrui, Cloé avait coupé sa respiration à l'écoute de l'approche de ses amis, de peur qu'ils ne la découvrent. Sa cachette n'était autre qu'une cabane de pêcheur composée de bois et de roseaux marins. L'immense homme moustachu qui en était le propriétaire, du fait de son allure particulière, sa taille, sa grosse moustache, son visage sévère et sa casquette de marin, qu'il portait en tout temps, l'avaient intriguée dès le premier jour où elle l'avait aperçu, chargé de son matériel de pêche.

Depuis, elle n'avait cessé de le croiser lors de ses balades en famille ou durant ses heures de jeux avec ses amis. Elle avait alors remarqué qu'il n'était présent qu'en période estivale et à heures précises : soit il pêchait, soit il déchargeait son véhicule, soit il restait dans sa cabane, soit il refermait tout pour repartir lesté de la pêche du jour principalement composée d'anguilles. La fillette était encore en train de l'observer lorsqu'il avait plongé sa main au milieu des sanils constituant la toiture, pour en sortir son double de clefs. Elle avait découvert un de ses secrets, créant par la même occasion, du jour au lendemain, un lien entre ce drôle de grand bonhomme et elle, sans qu'il le soupçonne. À partir de cet instant, elle avait eu le pouvoir d'entrer et de sortir de sa cabane quand bon lui semblait. Toutefois, jusqu'à ce jour, elle n'avait su quoi faire de cette opportunité. Elle s'était juste demandé à quoi pouvait ressembler l'intérieur de la cabane d'un homme aussi austère, laissant son imagination aller à un intérieur très coloré en totale inadéquation avec ce qu'il dégageait. Lorsqu'elle s'y réfugia, elle ne put que constater qu'il n'en était rien. La cabane était, à son image, à la fois froide et étrange. Elle était composée de trois pièces séparées par des claies en roseaux : une pièce centrale jouant à la fois le rôle de séjour et de cuisine, ornée d'objets d'antan en piteux états, une chambre plus que sommaire, et une remise dans laquelle était entreposé le matériel de pêche. C'était dans cette dernière, au milieu des cannes à pêche, des nasses, des carrelets et des boîtes de rangement en fer, que la fillette avait décidé de se dissimuler.

Elle avait continué à tendre l'oreille jusqu'à entendre ses amis capituler enfin. Elle avait hésité à sortir d'un bond, triomphante. Mais la fillette souhaitait d'abord être sûre de bien être la dernière et non la cible d'une quelconque machination pour la faire sortir de sa cachette. Elle était donc restée terrée dans la remise jusqu'à s'être assurée que le silence avait assez duré pour écarter toute tentative de supercherie. Elle avait ensuite entrouvert la porte pour jeter un coup d'œil, et, une fois certaine que personne ne la guettait, était sortie de sa cachette en sautant de joie :

- J'ai gagné ! J'ai gagné !

Mais personne n'était venu l'accueillir ni la féliciter.

Elle avait alors précipitamment refermé la cabane et s'était agrippée à ses parois pour atteindre la toiture afin de remettre la clef à sa place. Puis, elle avait crié tour à tour les prénoms de ses compagnons de jeu. Mais ni Eliott ni aucun autre participant ne lui avaient donné de réponse en retour. Cloé avait alors conclu qu'ils avaient tous dû abandonner leur quête pour regagner leur domicile.

Une décharge d'angoisse s'était abattue sur elle lorsqu'elle avait pris conscience de sa solitude à une heure aussi tardive, dans un lieu où elle ne devait pas se trouver.

La jeune Cloé était en train de pleurer et de trembler de tout son corps lorsqu'elle avait entendu une petite voix lui dire :

- Cloé, pourquoi pleures-tu ?

C'était sa meilleure amie, Emma. Sa voix douce et calme l'avait immédiatement apaisée, stoppant aussitôt ses pleurs.

- J'ai eu très peur, j'ai cru que j'étais seule.

- Je suis là, moi. Allez viens, on fait la course jusqu'à ma rue. La dernière arrivée est une poule mouillée ! lui avait-elle lancé avant de filer à toutes jambes dans le sable.

Cloé s'était aussitôt élancée afin de tenter de rattraper sa meilleure amie. Après quelques minutes de sprint, elle avait vu Emma se faufiler dans les lauriers-roses qui bordaient la route et dont on n'avait cessé de lui répéter qu'une ingestion de leurs pétales lui aurait probablement été fatale, avant de totalement la perdre de vue. La présence de ces derniers indiquait qu'elle n'était plus très loin de la ligne d'arrivée. Il ne lui restait plus qu'à les traverser pour atteindre leur quartier.

- Emma, tu es là ? avait-elle lancé désespérément tout en avançant lentement, les bras écartés pour laisser ses mains frôler le danger rose.

Emma n'avait pas répondu. Elle qui affectionnait particulièrement la compétition, avait sûrement dû continuer sa course pour arriver la première.

Le pas lent, le rythme cardiaque tambourinant, Cloé avait poursuivi sa route mortellement fleurie, seule

C'est au détour d'un arbuste qu'elle avait soudainement été confrontée à lui, la faisant légèrement sursauter. Elle avait repris son calme en réalisant que ce n'était pas un adulte. Ce visage était familier, c'était celui d'un adolescent du village, déjà rencontré à quelques occasions auparavant, sans pour autant n'avoir jamais eu à échanger avec lui. Pourtant, cette même rencontre fortuite qui après l'avoir surprise l'avait quelque peu rassurée, transforma en l'espace de quelques minutes à peine, son terrain de jeu qu'elle affectionnait tant, en sépulture dans laquelle fut enterrée son innocence.

Parfois, quand cela lui revenait en tête, sans prévenir, Cloé essayait de se focaliser rapidement sur autre chose. Et d'autres fois, comme emplie d'une soudaine force, elle laissait ce souvenir remonter à la surface pour tenter de le combattre. Avec le temps, tout était devenu flou. Ne restait plus que quelques brides plus claires, des images, des sensations, des phrases. Comme l'approche qui lui avait paru bienveillante, lorsqu'il l'avait abordée, puis questionnée sur les raisons de sa présence, seule, à un tel endroit. Ou encore le ton agressif employé lorsqu'il l'avait maintenue au sol :

- Tais-toi, on va t'entendre si tu continues à pleurer comme ça ! Après je te laisse partir, promis. Calme-toi, ce n'est rien je t'ai dit, tout le monde fait ça, mon oncle me l'a montré dans un film porno.

Cloé se souvenait parfaitement de ce dernier mot. Elle en avait ignoré l'existence jusqu'à ce que son bourreau le joigne à ses actes et, malgré les années qui estompèrent peu à peu les faits et leurs cicatrices, elle ne put jamais le dissocier de son traumatisme.

Il y avait aussi une partie plus nébuleuse justifiée par un cauchemar dont la récurrence avait fini par l'interroger sur sa probable réalité. Elle se retrouvait projetée au milieu des lauriers roses, subissant à chaque fois le pire. Au milieu de sa lutte, de ses pleurs, et au travers des feuillages, elle pensait apercevoir au loin le regard paniqué d'Emma, braqué sur la scène. Un regain d'espoir s'emparait d'elle, sa meilleure amie n'était qu'à quelques pas et allait mettre un terme à sa détresse. Elle fermait alors les yeux, espérant les rouvrir pour sa délivrance. Mais lorsqu'elle les ouvrait à nouveau, elle ne discernait plus qu'une silhouette fuyante, et tous ses espoirs se dissiper avec elle.

Dans ses absences, il y avait le retour jusque chez elle dont elle n'avait gardé aucun souvenir. Cloé ne se rappelait pas, non plus, ce qu'elle avait fait ensuite. Cependant, elle se souvenait parfaitement de l'album qui reprenait les plus grands titres du groupe Police qu'écoutait son père ce soir-là : « Roxane », « Can't Stand Losing You », « So Lonely », « Message In A Bottle »... Plus tard, ces chansons représentèrent pour elle un paquet entier de madeleines « amères » de Proust, qui la ramenèrent toute sa vie à ce moment, telles une téléportation. Cloé revoyait aussi nettement le dîner avec ses parents. Elle pouvait même ressentir à nouveau l'état dans lequel elle avait été : ses oreilles qui bourdonnaient, cette difficulté à respirer, comme un filtre sur ses yeux qui changeait les couleurs de la scène qui était en train de se dérouler dans la cuisine et à laquelle elle avait l'étrange sensation de ne pas participer. L'état de choc avait anesthésié son cerveau et son cœur, laissant son corps ne fonctionner que par des réflexes mécaniques. S'asseoir à table, manger, répondre :

- Oui, maman, mon cartable est prêt.

- Non, merci, ne me ressers pas, j'en ai assez.

Sortir de table, se préparer au coucher, dormir, se réveiller, subir la réactivation de son cerveau pour prendre conscience que ce cauchemar était réel. Essuyer ses larmes, descendre petit-déjeuner, se préparer, aller à l'école et craindre de croiser à nouveausa route.

Elle se remémorait aussi ce que sa mère lui avait dit, quelques jours plus tard, debout devant la voiture de son oncle, sans pouvoir assurer que ces mots aient eu un quelconque lien avec les faits ou son comportement changeant. Sans pouvoir confirmer non plus qu'ils aient été lasolution proposée par ses parents, en réponse à ses maux :

- Tu verras, ça va te changer les idées d'aller passer quelques jours chez tonton Zo.

Et puis plus rien. La vie avait repris son cours à toute allure enjambant l'énorme fissure qui s'était présentée à elle, avec dans ses bras Cloé, emportée en direction de son avenir, de gré ou de force. Pas de changement d'école, pas d'audition, pas de rendez-vous chez le psychologue, pas de discussion à la maison. Si rien ne se passait, c'était que ce n'était vraisemblablement pas si grave. Avec le temps, Cloé avait fini par en conclure que ce n'était peut-être pas à elle que tout cela était arrivé, ou peut-être même, que cela n'était pas arrivé du tout.

Quelques fois, émergeaient dans son esprit d'autres images et d'autres sensations presque oubliées, comme le pansement qu'il avait sur son doigt, ou quand, au collège, elle avait été obligée de travailler avec lui dans un groupe d'étude. Alors son cœur s'accélérait et se serrait, l'air rejoignait ses poumons avec toujours plus de difficulté, ses doigts se tétanisaient et sa respiration se faisait haletante. Dans ces moments d'anxiété, l'amnésie « forcée » s'était rapidement imposée comme seul remède.

Cette épreuve dévoila très tôt à la fillette les côtés sombres de la vie. Malgré tout, avec le temps, mais aussi avec l'atténuation de la souffrance et la découverte de l'imposante noirceur saupoudrée dans chaque foyer, Cloé avait fini par s'estimer chanceuse qu'un seul gros nuage gris ait survolé toute son enfance et sa jeunesse. Le mauvais temps, la pluie, la grisaille et même les cumulo-nimbus, Cloé avait appris à les enfouir sous un amas de bonheur pour les oublier, préférant garder en mémoire tous les soleils et arcs-en-ciel qui avaient éclairé sa route.

À présent, un nouveau nuage avait fait son apparition, et celui-ci venait couvrir le ciel de sa vie de jeune femme. Cloé ne pouvait pas le nier, il était intimement lié à Lucio. Mais la présence de ce dernier n'était pas due au hasard. Il ne s'était pas formé seul, la jeune femme avait joué le rôle de dépression activant sa formation. Ce dernier s'était approché, d'abord petit, blanc, doux et confortable, puis s'était développé peu à peu en un énorme chamallow, sans qu'elle n'en ait soupçonné, à aucun moment, la moindre évolution. Elle s'était longtemps épanouie tout là-haut, jouissant durant plusieurs années de son accueil douillet, de ce sentiment de légèreté et de bien-être qu'il lui procurait. Était arrivée ensuite la chute, le retour sur la terre ferme, lui donnant accès à un nouvel angle de vue. Cloé n'avait alors pu que constater à quel point il s'était étendu, jusqu'à filtrer tout rayon de soleil désireux de pénétrer dans sa vie.

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