J'étais là, comme un con devant sa chambre d'hôpital.
Tous mes zins étaient rentrés dedans, et moi j'arrivais pas à bouger. La porte s'était refermée sur Tarek quelques minutes avant, et moi j'étais resté là. Même lui il arrivait à entrer putain !
Moi j'étais pas prêt à la voir comme ça. Si y'avait bien une personne que je supportais pas de voir dans cet état à part mon frère et mes darons, c'était bien elle.
J'avais vraiment trop peur de la perdre. Putain j'aurais encore préféré qu'elle me largue comme une grosse merde. Parce que là, une fois que ça aurait été fait, y'aurait aucun retour en arrière possible. Il y avait tellement peu d'espoir que j'étais sûr que j'allais la perdre.
« Je dis pas ça pour être méchant. T'es un bon gars, je le sais, et c'est pour ça que je te dis ça. T'es jeune, fais le bon choix », m'avait dit son père.
Ça avait tellement sonné comme une fatalité. Et le gars avait été bienveillant avec moi alors qu'il allait peut-être perdre un de ses gosses. Plus courageux tu meurs. Pendant ce temps, moi j'étais planté dans un putain de couloir qui sentait la soupe et la javel au lieu de les soutenir.
« J'ai juste un conseil ; barre-toi maintenant si tu penses que tu pourras pas supporter. Parce que si ça finit mal, elle sera plus jamais la même, tu la retrouveras jamais. Alors c'est soit tu l'abandonnes maintenant, et je sais que c'est ce qu'elle préférerait, ou alors t'assumes mais ça va te pourrir la vie »
Ses paroles raisonnaient encore dans ma tête et je revoyais ses yeux bleus glacials me regarder avec gravité. Il m'avait jamais parlé aussi sérieusement. Je comprenais pas comment il arrivait à garder son calme dans cette situation. Le gars avait un self-control incroyable.
– Tu comptes entrer à un moment ?
Je sursautai en entendant la voix de mon reuf à côté de moi. Je pensais qu'il était déjà dans la chambre.
– Ouais ouais, j'arrive t'inquiètes, dis-je en lui donnant une tape sur l'omoplate.
Mon frère acquiesça, mais je voyais bien qu'il en croyait pas un mot. Je lui en voulais pas : moi non plus j'en croyais pas un mot.
Il me pressa rapidement l'épaule avant de s'engouffrer dans la chambre.
Maintenant j'avais deux choix ; soit je suivais Jehk', soit je prenais l'ascenseur.
Je poussai un léger soupir en ricanant tout seul.
Au fond, je savais que ma décision était prise depuis longtemps.
10 Septembre 2013
Il était 20h et je venais de sortir de l'entraînement. Nous allions jouer notre premier match dans trois jours et je ne pouvais plus attendre.
Mon intégration dans ma nouvelle équipe s'était plutôt bien faite. Humainement, les filles me traitaient déjà comme si nous nous connaissions depuis des années. Il fallait juste que nous apprenions à nous connaître au niveau du jeu.
Je n'étais pas la seule nouvelle arrivante, trois autres joueuses faisaient leur arrivée depuis d'autres équipes et deux filles sortaient du centre de formation d'Issy Paris. Je m'étais d'ailleurs vite rapprochée de Stine, une norvégienne du même âge que moi. J'avais l'avantage de parler couramment anglais, ce qui nous permettait de communiquer facilement, et j'avais tout de suite pris l'initiative de l'aider à travailler son français en échange de quelque leçons de norvégien.
Les jours raccourcissaient de plus en plus. Le soleil était presque couché et je songeai qu'il n'était qu'une question de temps avant que je regrette ces moments où je pouvais sortir du Palais des Sports en admirant la petite lueur décliner derrière les bâtiments.
Je me dirigeai vers le RER pour rentrer chez moi, bas de survêtement et veste à l'effigie de ma nouvelle équipe sur le dos, mes écouteurs dans les oreilles et le sac de sport à l'épaule. Plus que quarante minutes de trajet et je pourrai profiter d'une bonne nuit de sommeil bien méritée.
J'étais joueuse de handball professionnelle, depuis trois ans en première division. Mais en parallèle il me fallait assurer mon après-carrière et je devais au moins décrocher une licence. J'avais bien pensé à faire un BTS mais le parcours universitaire était plus souple et s'adaptait mieux à ma carrière. Je pouvais diviser une année de licence pour l'effectuer sur deux années, ce qui me permettait de combiner la fac, les entraînements, les séances d'entretient musculaire et les matchs.
Voilà pourquoi tous les jours je faisais une heure trente de trajet, alternant entre la fac et le sport. La RATP me devait au moins soixante pour cent de ses bénéfices.
Tout en continuant à marcher, je me rappelai que je n'avais que deux heures de cours le lendemain matin, à 10h, et que je pouvais me permettre de ne pas rentrer ce soir. Cette idée en tête, je pris mon téléphone et appelai mon frère :
– Salut la moche ! s'exclama-t-il à peine le téléphone décroché, me réduisant par la même occasion l'ouïe de trente pour cent.
– Wesh le gueux ! Comment ça va ?
– Ça allait avant que t'appelle, parce que je te vois venir, je sais que t'as un truc à me demander... Qu'est-ce que tu me veux encore ?
– Oh rien, j'avais juste envie d'entendre ta voix mon Raphy, tu m'as manqué tu sais ?
– Bon accouches j'ai pas ton temps là ! l'entendis-je s'impatienter.
Nous pousser mutuellement à bout était l'un de nos hobbies favoris.
– N'importe quoi, genre t'as quelque chose à faire, je sais que je suis ta seule raison de vivre ! Bref, je me demandais si je pouvais dormir chez toi ce soir ? Je viens de sortir de l'entraînement et je me suis dit qu'on pourrait se faire une petite soirée comme à l'époque ?
– Putain cette vieille que t'es ! « À l'époque » c'était y'a genre deux mois à tout péter.
– Ouais bah c'est beaucoup trop.
Raphaël et moi étions fusionnels depuis notre naissance. Nous avions passé neuf mois enfermés ensemble avant de naître et les quelques tentatives de nous séparer étant petits avaient toujours échoué. Tout cela était encore valable aujourd'hui puisqu'il m'avait suivi à Paris pour réduire la distance entre nous.
Nous étudiions dans différents domaines et donc dans différentes facs. Paris était une grande ville alors nous avions été obligés de prendre des logements à côté de nos universités respectives, à trente-neuf minutes en moyenne l'un de l'autre. Oui, nous avions vraiment chronométré.
Nous ne nous le disions pas mais nous savions l'un comme l'autre que nous arrivions quand même à nous manquer alors que nous vivions dans la même ville.
– Hmm... grommela-t-il. Bon allez viens, on va se serrer. C'est vraiment par pure bonté d'âme que je fais ça, j'ai pas envie de voir ta gueule.
– Moi non plus qu'est-ce que tu crois ? Je remplis juste mon devoir de sœur jumelle.
Il me singea en rajoutant quelques « gneu gneu » au début de sa phrase, puis il se rappela qu'il était adulte :
– Bon allez, à tout de suite Mel, fais attention à toi.
– T'inquiètes. Et prépare à bouffer, je crève la dalle !
Je raccrochai après l'avoir entendu râler, puis remis ma musique en marche, et pris le chemin du RER.
[...]
J'étais chez mon frère depuis une heure et nous mangions des pizzas avachis sur son lit, mes jambes croisées sur les siennes. Il fallait se serrer dans son dix mètres carré. Mais puisqu'il ne touchait pas de salaire et qu'il n'acceptait pas que je l'aide financièrement, argumentant que la bourse lui suffisait, il n'avait pas le droit de se plaindre.
Nous regardions pour la cinquantième fois Harry Potter, ce qui nous permettait de discuter en même temps :
– Ton Alexis a pas voulu de toi ce soir ? me lança-t-il.
Alexis était mon copain. Enfin... Un garçon que je fréquentais depuis mon arrivée à Paris, fin août. Nous nous amusions bien ensemble mais pour l'instant ça s'arrêtait là. J'avais l'impression qu'Alexis voulait une petite vie de couple et il croyait que je lui appartenais. Étant une femme plutôt indépendante et ayant des difficultés à m'attacher, ça avait tendance à me saouler. En plus de ça, il était jaloux du temps que je passais avec mon frère, et c'était pour moi quelque chose d'inenvisageable sur le long terme.
– C'est moi qui ai pas voulu de lui, répondis-je, tu parles il voudrait que je passe mes soirées à son appart ! Je l'aime bien hein mais tu sais comme je suis.
– Content de voir que changer de ville ne t'a pas changé toi. T'es vraiment une chieuse, il sait pas dans quoi il s'engage le pauvre garçon !
Pendant ce temps, Dumbledore sautait sur Harry pour lui demander si oui ou non il avait mis son nom dans la coupe de feu.
– Tu l'aimes juste bien ou t'es quand même attachée à lui un minimum ?
Raphaël connaissait mes difficultés à m'attacher aux membres de la gente masculine. J'avais eu une ou deux relations mais je ne croyais pas être une seule fois réellement tombée amoureuse. Aucune histoire sombre ou événement traumatique dans mon passé n'expliquait ce côté de ma personnalité, je n'avais pas souffert du tout, j'étais juste assez libre et me lassais souvent avant que les choses ne deviennent sérieuses.
– Je l'aime bien, je me prends pas la tête, on s'amuse bien.
– Vous vous amusez bien... répéta-t-il, dubitatif. Oh non, dis rien de plus, j'veux pas connaître tes histoires de cul !
Je rigolai. Effectivement c'était dans notre Pacte des Jumeaux, nous nous disions presque tout. Nos histoires de fesses faisaient partie de la catégorie « presque ».
– J'allais rien te dire ça va, c'est toi qui cherche les embrouilles là où y'en a pas !
Hermione venait de spécifier à ses amis qu'elle n'était pas un hibou.
– Et toi et Inès alors ? Vous le vivez comment la distance ?
Inès, sa copine depuis trois ans, était restée chez nous à Dijon. Je l'aimais beaucoup, nous étions devenues amies avec le temps et elle avait mon respect éternel pour avoir réussi à supporter mon frère aussi longtemps.
– Ça va. Elle me manque mais je sais que j'ai pris la bonne décision, dit-il, sûr de lui. Toi et moi on sait très bien qu'on aurait mal vécu la distance et qu'Inès me manque moins que toi tu m'aurais manqué si j'étais resté.
Je ne le savais que trop bien. Certains disaient que nous avions une relation malsaine, trop fusionnelle. Parfois j'étais d'accord ; à plusieurs reprises quand nous étions petits et que nous avions été séparés ne serait-ce qu'une journée, l'un ou l'autre s'était rendu malade de l'absence de son jumeau. Mais c'était aussi une relation que la plupart des gens ne pouvait pas comprendre, avoir un jumeau n'étant pas donné à tout le monde. Ça me mettait donc hors de moi lorsque mon entourage s'amusait à jouer les psychologues en prétendant comprendre. Comme si nous faisions exprès d'être si dépendants l'un de l'autre.
– Dijon me manque... dis-je l'air boudeur.
Raphaël m'attira contre lui, je posai ma tête sur ses genoux et il joua avec mes cheveux.
– Je suis contente d'être dans une équipe comme Issy, ces filles sont super talentueuses mais notre ville me manque... Je pensais jamais dire ça un jour d'ailleurs.
– Tu m'étonnes, on a passé notre vie à se plaindre de cette ville de merde.
Pourtant en y réfléchissant maintenant, elle n'était pas si mal que ça.
– Papa me manque aussi, continuai-je. Tu crois qu'il va bien sans nous ?
– Je suis sûr que oui. Après il cache tellement ses émotions que c'est difficile à dire mais je pense que ça va. On lui manque, c'est sûr, mais c'est une bonne occasion pour lui de reconstruire sa vie. Il fallait bien qu'on se barre un jour de toute manière, on a vingt-deux piges. Et puis il a Fanny, Sohel, et bientôt un bébé. Il va enfin avoir la vie qu'il mérite.
Effectivement notre père avait toujours tout sacrifié depuis notre naissance et encore plus à la mort de notre mère. Il n'avait jamais vraiment vécu pour lui-même, c'est pourquoi nous espérions aussi en partant que cela lui permettrait de repartir à zéro et de refaire sa vie. Nous étions tous les deux très proches de lui et depuis toute petite mon père était mon héro. J'avais bien conscience d'être une petite fille à papa parfois mais je lui devais énormément.
– Je vais réessayer de lui virer mon salaire même s'il a jamais accepté quand je jouais à Dijon, lui dis-je. Je sais qu'il va encore refuser mais ça vaut le coup d'essayer.
Le loyer de mon vingt mètres carré n'était pas aussi élevé que tout le monde l'aurait cru et je touchais beaucoup plus que ce dont j'avais besoin pour vivre :
– Il en a plus besoin que moi et je lui dois bien ça.
Raphaël continuait de jouer avec mes cheveux et je sentais les tresses s'accumuler dans ma tignasse :
– Il va pas l'accepter c'est sûr. Je comprends pourquoi tu veux le faire, mais on pourra jamais lui rembourser tout ce qu'il a fait pour nous en argent. En plus il va te dire qu'il en a pas besoin. Ce qui est vrai d'ailleurs, il galère plus autant que quand on était gosses.
Oui. J'étais une fille à papa mais juste dans le sens où j'étais très proche de lui. Car financièrement parlant, il avait toujours galéré. Raphaël et moi savions que parfois les fins de mois avaient été dures et que notre père ne mangeait pas à sa faim pour que nous ne manquions de rien, pensant que nous ne nous en rendions pas compte.
– Il fait chier ! lançai-je.
– La fierté Clarkson, Mel ! On en a tous les deux hérité, à sa place t'aurais pas accepté non plus. Je le sais parce que c'est ce que j'aurais fait. On est tous des putains de têtes de mules.
Il avait tellement raison.
– J'espère que Bouhied et Moingeon ils m'auront pas remplacée, dis-je après un silence.
Bouhied, de son prénom Tarek, et Moingeon, de son prénom Hugo, étaient nos meilleurs amis d'enfance. Ils se trouvaient dans environ quatre-vingt-dix pour cent des conneries que Raphaël et moi avions fait. Nous nous étions créée des souvenirs inoubliables et ne nous étions jamais lâchés. Nous connaissions Hugo depuis l'école maternelle et avions grandi ensemble. Nous avions toujours connu Tarek aussi, mais nous ne nous étions rapprochés qu'à l'âge de sept ans, lorsque nous avions emménagé sur le même palier que lui. Sa mère s'était beaucoup occupée de nous et elle était pour nous une deuxième maman.
– Bien sûr qu'ils t'ont remplacée, ils attendaient que ça de se débarrasser de toi, ça fait dix-huit piges que tu nous pourris la vie ! Juste, moi j'ai pas le choix de continuer à te côtoyer.
Je lui donnai une petite claque. Ils m'avaient tout autant emmerdé. Mais c'est vrai qu'en étant la seule fille, et ayant grandi en quartier défavorisé, je leur en avais fait baver les pauvres. J'aimais beaucoup trop les emmerder et j'avais besoin de m'affirmer au milieu de tous ces mecs. Mais j'étais persuadée que c'était aussi pour ça qu'ils m'aimaient.
– Bon t'as fini de jouer avec mes cheveux là ? Je suis pas ta poupée !
Raphaël me tira la langue et s'ensuivit un concours d'insultes puis une bataille de croûtes de pizza et de polochon. Nous ne finîmes pas le film et nous endormîmes serrés dans son lit, comme lorsque nous étions petits.
____
Titre du chapitre : Avicii, « Hey Brother »
Mon premier match s'était déroulé à la perfection. Moi qui ne pensais pas avoir beaucoup de temps de jeu en tant que nouvelle recrue, j'avais joué presque tout le match et marqué six buts. Nous avions mené le score pendant toute l'heure pour finir par gagner trente-sept à vingt-sept.
Alexis, qui pourtant voulait toujours me voir, n'était pas venu. Ça ne m'étonnait pas vraiment, nous n'étions pas grand chose l'un pour l'autre, nous couchions seulement ensemble. Mais ça m'énervait quand même : il était le premier à se plaindre de ne pas assez voir sa « copine » mais il ne faisait pourtant pas plus d'effort pour la voir. Par contre il m'embrouillait à ce propos à la première occasion, me reprochant de trop voir Raphaël et de ne pas lui accorder assez de temps.
Mon frère était présent, évidemment. Je n'en attendais pas moins de lui. J'aimais dire que je l'obligeais à venir et qu'en tant que frère jumeau il n'avait pas le choix car c'était son devoir, mais il était un grand fan de handball et je savais qu'il n'aurait raté mon premier match à Paris pour rien au monde.
Raphaël et moi avions commencé le hand ensemble à sept ans. Je ne m'étais jamais arrêté mais j'avais alterné avec l'escalade pendant quelques années. Lui avait complètement arrêté le hand pour se consacrer entièrement à l'escalade, et il était maintenant plusieurs fois champion de France. Sa santé ne lui avait pas permis de continuer le hand et de devenir professionnel alors que c'était son rêve, mais elle ne lui avait pas enlevé l'escalade pour autant. Il continuait à gagner de multiples compétitions tout au long de l'année, et j'étais vraiment très fière de lui.
Ce fut avec mon frère que je sortis du Palais des sports. Il était surexcité :
– T'as tout déchiré Mel, ton troisième but il était magnifique je sais pas d'où tu l'as sorti j'ai même pas vu la balle partir. T'es vraiment un génie ! Et t'as l'air d'avoir une bonne ailière de ton côté, je trouve que vous jouez plutôt bien ensemble même si ça fait peu de temps que vous vous connaissez !
– Ouais ouais, j'aime beaucoup cette équipe, on commence à bien se connaître tactiquement. Et ouais je sais que je suis trop forte, peut-être qu'un jour tu seras comme moi, il faut persévérer, répondis-je en jetant mes cheveux en arrière.
– Ah ouais d'accord bah si tu le prends comme ça c'est le dernier compliment que je te fais. Petite conne va. Mémorise-le bien parce que je t'en ferai plus.
– Bah merde alors qu'est-ce que je vais faire sans tes compliments ? Je pense que je vais me laisser dépérir, j'ai plus le choix, dis-je d'un ton digne d'une pièce de théâtre tragique.
Nous nous regardâmes droit dans les yeux, tous les deux nous retenant de rire, attendant de voir lequel craquerait en premier. Nous pouffâmes tout les deux en même temps puis j'entendis presque instantanément un cri de douleur sortir de la bouche de mon frère.
– Bah gros qu'est-ce qui t'arrive ? lançai-je en rigolant.
Je m'arrêtai tout de suite en voyant l'expression de son visage. Celle-ci n'avait rien de drôle du tout :
– Raph' ? Qu'est-ce que t'as ?
– Je... Putain de merde je crois que je viens de me péter une côte.
Il était maintenant plié en deux, le visage crispé par la douleur.
– La putain de sa mère ça fait un mal de chien !
Je compris immédiatement ce qui en était la cause et le forçai à se redresser, tout en caressant son dos.
– Ok Raph' faut qu'on aille aux urgences là, l'hôpital est pas loin tu crois que tu peux le faire à pied ? Sinon j'appelle une ambulance.
– Nan nan t'inquiètes c'est bon je peux le faire, j'ai déjà eu pire, dit-il en se redressant, intériorisant la douleur.
Ça, je le savais. Pour l'avoir vu souffrir pendant vingt et un an, je savais qu'il avait déjà eu pire. Raphaël était l'une des personnes les plus fortes que je connaissais, je savais qu'il souffrait constamment, à chaque inspiration, chaque éternuement, chaque quinte de toux. Les matins étaient les pires, et plus les années avançaient, plus c'était compliqué. Depuis tout petit il se réveillait en ayant besoin de tousser pour expulser tout ce qui n'avait pas pu l'être pendant la nuit. Sauf que, de plus en plus fréquemment en ce moment, il se réveillait avec des migraines énormes, et sa toux incontrôlable faisait tout raisonner dans sa tête, lui donnant parfois l'impression qu'elle allait exploser.
Mais il ne disait rien, ne laissait rien paraître. Il se plaignait maintenant parce qu'il avait été pris au dépourvu et n'avait pas eu d'autre choix que de le montrer. S'il avait été seul je n'en aurais jamais entendu parler.
Notre marche était laborieuse, sa maladie le faisait tousser très fréquemment - c'était devenu un son naturel pour son entourage - et ce qui d'habitude ne le faisait souffrir que très peu lui déchirait les côtes à chaque quinte de toux. Pourtant il ne montrait toujours rien, marchant droit et esquissant seulement une petite grimace lorsque que sa toux lui broyait les côtes.
Après une quinzaine de minutes de marche assez lente, moi le soutenant sous l'épaule et lui s'efforçant de ne rien montrer de sa douleur, nous arrivâmes aux urgences. Raphaël voulait m'accompagner pour l'enregistrer mais, après de multiples protestations j'arrivai à le faire asseoir afin d'aller à l'accueil pour l'enregistrer seule. Nous avions l'habitude des urgences. Dans notre famille c'était la sortie du mois.
Ce fut avec surprise que je vis une infirmière débarquer seulement vingt minutes plus tard pour nous diriger dans une petite salle. Pour avoir passé de nombreuses nuits aux urgences, cette rapidité était pour moi une première.
Un homme en blouse blanche arriva quelques minutes plus tard. Il ressemblait étrangement à Jamel Debbouze mais en beaucoup plus grand.
Après avoir recraché le dossier médical complet de mon frère au médecin, Raphaël intervenant pour ajouter des oublis, je conclus :
– Il s'est sûrement fêlé une côte parce qu'il a rigolé. C'est fréquent chez les malades de la mucoviscidose.
Puis devant son air étonné j'ajoutai :
– D'autres malades m'ont déjà parlé d'expérience similaires avec des éternuement ou d'autres choses. C'est pour ça que je pense que c'est une côte fêlée.
Depuis tout petits Raphaël et moi côtoyions d'autres malades de la muco. Nous nous étions liés d'amitié avec certains, en avions vu être greffés et recommencer une nouvelle vie, et d'autres partir. Le départ le plus récent avait été celui de Myriam, une femme de trente-huit ans, de qui nous étions assez proches. Nous avions passé énormément de temps avec elle dans le service de pneumologie et était rapidement devenue une amie. Mais vivre aux côtés de personnes souffrant de cette maladie c'était aussi savoir qu'elles allaient partir avant nous, qu'importe leur âge.
– Bien. Nous allons faire des examens pour voir si c'est vraiment le cas, continua Dr. Jamel. D'après ce que vous m'avez dit je penche pour la même hypothèse que vous. Quelqu'un viendra vous chercher pour faire une radio, et je pense que nous allons vous garder en observation au vu de vos récents résultats d'examens monsieur Clarkson. Je pense qu'il faudrait réadapter votre traitement mais je vous laisserai voir cela avec votre pneumologue.
Nous fûmes renvoyés en salle d'attente et Raphaël ne fut appelé qu'une heure plus tard. Un record. C'était justement ça qui ne me rassurait pas du tout. S'il avait été pris en charge aussi vite, c'était que son cas était plus important qu'une simple côté cassée. Et je n'avais pas vu le dossier médical et les dits résultats d'examens dont le médecin avait parlé. Cela faisait longtemps que je n'avais pas demandé à mon frère de me faire un briefing sur sa santé et je m'en voulais déjà : j'étais d'habitude au courant de tout, le débriefing se faisant généralement en fin de mois devant une pizza. J'avais été beaucoup trop occupée par ma nouvelle vie sur Paris.
Je détestais le voir souffrir. Je savais pourtant qu'il souffrait tout le temps et ce depuis vingt et un ans. Mais je ne m'y étais jamais faite. La maladie avançait vite avec lui et les médecins ne se l'expliquaient pas. Il n'aurait pas dû se fêler une côte aussi jeune. Ce genre de problème arrivait beaucoup plus tard dans la maladie, chez des patients plus âgés.
Dans la salle d'attente, je m'inquiétais de plus en plus, mon cœur battait la chamade et ma jambe tremblait de nervosité. J'essayais de me calmer en écoutant de la musique.
C'est alors qu'une bande de trois gars débarqua. Leurs têtes me disaient vaguement quelque chose, je les avais peut-être déjà croisé dans la rue ou dans les transports. L'un d'eux avait des cheveux châtains en bataille, un T-shirt blanc sous une chemise à carreaux mauve, des baskets blanches, et un visage à l'air espiègle. Un autre au teint hâlé et un peu plus joufflu avec une tignasse noire un peu longue et une barbe mal taillée s'appuyait sur un troisième homme plutôt grand avec une fine barbe et des cheveux bruns dépassant d'un bonnet noir. Il portait une veste kaki, un pantalon beige et des baskets noires. Ce dernier fut le premier à parler tout en aidant son ami :
– Zer2 j'ai juré t'es vraiment une galère putain. Qui se pète la cheville en shootant dans une canette sérieux ?
Je souris en entendant l'anecdote. C'était carrément quelque chose que j'aurais pu faire.
Ils s'installèrent en face de moi, et je recommençai à tourner les récents événements et mes récentes conclusions en boucle dans ma tête, angoissant de plus belle, tandis que Freddy Mercury chantait dans mes écouteurs.
Il fallait que j'appelle mon père. Comme toujours quand nous parlions entre nous, la discussion se fit en anglais :
– Hey sweetie !
– Hey Dad, hum... Please don't freak out.
– Comment ça panique pas ? Tu vas bien Princesse ? Qu'est-ce qui se passe ?
Je lui expliquai la situation, le rassurant du mieux que je pouvais en lui affirmant que je gérais et qu'il n'avait pas besoin de venir sur Paris, tandis que les trois gars en face de moi ricanaient.
– Papa, je te promets que je gère maintenant, t'as plus à t'occuper de tout ça, on est grands. Et t'inquiètes pas pour lui, ça va aller, je te tiendrai au courant.
Après plusieurs protestations, j'arrivai à apaiser mon père et il conclu :
– Ok... Take care baby girl. I love you.
– Love you too.
Je raccrochai en expirant de soulagement. Je fermai les yeux pour essayer de contrôler mes émotions.
Ça allait le faire. Ils le gardaient juste en observation au cas où, il n'y avait rien de grave, nous avions l'habitude. Je pensais que l'origine de mon stress était surtout due à l'attente plutôt qu'à l'inquiétude. J'avais toujours été très impatiente. Hyperactive, rester assise à attendre était souvent au-dessus de mes forces.
– Faut que j'aille pisser, déclara le dénommé 2zer en se relevant, me sortant de mes pensées.
Alors que ses potes protestaient, il s'affaissa aussitôt sur sa chaise avec une grimace de douleur :
– Putain j'avais oublié.
Ses potes lui donnèrent de petites claques, l'air exaspérés, et j'esquissai un léger sourire amusé face à la scène. Ils n'allaient pas s'ennuyer.
– T'es vraiment trop con ma parole, dit le gars à la tête de bébé. Ça fait genre une heure que tu t'es fait mal t'as déjà oublié !
– J'crois qu'il a trop méfu, déclara le grand barbu en s'enfonçant dans son siège pour étendre ses jambes.
Un petit silence s'installa mais le blessé reprit vite la parole :
– Ça règle pas mon problème, j'ai toujours envie d'sèpe.
Un « ta gueule » monumental sortit en même temps de la bouche de ses deux potes.
Je tentai de retenir un rire, ne voulant pas paraître intrusive.
Puis le silence se réinstalla, et je les remerciai mentalement de m'avoir distraite le temps de quelques minutes car bien vite, l'angoisse me tordit de nouveau le ventre.
J'avais besoin de fumer un pète d'urgence. J'en gardais toujours un pré-roulé dans mon sac au cas où dans ma « boite à pète d'urgence ». Je n'étais plus une grande fumeuse, mais une à deux fois par mois s'il le fallait j'étais contente de trouver ce qu'il me fallait dans mon sac.
Je m'apprêtais à me lever quand je fus sollicitée par un nouvel appel. Je soupirai en voyant le nom s'afficher. C'était Alexis et je savais qu'il allait me piquer une crise. Il n'était pas venu au match mais je supposais que ça n'annulait pas notre rendez-vous du soir chez lui. Décidément j'avais vraiment besoin de ce joint.
Je sortis dehors pour épargner la tempête aux personnes présentes dans la salle d'attente.
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Titre du chapitre : Toy Story, « Je suis ton ami »