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En plein cœur de l'Amazonie, existait depuis la nuit des temps une tribu très ancienne appelée les Olmèques. Plusieurs légendes évoquaient leur capacité extraordinaire à se fondre dans la nature ou la finesse de leur intellect, qui auraient inspiré leur savoir-faire à de nombreux peuples tel que les Aztèques et les Mayas. Certains prétendaient qu'ils seraient originaires d'un autre monde, d'autres qu'ils seraient des descendants des dieux... cependant, à ce jour de cet été du très chaud mois de juillet de 1976, tous les croyaient disparus à tout jamais.
Pourtant, oui, pourtant... dans un secteur extrêmement reculé de la forêt d'Amazonie, subsistait un clan olmèque très ancien. Tous les matins, un jeune aborigène de ce clan devait descendre de la hutte de ses parents, qui se situait en hauteur dans les grands arbres, pour aller chercher de l'eau dans une source voisine de ce village ainsi dissimulé au regard des profanes. Comme d'ordinaire, il attrapa la corde du système de poulies qui servait à remonter les denrées vers leur habitation et il se laissa glisser à vitesse folle les 20 mètres de haut séparant son foyer du sol humide de la jungle épaisse.
Ce matin, une ravissante jeune fille de son village se leva tôt elle aussi et les deux adolescents d'une quinzaine d'années se croisèrent à la source d'eau. Ils échangèrent un regard complice. Izel était si jolie en fait qu'elle en devenait unique aux yeux du jeune autochtone. Elle avait un teint parfait et un visage gracile. Sur sa hanche droite, un tatouage arborait les traits d'un petit félin, un margay sans doute. Sur son épaule droite, un autre tatouage, de serpent à plumes celui-là, était un classique que l'autochtone lui-même possédait en cet endroit de son propre corps. Le petit tatouage de tarentule d'Izel enveloppait sa délicate cheville et lui donnait quant à lui un genre un peu mystérieux. Chaque fois qu'il observait les tatouages d'Izel, cela donnait envie au jeune autochtone de se frotter la peau jusqu'à faire disparaitre ce ridicule tatouage de tête de rat qu'il arborait quant à lui à sa cheville gauche ou de petit colibri riquiqui qu'il avait au poignet droit. La honte l'envahît et il baissa les yeux, se concentrant sur cette cruche d'eau qu'il devait remplir...
Dans l'eau du bassin, il put continuer d'observer le reflet magnifique d'Izel. Ses cheveux ce matin se trouvaient ornés d'une fleur aux délicats pétales roses entrecroisés. Sans doute était-elle tombée d'un des frangipaniers du secteur et qu'Izel l'avait ramassé en chemin pour la mettre dans ses cheveux... Izel faisait toujours ce genre de chose. Que dire de ses cheveux d'un noir profond, et ses yeux d'un brun si pur, comme ceux d'une gazelle! Si Ollin avait été présent, le vieux guérisseur de leur clan se moquerait de son jeune ami. Il lui dirait que presque toutes les femmes de leur clan avaient les yeux bruns et les cheveux noirs. Mais pour le jeune Olmèque, qui n'avait ni la grâce ni la beauté d'Izel, cette fille était absolument parfaite.
L'Olmèque se sentit brusquement si gauche et maladroit auprès de la fille du guerrier-jaguar le plus puissant de leur clan. Durant une partie du trajet du retour, il ne baragouina que des phrases idiotes. Pourtant, Izel chercha plusieurs fois à engager la conversation plus sérieusement. Ollin avait l'habitude de dire que les femmes de leur clan étaient bien plus entreprenantes que les hommes, qui quant à eux étaient de fieffés orgueilleux et de sacrés timides. Izel lui donna raison par son attitude envers le petit timide qui se trouvait près d'elle. En désespoir de cause, elle lui demanda si sa mère se portait bien. En effet, sa propre mère lui avait dit que Lupita était souffrante depuis quelque temps. Gêné, il lui marmonna que sa mère se portait beaucoup mieux, que cela n'était que de la fatigue passagère à la suite du nouvel apprentissage d'une transformation assez complexe, celle d'un scarabée... Les Scarabées étant tout petits, pour les maitriser, il fallait être un sacré nagual*, ce qui impressionna Izel. Puisqu'ils abordaient le sujet, elle osa poser la question qui la préoccupait:
- Alors, te sens-tu plus l'âme d'un guerrier-aigle comme ton père ou d'un jaguar comme ta mère? As-tu fait la méditation?
L'aborigène perdit toutes ses couleurs d'un coup. S'il avait trouvé son naualli? Non... Vraiment pas! Même que cette fichue méditation, il l'avait fait plusieurs fois, mais il ne voyait rien! Constatant son trouble, Izel s'immobilisa alors qu'ils approchaient du groupe d'habitations dans les arbres. Elle se planta devant son compagnon de route:
- Yoltzin! La longue nuit aura lieu dans trois jours! Tu devrais déjà avoir trouvé ta voie!
Ah oui? Et qui disait cela, hein? Les anciens, j'imagine! pensa son compagnon de route. Ne pouvait-il attendre un peu plus longtemps avant de procéder au rite de passage? Il ne se sentait pas du tout prêt!
- Mais justement, rien ne presse! Il me reste encore trois jours... Maugréa le beau brun aux yeux verts iridescents.
Izel lui déclara alors avoir trouvé sa propre voie depuis longtemps. Que, donc, cela lui semblait anormal! Il devrait consulter les anciens. Peut-être que c'était un mauvais présage! s'inquiéta la jolie fille. Blessé dans son orgueil,
l'autochtone fit la grimace:
- Ces superstitions sont stupides Izel, tu devrais le savoir! lui dit-il avec mauvaise humeur.
Non, mais! Pourquoi fallait-il toujours qu'il remette en question les croyances de leur peuple? se dit l'adolescente. La contournant, l'autochtone se remit en route avec ses deux seaux remplis d'eau. Dans les arbres, plusieurs autres s'éveillaient et un peu partout, des aborigènes sortaient des huttes pour secouer une paillasse ou aller cueillir des fruits juteux dans les arbres dans lesquels ils étaient perchés. Près de la hutte de sa propre famille, dans un des arbres voisins, Yuma, un autre garçon du clan du même âge qu'eux, observa de loin leur conversation. Il regarda son adversaire revenir vers sa hutte avec mauvaise humeur. Yuma était le fils du chef de leur clan, car son père en était le grand prêtre. Il considérait qu'Izel, la fille du maitre des guerriers-jaguars lui revenait de droit.
Mais notre ami ne se soucia guère de la jalousie de son semblable. Il attacha
soigneusement les seaux à la corde suspendue près du balcon de leur hutte, puis il se métamorphosa brusquement en petit oiseau. C'était une des facultés uniques à ce clan olmèque. Ils pouvaient changer d'apparence à leur guise. De par le monde, les légendes foisonnaient pour décrire ce qu'ils étaient: des naguals, des changelins, des métamorphes de grande puissance. Mais leur peuple avait l'habitude de dire qu'ils étaient des métamorphes et qu'ils suivaient la voie du nagual. C'était cette aptitude à se transformer, à osciller entre la nature humaine et la nature animale qui leur permettait le développement de pouvoirs extraordinaire, dont celui, avec le temps et avec l'âge, de tromper le plus grand des ennemis: la mort. Peu d'Olmèques y arrivaient, car cela n'était pas facile. Ça demandait de la pratique et beaucoup d'observation, mais surtout, une concentration hors du commun. Avant de parvenir à un tel niveau d'excellence, il fallait aux Olmèques suivre un parcours très éreintant. Bref, c'était le travail de toute une vie.
Yoltzin ne maitrisait jusqu'à présent que trois formes animales: celle du colibri,
celle du serpent et celle du rat, ce qui n'avait rien de bien glorieux. Tout de même, il eut une certaine prestance quand il prît la forme d'un colibri à col bleu pour voler jusqu'à la plateforme de leur cabane. Sous cette forme, il atterrit rapidement sur la petite galerie devant son habitation et reprit aussitôt son apparence, s'étirant avec majesté jusqu'à redevenir humain. Les Olmèques ne portaient aucun vêtement, car cela était encombrant pour les métamorphoses, mais ils arrivaient à les copier et les imiter très facilement contrairement aux animaux qui, étant des êtres vivants, demandaient une plus grande aptitude. Si ce métamorphe le désirait, il pourrait revêtir la robe de moine qu'arborait le prêtre de leur clan ou un de ces habits étranges qu'Ollin affichait en permanence. Mais comme la plupart de ceux de son clan qui n'avaient aucun rang social particulier, l'adolescent adopta le simple pagne imitant la peau animale.
Dans la hutte, sa mère avait fait des galettes de maïs sur la pierre chaude. Quand il entra dans la pièce principale de leur habitation, avec les seaux d'eau, elle lui fit un sourire taquin. Assis sur une paillasse dans un coin de la grande pièce ronde, Cóatl, le père de notre jeune ami, était un véritable monument. Sur son corps, il arborait plusieurs tatouages de styles traditionnels. Faits de courbes et de lignes rudes, les dessins qui étaient tatoués sur le corps des Olmèques constituaient une carte, montrant le chemin parcouru par chaque métamorphe. Dans son dos, sur son omoplate droite, un aigle formé de traits en zigzag représentait son naualli, sorte de double animal ou de fétiche si vous préférez. Cela était aussi la voie que suivait son père, la voie de l'aigle-guerrier. Son père arborait aussi bien évidemment le tatouage du serpent à plumes sur son épaule qui, de même que celui du jaguar, tenait une place toute spéciale dans leur culture. En effet, le métamorphe qui ne savait prendre la forme d'un serpent s'exposait très vite à devenir la risée de tout son clan, qu'il s'agisse d'une vulgaire couleuvre comme c'était le cas de Yoltzin ou un magnifique serpent de mer comme c'était le cas pour son père. Au fil des tatouages sur les biceps de son père, sur son torse et dans son dos, il était possible de deviner qu'il maitrisait plusieurs formes allant de la grenouille à l'ornithorynque, en passant par la panthère et même le chimpanzé ou le scorpion.
Cela faisait plus d'une centaine d'années que son père crapahutait dans la forêt d'Amazonie. Sa mère était au moins aussi âgée que lui, mais arborait moins de tatouages. Toutefois, il s'agissait dans son cas pour la plupart de grands prédateurs ainsi que d'insectes tels que des papillons ou de minuscules fourmis, car elle en avait la passion. Plus un métamorphe maitrisait des formes petites et complexes, plus on disait de lui qu'il était un grand nagual. C'était plus aisé lorsque le
métamorphe savait quel était son animal fétiche, car le naualli accordait puissance et vitalité au métamorphe. Sa mère, Lupita avait trouvé sa voie très rapidement, un peu comme Izel. Elle était une guerrière-jaguar et à ce titre, elle aimait le danger, les courses folles dans la forêt, la traque et la chasse... alors que Cóatl, son mari, était quelqu'un d'un peu plus réfléchit. Les parents de Yoltzin n'étaient en couple que depuis une cinquantaine d'années, et ne vivaient ensemble que depuis seulement 16 ans, peu avant la naissance de leur fils. Ce qui était dans leur clan considéré comme un jeune couple.
Pour le clan des Olmèques, notre ami n'était encore qu'un enfant à peine sorti du ventre de sa mère... Mais après la longue nuit, qui débuterait dans trois lunes, et qui s'étalerait sur 5 cycles, il n'en sera plus ainsi. En effet, durant la longue nuit, ce jeune métamorphe entreprendrait le début de son voyage initiatique pour le passage au monde adulte... À cette occasion, il quitterait son clan et, selon qu'il serait un guerrier-jaguar ou un guerrier-aigle, son chemin serait différent. Par la voie des airs, ou par la voie terrestre, il devrait explorer des recoins qui lui étaient encore inconnus de la forêt d'Amazonie. Il devrait y survivre seul et ne revenir que dans 5 cycles, quand il aurait enfin muri. Cela était une étape que tous les jeunes du clan redoutaient, car elle impliquait une vie solitaire... Personne, lui avait dit son père, n'était plus jamais le même après la longue nuit.
Mangeant en compagnie de ses parents, l'aborigène prit son temps, car il savait que bientôt il n'aurait plus la chance d'être en leur compagnie. Une fois le repas terminé, il se dépêcha tout de même de partir, car il devait se rendre dans la vallée, au pied de la chute de bruine sur les rives du bassin de celle-ci, de même que les autres adolescents de son clan. Il se changea donc en petit colibri pour arriver plus rapidement. Il se faufila entre les arbres de la forêt, battant des ailes, pour atteindre le bassin d'eau au pied de la cascade, dont la brume fraiche enivrait l'air matinal. Très vite, il reprit forme humaine avant même que ses petites pattes d'oiseaux ne touchent le sol. Assis sur un rocher, Yuma, un adolescent de taille moyenne maigre et gracile tout comme les autres, s'amusait à fouetter les herbes hautes avec un roseau, tout en patientant que le guérisseur ne les y rejoignent. Il n'y avait pas beaucoup de jeunes de leurs âges dans leur clan. Il n'y avait en fait que Zyanya, une vraie pimbêche, Acoatl, le meilleur ami de Yuma ainsi que Yoltzin, notre ami, et enfin Izel. Les enfants se faisaient rares dans le clan des métamorphes à cause de leur longévité.
Tous amassés au bord du bassin d'eau, ils attendirent l'arrivée du guérisseur, qui était aussi leur maitre-morphiste, car il était le plus puissant et aussi le plus âgé des naguals de leur clan. On racontait qu'il arrivait à maintenir n'importe quelle apparence sans avoir jamais à revenir à sa forme naturelle pour se reposer! Ce qui était un grand exploit, car cela signifiait qu'il pouvait tromper la mort! À la droite de Yoltzin, Izel n'osait regarder notre jeune ami, car elle sentît bien qu'elle l'avait blessé ce matin. Le métamorphe évita lui aussi son regard et se concentra sur la chute d'eau de plus d'une vingtaine de mètres de haut. Comme il aimerait soudain prendre la fuite, et s'éloigner de cette bande de jeunes parmi lesquels très souvent il se sentait à part... Il prendrait la forme d'un grand aigle royal, il volerait le long de la cascade pour remonter jusqu'au sommet et suivre le cours d'eau jusqu'au grand fleuve et là, il filerait en droite ligne pour explorer le monde des humains! Parfois, son clan trop petit et trop familier lui donnait de puissants désirs d'évasion.
- Ah! Mais qu'est-ce que ce vieux singe fait qu'il n'arrive pas! se plaignit fortement Yuma, brisant le silence.
Dans un arbre, un perroquet répéta spontanément sa phrase et la scanda de sa voix discordante. La bande de jeunes se mit spontanément à rire, reconnaissant la forme classique que prenait Ollin. Yuma s'était fait avoir en beauté! En fait, Ollin les observait depuis un bon moment. À présent, le maitre papillonnait autour d'eux, comme un oiseau de malheur... Ollin était un drôle d'oiseau. Il était si vieux que sa peau en était pleine de tatouages sur l'entièreté de son corps, ce qui comprenait jusqu'à cette tête aux yeux verts pétillants et aux cheveux courts hirsutes. Cependant, il ne paraissait avoir que la trentaine en raison de leur talent de métamorphe pour masquer les imperfections... Yoltzin et les autres doutaient qu'il existe une forme animale que ne sache adopter l'ainé des anciens de leur clan. Ollin ne s'habillait pas non plus comme les autres. Il portait toujours cette espèce de vieux pantalon qu'il appelait un jean et cette camisole toute crasseuse surmontée de ce qu'il disait être une chemise hawaïenne toute grande ouverte. Pour couronner le tout, le petit maigrichon chaussait ces espèces de sandales en caoutchouc jaune-serin dont il disait que les humains aimaient les porter lorsqu'ils se prélassaient sur les plages du littoral.
Ollin était un des rares membres de leur clan qui avait voyagé dans le monde des hommes. Il en était revenu avec ce que les autres anciens de leur clan qualifiaient de mauvaises habitudes, par exemple de se vêtir de cette façon ou de boire de ce tord-boyau fait maison qu'il distillait en cachette dans la forêt... Une fois, Yoltzin et d'autres jeunes du clan avaient trouvés Ollin complètement ivre, errant en sous-vêtements dans les bois et chantant de drôles d'airs...
- Oh let me be... your Teddy bear! Elvis... Le king! fredonnait-il, leur évoquant ce roi d'une contrée bizarre appelée Rock And Roll.
Avec son amie Izel, le métamorphe l'avait reconduit jusqu'à sa hutte et, en l'y couchant, s'était juré de ne jamais toucher à cette boisson humaine qui semblait avoir des effets néfastes sur les métamorphes. Yoltzin et Izel étaient ensuite repartis de la hutte du guérisseur en imitant ses faits et gestes, riants aux éclats. Les deux métamorphes n'avaient jamais vu de personne ivre dans leur clan, hormis Ollin, qui parfois s'en donnait à cœur joie. Le métamorphe sourit, revoyant la scène dans son esprit alors qu'atterrissant au milieu de ses apprentis, le
perroquet reprît son apparence humaine de petit maigre aux allures excentriques. Se faisant, Ollin les sermonna vertement. S'il avait été un jaguar puissant, une panthère sournoise... ou pire: un humain! Il les aurait tous massacrés. Comme au bon vieux temps... Cela avait débuté avec les tribus locales, qui les chassaient en croyant ainsi pouvoir s'attribuer leur pouvoir et qui se faisaient des grigris avec leurs ossements... Sans compter les Amazones, qui les avaient longtemps considérés comme de la petite vermine qu'il fallait éradiquer... Des envahisseurs venus d'un autre monde! Il y avait aussi eu le bon vieux temps des conquistadors... Et de manière plus intemporelle, il y avait les chasseurs, qui tuaient sans merci toute créature surnaturelle, ce qui n'était guère mieux, leur rappela le guérisseur comme dans tous ses cours précédents! En effet, cela aurait été facile pour un humain, un chasseur par exemple, de les attraper ce matin, car ils n'étaient même pas sur leur garde. Avec une attitude comme celle-là, ils ne passeraient pas un seul jour dans la jungle, qu'ils se seraient fait dévorer par un crocodile ou mordre par un serpent!
Ollin demanda pour la millième fois aux jeunes pour quelle raison les Olmèques vivaient ainsi, cachés dans la forêt, déplaçant leur village sans arrêt, ne restant jamais plus d'un an au même endroit... alors qu'auparavant ils avaient été une civilisation florissante dont les ruines s'étendaient du Mexique en passant par le Guatemala, jusque même au Costa Rica. La bande de jeunes baissa automatiquement les yeux au sol. Tous connaissaient très bien la réponse. Ils avaient été chassés, persécutés et même presque exterminés. Tout cela pourquoi? Par avidité et aussi pour le plaisir. Le plaisir de chasser et de tuer un métamorphe. Le désir d'accaparer son pouvoir, ses richesses, son savoir. Les humains étaient des êtres profondément mauvais, avides de richesse et de pouvoirs. Il fallait donc les éviter à tout prix, disaient continuellement les anciens de leur clan. Même si Ollin ne détestait pas les humains comme bon nombre d'entre eux, il ne ratait tout de même jamais une occasion de mettre ses élèves en garde.
Ce matin, il n'y fit pas exception:
- Dans trois nuits, vous partirez pour votre grand voyage, à la découverte de vous-même. Vous vous engagerez enfin sur la voie du nagual, et à la fin de ce parcours initiatique, vous serez transformé... Vous serez plus puissant, plus aguerri... Cependant, certains d'entre vous risquent de croiser des humains. Vous devrez donc être d'une grande prudence... Au court du siècle dernier, les guerriers-jaguar et les guerriers-aigles ont toujours su échapper aux humains, sans qu'une seule goutte de sang soit versée. Ni le nôtre ni le leur! Cela parce que nous nous déplaçons sans cesse et que nous sommes rusés! Vous aussi vous devrez faire preuve d'une telle agilité, d'une telle prudence et surtout de sagesse. Pour cela, il vous faudra donc demeurer aux aguets. Ou sinon, cette longue nuit risque d'avoir un sens très définitif pour chacun de vous!
Une fois son discours terminé, Ollin leur demanda si chacun d'eux avait trouvé sa voie. Notre jeune ami s'efforça de se faire discret alors que chacun répondait avec enthousiasme. Pour les uns c'était le jaguar, pour les autres c'était l'aigle, aucun ne nomma le serpent, ce qui était un signe de prédestination. Ollin ne s'étonna pas, car il était très rare qu'un membre du clan en cherchant son naualli tombe sur le serpent. Comme son ami ne dit rien de son problème, Izel se décida à parler à sa place:
- Mais Ollin... et si jamais l'un de nous n'a pas trouvé son naualli avant la Yohualtzin?
Elle évoquait la longue nuit, celle de leur départ. En face d'elle, Ollin haussa les épaules et lui répondit d'un air indifférent:
- Cela voudra dire qu'il n'en a pas, ou alors que son naualli n'est pas encore prêt à venir à lui...
- Mais comment est-il possible de ne pas avoir de naualli? s'exclama Yuma, qui trouvait cette idée effrayante.
Sans double animal, il était impossible de s'engager sur la voie du nagual il me semble non? Le guérisseur sembla en penser tout autrement quand il lui répondit d'un air amusé que lui-même n'avait pas de naualli et qu'il ne s'en portait pas plus mal. Comme il était le plus grand des naguals de leur clan... il aurait été bien difficile à Yuma de le contredire. Izel s'exclama vivement qu'alors, cela voulait peut-être dire que cette personne aurait un grand destin, tout comme leur guérisseur!
- Je ne crois pas, Izel, que de devenir guérisseur soit un grand destin... non, je dirais que c'est plutôt une malédiction, argumenta alors Ollin sur un ton plus que sarcastique.
Autrement dit, ceux qui n'avaient pas de naualli devenaient aussi mabouls que lui, chuchota Yuma à son meilleur ami, ce qui fit bien rire le reste de la bande. Tous, sauf Izel, qui s'efforça d'éviter de regarder en direction de Yoltzin, pour ne pas vendre la mèche. Mais cela fit au contraire comprendre au guérisseur qu'il s'agissait du jeune freluquet. Le métamorphe se rembrunit, tapant quelques cailloux du bout du pied. Ollin feignit de ne pas avoir entendu le commentaire de Yuma, un jeune prétentieux. Puisqu'ils affirmaient tous avoir trouvé la voie qui était la leur, Ollin leur ordonna sans tarder de passer les prochains jours dans la forêt des environs, à traquer et observer leur naualli jusqu'à ce qu'ils ne fassent plus qu'un avec lui. Avant qu'ils ne partent, il leur spécifia que c'était de cette connaissance de leur double animal que dépendrait leur survie des 5 prochains cycles et même davantage s'ils mettaient plus de temps à revenir vers leur clan.
Certains devinrent anxieux à cette évocation. L'idée qu'il leur faille plus de 5 années pour retrouver les membres de leur clan les effrayait sans qu'ils osent le montrer. Quittant les lieux, certains avalèrent de travers, ruminant cette perspective... il leur fallait maitriser le plus possible leurs transformations avant leur départ et ils en étaient conscients. Comme les autres se dispersaient dans la forêt, Ollin interpela notre jeune ami. À contrecœur, le métamorphe rebroussa chemin et revint en sa direction.
- Tu n'as pas encore trouvé ton naualli n'est-ce pas?
- Quelle perspicacité, ironisa le jeune métamorphe, c'est Izel qui t'a mis sur la piste? ajouta-t-il avec amertume.
Ollin ignora sa mauvaise humeur:
- Ce n'est pas grave Yoltzin, cela doit vouloir dire que ton naualli appartient à une espèce bien particulière. Si tu marches, tu finiras par le découvrir... je veux que tu marches dans la jungle environnante jusqu'à ce que tu l'aies trouvé...
Son élève le dévisagea avec irritation:
- Et si je ne le trouve pas d'ici la Yohualtzin? lui rétorqua-t-il, visiblement défaitiste.
Ollin haussa les épaules:
- Alors cela voudra simplement dire que ta voie sera différente des autres. Mais à tout le moins, cela te mettra en contact avec les esprits de la nature... peu importe ceux que tu rencontreras, même si tu ne trouves pas ton naualli parmi eux, tu auras au moins ajouté quelques cordes à ton arc, par ces transformations supplémentaires...
Après tout, pensa le métamorphe, Ollin avait raison. N'importe quelle autre transformation, lui serait cent fois plus utile dans ce monde sauvage, que celle du rat, de la couleuvre ou du colibri! Plissant les yeux Ollin regarda le jeune métamorphe s'enfoncer dans la jungle d'un air résigné. Oui... celui-là était spécial... très spécial. Mais en quoi!? Seuls les esprits sauraient le dire!
* Nagual ou Nahual [prononcé na-wal] chez les mésoaméricains était un être à la double nature humaine et animale
Ryan releva son chapeau de cowboy et pointa le vieux colt familial droit devant lui. Il plissa les yeux pour bien viser sa cible. Près de lui, son frère cadet retint son souffle. C'était son troisième tir. S'il le réussissait lui aussi, cette fois ce maudit Écossais devrait admettre que les Texans étaient les meilleurs. Assis sur la clôture de bois, le Britannique en question essuya son front dégoulinant de sueur. Il n'était pas très habitué au climat chaud et écrasant du Texas.
Près de lui, appuyée sur la clôture, Charlotte une Écossaise également, grande et blonde au teint pâle, retint son souffle elle aussi. Assise dans l'herbe non loin, Anna, une petite Mexicaine un peu grassouillette, fixait les balles de foin ainsi que la pyramide de canettes de bière qui s'y trouvait avec un brin d'irritation. Ryan Crayton et ses maudites idées stupides! Ce grand et fort gaillard avait décidément un égo tout aussi démesuré qu'il l'était lui-même!
Le coup de fusil fendit l'air. Il atteignit la canette au sommet de la pyramide, qui vola dignement sans que la pile s'effondre. Du coup, son frère cadet, ainsi que l'ami de celui-ci, un petit gros aux yeux et cheveux bruns, se mirent à crier victoire. Eh, voilà! Trois sur trois! SEE! Ryan s'était le meilleur! Le Britannique fit la moue... Une des canettes avait bougé... et puis, ce n'était qu'une canette de bière hein... tirer sur une cible mouvante, c'était bien plus difficile. Les mains sur les hanches, Coldy lui jeta un regard furibond. Saleté de British! Trop prétentieux pour admettre la défaite. Charlotte poussa un soupir d'irritation. C'était décidément les vacances les plus poches de toute sa courte vie. Dans la main de Ryan, le vieux colt était encore tout chaud. Avec mauvaise humeur, il abaissa l'arme à feu, une antiquité qui était dans la famille depuis longtemps. Le Texan avait une furieuse envie d'en découdre avec son adversaire... ce sale British à la con commençait sérieusement à lui tomber sur le système. Son frère d'un an plus jeune et à peine plus petit que lui avait lui aussi une envie folle de foutre son poing dans la figure de ce maudit snob. Enfin c'est vrai! Depuis son arrivée sur le ranch, il ne faisait que les critiquer! La nourriture n'était pas assez bien pour lui, le lit de sa chambre trop mou, l'eau de la piscine pas à la bonne température, le ranch trop salissant...même les imposants feux d'artifice du party démentiel qu'organisait son père chaque année pour le 4 juillet n'avaient su l'impressionner.
Anna, la copine de Coldy sentit que la patience des frères Crayton avait atteint sa limite...et ils virent tous bien que la moutarde montait au nez de leur amie écossaise, qui agrippait la clôture avec force, se faisant violence. La Mexicaine s'empressa de se lever pour s'interposer entre les protagonistes. Ne quittant pas des yeux son vis-à-vis, Ryan baissa lentement la main pour fourrer l'arme dans la ceinture de son pantalon... une fois délesté de celle-ci, il ferma férocement le poing, visant la mâchoire fine et fragile de son adversaire.
Il était sur le point de s'exécuter quand, à l'arrière de lui, une voix tonitruante le prit au dépourvu:
- Ryan Crayton! Je t'ai déjà dit de ne pas toucher au Colt de ton grand-père!
Le gros gaillard se démonta d'un seul coup. Il eut l'impression qu'une ombre géante venait de le figer sur place. Sa gorge se serra et il ressentit une grande anxiété. Il ne fut pas le seul. Le Britannique en face de lui ne fanfaronnait plus. Même que le frère de Ryan eut l'impression qu'il avait la tremblote. Le géant qu'était leur père dut s'en apercevoir, car il aboya un ordre à son idiot de fils:
- Ça suffit! Ryan, dans mon bureau! Et tout de suite!
La réaction du fils fut instantanée. Il attrapa son chapeau de cowboy pour le jeter par terre dans un geste rageur, puis il obtempéra à l'ordre donné, tournant les talons. Devant lui, le géant aux yeux bleus et au visage dur, le regarda s'avancer en sa direction, les yeux rivés au sol.
- Et donne-moi cette arme! ajouta-t-il comme l'adolescent passait
devant lui.
Ryan glissa la main dans sa ceinture pour prendre l'arme et la déposer dans sa grosse main avec une certaine irritation. Grand-père avait toujours dit que cette arme lui reviendrait après sa mort... mais son père refusait de la lui donner... « Pas maintenant! Ce n'est pas le moment! » disait-il sans arrêt. Mais tous les autres jeunes de son âge savaient tirer... Du moins, au Texas. Ryan piaffa sur le sol du bout de sa botte de cowboy, fourrant les mains dans les poches de son jean tout en s'éloignant de la grange et de ses prés verdoyants pour se diriger vers la résidence principale du ranch familial. Il en claqua la porte battante derrière lui en témoignage de sa mauvaise humeur. Son père observa la bande de jeunes avec attention. Son regard passa de l'un à l'autre pour s'arrêter devant son fils cadet.
- Geeez! Coldy! Y'a vraiment juste quand c'est l'temps de tricher aux examens ou d'encourager ton frère dans ses niaiseries que tu fais preuve d'initiative... hein mon garçon? PFFFF! Qu'est-ce que j'vais bien pouvoir faire de toi?
Puis sans autre forme, il tourna les talons, quittant les lieux à son tour. Coldy attendit que son père ait disparu dans la maison avant de s'enfuir dans la grange. Il allait seller son cheval... partir... loin... très loin... ne revenir que le lendemain matin tiens! Anna chercha à le suivre pour le consoler, mais il la repoussa. De son côté, Charlotte fixait son confrère britannique avec mauvaise humeur. Il semblait très amusé par le petit commentaire du vieux bonhomme... Elle avait bien envie de lui effacer ce petit sourire condescendant qu'il avait à la commissure des lèvres. La gifle partit sans qu'elle le réalise. Le grand dadais se frotta la joue, lui jetant un regard de stupéfaction. Hein, mais quoi?
Ne savait-il pas qu'à cause de lui et de ce maudit défi qu'il avait lancé à Ryan, le père de ce dernier allait lui foutre une raclée? Et puis qu'est-ce qu'il avait à rire de Coldy de cette façon? Il n'était pas le seul à avoir triché aux examens. Même que son petit doigt lui disait que son confrère britannique ici présent trichait régulièrement pour faire plaisir à papa et maman.
Dans le bureau de son père, Ryan se faisait effectivement remonter les bretelles, mais pas de la manière dont les autres le croyaient...
- FUCK! Je t'ai demandé de l'amuser, pas de lui faire peur! GEEEZ Ryan! T'as quoi dans la cervelle? Tu te rends compte de ce qui aurait pu arriver si un de vous s'était blessé en jouant avec ce gun-là? En plus, il a pas servi depuis plus de dix ans! T'as rien trouvé de mieux à faire
pour l'amuser?
Rien de mieux à faire! Rien de mieux à faire! Là, Ryan, il en avait assez... cette fois c'était trop!
- FUCK! P'pa! Je lui ai fait visiter toute la région... on est allé au rodéo, pis je lui ai fait visiter Fort Alamo, les grottes de Sonora, Hamilton Pool, Big Bend Park... on est même allé à Gorman Falls... Jesus! Il n'aime rien OK! Y'est trop snob. Rien de ce qu'on fait n'est jamais assez
bien pour lui.
Le père de Ryan se laissa tomber en arrière dans son fauteuil. Il posa l'arme avec fracas sur son bureau, lui répondant avec franchise:
- Oui, eh bien, force-toi plus que ça mon gars! Parce qu'y'a des millions qui sont en jeux OK? Si ce petit chieux est pas content, son père sera pas content, et on a besoin de lui pour conquérir le marché européen...ça fait que là, tu vas te débrouiller pour qu'à la fin de l'été ce p'tit merdeux-là ait l'impression que t'es son meilleur ami pis que ces vacances-là ont été les meilleures de sa vie.... All right?
- Mais je fais déjà mon possible p'pa! Qu'est-ce que je peux faire de plus? grogna Ryan, qui en avait sa claque de jouer les guides touristiques.
Quand son père voulait quelque chose... Le Texan ne répondit pas tout de suite à son fils, attrapant un cigare de la boite qui se trouvait sur son bureau. Il plongea la main dans son veston gris et en tira un coupe-cigare. Méticuleusement, il coupa le bout de son cigare avant de l'allumer avec un briquet d'une autre poche de son veston. Le père de Ryan était un stéréotype ambulant. Il avait tout du riche Texan. Vestons gris hideux, chemises blanches à cols pelle à tarte assortie de la cravate bolo classique et du bluejean. Bien sûr, aucun Texan qui se respecte n'aurait omis les bottes en croco vert-foncé, que justement môsieur posait sur son bureau négligemment, se renversant sur son siège tel un pacha.
Ryan s'efforça d'éviter de montrer son impatience au vieux requin de la
finance, qui le fit languir un petit moment, fumant son cigare et baignant toute la pièce d'un épais nuage de fumée. Dans son gros fauteuil en cuir, derrière son secrétaire imposant, il avait l'air d'un géant et malgré ses six pieds et quelques, Ryan se sentait toujours intimidé par son père quand il se trouvait dans cette pièce. Derrière son paternel, accrochés au mur, quelques-uns de ses trophées de chasse attestaient de son agilité légendaire. Le dernier qui avait osé défié son père (mis à part l'oncle Dick) c'était leur voisin, Arthur Grammy et il avait une belle cicatrice sur la cuisse droite attestant du coup de fusil. Les deux voisins se vouaient en fait une haine sans borne.
Brusquement, le père de Ryan se redressa sur sa chaise, tapant du poing sur la table et faisant sursauter son fils.
- Le petitte anglais, il aime pas la vie à la campagne, hein..! Eh bien, mon gars, on va lui donner un traitement royal... Toi et ta gang, vous allez faire vos valises... Vous allez prendre le yacht et vous allez faire une petite virée dans nos Hôtels, le long de la côte...
- Lequel? lui demanda niaiseusement son fils.
Son père s'impatienta:
- Qu'est-ce que j'en sais! Les Caraïbes, Caracas, Belém...Sao Luis! Fais preuve d'imagination! Ton Anglais, ce qui lui faut, c'est de la bonne bouffe, des plages de rêves, des filles sexys... et beaucoup de champagne! OK? Capitch?
- J'ai pas l'impression qu'il aime spécialement les filles... commenta l'adolescent, pour très vite cesser de parler comme son père le regardait d'une drôle de manière.
Les filles, les garçons... sur les plages ensoleillées de leurs grands-hôtels, il y en avait pour tous les gouts, signifia le Texan sans la moindre vergogne, si bien que Ryan lui signifia avoir compris le message. Remarquez que lui-même, il ne dirait pas non... Des filles, du soleil, la mer à perte de vue, que demander de mieux! D'autant plus qu'il commençait à en avoir un peu marre d'avoir son père sur le dos sans arrêt. Et puis pour les rares fois où il acceptait de lui prêter son yacht pour faire la fête... Ryan comptait bien en profiter au maximum! L'adolescent bondit donc de sa place, obtempérant à l'ordre du vieux bonhomme. Avant qu'il n'ait franchi la porte, celui-ci l'interpela une toute dernière fois.
- Oh! Et Ryan... tu t'assures bien qu'il ait la suite présidentielle, hein!
Le jeune homme hocha la tête. Bien entendu, voyons! Il l'avait parfaitement compris. Son père des fois... on dirait qu'il le prenait pour un moins que rien! Un imbécile. Un idiot. En fait... Le père de Ryan ne faisait jamais rien gratuitement. Chaque fois qu'il octroyait des privilèges à ses fils, c'était toujours dans le but d'en tirer profit d'une manière ou d'une autre. M. Crayton fixa la porte en chêne massif de la sortie après le départ du jeune homme. Est-ce que son idiot de fils avait seulement conscience de la situation dans laquelle il se trouvait? Son avenir au sein des entreprises familiales se jouait présentement. Mais sans doute, comme toujours, son fils s'en fichait éperdument.
Marcher dans la forêt, marcher dans la forêt... Notre jeune métamorphe ne faisait que ça depuis trois derniers jours. Il s'était familiarisé avec tout un tas d'animaux, mais il n'avait toujours pas trouvé sa propre voie, et encore moins son naualli, ragea-t-il intérieurement, alors qu'il rassemblait ses effets personnels en prévision du grand départ. Il n'avait droit qu'à très peu de choses: une petite trousse contenant l'encre rituelle et les aiguilles, pour ses tatouages; une gourde en peau animale, quelques réserves de viande séchée et enfin un minuscule couteau de chasse.
Il mit tous ses effets dans sa petite sacoche en cuir qu'il porterait en bandoulière. Les Olmèques voyageaient toujours extrêmement léger, afin que cela ne soit pas une gêne lors des métamorphoses.
À la sortie de la hutte, sa mère et son père l'attendaient. Au clair de lune, leur visage était grave et torturé. Ils savaient tous les deux que même après avoir cherché durant les trois jours entiers, leur fils n'avait toujours pas découvert son naualli. Ils en étaient très inquiets même si Ollin leur avait dit de ne pas s'en faire. Cóatl et Lupita ne devaient pas montrer leur anxiété à leur fils. Ils n'avaient même pas le droit de l'accompagner au sommet du haut plateau rocheux qui délimitait la fin de leur territoire actuel. Leur fils choisissait sa propre voie aujourd'hui... c'était un difficile rite de passage vers l'âge adulte qu'il devrait traverser seul. Avant de le laisser partir, son père lui fit une accolade virile, lui souhaitant bonne route. Sa mère fut un peu plus émotive. Elle le serra dans ses bras et lui recommanda la prudence.
L'adolescent sourit une dernière fois à ses parents avant de se laisser glisser au sol une dernière fois à l'aide de la corde de la poulie. Il s'efforça de se montrer fort devant eux quand il atterrit sur le sol. Une torche à la main, au clair de lune, Ollin, en compagnie des autres jeunes, n'attendait plus que lui pour partir. Le guérisseur leur parut si sérieux contrairement à son habitude, que Yoltzin et les autres en ressentirent de la nervosité. Ils se mirent tous en route, s'enfonçant dans la jungle en direction de la montagne. Ils passèrent devant la source du plan d'eau qui se trouvait aux abords de leur village. Ils y firent tous un arrêt pour remplir leur gourde, puis la glisser dans leur besace. Prenant la tête du groupe, Ollin plissa les yeux à la lueur de la torche enflammée, leur frayant un chemin à l'aide de sa machette dans la jungle.
À la pleine lune, ils gravirent lentement le mont rocheux foisonnant d'une végétation épaisse. Il faisait si noir qu'ils seraient bien en peine de rebrousser chemin. La nuit dans la jungle tout paraissait tellement effrayant. L'idée de devoir passer les 5 prochains cycles seuls dans cette jungle hostile les fit frissonner. Plus d'une fois, ils entendirent des bruits étranges. Des bruits auxquels ils étaient toutefois habitués, ayant grandi dans cette forêt exceptionnelle, mais qui à présent leur paraissaient lugubres. Quand ils débouchèrent enfin sur le haut plateau, après deux heures de marche en forêt. Ils furent tous ébahis par la beauté et la magnificence du ciel étoilé en cette nuit si parfaite. L'étoile Sirius de la constellation du grand chien irradiait la nuit. Pour le clan des Olmèques, elle avait toujours été le symbole de leur propre monde aujourd'hui disparu. L'apercevoir était donc un excellent présage.
Face à eux, Ollin planta sa machette dans le sol et, sa torche à la main, il les regarda de manière solennelle:
- Ici se sépare notre route, chacun devant suivre sa propre voie. Quand vous reviendrez vers nous, se sera autre part puisque d'ici à peine quelques mois, avant que ne vienne les pluies torrentielles... notre clan va migrer en direction de nouveaux territoires... Ce qui fait que pour nous retrouver, à la fin de votre long voyage, il vous faudra écouter cette petite voix, celle de l'Esprit du Quetzalcóatl, qui a toujours animé notre clan et qui vous ramènera d'instinct vers votre clan. Mais la route sera longue et les dangers nombreux. Je vous invite donc une nouvelle fois à être d'une grande prudence.
Aussitôt qu'il termina son discours, la torche d'Ollin s'éteignit et tomba sur le sol. Il disparut, s'envolant dans la nuit sous l'apparence d'une chauvesouris. Sidérés, les jeunes métamorphes comprirent qu'ils n'auraient pas d'autres indications pour commencer leur Yohualtzin. Comme si cela aurait été une course, Yuma, sur la droite de son ami Acoatl, se transforma immédiatement en magnifique jaguar qui, sa petite sacoche au cou, s'enfuit dans la nuit. Zyanya et Acoatl en firent de même et prirent des apparences pour l'une de jaguar et pour l'autre de grand aigle noir. Sa sacoche étant un peu encombrante, ce dernier eut du mal à prendre son envol. Bientôt, il ne resta plus qu'Izel et notre jeune ami. Au clair de lune, ils échangèrent un regard.
- Bon... marmonna le grand timide. C'est le moment de se quitter on dir...
Izel ne lui laissa pas achever sa phrase. Elle se précipita sur lui et lui donna un long baiser d'adieu. De surprise, d'abord l'adolescent ne sut comment réagir puis finalement il se détendit, lui rendant son baiser. Ils furent brusquement séparés par un jaguar qui leur sauta dessus. Izel tomba sur le sol rocailleux et s'y cogna durement la tête. Son partenaire fut lui aussi renversé par le jaguar qui reprit une forme humaine au-dessus de lui:
- Je me doutais bien qu'il y avait quelque chose entre vous! Comment oses-tu la toucher alors qu'elle m'est promise! lui cracha Yuma à la figure.
Yoltzin le repoussa, s'empressant de se remettre debout et lui disant qu'il était fou d'agir ainsi. Il vint pour demander à Izel si elle allait bien et c'est là qu'il la vit étendue sur le sol, gisant dans une marre de sang. Il se précipita en sa direction et chercha à lui venir en aide:
- IZEL! Réveille-toi! Je t'en prie!
Mais elle ne respirait plus. Sa main était pleine de sang! réalisa Yoltzin avec horreur! Il se tourna vers Yuma et lui jeta un regard mauvais:
- C'est toi qui l'as tué! C'est de ta faute!
Il voulut se jeter sur lui, mais un autre jaguar surgi de l'ombre, c'était Zyanya, qui avait toujours été amoureuse de Yuma et qui avait décidé de le suivre discrètement après son départ... Elle prit forme humaine et vint en aide à fils du chef de clan:
- Mais non! C'est toi Yoltzin qui l'a tué! J'ai tout vu... N'est-ce pas YUMA?
La langue de vipère mit des mots dans la bouche du fils du chef de clan. Izel était en train de l'embrasser pour lui faire ses adieux, avant de prendre des chemins opposés et Yoltzin avait essayé de les séparer, car il était jaloux... Quand les anciens sauraient ce qu'il avait fait, ils lui réserveraient le seul châtiment possible pour un tel crime: il serait purement et simplement écorché vif pour lui arracher sa peau de métamorphe, et ensuite banni pour toujours, condamné à vivre avec les humains et comme les humains! Il ferait donc mieux de partir maintenant et de ne plus jamais revenir, avant qu'ils aillent tous deux en informer le chef de clan... La mine déconfite, Yoltzin comprit qu'il n'avait aucune chance face à eux. Yuma raconterait sa version des faits et Zyanya allait la confirmer... il valait effectivement mieux pour lui qu'il fiche le camp très rapidement.
Yoltzin se changea en un de ces grands aigles qu'il avait observé dans la forêt au cours des derniers jours et disparut dans la nuit, sa petite sacoche restée derrière, sur le sol non loin de son Izel. Il ne sut jamais si cela était l'instinct de survie ou autre chose, mais il réussit à voler ainsi, puis à courser par la suite sous forme de panthère dans la forêt d'Amazonie pendant deux jours successifs avant de finir par s'arrêter près des rives de l'un des affluents du grand fleuve d'Amazonie, le Rio Tocantine. Là, il reprît forme humaine, essoufflé et toujours en état de choc. Il se laissa tomber dans les hautes herbes, pleurant et soufflant comme un phoque. Izel était morte... Il n'arrivait pas à se la sortir de la tête. Il ne cessait de revoir la scène de ce baiser interrompu. Ses mains étaient encore souillées du sang d'Izel, s'horrifia-t-il se précipitant en direction du plan d'eau pour se nettoyer, et sautant dans le fleuve, qui était creux à cet endroit, si bien qu'il eut la désagréable surprise de se retrouver avec de l'eau par-dessus la tête.
Il était tellement épuisé, tellement fatigué et tout tremblant qu'il eut du mal à refaire surface. Il se mit brusquement à crier. Quelque chose l'avait frôlé dans l'eau! Il fut pris par surprise quand un narval gris tirant sur le rose apparut à la surface de l'eau. Mais qu'est-ce que c'était que cette chose? Le Boto, une espèce de dauphin exceptionnelle, se précipita en sa direction et lui prodigua son affection. Le métamorphe rit de lui-même devant le mammifère inoffensif dont leur avait déjà parlé Ollin. Épuisé au bord de la crise de nerfs, il s'accrocha au dauphin, qui se mit à le trainer dans l'eau en nageant gaiment. Yoltzin ferma les yeux l'espace d'un moment, pour essayer de chasser cette image d'Izel morte, Izel lui donnant un baiser... Izel lui sautant au cou...Izel souriant sur le sentier... Izel se penchant pour puiser de l'eau à la source...
Quand il rouvrit les yeux, il vit avec surprise que le dauphin rose l'avait conduit sur le bord d'un quai. Très vite. Le métamorphe se cacha en dessous, car il y avait surement des humains dans les environs. Et justement, un homme de grande carrure arriva sur le quai, un seau rempli de poissons à la main. Il se mit à parler avec le dauphin et à le nourrir. Yoltzin réalisa alors qu'il mourrait de faim... cela faisait 48 heures que l'adolescent gambadait dans la forêt ou la survolait sans avoir rien mangé. Il avait oublié sa sacoche près du cadavre d'Izel et donc n'avait aucune de ses réserves de viande séchée.
Le métamorphe observa le dauphin, il ferma les yeux et pensa à ne faire qu'un avec lui. Brusquement, il se transforma lui-même en dauphin de la race des Botos et de couleur identique à celui qui était venu à lui. Il surgit alors de sous le quai qui s'avançait dans les eaux verdâtres du fleuve et imita son compagnon d'infortune, faisant des pitreries devant le biologiste marin, qui lui lança du poisson à lui aussi:
- Toi, tu m'as l'air d'un petit nouveau... comment je vais t'appeler?
Il parlait anglais, se dit l'adolescent, qui à titre de métamorphe comprenait toutes les langues que savaient parler ses ancêtres et l'anglais en faisait partie... Quand il eut fini d'engloutir du poisson, ce qui le rassasia, Yoltzin fit des cabrioles dans l'eau exactement comme l'autre dauphin pour remercier l'homme blanc. Ensuite il s'enfonça dans les eaux du Rio Tocantins, allant en direction de Belém sans le savoir. Lui qui devait éviter toute civilisation, la voie qui était la sienne l'y conduisait pourtant.
Après avoir nagé ainsi un petit moment, le métamorphe refit surface sous sa forme humaine à proximité d'une plage de sable blanc de Marajó en bordure de la ville de Belém. Au clair de lune, il nagea à toute vitesse en direction du rivage, non loin d'un grand hôtel luxueux. Il se laissa flotter dans l'eau en observant les lumières du grand hôtel ainsi que quelques touristes vêtus de leurs chemises hawaïennes et d'autres vêtements tout aussi étranges. Des torches étaient plantées dans le sable sur la plage et de petites tables avec leurs parasols étaient regroupées en un endroit. Il devina que les humains massés sur la plage devaient être des vacanciers puisque leur guérisseur leur avait enseigné qu'il y en avait beaucoup aux abords des villes humaines d'Amérique du Sud.
Il était tellement bien dans l'eau et cela le reposait tellement de nager sous la forme d'un dauphin que notre ami ne s'était pas rendu compte de la distance parcourue avant que les bateaux de plaisance se fassent de plus en plus nombreux. L'adolescent plissa les yeux pour essayer d'imiter le short de baignade de l'un des touristes qui était très moulant de couleur blanc avec une grosse bande bleu marin à la taille. En effet, il se doutait que s'il sortait de l'eau vêtue comme un sauvageon, il se ferait tout de suite remarquer. Le souffle coupé, une fois qu'il eut procédé à cette modification, sous sa forme humaine, il nagea en direction du rivage et émergea de l'eau avec une certaine nervosité.
Une bonne odeur de méchoui lui parvint et il se laissa guider par celle-ci en direction du petit restaurant exotique qui se trouvait sur la plage du grand hôtel un peu plus loin sur la gauche. Le métamorphe saliva en regardant tous ces mets que les touristes dévoraient en abondance à la lueur de ces guirlandes lumineuses dont il se demanda quelle magie les animait. Y avait-il des sorciers parmi ces humains? Il y avait un territoire dans la forêt d'Amazonie que son peuple évitait toujours comme la peste, car il était habité par de puissantes Amazones et d'étranges sorciers aztèques... enfin, c'était ce que prétendaient les anciens... Mais le jeune métamorphe commençait un peu à en douter, car ils prétendaient aussi que les humains étaient cruels et méchants. Mais ces touristes assis à ces petites tables en plein air, à rire et à festoyer, ne lui paraissaient pas aussi perfides et avares que le prétendait sans arrêt le père de Yuma ou Ollin.
À une table, un groupe de jeunes de son âge riaient et mangeaient gaiment de petites choses toutes roses... Trempées dans du beurre à l'ail, les touristes se régalaient de crevettes en buvant des daïquiris sans qu'il le sache. L'un d'eux était grand et costaud, les cheveux bruns foncés et les yeux bleu très clair. Il portait un teeshirt arborant le prisme de la pochette du dernier disque de Pink Floyd, The dark side of the moon ainsi qu'un short bleu, vert et rouge aux motifs psychédéliques. Près de lui, parmi la bande de jeunes, il y avait un autre adolescent, juste un peu plus petit que lui et au look similaire au sien. Le troisième ado, un type à lunettes blond aux yeux bleus, assez grand et maigrichon, avait une minuscule boucle diamantée à son oreille gauche. Il portait un pantalon blanc de matelot et un chemisier assorti ainsi qu'un lainage sur les épaules. Il était plus dédaigneux que les autres, et aussi plus maniéré. Il n'avait pas non plus le même accent chantant qu'avaient les deux autres quand ils s'exprimaient.
Les deux filles qui les accompagnaient portaient des robes séduisantes. De taille haute, la robe de la première jeune femme, une petite Mexicaine, avait des motifs de losanges dans des teintes de brun et de jaune. La deuxième fille était bien plus jolie et élégante. Elle portait elle aussi une robe de taille haute, mais avec de jolis motifs discrets de couleur blancs sur fond bleu marin. Elle avait aussi un châle sur les épaules pour cacher son buste et portait son verre à ses lèvres avec délicatesse et raffinement. Le métamorphe se frotta les yeux, car avant aujourd'hui il n'avait jamais vu de femmes blanches et encore moins avec des cheveux blond-platine. Elle avait le teint pâle, de petites taches de rousseur et de beaux grands yeux verts comme les hommes de son propre clan, mais encadrés de cils très délicats. Ses lèvres, de même que celles de son amie étaient très foncées et ses joues rougies... Quant à ses cheveux, ils ondulaient délicieusement au vent. Le métamorphe eut du mal à la quitter des yeux tant il fut fasciné par sa beauté si différente de celles des filles de son propre clan.
Tout à coup, il sentit son ventre gargouiller. Il y avait tellement de nourritures sur les tables extérieures où étaient amassés ces touristes... Dans son clan, ils ne faisaient pas toujours des chasses aussi fructueuses. Malheureusement, comme il passa trop de temps à saliver devant ces plats gouteux, l'aborigène se fit chasser par le tenancier du restaurant qui le prit pour un enfant de la rue. Le métamorphe eut très peur face à son attitude, et fit vite demi-tour, pour aller se cacher dans la forêt environnante. Y reprenant son souffle, il s'adossa à un grand palmier, ramenant ses jambes vers lui. Qu'est-ce qu'il faisait ici? Il était stupide ou quoi? La chose la plus importante qu'Ollin leur avait dit c'était d'éviter les humains! Et lui, non seulement il se rapprochait d'eux, mais en plus il les imitait! se jugea-t-il durement, regardant ce short hideux qu'il arborait sur son corps. Si jamais un de ces humains s'apercevait de sa différence, il était fichu!
Brusquement, une sorte de bestiole poilue surgit en sa direction et lui sauta au visage pour le lécher.
-Iggy! Reviens ici! hurla un jeune garçon, qui marchait sur la plage en compagnie de son père.
Le chien, un Boston terrier noir et blanc de petite taille, revint vers son maitre et c'est ainsi que le métamorphe, qui poussa un soupir de soulagement, compris qu'il s'agissait d'un chien, n'en ayant jamais vu de ses propres yeux auparavant. Se détendant de nouveau, il s'adossa au palmier pour faire un somme et s'y endormit de fatigue. Quand il se réveillât le lendemain, la plage était pleine de touristes. Dans leurs maillots affriolants, la bande d'ados était étendue non loin de lui sous un parasol planté dans le sable et sur leurs serviettes de plages. Le grand maigre arborait un style un peu plus chic que les autres et il passait son temps à tout critiquer. Yoltzin remarqua que plusieurs personnes promenaient leurs chiens sur la plage. Il décida donc de prendre cette forme pour se fondre dans la masse. Il opta pour celle du Boston terrier qu'il était venu lui lécher le visage le soir précédent.
Il bondit alors hors de sa cachette passant près des adolescents et fonça tout droit en direction de la mer pour aller y piquer une tête pour se rafraichir. Celui des adolescents qui était le plus grand et le plus fort siffla fortement à son endroit d'un air amusé. Le métamorphe revint en sa direction et lui sauta au cou, imitant les autres chiens qu'il avait vus sur la plage. Le reste du groupe d'ados s'en plaignit fortement, se faisant arroser par le chien:
- Ah Ryan! Va jouer plus loin avec ce sale cabot! se choqua vivement la grande blonde.
Le fort gaillard lui jeta un regard amusé et se leva rapidement pour partir avec le toutou. Il joua avec lui pendant un petit moment, jusqu'à ce que le chien lui semble un peu fatigué. Le Texan lui demanda si de courir ne lui aurait pas donné un peu faim par hasard. Le métamorphe jappa fortement, signifiant que oui, en effet, il avait très faim! Ryan l'invita à le suivre en direction du restaurant sur la plage. D'abord, le métamorphe hésita, car, si le propriétaire de cet établissement l'avait chassé alors qu'il était humain, que ferait-il à un chien? Mais le Texan insista pour qu'il le suive.
Le métamorphe eut alors la surprise de découvrir que ce tenancier traitait mieux les animaux que les humains. En effet, le Brésilien donna un énorme steak au Texan pour nourrir ce qu'il croyait être son chien. Il faut dire que le père de Ryan possédait le grand hôtel à qui appartenait cette plage et donc ce restaurant. L'adolescent le remercia avec ce regard franc et généreux qui le caractérisait et Yoltzin dévora son steak avec appétit. Devant l'attitude d'abord du biologiste avec les dauphins puis du Texan et enfin du tenancier avec le chien, le métamorphe commença à se dire qu'il était plus payant d'être un animal de compagnie dans le monde des humains que quoi que ce soit d'autre.
Il resta donc auprès du Texan durant tout l'après-midi, celui-ci le dorlotant et le cajolant. À un certain moment, un des ados qui se nommait Coldy, et dont il comprit qu'il était son frère cadet, offrît à Ryan de se lancer le ballon de foot sur la plage. Les deux Texans invitèrent le chien à les suivre en lui expliquant les règles du jeu. Les deux filles les regardèrent partir jouer avec le chien d'un air amusé. C'était bien Ryan et Coldy! Ils étaient incapables de tenir en place plus de deux minutes. Anna, la Mexicaine, et Charlotte, la grande blonde, sortirent des sandwichs qu'elles avaient fait faire en cuisine expressément pour ce piquenique. Le grand maigre toujours assis près d'elles et lisant un livre, les refusa poliment, disant qu'il préférait aller manger au restaurant sur la plage... Puis, il se leva et partit sans autre forme.
- Oye! Que Arrogante!* J'en ai assez moi de ce snob! ragea Anna, la petite amie de Coldy.
- Tu n'es pas la seule! Je crois que s'il me parle encore de sa lignée parfaite et de son cher père le comte de Whitelion... je vais finir par l'assommer avec sa saleté de bouquin! rétorqua son amie, qui était elle-même d'origine britannique. Je ne comprends pas pourquoi Ryan l'a invité à passer l'été avec nous à la place de Stanley! Jeremy est une teigne!
Anna lui expliqua qu'il n'avait guère le choix, car le père de Ryan, ce bon vieux Jack, ainsi que l'oncle Dick ,qui était actionnaire à parts égales avec lui, désiraient étendre leur empire en Europe et que, pour cela, la meilleure porte d'entrée c'était encore l'Angleterre et il se trouvait que tous ceux qui désiraient être bien vue du jetset londonien devaient en passer par le comte de Whitelion, le père du jeune lord... Donc le père de Ryan lui avait demandé d'inviter le fils de ce noble et de bien s'assurer qu'il ait un fun noir avec eux. En plus, lui confia Anna, le père de Ryan n'aimait pas beaucoup que son frère Coldy traine avec Stanley, car il trouvait qu'il avait une mauvaise influence sur lui. La Mexicaine jugeait qu'il n'avait pas tort sur ce point. Quand Stanley était dans les environs, on dirait que le quotient intellectuel de son copain baissait de moitié! Charlotte éclata de rire:
- Bon sang Anna! Le QI de tous les hommes baisse de moitié quand ils sont en groupe... la preuve, regarde-les!
Sur la plage, ils étaient en train de se bagarrer avec le chien pour un malheureux ballon de football. C'est vrai que la tête dans le sable et le cul en l'air tout emmêlés les uns sur les autres, ni Ryan, ni son frère n'avaient l'air de fréquenter l'école la plus huppée et aussi la plus sévère sur les notes de tous les collèges internationaux. Non! Ils ne ressemblaient qu'à deux gros idiots qui se bagarraient avec un chien.
- Comment on va t'appeler le chien? demanda le Texan de sa voix grave.
- Clark, comme le joueur de foot... proposa Coldy.
- Ah, mais non allons! Il lui faut un nom qui a du mordant... un nom purement texan! Ah, je sais! On va l'appeler Rantanplan! répondit Ryan, qui trouvait ce nom super.
Ils éclatèrent de rire tous les deux quand le chien jappa fortement, semblant approuver ce surnom. Puis, ils revinrent avec leur gentil toutou en direction des filles qui se faisaient bronzer sur leur serviette, près du parasol et le chien se coucha docilement au pied de Ryan. Coldy attrapa deux cocas dans la glacière et les décapsula. Il en donna un à Ryan et prit le deuxième. Soucieux du bienêtre de l'animal, le Texan demanda à son frère cadet s'ils avaient des bouteilles d'eau. Comme il n'y en avait pas, il retourna en direction du restaurant et il demanda au tenancier un bol avec de l'eau fraiche pour son chien. Il revint et le posa au pied de celui-ci. Puis, lui et son frère Coldy se mirent à manger avec appétit les sandwichs et les croustilles du piquenique que leur avaient préparé les deux jolies filles. Le métamorphe tomba endormi au pied du grand gaillard. Juste comme Jeremy revenait vers eux, son livre dans une main, Ryan se leva et alla se baigner. Il invita le Britannique ainsi que les autres à se joindre à lui. Coldy évita de le suivre, car Anna le lui déconseilla comme il venait de finir de manger. Jeremy usa du même prétexte pour se débiner. S'allongeant sur sa serviette, il prit une pause à la manière des vedettes dans les magazines, son livre à la main, et dont Ryan ne douta pas pour avoir l'œil pour ce genre de chose, que cela était dans l'unique but de s'attirer les regards du bel adonis qui leur servait de maitre nageur, juste un peu plus loin, et perché dans sa petite tour... Par politesse, le Texan prit un air innocent et feignit de ne pas s'en être aperçu. Il les traita tous de poules mouillées avant de se jeter à l'eau et de nager une bonne partie de l'après-midi, étant un grand sportif.
Vers la fin de la journée, ils commencèrent à ranger leurs effets pour retourner à leur chambre d'hôtel. Ryan invita le chien à les suivre en direction de celui-ci, mais le métamorphe avait besoin de reprendre un peu sa forme humaine pour se régénérer. Donc il se sauva en direction de la forêt.
- J'imagine que t'es une sorte de cowboy solitaire, toi, hein... se dit Ryan, qui le laissa faire, espérant qu'il reverrait ce chien le lendemain.
En effet, il avait très envie de le ramener chez lui au Texas.
* * *
Yoltzin fit un rêve étrange. Il voyait son naualli qui s'approchait de lui, dans la brume. D'abord, il lui sembla que c'était un serpent à plumes, comme le grand Quetzalcóatl... Mais, en s'approchant, la forme allongée se définit et devint ce gringalet, le Britannique, celui que Ryan et ses amis ne semblaient guère apprécier. Le visage tout dégoulinant d'eau froide, il se fondit en lui-même jusqu'à devenir une part de lui. Le métamorphe se réveilla en sursaut, hurlant de dégout. Quel métamorphe voudrait avoir un humain pour naualli? Cela n'était qu'un cauchemar! se répéta Yoltzin, qui se sentit ankylosé. Dormir contre un palmier, ce n'était pas très confortable.
Cette nuit, il n'y avait pas d'étoiles dans le ciel et le temps était orageux. Tout à coup, il sembla au métamorphe qu'en travers du bruit des vagues déferlantes, il percevait une voix sourde... il se leva et sortit de sa cachette. Il se mit à scruter les alentours dans son accoutrement d'indigène. Il devait être environ deux heures du matin. Sur la plage, toutes les torches étaient éteintes et le restaurateur avait rangé ses tables et ses parasols sans doute parce que lui aussi avait senti la tempête approcher.
De nouveau, il sembla à Yoltzin qu'une voix criait au secours... Il finit par discerner une forme, dans la mer tumultueuse. Le métamorphe s'empressa de plonger dans l'eau et de prendre sa forme de dauphin. Il chercha à rejoindre le baigneur en difficulté, qui avait sans doute été surpris par l'ampleur des vagues... Il lui fallut un certain temps pour le retrouver, d'autant plus qu'il était en train de caler au fond de l'eau. Quand il eut enfin repéré celui-ci, il eut du mal à s'en approcher, car dans sa panique, l'humain en détresse le prenait pour un requin. Il se débattit jusqu'à ce qu'il perde conscience et ses poumons se remplirent d'eau. Yoltzin n'arriva pas à le soulever et à le rapporter en direction du rivage sous sa forme de dauphin, car il ne maitrisait pas encore très bien cette transformation. Il perdit donc un temps précieux à se retransformer en humain et à tenter de peine et de misère de ramener le corps inerte à la surface, puis sur le rivage, nageant dans les eaux agitées.
Il constata à sa grande surprise qu'il s'agissait du corps de Jeremy, le Britannique, celui auquel il venait tout juste de rêver! Il s'efforça tant bien que mal de le ranimer, de dégager ses voies respiratoires. Il lui fit même le bouche-à-bouche, son ADN se mêlant au sien, mais il n'y avait rien à faire, cet humain était mort de sa belle mort. Et puis le métamorphe ignorait comment ramener un noyé à la vie... D'abord Izel, maintenant cet humain... Il eut le sentiment que les esprits s'acharnaient sur lui. Il était prêt à parier que si jamais quelqu'un le trouvait là près du corps inerte de cet humain, une nouvelle fois il serait accusé à tort. Le vent se leva, la tempête prenant plus de force. Tout à coup, le métamorphe eut le sentiment qu'il n'avait pas fait ce rêve pour rien. Et si, son destin n'était pas de sauver cet humain, mais de prendre sa place? Peut-être que sa voie, son chemin bien à lui, passait par les humains et que les esprits le lui avaient signifié en lui envoyant un de ces songes dont parlait si souvent Ollin!
Le métamorphe attrapa les jambes du jeune lord écossais et le tira dans la forêt. Il se transforma en chien et creusa un trou pour l'y mettre. Puis, une main posée sur son corps pour entrer en osmose avec le défunt, lentement il prit l'apparence du jeune homme. Le souffle coupé, il vit sa peau qui était à présent rosée et sentit son corps plus grand et plus musclé... Avec frénésie, il poussa la terre mêlée de sable sur le cadavre pour refermer le tombeau du défunt. Au pied de celui-ci, ayant soudain comme un regain d'espérance, il fit une prière qu'il adressa aux anciens de son propre clan ainsi qu'à l'esprit du Quetzalcóatl qui les guidaient. Il promit que, si son destin était vraiment d'être conduit par une autre voie que celle des membres de son clan, eh bien qu'il se ferait obéissant. Mais, en échange, il demanda aux anciens de son clan ainsi qu'à l'esprit du Quetzalcóatl d'accompagner cet humain dans son dernier et grand voyage dans l'autre monde. Puis, de cette nouvelle apparence humaine qu'il arborait, le métamorphe sorti de l'orée du bois et avant que la tempête prenne plus de force, il partit en direction du grand hôtel.
Quand il arriva devant le hall d'entrée, le corps détrempé et ne portant qu'un caleçon de baignade, le portier le regarda bizarrement, mais il lui ouvrit tout de même, reconnaissant l'un des compagnons des fils Crayton par opposition aux frères Crayton, les grands patrons. Comme il regardait partout autour dans le hall du grand hôtel, un employé vint le voir et lui demanda s'il avait un problème.
- Je suis fatigué et j'ai faim! lui répondit le métamorphe avec une franchise déconcertante, n'y connaissant rien aux manières des humains.
Comme ils avaient reçu l'ordre de traiter le jeune lord avec la plus grande déférence, le groom commença par lui trouver une nouvelle clé pour sa suite princière puisqu'il l'avait perdu. Ensuite, il l'invita à monter dans l'ascenseur en sa compagnie, lui expliquant qu'il le reconduirait à sa suite, là où il lui serait possible de se sécher, et qu'une fois là-haut, il lui ferait porter à manger. Le métamorphe eut une certaine hésitation en pénétrant dans l'ascenseur, car cet engin lui faisait un peu peur. Il se sentit encore plus terrorisé quand les portes se refermèrent sur eux et que la boite en métal dans laquelle ils se trouvaient se mit à bouger. Quand la porte se rouvrit, il fut impressionné de découvrir qu'il se situait désormais à un tout autre étage. Médusé par cette drôlerie, il scruta avec attention le groom qui lui ouvrit la porte de sa suite, se posant bien des questions.
L'aborigène fut très impressionné par l'immense habitation que Jeremy occupait pour lui seul. Avant de partir, le groom lui demanda ce qu'il désirait manger pour qu'il le dise au chef cuisinier qu'il comptait réveiller pour se faire étant donné l'importance de ce client aux yeux de leurs patrons. Le métamorphe lui répondit qu'il désirait une belle volaille bien juteuse.
- Vous voulez dire du poulet rôti monsieur?
L'aborigène hocha la tête positivement. Le groom lui demanda s'il désirait une entrée ainsi qu'un petit quelque chose à boire avec sa volaille. Le métamorphe se souvint de cette bouteille marquée du mot Coke que buvaient Ryan et ses amis et il en demanda, prononçant le mot un peu tout croche.
- Et comme entrée, monsieur désire?
L'adolescent le regarda sans comprendre si bien que le groom déduisit que sans doute les Britanniques utilisaient un autre mot pour cela. Il lui expliqua donc qu'une entrée était un plat que l'on mangeait avant le repas principal comme une salade ou une soupe...
- Ça! De la soupe... c'est très bien! s'exclama-t-il, son estomac criant famine.
Le groom, bien content de se sauver, prit alors congé, lui précisant qu'il y avait des serviettes de douche propres dans sa salle de bain. Après son départ, le métamorphe poussa un profond soupir de soulagement. Prendre l'apparence de cet humain semblait en fin de compte bien plus compliqué qu'il ne l'avait cru. Sous cette forme humaine, l'indigène se mit à déambuler dans la grande suite, l'examinant dans les moindres détails. Le garçon d'étage avait ouvert la lumière du plafonnier de son salon privé en appuyant sur un petit bouton. Les Olmèques étant un peuple très savant, le métamorphe mit peu de temps à comprendre que des boutons faisaient tout un tas de choses dans cette grande suite.
Il devint absolument surexcité à tous les essayer. Les humains étaient peut-être avares, mais ils étaient aussi très ingénieux, comprit bien rapidement le métamorphe. La télévision occupa une grande part de son attention. Il se demanda par quel étonnant tour de force les humains arrivaient à faire apparaitre des images provenant d'aussi loin que les États-Unis dans cette grosse boite arrondie. Et quand son repas arriva, il se régala de la bonne soupe et de la volaille juteuse à point.
Il fut aussi agréablement surpris de découvrir qu'il avait sa propre chambre, contrairement à sa hutte qu'il partageait avec ses parents. Depuis qu'il était tout petit, chaque fois que ses parents voulaient faire des galipettes, Yoltzin était forcé d'aller dormir sur la paillasse, un étage en dessous. Cependant, il disposait à présent d'une immense chambre avec une immense couche très moelleuse et ainsi qu'il avait aussi sa propre salle de bain, avec toutes les commodités dont l'eau courante... tout cela pour lui tout seul! Après trois nuits passées à crapahuter dans les bois, dormant dans des lieux inconfortables... Le métamorphe s'endormit très rapidement sur le lit moelleux qu'il ne défit nullement. Juste avant de sombrer dans le sommeil, il eut une pensée pour Izel. Si seulement elle était là, pour voir toutes ces choses merveilleuses!
*Quel arrogant!