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J'irai mourir en février au fond du jardin

J'irai mourir en février au fond du jardin

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Stella, Parisienne trentenaire, se réfugie à la campagne, à Sainte-Hermine, un tout petit village de Vendée, pour panser les plaies d'une douloureuse rupture sentimentale. Dans ce lieu calme et apaisant, elle entreprend un voyage dans son passé, périple empreint d'amour, de mort, d'amitié, de trahison, etc. Cependant, elle sera ramenée dans le présent par un drame, et apprendra qu'une catastrophe peut venir se nicher dans n'importe quelle vie, même celle de gens normaux comme elle. Confrontée à cette tragédie, elle et les personnages qui l'entourent devront gérer ce drame, « sortir d'eux-mêmes », grandir, évoluer... À PROPOS DE L'AUTEURE Alix Baixas est publicitaire depuis plus de vingt ans. Dans son premier roman, J'irai mourir en février au fond du jardin, elle nous livre sa créativité littéraire tout en menant une analyse psychologique de la société au travers de ses personnages.

Chapitre 1 No.1

Préface

L'enfer c'est les autres.

Jean-Paul Sartre, Huis Clos, 1943

L'effort qu'on fait pour être heureux n'est jamais perdu.

Alain

Tout ce qui peut être imaginé est réel.

Pablo Picasso

Chapitre 1

Retour aux sources

J'aimerais bien mourir en février. C'est un bon mois pour mourir, février, après tout, pourquoi pas. Il fait froid et puis c'est le mois de mon anniversaire, comme ça la boucle est bouclée. Quoique, s'il y a un rayon de soleil aux obsèques, c'est mieux pour les « invités »...

Pourtant, je ne sais pas encore si je préférerais être enterrée ou incinérée. L'idée de finir calcinée au milieu des flammes ne m'enchante guère, mais celle de finir bouffée par les vers pas plus... Le problème est qu'il n'y a pas beaucoup d'alternatives. Se faire conserver dans du formol comme un serpent, j'aurais l'impression d'étouffer et d'être en vitrine, comme un renard empaillé chez un taxidermiste. Sinon on pourrait imaginer jeter mon corps à l'eau comme quand on disperse les cendres du défunt à la mer. Bof, se faire déchiqueter par les poissons n'est pas non plus très séduisant comme idée. Ce qui serait spectaculaire serait de se transformer en sirène, mais là c'est du fantasme, ou de la science-fiction, ou les deux... Peut-être que, finalement, ce qui m'irait le mieux ce serait d'être embaumée et conservée dans un sarcophage comme les pharaons égyptiens. Ça, c'est quand même plus sexy comme idée ! En plus, tu peux emmener tes fringues, des produits de beauté, un peu de nourriture au cas où tu aurais faim pendant le « voyage » pour aller de « l'autre côté », un peu comme si tu te préparais à aller à une fiesta. Vous avouerez que c'est une manière d'aborder les choses beaucoup plus réjouissantes ! Cependant en 2019, je ne sais pas s'il y a encore des gens qui font ça.

À 32 ans, certes, c'est un peu tôt pour commencer à envisager ses funérailles. Mais mieux vaut être prévoyant et choisir soi-même sa dernière demeure.

Ça peut avoir l'air morbide, vu comme ça, de réfléchir à sa propre mort. Mais dans la mesure où on ne choisit pas le lieu ni l'horaire, au moins qu'on puisse choisir les modalités, non ? Mais le plus triste ce n'est pas pour celui ou celle qui part, mais pour ceux qui restent. Le vide, le manque, les emmerdes administratives. À moins qu'il n'y ait un gros héritage à la clef !

Mon esprit divaguait ainsi, assise dans une chaise longue, dans le jardin, une coupe de champagne à la main, et une cigarette dans l'autre. Il m'avait fallu du temps pour aborder l'idée de ma propre mort avec autant de légèreté. Mes longs cheveux roux flottaient dans l'air avec la brise. J'étais bien là assise dans le jardin, la chaise longue plantée dans les gravillons blancs, les hortensias bleus étaient énormes cette année-là, ils étaient si gros qu'on aurait dit des choux-fleurs. Le secret de ma grand-mère pour que les hortensias soient bleus : mettre de l'ardoise à la racine. J'aimais passer du temps dans cette vieille maison de famille en Vendée aux murs de pierres et aux grandes armoires normandes en bois. J'appréciais ce moment, seule avec moi-même, à regarder le vent dans les arbres. C'est tellement rare de prendre le temps, de rêvasser, juste d'être posée là, d'autres appelleraient ça de la méditation. Qu'est-ce que j'aimais ce grand saule pleureur au fond du jardin ! Ces arbres-là ont un côté à la fois imposant et mélancolique, dont il se dégage une certaine douceur, qui peut être, tour à tour, apaisante ou mystérieuse et inquiétante.

J'enfilais à la hâte mes espadrilles à talon compensé que mes pieds avaient délaissé pour respirer à l'air libre, je me dressais droite comme un « i », et je courus à la cuisine récupérer mon téléphone portable qui sonnait. Trop tard, j'ai raté l'appel... Je pestais. En réalisant qu'il s'agissait de Stanislas... j'étais plutôt finalement ravie d'avoir raté l'appel. Hors de question de me laisser polluer mon week-end prolongé ! J'espérais que ce soit ma petite mamie.

On avait rendez-vous pour faire sa tarte aux prunes légendaire. Le secret ? Un peu de poudre d'amandes dans la garniture ! Il était tard et on avait quand même plus de vingt personnes à table le soir même.

Elle arriva en retard, dans sa vieille 4 L bleu lavande, en faisant crisser ses pneus sur les gravillons blancs, et en klaxonnant pour me signaler son arrivée afin que je vienne l'aider à débarrasser tout son fatras. Elle ne savait pas cuisiner avec autre chose que ses propres ustensiles, ceux dont elle avait l'habitude. Ce qui constituait un vrai déménagement à chaque fois !

- Coucou, Maminette ! m'écriais-je.

- Bonjour, ma petite chérie, dit-elle en me collant une énorme bise sur la joue.

- Alors, Maminette, toujours en retard ? la taquinais-je.

- Et encore, estime-toi heureuse que j'arrive entière ! Un chauffard m'a coupé la route, j'ai risqué un bel accident. Mais il n'a rien perdu pour attendre, je suis sortie et je l'ai affublé de tous les noms d'oiseaux avec ma batte de baseball à la main. Non, mais !

- Mais Maminette, tu es folle. Je t'ai déjà dit d'arrêter ce genre d'attitude au volant, un jour tu vas tomber sur un vrai connard qui va t'en coller une, et tu finiras étalée comme une crêpe sur le bitume ! Tu pèses à peine 50 kg toute mouillée, et même armée de ta batte de baseball, tu ne vas pas effrayer une bande de racailles. Franchement, fais gaffe !

- Oh mais...

- Oh mais, rien du tout ! Et puis c'est quoi cette manie de traîner avec une batte de baseball dans ta voiture, on n'est pas au fin fond d'une banlieue du Missouri, ici, on est à Sainte-Hermine !

- Bah, tu sais, c'est ton grand-père qui l'avait ramenée d'un de nos voyages en Amérique, et il m'a toujours fait promettre de la garder avec moi dans la voiture pour me protéger. Et puis, tu sais, depuis qu'il n'est plus là, et bien ça me rassure encore plus de l'avoir toujours avec moi dans la voiture, c'est comme s'il veillait sur moi de là-haut, à travers cette batte...

- Je comprends...

J'étais du coup très mal à l'aise, et désolée de l'avoir grondée aussi vertement. Alors,je la serrais fort dans mes bras, tout en débarrassant le coffre de sa 4L. En la serrant, je sentais les os de ses épaules, et je la devinais sous ses vêtements encore plus menue et amaigrie que la dernière fois. Je m'inquiétais pour elle. Elle ne devait pas manger beaucoup, toute seule le soir dans son petit deux-pièces, depuis que papy Jacques n'était plus de ce monde. Elle était restée une excellente cuisinière, mais depuis que lui n'était plus, elle avait perdu le goût, l'envie. Toutes mes bonnes recettes je les tenais d'elle. Bon, allez soyons honnête, sans être infatuée, je savais aussi être créative en cuisine. Mais les bases, et les tours de main, c'était d'elle que je les avais appris. Alors, elle faisait illusion lors des grands repas de famille comme celui-ci, et avait l'air d'avoir un bon coup de fourchette, mais je savais qu'une fois seule, elle avait perdu l'appétit. Comme elle disait toujours : « La cuisine, c'est de l'amour ! ».

- Désolée, Maminette, j'y suis allée un peu fort avec toi, mais c'est que j'ai eu peur pour toi...

- Oui, je dois dire que tu n'y es pas allée de main morte ! dit-elle avec un grand sourire et agitant un index levé au ciel et des sourcils froncés menaçants.

J'attachais mes grands cheveux roux autour d'un crayon, je passais un tablier autour de ma taille, et hop en cuisine ! On travaillait toutes deux à quatre mains, côte à côte, comme deux pianistes. Hyper rodées, on ne pipait pas mot, et on abattait un travail fou en cuisine pour ce grand buffet : tartes aux prunes, cakes aux olives, quiches lorraines, tartes aux poireaux, clafoutis aux cerises, rillettes de thon et ciboulette, mini-feuilletés...

Mes grands cousins arrivaient, je les accueillais de la farine sur le front, les cheveux en bataille, et pieds nus. Je devrais plutôt dire que je leur sautais dessus ! À peine le temps de les saluer, que je les mettais à contribution pour mettre la table dehors dans le jardin, et accrocher les lampions et guirlandes lumineuses dans les arbres et le long des murs. J'adorais l'ambiance de toutes ces lumières colorées une fois la nuit tombée. Je les attendais de pied ferme car avec leur 1,89 m et 1,92 m respectifs, on peut dire qu'ils étaient « taillés pour le job » ! Greg et Éric étaient jumeaux, ils étaient nés à 3 minutes d'écart et avec 3 cm de différence. Deux grands gaillards, totalement inséparables, même s'ils n'étaient pas toujours d'accord sur tout. Notamment les femmes, l'un les aimait petites et menues, l'autre les aimait plutôt charpentées et bien en chair.

Ils étaient nés il y a vingt-deux ans d'un amour passionnel entre ma tante et un coureur automobile libanais, qui était aussi un coureur de jupons... Autant dire que ma tante s'était vite retrouvée mère célibataire de ravissants jumeaux, dont le père avait préféré prendre la tangente au Brésil plutôt que de changer les couches. Elle était restée là le cœur ravagé, abandonnée par l'amour de sa vie, et deux petits garçons à assumer seule. Les premières années furent compliquées, car le père étant vraiment aux abonnés absents, se contentant d'un chèque à Noël et à la date anniversaire des jumeaux. Mais heureusement, elle put compter sur le soutien de ma grand-mère et de mes parents. Si bien que des liens solides nés de la petite enfance s'étaient tissés entre Greg et Éric et moi, tellement nous avions partagé de soirées, de week-ends, de mercredis et de vacances scolaires ensemble. Ils étaient les petits frères que je n'avais jamais eus.

J'avais une sœur certes, mais elle était plus âgée, et nous étions très différentes, et puis elle était partie tôt de la maison pour faire ses études en internat. Je n'ai jamais eu avec elle la même complicité qu'avec Greg et Éric. Elle un vrai rat de laboratoire toujours le nez dans les éprouvettes, et moi costumière de théâtre qui sillonnait la France en tournée avec les troupes... autant vous dire, elle le pôle Nord et moi le pôle Sud ! Elle l'intello, la scientifique, moi la rousse, la volubile, la frivole, la fille irrationnelle qui savait tirer les cartes... Dommage j'aurais tellement aimé avoir une sœur avec qui tout partager. Ce n'était certainement pas à elle que je pouvais confier mes secrets, mes doutes, mes angoisses, quand j'avais eu besoin par le passé d'une épaule compatissante, j'avais dû avoir recours à un psy !

Greg était l'aîné, et Éric le cadet. À part leur légère différence de taille, ils étaient identiques en tous points : de grands yeux noirs ourlés de longs cils, la peau mate, de longues mains fines, et un sourire ravageur avec une rangée de dents bien blanches. Même le rire était identique ! Ils jouaient de leur ressemblance. Évidemment de leur père ils avaient hérité la peau mate et les yeux noirs, et de ma tante leurs longues mains, leur détermination et leur goût du sport. On avait pile 10 ans d'écart, ils étaient aussi nés en février, mais eux en début de mois, et pour m'agacer et me faire sentir plus vieille ils adoraient me taquiner en m'appelant « Cousine ».

Donc là, j'avais droit à « Cousine, elle est où l'échelle ? », « Cousine, j'ai besoin de clous pour fixer la guirlande sur la poutre du mur extérieur ! », « Cousine, tu sais où est le marteau dans le garage ? » Ils s'en donnaient à cœur joie ! Et moi je bouillais, car j'avais lâché Maminette seule en cuisine, et les invités n'allaient pas tarder. Aussi je leur balançais : « Les garçons, vous êtes grands, vous connaissez cette maison aussi bien que moi, alors je ne vais pas vous baby-sitter ! Est-ce que moi je vous demande où est la farine pour faire la tarte aux prunes de Maminette ? » Évidemment, cette question rhétorique n'appelait pas de réponse...

Ayant constaté que tout était sous contrôle en cuisine, je filais sous la douche. Je détachais mes cheveux, envoyais valdinguer mes espadrilles sous le lit, faisais voler ma grande jupe boutonnée et mon débardeur en lin, et je me délectais de l'eau bien chaude qui coulait sur ma peau. Cette grande douche à l'italienne avait été un vrai investissement mais elle en valait la peine. Elle était en ardoise, donc un peu sombre mais très agréable, et heureusement la grande fenêtre faisait que la pièce était baignée de lumière. J'avais une vue splendide sur le jardin, le lierre qui grimpait sur le mur d'en face, et j'entendais les petits oiseaux gazouiller. Je m'enroulais d'un grand drap de bain en éponge au sortir de la douche, mes cheveux ruisselant sur mes épaules. J'enfilais une longue robe bleue, croisée dans le dos, et fendue devant. J'adorais cette robe, fluide, légère, simple et féminine.

On avait réussi une belle table en U dans le jardin, baignée de lumière multicolore, sous les lampions. Maminette, les garçons et moi en étions fiers. Famille, amis, voisins commençaient à arriver, déposant les bouteilles, desserts, fleurs et autres présents dans la cuisine.

Les grands absents de cette belle fête annuelle de juin, étaient mes parents, cette année, ils étaient en vacances aux îles Canaries. Jules et Odette, mes parents avaient bien mérité cette pause, ils avaient eu une année compliquée. Leur relation après 40 ans de mariage était empreinte de tendresse et de complicité. Ma mère détestait son prénom, qu'elle trouvait désuet et niais, elle en voulait à ma grand-mère pour cela, et ne s'en cachait pas. On peut la comprendre, en toute honnêteté... Du coup, elle se faisait appeler Ida. Ce qui n'avait rien à voir, seul le « d » était le dénominateur commun.

La soirée se déroulait sous les meilleurs auspices, tout le monde était détendu, le rosé coulait à flots, et tous se régalaient de notre cuisine.

- Alors, Charles, cette récolte ? m'écriais-je en voyant arriver notre voisin

- Mais quelle récolte, Stella ? Ma récolte de vin ou de miel ? me répondit-il amusé.

- C'est vrai que tu te diversifies, monsieur le viticulteur-apiculteur !

- Bah, la diversification c'est l'avenir, ma belle ! Tiens va donc mettre ça au frais, un bon vin du cru, pas cette piquette de supermarché... me lança-t-il en me serrant dans ses bras.

Je souriais en coin en me dirigeant vers la cuisine pour y mettre la bouteille au réfrigérateur.

Charles, Julien, Chantal, Hermione, Corinne, Stefania, Olga, Brigitte, Philippe, Giorgio, Veronica, Guilia, Gérard, Simone, Bénédicte, Léa, Victor... et les autres mangeaient, buvaient, souriaient, bavardaient, sous le ciel étoilé de Vendée.

Chapitre 2 No.2

Chapitre 2

Le passé refait surface

La soirée tirait à sa fin, tous se délectaient des tartes aux prunes de Maminette avec un fond de verre de vin, ou une liqueur. Une fois les plus âgés ayant quitté les lieux, une poignée restait à deviser, et rire à gorge déployée. Greg et Éric se rapprochèrent de moi accompagnés d'Olga, Mathieu, Giorgio, Corinne, Victor et Stefania. Les jumeaux me murmurèrent chacun dans une oreille :

- Stella, tu viens, on bouge danser au Manoir ?

- Au Manoir ? m'exclamai-je

- Ben, oui, allez c'est la boîte la plus proche...

- Oh, les gars, je suis morte, moi, j'ai plus de jambes après les heures que j'ai passées debout en cuisine !

- Allez ! Olga, Victor et Mathieu se joignaient à eux pour insister.

- Non, franchement, sans moi ce soir...

- Allez sois cool, viens, pour une fois qu'on est tous réunis, c'est sympa, c'est une manière de bien terminer la soirée ! Et puis ça fait combien de temps que tu n'as pas dansé ? me lança Olga avec ses immenses yeux bleus comme un lac, et sa tête légèrement penchée sur le côté, comme pour me dire : « Tu n'as aucune raison valable de refuser ».

- Touché sur ce point-là, Olga ! Ça fait des siècles que je n'ai pas dansé... lui répondis-je. Cependant, je n'ai pas de voiture, moi ici, je suis descendue de Paris en train, ajoutai-je.

- Pas de soucis, prends la voiture de Maminette ! s'écrièrent les jumeaux qui, visiblement, me connaissant par cœur, avaient pensé à parer toutes mes objections potentielles...

- Cette vieille 4 L bleu lavande ? Je les regardais avec des yeux ronds écarquillés et des sourcils en forme d'arc de cercle, tellement ils étaient interrogatifs.

- Mais oui, allez, c'est Éric qui conduit, il ne boit que du Perrier rondelle, tu le sais, c'est moi qui ai hérité de tous les gènes alcooliques de la famille ! ajouta Greg, qui définitivement savait parer tous les coups.

- Eh bien, on ne va pas passer inaperçus au Manoir, on va faire une entrée fracassante avec la 4 L bleu lavande de Maminette ! Si vous aviez prévu de draguer, les garçons : c'est mort...

- Mais on n'y va pas pour draguer, on emmène notre vieille cousine danser ! lancèrent-ils en chœur, avec cet air moqueur irrésistible qui leur était propre.

Ils m'avaient porté le coup de grâce, je cédai, et je me préparai à les accompagner : un peu d'anticernes pour avoir meilleure figure, un peu de poudre libre pour ne pas briller, un soupçon de blush sur les joues pour donner bonne mine, et un coup de rouge à lèvres pour mettre un peu de couleur.

Nous voilà partis au Manoir. Nous faisions une fine équipe. Finalement, je me réjouissais de cette virée en boîte. C'était improvisé, c'était bon enfant.

En arrivant, Éric a fait crisser les pneus de la 4L de Maminette sur les gravillons, pour rire. Arrivée en fanfare réussie ! Pour la discrétion, c'était foutu. Les videurs étaient les mêmes depuis des années, on les connaissait, donc on a eu aucun mal à rentrer.

On prend une table avec une bouteille de rhum. On se pose sur les canapés, en attendant la chanson suffisamment puissante pour nous entraîner sur la piste de danse. Le DJ fait ce qu'il peut, mais ce n'est pas ça, la mayonnaise ne prend pas. Assis sur nos sofas, on boit on rit aux blagues de Victor et Giorgio, Éric et Greg font du repérage, ils se dévissent la tête à chaque passage d'une fille de leur âge, et Dieu sait s'il y en a ce soir ! ... C'est le début de l'été, les jeunes de 20 ans ont fini leurs examens, ils sont en vacances, et écument les boîtes de la région. On dirait une colonie de vacances ! Heureusement qu'on est en bande, car avec nos dix, voire quinze ans de plus, on fait tache. Mais ça, c'était jusqu'à ce qu'une autre bande de trentenaires arrive et prenne une table. Et là, je reconnais immédiatement Jack. Il me dévisage de loin, mais il est accompagné et ne peut s'approcher au risque de fausser compagnie à sa bande de potes. Son regard est lourd et pénétrant. Je deviens livide. Il esquisse un sourire en coin pour compenser, et un signe de la main façon salut militaire les deux doigts partant du front pour aller fendre l'air en biais. Son sourire est tout sauf compensatoire pour moi, il est carnassier. Je me sens très mal à l'aise. Greg et Éric s'en rendent compte immédiatement :

- Ça ne va pas, cousine ? Tu as l'air aussi blanche que la lumière du stroboscope

Les filles aussi remarquent mon visage décomposé :

- Stella, tu as l'air d'un zombie, que se passe-t-il ?

Je me sens pétrifiée, j'ai peine à articuler. Olga tourne la tête et reconnaît Jack de loin à sa stature. Elle comprend immédiatement mon malaise. Elle fait un signe de tête à Greg et Éric pour qu'ils m'embarquent sur la piste de danse avec eux.

« Allez, cousine, on n'est pas venus là pour rester englués à notre canapé ! Viens, on se bouge, viens danser avec moi », me dit Greg en me prenant par la main, et en me tirant littéralement sur la piste. Je fais mine de m'amuser, mais le cœur n'y est pas. Je mets du temps à me dégeler, pourtant le DJ sort du Calvin Harris, David Guetta, Ofenbach, Avicci... bref du son qui fait danser.

Et puis tout d'un coup le déclic, je me dis que je ne vais pas me laisser gâcher la soirée par ce connard, il m'a assez gâché la vie par le passé. Après tout, je suis avec mes cousins que j'adore, toute la bande est réunie, et on arrive à se voir que deux fois l'an, ça fait des siècles que je n'ai pas dansé, je ne vais pas me laisser glacer le sang par cet homme. Et là, je me lâche enfin sur la piste, je danse, je danse, je transpire, je m'essouffle, je me défoule, mais je ne m'arrête pas, j'enchaîne chanson après chanson. Mes amis dansent avec moi sur la piste. Je danse tantôt avec Victor, puis Olga, puis Mathieu, puis Éric, et encore Greg, et après avec Stefania et Corinne.

Je suis infatigable, déchaînée, je les épuise tous. J'ai les cheveux qui se collent au visage, la nuque moite, les pieds en compote, mais je continue.

C'est comme s'il y avait un stock d'énergie en moi qui ne demandait qu'à sortir.

C'était une sensation grisante, puissante, comme si un faisceau de lumière jaillissait de mon plexus et que j'illuminais la pièce entière, une force qui ne se maîtrise pas. C'est génial, extrêmement libératoire et jouissif. On se déchaîne. Finalement, c'est une des meilleures soirées depuis des siècles !

Puis assoiffée, n'ayant plus de jus d'ananas et de coca sur la table, je fais signe à Giorgio de m'accompagner chercher des soft-drinks au bar. Un signe de tête et il s'exécute gentiment. Nous voilà tous les 2 accoudés au bar à tenter de commander un jus d'ananas, et du coca, en faisant de grands signes à la barmaid. Impuissante je lance à Giorgio :

- Mon Loup, je vais te laisser user de tes charmes exotiques auprès de la barmaid, car moi là je ne peux rien... Je t'abandonne deux minutes, je file aux « ladies room ».

- OK, ça roule, Stella, tu sais que mon charme légendaire est infaillible, lança-t-il, fier et amusé.

Me voilà partie en expédition, pour rejoindre les toilettes des femmes à l'opposé de la pièce. J'avais l'impression de nager le crawl dans une marée humaine de gamins transpirants.

Une fois sortie des toilettes, je me retrouve nez à nez avec Jack, qui visiblement n'avait rien perdu de la scène, et m'attendait là.

- Bonsoir, Jack, lui dis-je polie et froide.

- Bonsoir, ma belle ! Alors on ne vient même pas saluer ce bon vieux Jack ?

- Tu étais accompagné, Jack, et moi aussi...

- Toujours aussi séduisante même dans une robe digne de la Petite Maison dans la Prairie !

- Que veux-tu, ce qui compte c'est le contenu pas le contenant !

J'ajoutais : « S'il te plaît, Jack, essayons de tous passer une bonne soirée, veux-tu ? »

- Mais je suis venu pour ça, pas toi ?

- Justement... Évitons les esclandres.

- Stella, si tu étais restée avec moi, on n'en serait pas là. Tu ne comprends pas que tu me rends fou ?

Son ton arrogant et provocateur avait laissé place à la supplique du petit garçon au regard désespéré.

- Jack, tu sais très bien que ce n'était pas possible entre nous. Et puis tu es marié désormais, et ta femme t'a fait deux beaux enfants, m'a-t-on dit. Laisse le passé où il est, veux-tu, à savoir derrière nous.

Il avait l'air si triste, si désespéré, que malgré tout, cela m'a touchée. Je lui donnais une caresse sur la joue, comme à un enfant, par compassion et pour calmer sa peine. Je savais sa peine sincère.

Il restait planté là, en me suivant du regard, me regardant m'échapper, comme si je lui échappais une énième fois. Guérit-on des peines d'amour ? Je ne sais. Certains meurent de chagrin dit-on. Jack n'était pas de ceux-là. Mais il était obsédé. Me voir lui échapper l'enrageait ou le plongeait dans le désarroi le plus total.

Greg et Éric avaient suivi la scène de loin, prêts à intervenir au cas où cela dégénérait, en bons cousins protecteurs. Même si leurs silhouettes sculptées par le sport en imposaient, leur jeune âge et leur inexpérience faisaient qu'ils n'allaient pas effrayer mon Jack, ancien joueur de rugby, solide, robuste et bagarreur ; mais ils étaient deux, et inséparables.

Je revins à la table. Giorgio était désolé :

- Je n'aurais jamais dû te laisser seule, avec cet énergumène dans la même pièce... Quel con, je fais ! On aurait dû s'en douter.

- Giorgio, tu es adorable, ne t'en veux pas, je suis une grande fille, et puis les toilettes des filles ne sont pas un endroit où tu aurais pu m'accompagner !

- Certes... mais Stella, j'aurais dû t'escorter.

Allez, je t'en prie, arrête. Buvons un verre, trinquons tous ensemble à cette belle soirée !

- OK, OK...

Nous sommes restés encore une petite demi-heure à boire et discuter, mais l'ambiance n'était plus à la fête, aussi nous sommes partis peu après.

Chapitre 3 No.3

Chapitre 3

Jack et moi : la rencontre

Jack et moi c'était une longue histoire. Jack était anglais. Ses parents avaient emménagé dans la région il y a quinze ans. Il avait gardé une pointe d'accent, qui faisait son charme. C'était un grand blond aux cheveux qu'on devinait ondulés bien que courts, et aux yeux noisette, avec une solide paire d'épaules, héritées pour partie de son père et pour l'autre de sa pratique du rugby. Jack était au fond un brave garçon, un peu colérique, un peu bagarreur, perturbé par le divorce de ses parents et qui avait eu du mal à s'intégrer en France. Il avait souffert des brimades à l'école, ce qu'on appelle aujourd'hui avec l'anglicisme le « bullyisme » scolaire

Je l'avais connu les étés, quand je venais dans cette maison de famille à la campagne. Nous avions eu une histoire d'amour passionnelle mais chaotique. On n'aime jamais plus comme on aime la première fois. Et lui et moi cela avait été cette première fois-là. Cela avait été si intense qu'on s'était brûlé les ailes. Moi j'avais énormément souffert de ses colères et crises de jalousie, et lui n'avait jamais réussi à tourner la page. C'était trop, trop intense, trop puissant, trop envahissant, c'était littéralement dévorant... Comme si on avait créé un monstre. Notre amour avait été un monstre, un monstre qui nous dévorait, qui était hors de contrôle.

Jack avait dix-neuf ans quand on s'est rencontrés, moi vingt-deux. On était jeunes, on était beaux, on était innocents. Innocents de la vie et de ses tourments. On s'était rencontrés dans un club de tennis où ses parents et mes parents jouaient. Je le revois glisser sur la terre battue, pour rattraper une balle, tout vêtu de blanc. Moi je n'ai jamais été passionnée par le tennis, mais j'en ai passé des heures dans ce club ! J'ai toujours trouvé ce jeu tellement compliqué à compter, tellement dégoulinant de ce snobisme anglais, et tellement daté années quatre-vingt.

Mes parents venaient régulièrement l'été jouer. Jack, en grand sportif, passait le plus clair de son temps entre le terrain de rugby et le terrain de tennis. Un jour où j'étais venue rejoindre mes parents, je les attendais accoudée au bar du club-house sirotant un sirop d'orgeat (c'est désuet mais j'ai toujours aimé ça). C'est là que Jack me remarqua, il se dirigeait vers les vestiaires, transpirant et infatué de sa victoire contre son adversaire, nos regards se sont croisés, et il me lança : « Hello Beauty ! ». Je trouvais ça tellement arrogant, que je lui jetais un regard noir accompagné d'un sourcil interrogateur et méprisant. Cela se voulait un compliment, et moi je me suis sentie comme un morceau de viande en exposition suspendu au crochet chez le boucher, sur lequel il était en train de saliver.

Je demandais à ma copine Olga derrière le bar :

- Mais c'est qui celui-là ?

- Lui, là, qui t'as dévoré des yeux ?

- Oui cet énergumène dégoulinant de transpiration et de vanité.

- C'est Jack !

- Jack ?

- Tu n'as pas encore entendu parler de lui ?

- Non, Olga, non, m'agaçai-je, sinon je ne te demanderais pas !

- Jack est nouveau dans la région. Lui et ses parents sont anglais, originaires de Liverpool. Son père a ouvert une cave à vin, et sa mère travaille à la pharmacie du Castor en centre-ville. Ils ont racheté une vieille demeure qu'ils retapent. T'imagines un Anglais qui vient ouvrir une cave à vins en France ? Pfff ce n'est pas gagné...

- Ah bon ?

- Oui, apparemment son père était un œnologue réputé en Angleterre. Ils seraient partis à cause d'une sombre histoire de famille, et d'argent entre lui et son frère avec qui il était associé.

- Et bien, tu es bien informée ?

- C'est l'avantage de travailler derrière un bar... qui plus est derrière un bar de club house, dans une ville de Province. Les gens parlent, tu sais... précisa Olga d'un ton amusé avec un sourire narquois en coin.

J'apprendrai plus tard de la bouche de Jack qu'en réalité, son père et sa mère avaient fui l'Angleterre, car son père, non content de s'être fait escroquer par son frère, s'était aussi fait cocufier par ce dernier. Visiblement, l'histoire entre la mère de Jack et son oncle ne datait pas d'hier quand son père a été mis au courant par un collaborateur qui n'en pouvait plus de fermer les yeux. Tant et si bien que Jack ne savait pas si son père était vraiment son père ou si son père était en fait celui qu'il croyait être son oncle...

Son père était entré dans une telle colère que les meubles et la vaisselle en avaient fait les frais. Puis une colère froide s'empara de lui et ne renonçant ni à sa femme ni à la famille qu'il avait construite avec elle et leur fils Jack, il imposa un exil en France pour éloigner sa femme de son frère. C'était le prix à payer pour cet adultère et que la famille ne vole pas en éclat. Sa femme se soumit sans piper mot, trop pétrie de culpabilité, et par amour pour son fils, afin d'assurer à ce dernier un semblant de stabilité familiale. C'est ainsi qu'ils avaient atterri à Sainte-Hermine.

Son père n'avait pas réussi à se faire embaucher dans les restaurants gastronomiques de la région malgré son excellent CV, car il ne parlait pas un traître mot de français... Essayez d'imposer un œnologue anglais pour vanter les mérites de vins français à des Français, mais en plus quand vous parlez avec un accent à couper au couteau et n'êtes pas capable de faire deux phrases sans intégrer un mot sur deux en anglais : autant dire que la tâche relevait de la mission impossible. C'est ainsi qu'il décida de monter son propre commerce, une petite cave à vins sympathique avec des vins français mais aussi des « vins du monde ». Il devenait son propre patron, et donc exit les entretiens d'embauche en français. Il devait se concentrer sur la commande des vins auprès des fournisseurs, et quand on est acheteur ce sont les autres qui font l'effort de vous comprendre... Et lorsqu'un client se présentait dans sa boutique, il se débrouillait comme il pouvait pour faire son argumentaire de vente moitié en anglais moitié en français.

Sa femme, Bethany, elle, était plus à l'aise dans la langue de Louis XIV. Elle avait trouvé relativement rapidement son emploi dans la pharmacie locale, dont le pharmacien s'était soudainement retrouvé veuf et avait besoin d'une collaboratrice expérimentée au pied levé. Elle était tombée au bon endroit au bon moment.

Pour ce qui est de leur couple, l'exil était une bonne stratégie de la part du père de Jack pour éloigner Bethany de son frère, mais au niveau de leurs sentiments et de leur relation, il est toujours compliqué de reconstruire sur un champ de mines. Aussi pendant de nombreuses années, ils avaient fait semblant d'être un couple, pour Jack qui n'était pas dupe malgré son jeune âge, et souffrait forcément de la situation. Mais elle, rongée par la culpabilité et le chagrin, s'était éteinte, et lui, consumé par colère et le sentiment de trahison, ne parvenait pas à lui pardonner. Donc lui ne pardonnait pas, et elle ne se pardonnait pas non plus à elle-même. Ils étaient tous deux enfermés dans ce mariage malheureux. C'est ainsi qu'au bout de quelques années où leur cohabitation à la maison était émaillée de piques sarcastiques teintées de reproches et de silences pesants, ils avaient fini par divorcer. Au plus grand dam de Jack qui en pleine adolescence vit son quotidien se briser, tel un verre ébréché dont la faille avait grandi au fil des années pour finir par éclater en mille morceaux.

Donc le jour de notre première rencontre, au bar du club house, après avoir reçu le briefing d'Olga, sur cet énergumène, et alors que je rêvassais accoudée au bar en regardant les avions de chasse laissant des traînées blanches dans le ciel, je vis Jack sortir des vestiaires. Il était douché, vêtu de blanc, de la marque Lacoste de pied en cape, les cheveux en arrière, bronzé, musclé, un sourire blanc carnassier en plein milieu du visage. Avec la même confiance en lui, la même arrogance, que vingt minutes auparavant, il me glissa un billet avec son numéro de téléphone sous ma tasse à thé. Il me fit un clin d'œil enjôleur comme si c'était acquis. Et là, je lui balançais dans mon plus bel anglais : « I like English tea, not English hassholes. ». Il ne devait pas être habitué aux filles qui ont de la répartie car j'ai cru que sa mâchoire allait se décrocher. Il tourna les talons, et glissa à l'oreille de son acolyte : « Who's that bitch ? ... »

J'attendis qu'il fût sorti du club house, tandis que je le regardais s'éloigner, j'ouvris le billet, il y était écrit Jack Mac Dowell, son numéro, et « call me whenever you want to play tennis ».

Olga me dit : « Eh bien, lui tu ne l'as pas épargné ! Quel sens de la répartie ! Tu lui as coupé l'herbe sous pied. Il faudrait qu'il soit très motivé pour revenir à la charge ». C'était juste. Je culpabilisais presque de l'avoir rembarré de la sorte. Mais s'il y avait une chose qui m'insupportait au plus haut point c'est l'arrogance

C'est ainsi qu'eut lieu notre première rencontre. Autant dire que ce fut assez électrique, et l'affaire ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Mais c'était sans compter la persévérance légendaire de Jack...

Cet été-là, je le passais à Sainte-Hermine, je m'étais exilée de Paris, pour passer l'été au calme à la campagne j'avais besoin de repos. Donc autant dire que ce ne serait pas la dernière fois que j'irai au club de tennis. J'avais trimé pour obtenir mon DMA Costumier-Réalisateur (Diplôme des Métiers d'Art), et j'ambitionnais la licence pour obtenir un diplôme supérieur des arts appliqués (DSAA) afin d'arriver dans le métier avec un bagage valorisant et quelques bons stages à mon actif, les places étant rares.

J'étais tombée dans le costume par la danse. Je dansais dans la compagnie de ma tante, la mère de Greg et Éric. Elle était professeure de danse à La Roche-sur-Yon. Elle enseignait essentiellement le modern jazz, mais avait mis en place quelques cours de street-dance. Ma tante semblait en permanence sortie d'une série TV des années 70, elle avait un look bien à elle. Elle était grande, mince, elle avait des cheveux frisés blond cendré coupés en boule, elle portait toujours de longues jupes associées avec des bottes cavalières en cuir marron à talons hauts, et en elle avait toujours des chemisiers à motif qu'elle portait assez déboutonnés (elle pouvait se le permettre, elle n'avait pas de poitrine, une Jane Birkin bis de ce côté-là, pour le visage elle avait des airs de Jacqueline Bisset). Elle agrémentait ses décolletés avec de longs sautoirs. Je la revois jouer des doigts avec les billes colorées de ses sautoirs, elle les tripotait sans cesse quand elle réfléchissait à une nouvelle chorégraphie pour ses danseurs. Cela lui créait une gestuelle particulière, car ses longs doigts s'emmêlaient entre les perles pour la main gauche, pendant que de la main droite elle fumait. D'ailleurs, elle fumait comme un pompier. Mais toujours des Vogues. Elle bottait en touche à chaque critique ou mise en garde pour sa santé en disant : « Mais chéri, ça, ce n'est rien, c'est de la paille ! » Je la revois debout déhanchée, le regard dans le vague, car extrêmement concentrée, jouant d'une main avec son sautoir, et tirant sur sa cigarette de l'autre, le tout accoudé au piano de sa salle de danse. Parfois, elle utilisait même un porte-cigarette, qui avait l'air tout droit sorti d'une soirée de Gatsby le magnifique, elle l'avait chiné dans une brocante et était tombée sur cette pièce superbe en ivoire et ébène, elle l'affectionnait particulièrement. Elle s'appelait Josiane, mais se fait appeler Joy, c'était plus moderne et exotique, plus en phase avec son personnage de professeure de danse... Décidément, ma grand-mère avait tout faux sur les prénoms de ses filles ! Chacune s'était rebaptisée du prénom de son choix. C'est sûr qu'Ida et Joy, c'était plus original qu'Odette et Josiane... Un sacré personnage ma tante ! Tout à fait le genre à s'amouracher d'un pilote de F1 libanais. Il était charmeur, il était différent, il était beau parleur, il était très charismatique. Cela avait été dur pour elle de se retrouver seule avec les jumeaux. Elle s'était accrochée. Pas le choix. La danse était sa passion, mais c'était aussi devenu son unique source de revenus pour elle et ses fils. Elle tenait son exigence, et une certaine dureté de cet épisode-là/quand on est seule et qu'on a charge d'âme, on ne peut pas s'autoriser à flancher. Même si bien sûr, personne n'est de fer, et elle passait le soir récupérer ses bambins chez Maminette et s'épanchait autour d'un verre de porto à l'apéritif. Parfois, il lui semblait qu'elle n'arriverait jamais à faire décoller son studio de danse. C'est sûr que développer une clientèle, et se forger une réputation dans une ville de province, ce n'est pas toujours simple.

Elle était très exigeante avec ses danseurs, et avec moi aussi d'ailleurs. Comme j'avais toujours été douée de mes mains, et que Maminette m'avait très tôt initiée à la couture sur sa vieille Singer, Joy avait pris l'habitude de me solliciter pour les costumes de ses spectacles de fin d'année. Les thèmes pouvaient être très variés et aller de « cabaret », à « la jungle », ou encore des thèmes plus complexes mais me donnant plus de liberté comme « paysages oniriques ». C'était de vrais tableaux visuels. On travaillait des mois à l'avance sur les différents personnages, chacun avait une fonction, une personnalité, un rôle, et forcément un costume qui devait refléter tout cela. Faisant partie du spectacle en tant que danseuse, cela me donnait l'avantage de connaître les autres danseurs, leur psychologie, les couleurs qu'ils aimaient, les tissus qui leur correspondraient, dans lesquels ils seraient à l'aise. J'étais tombée dans la marmite du costume ainsi. La première fois, cela avait été une révélation, je prenais plus de plaisir à concevoir mes costumes qu'à danser. J'avais le sentiment d'être coréalisatrice du spectacle avec ma tante, de contribuer à créer tout cet univers. Je m'épanouissais à l'idée de faire rêver les gens le temps d'un spectacle, de les faire voyager dans un autre espace-temps. Pour moi, c'était magique. Et on faisait un bon duo avec ma tante.

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