Daisy a pris son téléphone portable pour regarder l'heure. L'écran affichait 21h30, elle n'avait toujours pas sommeil. Une, deux, trois, elle se levait de son lit, puis a usé son portable comme lampe de poche pour pouvoir éclairer tout ce qui se trouvait sur son petit bureau juste à côté. Un livre ouvert s'y plaçait. Doucement, d'un geste délicat, elle a pris le livre et soudain, le collier qu'elle a précédemment utilisé comme marque-page a fait un tintement sur le sol, il était tombé par terre.
Oh mince, c'était un collier en argent, celui-ci ne se séparait plus d'elle depuis sa naissance, il lui était précieux et son pendentif était en forme de marguerite. Il paraît que sa mère en avait le même. Après avoir ramassé son petit bijou, elle l'a placé délicatement dans une petite boîte en bois. Ensuite, elle se retournait dans son lit avec son bouquin à la main. Elle a allumé sa veilleuse et a repris sa lecture. Son livre lui a tellement plu qu'elle ne le lâchait plus qu'après trois bonnes heures, une fois que le sommeil a décidé de se joindre finalement à elle.
-Daisy, réveille-toi, il est déjà l'heure ma chérie !
-Papa ! Il est déjà 6h ? Je regardais mon père d'un œil suppliant, comme il le disait toujours.
- 5h et 30 minutes! Répondit-il sans même me regarder, en tirant brusquement le grand rideau de ma fenêtre. « Tu vois ma grande, il fait très beau dehors et il faut que tu te réveilles, petite paresseuse ! », a-t-il poursuivi.
-Ah non ! Pourquoi ? On est samedi, tu ne te rappelles pas ? Y aura pas de cours pour la petite paresseuse ! a répliqué Daisy d'une voix traînante.
Elle se redressait pour s'asseoir sur son lit. Elle a plissé ses yeux en observant son père qui se tenait devant elle. Il s'approchait d'un pas avant de s'asseoir à côté d'elle. Il était déjà bien habillé à cette bonne matin du début de week-end. Un grand flic, beau et galant. Son héros à elle.
-Dis donc, tu pars déjà à cette heure-ci ? demandait-elle avec sa petite voix rauque.
-C'est le boulot poussin ! a-t-il rétorqué d'un ton affectueux, en caressant légèrement la tête de Daisy avec ses mains robustes mais tendres, ces même mains qui ont su la réconforter durant tous les moments difficiles de son existence.
-Tu vas arrêter quoi cette fois ? Des braqueurs ? Des voleurs ou bien des dealers ? Rigolait-elle en pouffant un petit rire bref.
Par contre, il la fixait avec un air très sérieux. Cela l'a un peu inquiétée. Ainsi, il a pris ses petites mains dans les siennes.
-Cette fois, je pars pour une mission disons assez spéciale ! Et je...
-Attends, tu vas m'emmener avec toi, n'est-ce pas ? Ses gros yeux bruns clairs brillaient désormais de tous ses éclats.
-Euh...Non ! Je ne peux pas t'emmener avec moi, ma puce !Puis, on est le samedi, tu as besoin de te reposer.
Génial ! Encore seule à la maison, se disait-elle en levant ses yeux au ciel.
-Je comprends. Dans ce cas, je vais retourner dormir. Disait-elle en faisant une moue.
-Sois bien sage ! Je pars directement au poste, et je ne reviendrai qu'avant midi, au plus tôt.
-Bon ,d'accord ! a-t-elle répliqué. Elle était un peu triste.
-Viens dans mes bras, poussin ! A lancé son papa avant de la serrer très fort pour l'embrasser
-Serre pas trop fort ! Tu vas finir par m'étouffer !
-Sois bien sage ma petite Daisy !
Il s'est levé après ces mots, a ajusté un peu son tee-shirt avant d'enfiler sa veste. Il se dirigea ensuite vers la porte et juste au moment ou il s'apprêtait à tourner le poignet de la porte, elle l'interpellait juste par réflexe.
-Papa ! Je t'aime. Sois prudent et promets-moi que tu vas revenir le plus tôt possible ! a-t-elle dit en lui adressant un sourire tendre.
-Je t'aime aussi trésor, je t'aime plus que tout ! Ne t'inquiète surtout pas, je reviendrai ! Il disait sa phrase en souriant à son tour.
Après cela, il se retourna. La porte claqua et les bruits de ses pas disparaissaient dans le couloir.
Il est parti.
J'ai regardé l'heure, il est exactement 6h45. Il faut que je me réveille. C'est pourtant difficile de se relever du lit, surtout quand on est toute seule à la maison, et hop on est le week-end en plus. Papa devrait être en train de chasser des délinquants à cette heure-ci, se disait Daisy en enfournant sa tête dans la couette.
Après y avoir pensé, elle a décidé de se lever. Elle faisait ses étirements, puis elle s'est rendue dans la salle de bain. Ensuite, elle a enfilé rapidement sa tenue préférée : blue jeans et teeshirt oversize avant de s'emparer de son petit déjeuner, préparé, visiblement avec délicatesse, par son papa adoré. Des pancakes empilés, enrobés de miel. Miam, exactement comme Daisy les aimait.
En mâchant tranquillement une bouchée, son téléphone a résonné dans sa chambre. Merde, ça doit être Kim. Elle s'est précipitée dans sa chambre pour décrocher son portable.
-Allô !
- Daisy, comment ça se fait que tas oublié ?
- Oublier quoi ? Je te rappelle qu'on est le...
Avant même qu'elle ait pu terminer sa phrase, on a frappé à la porte principale.
-J'arrive !
Kim se tenait devant la porte d'entrée avec un panier à la main. C'était leur rituel durant des années : s'embarquer chez Daisy tous les samedis pour passer du temps ensemble entre meilleures amies. Elles passaient des heures à se raconter des potins et s'amuser comme des petites folles durant toute la journée. Le père de Daisy participait le plus souvent à leur jeu de société, il leur préparait des bons plats, pendant que celles-ci papotent devant un film ou sur la terrasse.
Certes, ils menaient une vie simple sans chichis, mais ils étaient heureux.
Un peu stupéfaite, Daisy la fit entrer sans hésitation. Elle a complètement oublié leur rituel du samedi même si cela a déjà duré des années.
-Dis donc, tu es encore en train de mâchouiller ton petit déjeuner, à cette heure ? Mais que c'est-il passé ? Ou est donc tonton ?, a demandé Kim en prenant par sa petite main crasseuse une part de pancake avant de la mettre dans sa bouche.
Tonton, c'est le nom que Kim donnait au père de Daisy. Comme il était un brave homme du genre serviable en se montrant très paternel à l'égard des amies de sa fille, ces dernières l'adoraient et l'appelaient toutes comme cela, Kim n'en faisait pas une exception.
-Il était parti tôt, c'est le boulot.
-Ah je vois je vois. Alors, qu'est-ce qu'on va faire aujourdhui ? , a demandé Kim à Daisy en déchargeant son panier après avoir pris place devant la petite table à manger. Elle en extirpait des canettes de soda, quelques paquets de chips et deux cassettes un peu vieilles. A la vue de ces cassettes, Daisy a plissé les yeux avant de tendre sa main vers l'une pour lire l'étiquette scotchée dessus.
Il y était inscrit « Nos meilleurs souvenirs K . D »,
-Mouais, ce sont nos initiales. Ma mère et ton père nous ont filmé depuis qu'on portait des couches jusqu'au collège. J'ai fouillé partout et je suis tombée dessus. Puis, je me suis dit pourquoi ne pas les mater chez toi, a dit Kim après avoir vu Daisy prendre la cassette avec étonnement.
Kim était une fille assez bavarde. Elle est petite et grassouillette. Nous sommes toutes les deux différentes. Elle parlait beaucoup, moi je parlais très peu. Elle était un peu grosse. Moi, non. J'étais mince. En tout compte fait, on n'est jamais pareille mais on disait toujours que ce qui se différencie s'attire. Mais on s'aimait et elle était une sœur pour moi. On ne se trahissait jamais depuis la maternelle.
-Oh, je ne savais pas qu'on a été enregistré dans des cassettes , toi et moi ! En tout cas, c'est une bonne idée. Mais il faut d'abord qu'on range un tout petit peu, c'est vraiment le bazar. Mon père va nous tuer.
-Bon, bouge tes fesses et mettons au travail.
Georges a roulé de 60 kilomètres par heure dans sa vieille bagnole d'occasion qui lui a bien servi depuis toujours. Lorsqu'il a pris un virage à droite, il a été frappé d'étonnement devant ces voitures qui précédaient la sienne. Il a grommelé des jurons en serrant ses dents. Il ne doit surtout pas arriver en retard pour une affaire aussi « urgente ». Soudain, son téléphone a sonné. Il a fouillé sa veste avant de se souvenir que son portable était juste à côté de lui, sur le siège. Il a décroché sans perdre une seconde de plus.
-Ah, agent Georges! Ou êtes-vous bon sang ? On vous a attendu des heures et vous ne vous pointez toujours pas ! ?
-Je m'excuse, je suis coincé dans les bouchons, j'arrive dans 15 minutes.
-C'est une affaire très importante ! On y a travaillé depuis des mois et maintenant qu'on est sur le point de les traquer, vous jouez le paresseux ! Grouillez-vous sinon, on va tout foirer !
Après cet appel, il a regardé l'heure, il était 7h. Il devrait donc arriver là-bas dans 15 minutes. Il fallait accélérer. Il n'avait pas eu le choix que de monter en 80km/heure. Il était question de vie ou de mort et il aimait son travail par dessus tout. Il passait ses heures à s'occuper de sa fille unique en travaillant d'arrache-pied au poste de police de la ville. Il était un bon père de famille malgré sa douleur depuis que sa femme a été disparue. Cette disparition a complètement bouleversé sa vie. Il a passé des années à chercher sa bien aimée. Mais ce fut en vain. Son cœur a été brisé en milles morceaux et son travail lui a permis d'oublier sa souffrance, de vivre avec et d'avoir plus de détermination à assurer l'avenir de sa fille unique : le symbole de leur amour ou du moins, tout ce qui en reste.
Il était presque arrivé. Il reste 7 minutes pour s'y rendre à l'heure.
Feu rouge. Il a vu de loin des lumières qui se rapprochaient à droite de sa voiture. Une fois qu'il était sur le point de faire marche-arrière, un bruit de verre qui fracassait a surgi. Son oreille s'est assourdi. Il voulait se redresser mais tout à coup, il a perdu connaissance. Son pouls s'affaiblit. Il venait d'être percuté par un camion. La montre sur le tableau de bord indiquait 7h25 : son cœur cessait de battre. Il a quitté le monde.
-Regarde, c'est incroyable non ? , Kim était fascinée par toutes ces images qui défilaient sur l'écran de la télé.
-Qu'est-ce qui est incroyable ? , a rétorqué Daisy en étant plus concentrée sur la façon dont son père souriait. Elle pensait qu'elle avait tellement de chance de l'avoir comme père. Ce qui est incroyable pour elle c'était la façon dont il gérait le rôle de mère et de père dans sa vie. Car à ce qu'il parait, sa mère a disparu depuis ses 7mois. Elle ne l'a pas pu la connaitre qu'à travers les photos. Et même si elle souffrait de l'absence d'une mère durant presque toute sa vie, son père, il était là. Il était tout pour elle.
-On a une vie heureuse, Daisy ! Nous sommes tellement chanceuses de vivre ces moments intenses avec nos parents depuis notre enfance !
Les yeux de Kim brillaient tellement pendant qu'elle parlait. Puis, elle a pris un paquet de chips avant d'engouffrer une grande bouchée.
Les filles ont passé de bonnes heures devant les cassettes en revivant les meilleurs moments de leur enfance. Soudain, Daisy a trouvé étrange que son père ne lui appelle toujours pas à cette heure. Mais après tout, il devrait s'occuper d'une affaire très spéciale pour y passer des heures entières. Il était un bon flic. Il était presque midi quand le ventre de Daisy a commencé à gargouiller.
-Puisque papa n'est pas encore arrivé, mettons nous à table , a lancé Daisy en poussant un petit soupir avant de se rendre dans la kitchenette pour préparer des sandwichs.
Elle préparait le déjeuner avec habilité. Ses yeux restaient braqués sur la petite montre murale juste en face. 11h55, toujours pas d'appel. C'est étrange. D'habitude, son papa serait rentré avant midi, peu importe comment ça allait au travail, peu importe quelle mission il a, il ne ratait guère le déjeuner du samedi avec sa fille.
-T'as pas besoin d'aide ? , a demandé Kim depuis le salon. Daisy a failli sursauter.
-Ouais, viens et aide moi à trancher les garnitures !
Les deux filles ont passé tout l'après-midi à la terrasse. Elles ont commencé à s'inquiéter lorsque le père de Daisy n'a donné aucune signe de vie durant ces 12 premières heures. Il va faire presque nuit et il n'est toujours pas à la maison.
-Et si on appelait à son bureau ? , a demandé Kim en essayant de briser le silence qui s'est installé.
-Je commence à avoir de la trouille, il n'a jamais fait cela auparavant.
Juste après sa phrase, on toquait à la porte. Daisy a de mauvais pressentiment. Kim s'est levée tout de suite.
-T'as entendu ? C'est lui ! J'en suis sûre ! renchérit Kim.
Daisy était perplexe, elle savait que ce n'est donc pas la façon dont son père frappait à la porte. Elle n'osait pas exprimer ses doutes. Elle priait que c'était lui. Pourtant, son intuition la trahissait.
-Bon, j'arrive ! Elle se précipitait pour ouvrir la porte et puis...
Terence ? Qu'est-ce qu'il fait ici à cette heure ? Et ou est mon père ? Je ne comprends rien..., se disait Daisy devant ce visage familier, qui lui a accompagné, elle et son père la plupart du temps, durant toute son enfance.
Terence, un ami, un collègue, un grand monsieur qui s'amusait à dire des blagues sans cesse était là devant elle. Sauf que cette fois, il n'avait pas une tête à raconter des petites blagues amusantes. Son visage était blafard et ses yeux étaient étrangement rouges. Il va annoncer rien de bon. Elle le sentait.
-Ma fille, comme tu as grandi ! Puis-je entrer un moment ? , a bégayé Terence sans même lui adresser un petit bonsoir. Il a l'air très nerveux et affreusement mal.
-Bonsoir, bien sûr, oncle Terence. Viens donc ! , a répondu Daisy avec un ton un peu indifférent. Elle n'a pas pu retenir un soupir à la fin.
Comme Kim était passée dans la salle de bain un moment, ils étaient seuls dans le living. Le silence a commencé à peser. Il s'assoit sur le sofa en baissant sa tête. On voyait délibérément que ce grand monsieur a du mal à trouver les mots justes pour annoncer quelque chose de grave, tellement grave risquant de mettre un cœur en péril, de détruire toute une vie.
Daisy a toussoté, elle a pris une grande inspiration avant de proposer à Terence quelque chose à boire. Il a décliné en disant un non merci tout sec. Ce n'était pas son habitude, il avait l'air pressé mais hésitant.
-Bon, je ... je suis navré ma petite. On a rien pu savoir ce qui allait venir... Comme toi tu es toute seule et si petite... J'ai du mal à te dire que... Mais avant tout, je te promets que je serai toujours ton allié ! Ne t'inquiète surtout pas, je m'occuperai de toi...
Sa voix tremblait et Daisy a senti son cœur cogner horriblement dans sa poitrine. Elle savait que quelque chose était arrivée à son père.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Ou est papa ? Je n'ai rien compris... Il ne va pas venir, c'est ça ?
- Avant tout, assieds-toi ma petite. Terence a ensuite pris la main de Daisy, les larmes lui montaient des yeux en ajoutant d'une voix essoufflée : « Oui, il ne va pas venir... , il ne va jamais revenir. »
En entendant ces mots, les yeux de Daisy s'écarquillaient, elle a commencé à trembler et une grosse boule se formait dans sa gorge. Il doit y avoir une erreur. Non, non, elle ne pourrait jamais y croire.
-Eh tiens, bonsoir monsieur. Kim venait leur rejoindre avec sa bonne mine. Quand elle a vu leurs têtes, elle commençait vraiment à s'inquiéter.
-Tu as entendu ça Kim ! Mon père ne va plus revenir ! Je ne sais pas ce qu'il est en train de vivre là maintenant mais je sais que c'est une blague d'oncle Terence ! Tu vois Kim, il exagère ! Il dit que mon père ne va jamais revenir.
Daisy hurla sans se rendre compte que ses larmes ruisselaient sur son petit visage. Elle pleurait à chaude larme. Elle ne saisissait pas encore très bien ce que Terence venait de lui dire mais rien qu'en entendant ce mot « jamais », elle n'a pas pu retenir ses larmes. Ce mot « jamais » n'avait rien de bon dans son souvenir. Il déclenchait quelque chose de triste dans son être. C'était un mot maudit, un mot qui lui coutait toute sa vie. Daisy, tu ne verras plus « jamais » ta mère. Et maintenant, on venait de lui dire que c'est le tour de son père de ne plus « jamais » revenir.
-Calme-toi ma grande ! Laissons ce monsieur expliquer ce qu'il a à dire , disait Kim pour en savoir plus sur ce qu'elle a raté depuis déjà quelques minutes.
-Eh bien, je suis vraiment navré ! Je suis tellement désolé de vous annoncer que Georges nous a quitté pour un monde meilleur. Il ne pourrait plus revenir. Il est...mort.
« Il est mort », «...nous a quitté pour un monde meilleur », c'est tout ce qui tourbillonnaient dans la tête de Daisy. Elle n'en pouvait plus. C'en est trop pour une adolescente de 17ans. Sans mère et puis, sans père. Elle ne pouvait plus supporter cette merde qu'est devenue sa petite vie bien paisible d'avant. C'est trop injuste.
Elle restait figée depuis quelques secondes. Elle restait de marbre. Ses larmes coulaient. Elle sentait Kim la prendre dans ses bras, Terence lui dire des mots pour l'apaiser. Mais elle ne bronchait pas. Elle venait d'entendre qu'elle a perdu tout ce qu'elle avait. Tout commençait à tourner,tout ce qu'elle voyait devenait flous et ses jambes étaient flageolantes. A l'espace d'une seconde, elle était tombée dans les pommes.