Du même auteur
Livres en français
- Le Défi (The Challenge)Anglais-Français - biographie de l'artiste Eitan Dvir Promark-Ontario-Canada en 1984 (auspices du roman Catholic School Board of Education, Ontario).
- Il était une fois... Marrakech la Juive, Français, 2011, l'Harmattan, Paris, France ;
- Il sentait bon le sable chaud mon légionnaire, Français, 2013, Société des écrivains, Paris, France ;
- Les Confessions de Michka, Français, 2013, Tatamis, Paris, France ;
- Comment Jésus fut créé, Français, 2014, Tatamis, Paris, France ;
- Derrière les remparts du Mellah de Marrakech, Français 2015, l'Harmattan Paris ;
- La Chasse à l'arc-en-ciel, Français, 2015, Français l'Harmattan, Paris ;
- Hans et le Petit Chaperon Rouge, 2016, l'Harmattan, Paris ;
- Des Cendrillons à la pelle, Libre2lire, France, 2020,
- Balbutiements et... justice divine, Encre rouge, France, 2021.
- Les replis de l'âme ou le paradis perdu, le Lys bleu Éditions, Paris, France, 2021
Livres en Anglais
- The challenge – Promark, Canada, 1984 – anglais-français ;
- The Hand of Divine Justice, Anglais - roman, publié par Barnhardt & Ashe publishers; Florida, USA en 2007 ;
- A Quest for Life, biographie d'un Australien, 2008, USA ;
- The Stairway to Heaven, Anglais, 2011 – Gefen publishing house, USA - Israel.
Livres en Hébreu
היו הייתה פעם... מרקש היהודייה 2015
ספרי לי... אמא על המלאח במרקש 2012
מקורו של העם היהודי החוץ מקראי 2017
פרפורים...וצדק אלוקי 2018
Prélude
Ma vie, qu'il est long le chemin
Ma Vie
J'en ai vu des amants
Ma vie, L'amour ça fout le camp
Je sais. On dit que ça revient
Ma vie, Mais c'est long le chemin.
Ma vie, J'en ai lu des toujours
Ma vie, J'en ai vu de beaux jours
Je sais Et j'y reviens toujours
Ma vie, Je crois trop en l'amour.
Ma vie, J'en ai vu des amants
Ma vie, L'amour ça fout le camp
Je sais On dit que ça revient
Ma vie, Mais c'est long le chemin
Ma vie, Qu'il est long le chemin !
Alain Barrière
Bref résumé du tome I
Marie naquit à Marrakech après la Seconde Guerre mondiale au sein d'une famille juive, démantelée. À travers son regard candide, elle nous décrit poétiquement l'histoire du Maroc, mettant l'accent sur la communauté juive, son histoire, ses traditions et ses superstitions. Sous le dôme du protectorat français, les institutions de l'Alliance israélite se chargent de son éducation. Au remariage de son père, suivi de près, par celui de sa mère, elle devient une orpheline avec des parents vivants, ceux-ci l'ayant abandonnée à ses grands-parents maternels.
On croirait presque qu'il s'agit de la reproduction d'une Cendrillon ratée qui nous surprend par son intelligence, sa débrouillardise et ses facultés de visionnaire. Le petit souillon ignoré et dénigré nous aide à traverser toutes les étapes de son enfance, ses études, ses aventures et mésaventures, ses surprenantes qualités qui entravent toute tentative de débauche suggérée et même conseillée, et qu'elle n'hésite pas à contourner avec tact et habileté.
Elle ne rallie le foyer maternel qu'à la mort de son parâtre, mais alors la mère et sa fille aînée se confrontent ouvertement après une dispersion d'une décennie – reproches, apathie, carence d'affection sciemment refusée, maturité précoce, enfance abrégée et confisquée...
À l'âge de seize ans, Marie achève ses études et refuse l'académie avant d'acquérir son indépendance financière. Du vilain petit canard naquit un cygne ravissant qui vit un conte de fées lors de sa rencontre avec Philippe, un jeune médecin juif de sa ville natale. Elle est sur le point de concrétiser la légende dans tous ses détails lorsque quelques mégères jalouses et malintentionnées torpillent à la dernière minute son rêve en répandant de fausses accusations concernant sa naissance.
Depuis, elle vit un cauchemar perpétuel, à la recherche de ce prince charmant qu'elle aime au-delà de toute proportion, mais qui lui a préféré une autre, par contrainte ou par bassesse.
Elle quitte le Maroc et s'installe en Israël, où elle apprend l'hébreu dans un Kibboutz... Son intégration est magistralement écourtée grâce à des bénévoles qui la guident à se frayer un chemin au sein d'une société murée derrière de fausses interprétations et un étiquetage singulier entre sépharades et ashkénazes.
Marie devient un véritable succès professionnel. Elle accède en très peu de temps au poste d'agent dans le département des monnaies étrangères d'une imposante institution financière. Plus tard, après un mariage de convenance, elle quitte la banque et s'élance dans le domaine privé. Elle poursuit en autodidacte sa formation en économie et en gérance d'affaires.
Son union maritale ne survit pas à ses succès ni à ses errements entre une vie plate dénuée d'affection et une légende inachevée qui sape tous ses espoirs. Elle ne tire de véritable bonheur qu'à travers ses enfants qu'elle guide et assiste sans relâche jusqu'à leur triomphe. Philippe, son rêve perdu, refait son apparition quelques quarante ans plus tard...
Chapitre I Lettres
Dès les premiers symptômes de la ménopause, Marie est prise de panique. Elle s'était toujours imaginé qu'elle, Marie, allait traverser cette période de sa vie de femme différemment de toutes les autres, qu'elle échapperait aux bouffées de chaleur, à la disparition de ses menstruations, aux modifications dramatiques de son corps et que rien ne viendrait perturber ses activités. Elle était quasiment certaine que son organisme réagirait différemment ; d'ailleurs, sa mère n'en avait nullement souffert. Pourtant, c'est à ce moment précis que lui revinrent en mémoire les crises de sa grand-mère qui ne pouvaient avoir été provoquées que par le même cycle ovarien. Devant ses yeux défilèrent alors les images de sa Mémé courbée sous la douleur, le corps secoué de tremblements qu'elle ne parvenait pas à maîtriser. Elle revit la stature rassurante de son oncle Maurice serrant sa mère contre sa poitrine en lui murmurant des paroles apaisantes. Marie ne put retenir le flot de ses larmes à l'évocation de ces tristes souvenirs, soudain confrontée à ce qui, à n'en pas douter, l'attendait.
« Je ne suis qu'au début de mon délabrement physique, se dit-elle. Dans le fond, rien de surprenant. La nature est comme un implacable métronome dont rien ne peut enrayer la course méthodique. Et dire que pendant toutes ces années, j'ai réellement cru être différente de toutes les autres femmes ! Il faut se rendre à l'évidence : je ne suis pas une superwoman », s'avoua-t-elle avec une lucidité aussi nouvelle que désarmante.
Elle rendit visite à son gynécologue qui confirma son diagnostic et lui prescrit du Premarin, qu'elle repoussa sans hésitation.
- Marie, votre corps a besoin d'œstrogènes, sinon vous allez souffrir, insista le médecin.
- Oui, mais je risque de finir avec un cancer, répliqua Marie. N'oubliez pas que je dirige une compagnie spécialisée dans les recherches médicales sur l'ostéoporose, la ménopause et les effets secondaires des traitements à base d'œstrogènes.
- Écoutez Marie, s'il y a une chose dont je suis certain, c'est que vous allez passer de sales moments si vous vous obstinez à refuser ces comprimés. Quant au risque de cancer, je vous assure que vous vous trompez !
- Désolée, répondit Marie, dont les nerfs étaient à fleur de peau. Je n'en prendrai aucun. Contrairement à vous, je suis convaincue que ce traitement augmente les risques de cancer. Tout ce que je vous demande, c'est de savoir qu'elle est la durée de la ménopause ?
- Environ cinq ans, répondit le praticien.
Là aussi, il se trompait.
Cette révélation eut sur Marie l'effet d'un véritable coup de semonce annonciateur de grands changements, d'une vaste prise de conscience, un temps qui l'invitait à rectifier ses erreurs, à se juger, à reconsidérer objectivement ses inconstances et ses indulgences. Cette période qui s'ouvrait représentait à ses yeux une sorte d'antichambre avant le grand départ, avant la fin de ce contrat à durée déterminée qu'est la vie. Un sursis où l'hésitation n'était plus de mise et où il lui faudrait se mesurer à elle-même, à ceux qui l'entourent, à ceux qu'elle avait aimés et qui avaient joué un rôle dramatique dans sa vie, l'ayant à des degrés divers déçue.
Elle se remémora le comportement de son époux tout au long de leurs nombreuses années de mariage. Elle dut admettre qu'il avait fait d'elle son passe-partout, qu'elle n'avait été qu'un tremplin destiné à servir ses ambitions. Elle grinça des dents en se rappelant les ultimatums, les chantages subis pour la contraindre à avancer dans la direction qu'il souhaitait. Elle haïssait sa propre faiblesse, ses craintes d'être encore une fois abandonnée, de se retrouver seule... surtout avec elle-même, cette partie d'elle qu'elle exécrait durant ces moments où la peur la paralysait.
Mais quand Manfred réitéra son intention de quitter Israël une seconde fois, il eut du mal à croire ses oreilles lorsqu'elle lui déclara avec aplomb qu'il n'en était pas question :
- Mon cher, ce que tu me demandes est impossible. Jusque-là, j'ai accepté sans broncher tous tes caprices. Je t'ai suivi partout, me suis pliée à toutes tes exigences, qui, entre parenthèses, nous ont causé bien du tort et nous ont enlisés dans la pauvreté et la misère pendant de longues années. Aujourd'hui, je ne peux plus te suivre ni te soutenir dans tes courses folles et tes extravagances. Mes enfants ont bâti leur foyer en Israël. Et puis, tu sembles oublier que nous vieillissons tous les deux. Imagines-tu vraiment que nous puissions leur tourner le dos, les abandonner, ne pas être présents lors de la naissance de nos petits-enfants, ne pas partager leurs joies, leurs succès, leurs peines, leur tendre la main durant leurs échecs ? Et tout cela dans quel but ? S'isoler dans un autre pays où personne ne nous attend et où il nous faudra encore une fois trimer comme des forçats pour nous installer, reconstruire un foyer et nous battre pour retrouver un train de vie pour lequel nous ne sommes plus faits ? Non ! Stop ! C'est terminé ! J'en ai marre de faire des sacrifices pour te satisfaire. Mais si tu persistes néanmoins à vouloir partir, je t'aiderai pour faciliter ton installation en Amérique du Nord.
La brèche entrouverte entre Marie et Manfred ne pouvait qu'aboutir à leur séparation officielle. Celle-ci n'eut pourtant lieu qu'en 2005. Tout à ses projets, Manfred avait négligé de prendre en considération le caractère et les aspirations de sa femme. Il faut dire que ceux-ci étaient restés comme engourdis, figés en quelque sorte, depuis le jour de leurs épousailles. Il n'ignorait pourtant pas qu'elle pouvait se montrer tranchante et décisive mais il comptait, une fois de plus, sur son désarroi face à la perspective de se retrouver seule, abandonnée. Il s'était trompé. Il n'avait pas compris ou pas su comprendre qu'elle avait changé. Les concessions qu'il était parvenu à lui arracher tout au long de leur union s'effondraient désormais devant l'amour qu'elle porte à ses enfants, mais aussi devant sa reprise de conscience, au sens médical du terme. Marie s'était réveillée et plus rien ne serait jamais comme avant.
« Un couple, le mien en tout cas, songea Marie, n'est rien d'autre qu'un combat perpétuel pour la domination. Un tête-à-tête sans concession où chacun doit défendre sa position. Si le fragile équilibre qui maintient l'édifice est menacé, tôt ou tard, il partira à la dérive, et c'est précisément ce qui nous arrive. Manfred n'a jamais voulu renoncer à poursuivre ses chimères, même au prix du bien-être de ses enfants... Je n'ose même pas imaginer la valeur qu'il accorde au mien ».
Déçue, blessée mais d'une détermination sans faille, Marie, qui ne pouvait se départir d'un éternel sentiment de culpabilité vis-à-vis de Manfred en raison de son passé marocain, s'attela à la fermeture de tous les cercles restés entrouverts depuis si longtemps. Ainsi se demanda-t-elle : Et si cette passion que je continue à entretenir pour Philippe n'est en réalité que le fruit véreux de son inexplicable désertion et de la blessure consécutive infligée à ma dignité et à mon orgueil de femme ?Elle se souvint alors des conseils « avisés »de ses prétendues amies et de quelques proches : « Ne joue pas à la gourde ; arrange-toi pour tomber enceinte de Philippe. Il sera bien obligé de t'épouser. C'est une tactique infaillible, tu verras. Dépêche-toi, Philippe est un parti très convoité par un grand nombre de jeunes filles. C'est vrai qu'il a une réputation déplorable mais il est financièrement bien nanti. Il te rendra heureuse et vous mettra à l'abri du besoin, toi et tes enfants ».
Mais comment aurait-elle pu vouloir d'un tel hymen ? Un mariage payé de la honte, du déshonneur, du mépris et du rejet de sa communauté ? N'avait-elle pas souffert justement de ce mépris, de ce rejet teinté de pitié que l'on accorde aux orphelins, à ceux qui ont été abandonnés, puisque son père et son grand-père l'avaient reniée bien avant sa naissance ? Quant à sa mère, elle n'avait de cesse de lui reprocher d'être la cause principale de tous ses malheurs. « La meute a ses lois, et les rebelles sont mis au ban...», murmura-t-elle, se remémorant Kipling. Lui revint en mémoire l'image de cette jeune fille de Marrakech, enceinte d'un jeune homme de la communauté juive qui refusait de l'épouser. Elle la revoyait, promenant dans les rues du Mellah son ventre énorme, sous les chuchotements étouffés des cancanières, comme une âme errante, rejetée et broyée.
- Non, s'était-elle écriée, jamais... Je serai morte avant
L'hypocrisie, l'argent, la réputation pesaient de tout leur poids, et dénuée (ou presque) des clés qui ouvrent les portes de la réussite, Marie ne savait que trop bien ce qui l'attendait : c'est elle qui serait condamnée, vilipendée. Car, qui oserait pointer du doigt l'honorable famille Abécassis ? Tout cela avait influé âprement sur sa décision.
L'heure était toutefois propice aux prises de conscience, à l'époussetage des résidus, à la résolution des demi-énigmes, des causes et des conflits restés en suspens. Ce fossé béant qu'avait ouvert Philippe sous les pas de Marie devait être refermé le premier. Armée d'un courage sans faille et d'une détermination inflexible, Marie partit donc sur les traces de Philippe. Elle le retrouva en septembre 2003, grâce à la visite impromptue d'une de ses proches en Israël.
À cette époque, Manfred et Marie n'avaient pas encore entamé les démarches de leur divorce et vivaient toujours sous le même toit, conscients toutefois que la sentence d'une séparation définitive était inéluctable, à moins que l'un d'entre eux ne fléchisse et n'abandonne ses positions. Marie savait aussi que, même si Manfred renonçait à ses projets, la tentation de récupérer son balluchon serait la plus forte et reprendrait le dessus à la première occasion, et avec elle, son cortège de reproches et d'accusations mutuelles.
« Ai-je aimé Manfred ?se demanda Marie. Certes, à ma façon. Mais j'ai surtout haï qu'il use de ma faiblesse pour mieux me faire ployer et m'assujettir. Sans doute effrayé par mes compétences, il n'a trouvé que ce moyen pour saper ma personnalité et tenter de se rehausser à mon niveau. Mais tout cela n'a plus d'importance. Et puis, il y a le spectre aussi encombrant qu'envoûtant de Philippe qui n'a jamais cessé de se glisser entre nous. Aujourd'hui, je ne peux plus reculer. Il faut que cela cesse. Un point final à cette ébauche de roman maudit et dévastateur que je nourris en toute conscience est indispensable. Je dois mettre les choses au clair, pour Manfred, pour nous deux, mais surtout pour moi... »
Combien de fois avait-elle exécré et vénéré en même temps ce sentiment puissant, irrationnel et tellement ensorcelant qui imprégnait chaque cellule de son corps ? Elle flanchait alors et ses regrets accumulés obstruaient son horizon d'un brouillard noir.
« Ne plus contourner ce passé qui ruine mon présent et tue en moi toute velléité d'aspirer à un meilleur lendemain »
Les lieux de son passé à Marrakech – sanctuaires idéalisés après l'exil volontaire – resurgissaient sans crier gare quand, inopinément, elle croisait d'anciens camarades de classe, « ses Marrakchis », comme elle aimait les désigner avec tendresse. Parfois, c'était une vieille connaissance des beaux jours sur laquelle elle venait buter lors de rencontres organisées entre Marocains et Marrakchis. Elle chérissait ces rassemblements et les recherchait, allant jusqu'à les initier parfois. Ils étaient un baume pour ses plaies, mais aussi les pages éparpillées d'un roman qu'elle ne se lassait jamais de redécouvrir.
Les jours où l'assurance lui faisait défaut, il lui arrivait de garder la tête basse, les yeux dissimulés derrière de larges lunettes noires... L'impardonnable abandon de Philippe avait laissé une profonde entaille dans son âme. Elle avait été dédaignée, elle qui dédaignait tous ceux qui briguaient son cœur.
Pourtant ce cercle, béant par endroits, qui entretenait son supplice, ne demandait qu'à se refermer. Marie toutefois, différait sans cesse ce moment, craignant qu'il ne précipitât son effondrement émotionnel, ruinant du même coup sa façade, son assurance, son aplomb. Quoique, songea-t-elle, là résidait sans doute l'occasion d'un infime espoir de liberté et de joie de vivre, sentiments qu'elle avait depuis des lustres bannis de son quotidien. Son martyre, c'est elle qui l'avait déclenché car ce n'était qu'à travers lui qu'elle pouvait espérer une quelconque miséricorde. Philippe avait-il vraiment été ce bulldozer qui, à l'âge de dix-huit ans à peine, avait dévasté sa vie ? N'était-elle pas plutôt elle-même la cause de tous ses maux puisqu'à cinquante et quelques années, elle en souffrait avec la même âpreté, la même intensité qu'au premier jour ? L'espace entre son adolescence et sa maturité était un vide, un abîme, un trou noir... Faux,hurla-t-elle brusquement, cen'est pas vrai : il y a eu un mariage, des enfants, des petits-enfants, de l'affection, des victoires, des défaites, des moments de joie et d'extase qui disparaissaient dès que le spectre de Philippe surgissait. Philippe était-il sa malédiction ou sa bénédiction ? Ce n'était déjà plus de l'amour qu'elle lui vouait, mais une rancœur infinie, tenace et hideuse. Il lui avait confisqué toute sa jeunesse, l'avait privée de toute sa soif de vivre. Elle avait vécu comme une ombre, un clone, une actrice jouant sans conviction le rôle d'épouse et de mère sans s'être vraiment investie dans aucune de ces missions. Une part d'elle restait enracinée dans ce passé épinglé de trop de points d'interrogation qu'elle ne se décidait pas à détacher... Je suis le pantin se balançant sur l'humeur de ses souvenirs, s'avouait Marie dans ses moments de lucidité. Cela n'avait que trop duré !
Chancelante, elle cherchait perpétuellement son équilibre entre sa vie réelle et quotidienne, et ce marécage brumeux dans lequel elle se débattait et qui l'emmenait loin, bien trop loin, et la laissait brisée, pantelante, vaincue par la douleur et la tristesse, abandonnée à la lisière du tunnel ténébreux de sa mémoire.
« Oui, il faut en finir ». Les tempes bourdonnantes, elle posa sa main sur le combiné du téléphone, jetant un regard méprisant à ses doigts qui, pris de tremblements, refusaient de lui obéir. Elle tenta de se raisonner : « Mais enfin, qu'ai-je à craindre ? Ou à espérer ? Philippe marche déjà vers ses soixante-dix ans. Il n'a certainement plus rien de l'Apollon que j'ai aimé comme une enragée au point de ne vivre que pour ces pitoyables et rares minutes de bonheur que nous avons partagées »
Mais le doute continuait inexorablement son œuvre diabolique... L'avait-il aimée un jour ? Ou bien n'avait-elle été rien d'autre qu'un caprice passager, une aimable distraction, un simple dérivatif pour tromper la monotonie de Marrakech en saison estivale. Et qu'adviendrait-il d'elle si elle découvrait qu'il l'avait aimée ? À quoi cela servirait-il ? Qu'est-ce que cela réglerait ? Son cœur ravagé ne demandait pas réparation. Le mal était trop profond pour céder d'un coup devant quelques bribes de certitude.
Il lui fallait surmonter ces quelques minutes qui précèdent les grandes découvertes, les révélations cruciales ou les échecs cuisants. Au fur et à mesure qu'elles s'étiraient, ses forces patiemment accumulées pour se confronter à l'inconnu l'abandonnaient. Il fallait faire vite.
Quand Philippe décrocha, l'écran de sa peur se fissura aussitôt. Elle réalisa soudain que cette montagne qu'elle avait eu tant de peine à escalader n'était pas si haute qu'elle se l'imaginait... Elle faillit presque en rire. Marie parvint néanmoins à conserver son sérieux et entreprit de questionner son interlocuteur. Ses questions se heurtèrent à une absence totale de réaction... Philippe ne semblait même pas se souvenir d'elle. L'énoncé de son nom n'avait rencontré aucun écho dans sa mémoire. Qu'importent les raisons, elle avait depuis longtemps rejoint le tiroir de l'oubli. Le choc fut meurtrier. À la légitime déception de Marie s'ajouta la stupéfaction, peut-être plus dévastatrice encore, de constater qu'elle était totalement absente de la mémoire de cet homme qu'elle avait aimé au-delà de toute logique, de toute raison.
Leur échange traînait en longueur, entre banalités impersonnelles et politesse de bon aloi. « Inutile de poursuivre », se dit Marie, irritée et tentée d'abréger une conversation qui remettait tant de choses en question. Se produisit à cet instant, comme un déclic chez Philippe, comme s'il venait seulement de prendre conscience de la monstruosité de son silence face à l'intensité et la précision des questions de Marie. Par courtoisie ou peut-être par commisération, Philippe semblait lutter pour s'extraire de son engourdissement.
- Ô, Marie, Marie, est-ce bien vous ? Pardonnez mon blackout. J'ai souffert il y a quelques années d'une légère hémorragie cérébrale qui a effacé une partie de ma mémoire...
Vrai ou faux, Marie s'en contentait... L'oubli n'était donc pas total. Il subsistait une faille microscopique par laquelle elle allait pouvoir s'insinuer pour venir à bout de ses tourments. Et si Philippe vivait dans un état second, s'amusant à faire croire à ceux qui le côtoyaient qu'il souffrait de quelques trous bénins d'amnésie ?
« Qui est donc Philippe ? »En vint à se demander Marie, amorçant sur le tard une analyse de sa personnalité. « Je ne sais presque rien de lui en dehors de l'auréole dont le parait sa position sociale et son statut de chirurgien dans notre communauté médiocre et terre-à-terre ? »
Marie n'aspirait plus à la découverte de toute trace d'elle en lui... Non, elle venait de se rendre compte qu'elle connaissait très peu Philippe. Et si c'était cette méconnaissance qui l'avait laissée emmurée dans son passé avec toutes ses questions sans réponse ? Si elle l'avait mieux connu, l'aurait-elle aimé autant ?
Entre-temps, Philippe avait mordu à l'hameçon. À moins, songea-t-elle, qu'il n'éprouve une satisfaction complaisante à voir une page de sa vie ainsi exposée et décortiquée par quelqu'un d'autre. C'était lui maintenant qui se cherchait à travers Marie. Quand et comment l'avait-elle connu ? Que s'était-il passé entre eux ? Avaient-ils été amants ? Il était à des années lumières d'assumer ce que Marie allait lui révéler...