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Histoires de la bête noire

Histoires de la bête noire

Auteur:: promotion
Genre: Nouvelle
Histoires de la bête noire: Recueil de nouvelles "En voyant son visage défait, je compris que je la tenais enfin, Céline. Je lui avais fait toucher du doigt que l'univers ne se limitait pas à un monde aseptisé où les risques sont abolis et où les accouchements sont sans douleur. Que l'autre monde était à nos portes et qu'on n'était jamais sûr qu'il ne ferait pas irruption dans le nôtre au moment où on s'y attendait le moins, pour nous rappeler que la vie est une aventure cruelle qui finit toujours mal. Que la civilisation était précaire, un accident de l'évolution, et que les forces obscures tapies dans l'ombre n'attendaient qu'une occasion pour reconquérir le terrain perdu provisoirement. Que leur victoire était certaine, après cet intermède singulier que constituait la civilisation occidentale. Quelque part, la bête noire était tapie dans l'ombre et attendait son heure." L'auteur n'est pas avare d'imagination dans ces nouvelles, et en particulier dans la dernière et Neuvième qui pourrait être une symphonie, si c'était de la musique. À PROPOS DE L'AUTEUR Ingénieur civil des Mines, Pierre Godard conjugue penchant pour les sciences dures et passion pour la littérature. Il est auteur de nombreux romans, essais et nouvelles, dont On a rogné les dents de la Mort – roman – thriller sur fond d'une catégorie philosophique rarissime en littérature : l'égoïsme théorique - Éditions 5 SENS à Genève ; L'ombre de Hitler – roman – Des effets pervers de la réincarnation - Éditions Librinova ; Contes de la pleine lune – 11 nouvelles – Éditions Librinova ; En direct en différé du Golgotha– roman de S.-F. – quand les Terriens exportent leurs différends dans la galaxie – Éditions MUSE à Düsseldorf (Allemagne) ; Les souris, l'Alien et la puissance– roman – variation sur le thème de Faust – en autoédition actuellement – soumis au comité de lecture de Le Lys Bleu Éditions le 17.05.2020.

Chapitre 1 Histoire 1-1 Une leçon de séduction très particulière

Mon éditeur m'avait commandé un recueil de huit nouvelles et j'en avais écrit sept, mais pour la huitième, je restai désespérément en panne. J'attendais l'inspiration, et ne dis rien à l'éditeur. J'avais bien un plan, mais il ne concernait pas du tout ma nouvelle, mais bien plutôt Céline, la directrice éditoriale, dont je rêvais de lui faire abandonner la position verticale, qu'elle s'obstinait à conserver devant moi, pour celle, beaucoup moins intimidante, pour moi, de l'horizontale.

Le délai de livraison approchant, elle ne manquerait pas de m'appeler, pour se livrer à son chantage habituel. En plus d'être la plus belle femme du monde, elle sortait de l'École Normale et était l'éminence grise des Éditions du Bouquin

« Où en êtes-vous, Quentin ? Nous vous attendons. Si rien ne vient, nous allons être obligés de programmer autre chose, et votre projet sera repoussé d'un an, ou même plus. Nous avons d'autres très bons textes sous le coude. La rentrée littéraire s'annonce extrêmement fructueuse, avec une pléiade de jeunes auteurs aux dents tellement longues qu'elles rayent le plancher. »

C'était ça, Céline !

D'emblée, la discussion était mise sur un terrain que je comprenais : celui du chantage. Mais, pour moi, le fait d'avoir à ce point les pieds sur Terre et de ne pas se payer d'illusions ne faisait qu'ajouter à son charme. Si elle n'était pas un ange, je le serais encore moins. À cynique, cynique et demi.

Et je venais d'acheter une voiture à tempérament – une faiblesse, une Jaguar neuve – et je ne voyais pas comment j'allais pouvoir payer les prochaines mensualités si mon recueil restait en plan.

« J'ai un scénario », mentis-je. « Je dois le laisser mûrir un peu. Mieux vaut un bon texte, qui arrive un peu en retard, qu'un mauvais, qui arrive à l'heure. »

C'était une réplique un peu « bateau », déjà cent fois entendue, mais je n'avais rien d'autre à proposer. Un peu mince, face à la pléiade de jeunes auteurs aux dents longues !

« On peut savoir ce que c'est ? »

Là, j'eus une inspiration qui, pour être géniale, n'en était pas moins préméditée depuis longtemps.

« Pas par téléphone », dis-je. « C'est très confidentiel. Si jamais des confrères écoutaient, et me piquaient l'idée ! »

Ce n'était pas de la paranoïa, j'avais raison de me méfier. Dans le milieu de la littérature, la jalousie entre les auteurs fait des ravages. L'hypocrisie, aussi ; il suffit de remarquer à quel point, dans les salons du livre, les auteurs se font des sourires mais préféreraient se faire pendre plutôt que d'acheter le livre d'un confrère.

« Les sept nouvelles que j'ai reçues sont bonnes, » eut-elle la bonté d'ajouter. « Mais c'est insuffisant pour faire un livre. Il nous en faut une huitième, aussi longue et percutante ! Et fissa ! »

« Je pourrais vous exposer mon scénario de vive voix. Au restaurant, pour changer. Qu'en dites-vous ? »

Elle hésita, puis finit par dire « oui. »

Céline avait donc enfin accepté mon invitation à dîner. Celle-ci était ambiguë car balançant entre le dîner d'affaires et le rendez-vous galant. Céline, trente-cinq ans, au sommet de la maturité professionnelle (et sexuelle), était trop avertie des mœurs parisiennes pour l'ignorer. Quant à moi, même âge, publiciste et écrivain, j'avais publié déjà avec succès quatre romans chez cet éditeur.

Le rendez-vous était fixé au restaurant « La Marée», spécialité de poissons, à vingt heures, mais je me devais évidemment d'arriver en avance

Je connaissais Céline : très soignée, elle arriverait en tailleur Chanel noir et des parures qui, pour être en petit nombre, n'en trahiraient pas moins leur prix astronomique. Céline était parfaitement intégrée et exigeante et ma drague si elle devait aboutir devait correspondre à tous les canons habituels en cette circonstance – et ce défi, que je m'étais lancé par étourderie, en l'invitant à dîner, occultait complètement celui du choix du thème de ma huitième nouvelle. Il entrait également dans mes vues de ne pas paraître être à court d'inspiration pour lui en imposer, quitte à dire n'importe quoi.

Lourde tâche, qui m'attendait. Je rentrai du travail avec une heure d'avance pour me préparer vestimentairement et psychologiquement et avec une boule d'angoisse à l'estomac, tant l'enjeu était de taille.

Céline était en outre une beauté. Il me faudrait opposer à ce sommet de la féminité, à ce parangon de l'élégance parisienne la quintessence de la masculinité et de la réussite sociale, et je me demandai un instant pourquoi je m'étais imposé une tâche aussi ardue, aussi stressante et qui, si j'échouais, risquait de me plonger dans les affres de la dépression. Il aurait été si simple de la rencontrer dans son bureau.

Il me fallait une martingale. Je voulais mettre toutes les chances de mon côté. Puis j'eus une idée, mais qui ne concernait pas le scénario de ma nouvelle, qui passait au second plan.

Il fallait agir vite.

Je commençai par décommander le restaurant de poisson. Le poisson me paraissait trop fade pour constituer un cadre valable à mon entreprise conquérante. Je téléphonai à Céline, qui heureusement, n'était pas encore partie. Premier coup de chance.

« Céline, j'y pense, si on changeait les poissons pour de la viande ? J'ai une faim de loup. »

« Je ne sais pas, Quentin. Le poisson est plus digeste. J'ai l'habitude de dîner légèrement, le soir. »

« Pas avec toutes ces sauces qu'ils mettent pour lui donner du goût, au point qu'on ne sait plus si on a du cabillaud, du maquereau ou de la lotte dans l'assiette. Tous les poissons se ressemblent. Tandis qu'une bonne viande se suffit à elle-même. »

« Il n'y a pas que des poissons en sauce àLa Marée, Quentin. Je connais ce restaurant. Il y a aussi des poissons grillés, sans sauce. »

« Au Barbecue, ils font d'excellentes viandes. Avec ou sans sauce. »

« Non, décidément, je préfère La Marée. Comme convenu. »

Je ne pouvais pas essuyer une défaite à la première escarmouche, sinon, cela augurait mal de la suite. À bout d'arguments, je prétendis que j'avais déjà annulé la réservation à La Marée, et réservé deux couverts au Barbecue. J'ajoutai que la viande nous donnerait l'énergie dont nous avions besoin.

« Pour quoi faire ? » ajouta-t-elle assez froidement.

« Pour ne pas nous endormir », fis-je.

Silence à l'autre bout du fil. Elle articula enfin :

« Merci. Ce sera comme vous voudrez, Quentin. Alors à huit heures, au Barbecue. »

Ouf ! L'affaire était mal engagée, mais j'avais ce que je voulais. Il était temps de partir et je filai à mon rendez-vous, aussi ému qu'un alpiniste novice contemplant le sommet de l'Everest depuis le camp de base et en train d'inspecter son matériel.

Elle eut la délicatesse de ne pas se faire désirer trop longtemps. Elle arriva aussitôt après moi Elle s'approcha de ma table d'un pas rapide en souriant et je peux me tromper, mais il me sembla qu'elle levait imperceptiblement le nez. Elle pouvait, elle était splendide. Elle avait dénoué ses cheveux qui tombaient en cascade bouclée sur ses épaules. Elle était sûre de son effet. D'évidence, elle allait me tenir la dragée haute et se réjouissait à l'avance de voir comment j'allais me débrouiller dans cette épreuve. Son sourire légèrement ironique semblait me mettre au défi de me montrer à la hauteur.

Lourde tâche. Mais le vin était tiré, il fallait le boire.

Je me levai et l'embrassai sur la joue. Elle s'assit.

Le sujet épineux du choix entre la viande et le poisson fut laissé de côté. La conversation roula d'abord sur un sujet professionnel – le prétexte officiel du dîner.

Comme le serveur approchait pour prendre la commande, je dis, d'une voix aussi neutre et indifférente que possible, que les pavés de bœuf du Barbecueétaient incomparables, pourvu qu'on les commandât saignants, une pareille viande ne pouvant que se dénaturer à la cuisson. La difficulté était de lui faire prendre les steaks saignants sans avoir l'air d'insister, pour ne pas provoquer son esprit de contradiction.

« Ces steaks sont délicieux », dis-je donc. « Surtout si on les prend saignants. »

« Je préfère bien cuits », dit-elle en me jetant un rapide coup d'œil.

« Si je peux me permettre », dit le serveur, « Monsieur a raison. L'accompagnement risque de vous paraître un peu sec, avec un steak bien cuit. »

« C'est vrai, j'ai pris une fois le steak bien cuit ici, mais l'accompagnement était beaucoup trop sec », renchéris-je.

« On ne peut pas prendre ce qu'on veut, ici », dit Céline en jouant la contrariété. « Mais allons-y, si j'ai tout le monde contre moi. » Puis, le serveur une fois parti, elle ajouta : « C'est vous qui avez remporté cette première bataille, Quentin. Bravo. »

Un peu plus elle aurait ajouté : « Courage », mais se retint à temps.

Je souris modestement. L'entrée consistait en une salade de gésiers de canard. La conversation roulait agréablement sur des sujets divers, suffisamment peu compliqués pour que je puisse en même temps penser à mon piège sans avoir l'air absent. Mais je préparais mon estocade, en attendant l'arrivée des pavés de bœuf.

Ils arrivèrent enfin, et mon fantasme connut son paroxysme.

« Quel est-il donc, ce fameux scénario ? » dit-elle.

Je lui exposai mon plan, l'esprit un peu perturbé par son décolleté plongeant.

Ce serait un thriller.

Chapitre 2 Histoire 1-2

La nouveauté était que les deux tueurs à gages qui guettaient le passage en voiture de leur victime (meurtre commandé évidemment par la mafia) avaient des physiques de stars du cinéma. Je voyais en l'un un sosie de Paul Newman, en l'autre un sosie de Lee van Cleef1. Les deux gravures de mode masculines étaient des cow-boys, mais habillés par Daniel Hechter, échangeaient des propos anodins en faisant miroiter leurs dentures éblouissantes. Ils sortaient aussi de chez un coiffeur de Broadway.

Pour continuer l'histoire, l'un était pris par le FBI, dénonçait son complice et la mafia réagissait à cette rupture du code d'honneur en vigueur chez les malfrats en exécutant la maîtresse du premier tueur, ce qui déclenchait une réaction en chaîne. Céline écoutait, impassible, réprimant un bâillement.

« Pas très original, » finit-elle par dire. « On a déjà vu ça cent fois au cinéma, ou dans la littérature policière. Vous n'avez rien de mieux ? »

J'aurais dû m'en douter. Je ne pouvais pas impressionner une ancienne élève de Normale Sup avec un scénario aussi miteux. C'est alors que j'eus une autre inspiration, qui avait le mérite de m'écarter de ma nouvelle qui resterait décidément en panne, mais me rapprocherait de mon objectif principal. Peut-être qu'alors, elle oublierait mon scénario miteux.

Céline et moi allions manger le corps d'un animal mort, sacrifié pour nous sur l'autel de notre union programmée, et il était impossible que Céline restât insensible à cette symbolique extrêmement puissante. D'autant que les steaks saignaient encore. C'était cela, mon piège. J'observai Céline avec une acuité dont j'espérais qu'elle ne serait pas importunée. Effectivement, elle découpait sa viande – délicieuse – et dirigeait chaque bouchée vers sa bouche à l'aide d'une fourchette en métal argenté, faisant miroiter à cette occasion ses incisives qu'elle avait fortement développées – des pavés aussi – et qui concentraient toute la lumière – et ma libidinosité. C'était fascinant. Ces incisives étincelantes étaient pour ainsi dire un caractère sexuel secondaire chez Céline. On n'osait imaginer à quoi elles pouvaient servir d'autre qu'à manger. Elles permettaient d'en déduire toute son anatomie avec la même précision qu'un paléontologue est capable de reconstituer tout le squelette d'un animal, et même son genre de vie, ses habitudes alimentaires, à l'aide d'un fragment de canine ou de molaire. J'en profitai pour la déshabiller par la pensée, en partant des incisives qui marquaient l'entrée enivrante de son tube digestif, et en descendant jusqu'aux pieds, en me figurant que je faisais office d'anthropologue, travail d'autant plus facile que j'avais à ma disposition le corps entier, vivant, de l'animal dont il s'agissait de visualiser l'anatomie avec une précision maximale, pour ne pas en laisser une miette.

Céline se douta que je me livrais à des pensées déplacées dont elle était l'objet, mais ne s'en offusqua pas. Elle devait s'y attendre. Elle s'arrêta de manger et me demanda en souriant :

« Vous paraissez songeur, Quentin. Vous ne faites jamais partager vos rêves ? »

« Pas quand ils sont inconvenants », dis-je avec une audace dont je m'étonnais.

En fait, elle était flattée. L'audace avait payé. C'était donc la reine des garces, malgré sa figure d'ange, son allure sophistiquée Elle connaissait le jeu auquel nous nous livrions par cœur et elle savait déjà certainement si elle allait céder, ou pas ; mais il n'entrait évidemment pas dans son jeu de le dire.

Elle rit et recommença à manger, en regardant autour d'elle.

Mais il y avait plus que le fait de manger en commun du bœuf.

Dans ma tête échauffée, je me dis que nous étions complices. Complices du meurtre perpétré sur un animal dont nous mangions la chair, et que cette complicité devait sceller notre union aussi efficacement qu'une complicité d'assassinat sert de ticket d'entrée dans certaines organisations criminelles comme les triades chinoises.

C'était cela, la symbolique de la viande, que Céline le veuille, ou pas.

Dans ces conditions, il était impossible que ma tentative de posséder Céline, échoue. Les dieux étaient de mon côté.

Les pavés de bœuf étaient vraiment excellents mais je savais que Céline n'en avouerait rien, pour ne pas avouer qu'elle avait eu tort de se faire prier pour aller au Barbecue. Nous les mangions en silence comme il sied quand on se livre à un rituel.

La dernière bouchée avalée, il était temps pour moi de placer mon estocade, et de faire contempler à Céline en termes explicites l'étendue de mon astuce et l'infaillibilité du piège dans lequel elle était tombée.

« Nous communions dans le sang d'an animal mort pour nous », dis-je d'une voix inspirée dont je m'aperçus avec rage que je n'arrivais pas à supprimer totalement la nuance sentencieuse. « Nous célébrons notre victoire sur lui, en tant qu'animaux supérieurs se partageant la dépouille du vaincu. Mais il y a plus : nous sommes complices dans l'abattage d'un animal sensible, et cette complicité influence nos subconscients, même à notre insu. C'est ainsi qu'une meute de lions forge les liens qui les unissent en dévorant ensemble l'animal qu'ils viennent de chasser. Même s'il est encore vivant. On ne peut pas échapper à cette symbolique. Même dans les hauts lieux de la civilisation... Ce sont nos racines. »

La métaphore sur la troupe de lions me parut particulièrement judicieuse, car il n'y avait pas un grand écart à faire dans monimaginaire et donc, par suggestion, dans celui de Céline, pour me voir dans la peau du lion, chef de famille, dominant.

Mais je m'interrompis, car je vis que Céline faisait des efforts pour ne pas éclater de rire. Voyant qu'elle était démasquée, elle cessa ses efforts et se mit à rire aux éclats, jusqu'aux larmes, en cachant sa bouche grande ouverte avec sa serviette.

Mon piège avait fait flop, et je me demandais comme j'allais pouvoir rattraper la situation catastrophique dans laquelle je me trouvais. Un scénario miteux, et maintenant, ce fiasco ! Des trésors d'improvisation étaient demandés, mais je me sentis incapable d'improviser les mesures d'urgence qui s'imposaient.

J'étais dans l'ornière. Céline riait, riait.

« Tant mieux si je vous amuse », dis-je, dépité.

« Excusez-moi », dit-elle entre deux accès de rire. « J'étais préparée à tout, sauf à ça. »

« Je sais, je suis ridicule. »

J'essayais de basculer de ma stratégie précédente sur une autre où je lui aurais inspiré pitié, mais le changement n'était pas évident à opérer, surtout en un aussi court laps de temps, surtout après une séquence dans laquelle je m'étais présenté comme la quintessence du machisme.

« Quelle imagination ! » fit-elle pour me consoler. « Je comprends maintenant pourquoi il fallait absolument manger de la viande rouge. Quoique ce soit exactement la même chose. Les poissons, aussi, sont assassinés ! »

Je ne trouvai rien à dire. Je compris que le plan B était devenu une planche savonneuse. J'étais désespérément à la recherche d'un plan C, mais la panique avait vidé mon esprit et je ne trouvais rien, ce qui, en outre, en tant que publicitaire, était mauvais aussi sur un plan professionnel. J'étais tellement sûr de la réussite de mon plan B après l'échec du plan A que j'avais négligé de préparer un plan C. Elle pouvait se dire que si je manquais à ce point d'idées pour ma défense personnelle, je ne serais pas très agressif non plus quand il s'agirait de promouvoir un produit quelconque auprès d'un public féminin, justement. Bref, c'était la Bérésina. Et elle continuait à rire, quoiqu'avec plus de retenue. Tout d'un coup, je me redressai et bombai le torse. J'avais trouvé in extremis un plan C. Elle allait voir ce qu'elle allait voir ! Puisqu'elle n'avait pas voulu communier avec moi dans la symbolique primitive du partage d'un trophée, prélude obligatoire au coït chez les mentalités archaïques, j'allais, tout en restant sur le chapitre de la gastronomie, utiliser ses phobies de femme moderne pour l'inciter à rechercher un protecteur. Et je mis immédiatement en application mon plan C. Il n'y avait pas une minute à perdre, sinon, elle allait m'échapper.

« On aurait pu aller aussi au Grillon Chantant», dis-je. « C'est un restaurant qui vient juste d'ouvrir. Spécialisé dans les insectes grillés. Il paraît que l'approvisionnement de l'humanité en protéines sera assuré dans l'avenir par les insectes. Grillons, sauterelles, mantes religieuses, cerfs-volants et autres scarabées sont délicieux, grillés, et croustillent agréablement sous la dent. »

Elle s'arrêta net de rire.

C'était toujours ça de gagné. Je compris que j'avais cessé de reculer, et décidai de pousser mon avantage.

« Leur plat vedette, ce sont des tomates farcies et la farce est composée de grillons concassés avec des herbes provençales. Exquis. »

« Arrêtez, Quentin », me dit-elle d'une voix blanche. « Vous me coupez l'appétit. »

Elle avait perdu de sa superbe. Encouragé, je continuai sur le chapitre de l'horreur.

« En Chine, il y a des restaurants qui offrent de la cervelle de singe vivant à leurs convives. Le macaque est apporté par un serviteur de l'ethnie Sikh enturbanné, puis le singe hurlant est attaché sous la table. Sa tête dépasse à travers un trou pratiqué dans la table. Il frappe tant qu'il peut. Puis, il est adroitement décalotté et les femmes en sari se servent d'une portion de cervelle avec une cuiller à long manche, tandis que le singe s'arrête brusquement de hurler et de s'agiter, quand la zone cérébrale qui commande les cris ou les mouvements est irrémédiablement abîmée. Le singe est emporté, toujours vivant, mais sourd, aveugle, paralysé et tremblant. »

Céline avait complètement cessé de manger.

Mon plan C paraissait efficace.

« Vous en avez mangé, de la cervelle de singe vivant ? » articula-t-elle avec une toute petite voix.

« Une fois, dans un faubourg de New-Delhi. Les goûts sont affaire d'éducation, vous savez, Céline. »

« Aaaah ! Vous êtes un monstre. »

Mais je distinguai dans cette déclaration une nuance d'admiration pour ma virilité et mon esprit d'aventure que rien n'arrêtait. J'étais sur la bonne voie. Je distinguai dans mon horizon mental une petite lueur qui pouvait bien annoncer la sortie du tunnel. Je fonçai aussitôt dans cette ouverture.

Je lui racontai en détail comment, à vingt ans, j'avais voyagé au centre de la Chine en stop et en sac à dos. Comment j'avais assisté, dans la ville de Nankin connue pour sa gastronomie exotique, au martyre de ces pauvres bêtes pratiqué avec raffinement dans un restaurant huppé avec des Chinoises et des Chinois en costume traditionnel. Comment j'avais été obligé de goûter à ce mets horrible pour ne pas vexer la famille qui m'avait accueilli. Comment je m'étais esquivé aux toilettes (collectives) pour vomir et ne pas assister à la fin de la scène. Céline m'écoutait et ne savait pas si elle devait me prier d'arrêter ou si elle était attirée par une curiosité morbide et devait aller jusqu'au bout de l'épouvante.

En voyant son visage défait, je compris que je la tenais enfin, Céline. Je lui avais fait toucher du doigt que l'univers ne se limitait pas à son monde aseptisé où tous risques sont abolis et où les accouchements sont sans douleur. Que l'autre monde était à nos portes et qu'on n'était jamais sûr qu'il ne ferait pas irruption dans le nôtre au moment où on s'y attendait le moins, pour nous rappeler que la vie est une aventure cruelle qui finit toujours mal. Que la civilisation était précaire, un accident de l'évolution, et que les forces obscures tapies dans l'ombre n'attendaient qu'une occasion pour reconquérir le terrain perdu provisoirement. Que leur victoire était certaine, après cet intermède singulier que constituait la civilisation occidentale. Quelque part, la bête noire était tapie dans l'ombre, et attendait son heure.

Après cette tirade flamboyante, je m'interrompis un instant, pour laisser la menace faire son nid dans l'esprit de Céline. Inutile de continuer et de lui raconter ce que j'avais vu en Indonésie, où les serpents vivants sont coupés en deux dans le sens de la longueur en leur écartant les mâchoires jusqu'au point de rupture des ligaments. Je me demandai si je n'étais pas l'incarnation de cette bête noire à laquelle je croyais si fort et à laquelle Céline était forcée de croire aussi, en la voyant en face d'elle. Je m'efforçai de retomber sur Terre et de dissimuler le fait que mes canines étaient devenues des crocs, que je bavais en engloutissant la viande saignante, que mes yeux lançaient des éclairs, que je me taisais pour ne pas rugir.

Céline était complètement déstabilisée. Je le voyais à son regard mouillé, à une timidité que je ne lui avais jamais connue, au fait qu'elle s'essuyait les mains sur son tailleur Chanel en laissant des traces, qu'elle se curait les dents, la bouche grande ouverte. Elle était, là où je la voulais. Une femme. Moralement nue. Nous étions donc revenus à l'époque où les hommes étaient vêtus de peaux de bête et ramènent leur fiancée dans leur caverne en la traînant sur le sol et en la tirant par les cheveux.

« Mais, j'y pense, vous l'avez, alors, votre huitième nouvelle, bandit », dit-elle après avoir repris ses esprits. « Grâce à vos discours inconvenants, au mépris de la sensibilité du sexe faible. La violence paye. Bravo. Je vous autorise même à reproduire nos dialogues, sans droits d'auteur. Scène de drague réussie dans un restaurant parisien. On va pouvoir enfin pouvoir mettre sous presse. »

« Et se mettre au lit », pensais-je. On était revenus aux racines de l'humanité. Tout ce qu'elle pouvait encore faire, ce serait me mettre au défi d'être à la hauteur, sur le plan sexuel. Mais là, il serait impossible de tricher. Il ne pourrait pas y avoir de plan D.

Chapitre 3 Histoire 2-1 Mnémosyne

Mnémosyneest un médicament basé sur une molécule inventée par le Dr Kobler. Améliore considérablement la mémoire et la concentration. Assure le succès aux examens. Indispensable avant une rencontre importante (même amoureuse). Pour adultes uniquement.

Posologie: 1 à 2 comprimés par jour maximum, 1 heure avant l'effort prévu.

Précautions d'emploi: Il est déconseillé de suivre un traitement à la mnémosyneen même temps que de faire des exercices psychiques destinés à favoriser la concentration comme le yoga, l'effet cumulatif de ces deux traitements risquant de surmener le système nerveux et d'entraîner de graves dérèglements.

Contre-indications :Déconseillé aux épileptiques, migraineux, femmes enceintes. Éviter avant ou après un rapport sexuel, sous peine de traumatisme grave.

Mnémosyne: un viatique pour le succès.

Cracovie, Pologne, juin 1995

Mathias Bierenko, 18 ans, faisait des courses avec sa mère Erika, une grande femme brune de 38 ans, et il s'irritait de voir les hommes se retourner sur le passage de sa mère : il se sentait dépossédé. D'un autre côté, il était bien content d'avoir une mère aussi attrayante et presque autant « dans le coup » que lui, une mère qui connaissait les problèmes des jeunes gens et lui donnait même des conseils utiles sur sa façon de s'y prendre avec les filles, même si c'était un peu fatigant qu'elle se mêle toujours de ses affaires. Il était trop jeune pour savoir qu'il y avait dans l'attitude de sa mère quelque chose de malsain, quelque part entre le voyeurisme et la jalousie. S'il avait su, il n'aurait pas été aussi satisfait d'avoir une mère aussi jeune et aussi peu bégueule. Pas comme celle de Walter Thorn, par exemple, avec ses airs pincés, son chignon sévère et ses lunettes. Malgré cela, ou à cause de cela (qui sait), Walter avait une carrure d'athlète, un faciès à la Paul Newman et avait tout ce qu'il voulait. Pas non plus comme la mère de Johann Waschniewski qui était le contraire de celle de Walter, avec ses mini-jupes aux couleurs voyantes, et qui ressemblait trop aux filles qu'il fréquentait. Malgré cela (ou à cause de cela, qui sait), Johann avait un faciès de rat, était malingre et était le souffre-douleur de tous les garçons de la classe qui le traitaient de « puceau ». Justement, Erika était en train de lui en parler, des filles :

« C'est Lorene, ou Nadia, que tu préfères ? Avec Lorene, tu sais que tu devras dépenser de l'argent, au moins lui payer le cinéma ; Nadia est moins jolie, mais elle est plus intelligente et elle ne court pas après l'argent comme Lorene. »

Il se demandait dans quelle catégorie se classait sa mère, quand elle avait l'âge de Lorene ou de Diana, mais il garda ses réflexions pour lui. Elle avait raison, d'ailleurs : Nadia était plus intelligente et plus gentille, mais le caractère de garce de Lorene lui donnait un charme irrésistible, quelque chose de typiquement féminin à quoi il était impossible de renoncer, même si on savait par avance qu'on allait au casse-pipe avec elle : Lorene changeait de copain comme de chaussette, et la dureté inscrite sur son visage, cette dureté, eh bien, il y avait quelque chose qui vous poussait à vouloir vous mesurer avec elle, pour la voir s'effacer, fût-ce fugitivement – pour avoir le plaisir de lire les progrès de sa conquêteen voyant s'adoucir ses traits, quand – si – elle était séduite. C'était simple : êtreun homme, c'était avoirLorene. L'image qu'il voulait que les filles, et même ses camarades, lui renvoient de lui-même, c'était celle de sa virilité – et il n'y avait que Lorene qui pouvait le faire. Bref, il était amoureux de Lorene.

Mais cela, il ne pouvait pas le dire à sa mère ; c'était trop intime, et il ne le concevait d'ailleurs pas clairement : il agissait d'instinct, et son instinct le poussait vers Lorene. Nadia serait d'ailleurs certainement encore libre, une fois qu'il se serait fait virer par Lorene. Mais il n'avait pas encore assez d'expérience pour faire de tels calculs. À moins qu'elle n'accepte de l'épouser ; pour l'avoir, il était prêt à lui proposer le mariage ; il sentait confusément que son destin était lié à celui de Lorene, et il sentait aussi qu'avec Lorene, ce ne serait pas un destin heureux.

« Donne-moi cent zlotys, Maman : c'est la dernière fois. Mr Slymann m'a dit qu'il me prendrait comme commis dans son magasin d'appareils électroniques pendant les vacances, alors j'aurai de l'argent de poche. »

Cela, il s'était débrouillé, mine de rien, pour que Lorene le sache, en en parlant très fort avec ses copains au moment où Lorene passait près d'eux, et il savait que Lorene l'avait enregistré.

Erika soupira, puis lui tendit les cent zlotys.

« Mais il y a une condition : c'est que tu réussisses ton examen d'électronique. »

« Pas de problème, Maman », dit Mathias en riant. « Je prendrai de la mnémosyne juste avant. J'ai déjà essayé la dernière fois et j'ai eu la meilleure note. Mais il ne faut le dire à personne. »

Au départ, Erika avait été sceptique sur les vertus de la mnémosyne ; mais elle était décidée à tout tenter pour que son fils, élève médiocre et qu'elle élevait seule, obtienne un diplôme et, ensuite, décroche une place chez ce Mr Slymann, qui avait des vues sur Erika et ne demandait qu'à lui faire plaisir. Alors, quand elle avait déniché, chez un marchand ambulant qu'elle connaissait et qui vendait des poudres et des infusions diverses contre les rhumatismes, les hémorroïdes, l'asthme, les maux d'estomac, le zona, etc., cette petite boîte jaune avec une publicité garantissant une action favorable sur la concentration et la mémoire, elle l'avait achetée. « C'est confidentiel », lui avait dit le marchand. Et, comme son fils, dans la conviction naïve qu'ils détenaient un grand secret, elle n'en avait dit mot à personne.

L'examen approchant, Erika avait dit : « Travaille quand même, la mnémosyne ne te donnera pas les connaissances que tu n'as pas ! »

Mais son fils avait travaillé, pris deux comprimés de mnémosyne, et réussi haut la main son examen ; voyant cela, Erika avait aussitôt commandé au fabricant dont le nom était inscrit sur l'étiquette, une douzaine de boîtes.

Mais depuis lors, Mathias avait tendance à prendre de la mnémosyne à tort et à travers. Un rendez-vous avec Lorene ? Mnémosyne. Une partie de football avec ses copains ? Mnémosyne. Et chaque fois, le médicament faisait merveille : il marquait des buts, Lorene avait l'air subjuguée, il apprenait par cœur sans peine ses leçons.

Jusqu'au jour où, jetant un coup d'œil sur l'étiquette du tube, il prit connaissance des prescriptions d'emploi. Il décida de passer outre aux conseils du Dr Kobler et, en plus de la mnémosyne, de faire des exercices de concentration comme le yoga. L'effet conjugué du yoga et de la mnémosyne, selon ses calculs, ne pouvait être que bénéfique. Il se réjouissait à l'avance de lire l'étonnement et l'admiration de Lorene devant un homme aussi performant, imbattable dans tous les domaines.

Il s'inscrivit donc au cours de yoga. Erika, qui n'avait pas lu attentivement l'étiquette, n'y trouva rien à redire. Il était pressé : avec Lorene, ça marchait du feu de l'enfer et elle n'aurait bientôt plus rien à lui refuser. Ne l'avait-elle pas invité à cueillir des cerises dans le verger de ses parents, un prochain dimanche après-midi ? Il savait ce que cela voulait dire : le coin était sauvage et entouré de hauts murs, il y avait une cabane de jardin qui fermait avec un cadenas... tout était possible. Il fallait qu'il soit sûr de lui-même, aucune défaillance n'était permise sur aucun plan : intellectuel ou physique. Sujet à la timidité, quand il était au pied du mur, il comptait sur les effets conjugués de la mnémosyne et du yoga pour lui épargner tout fiasco.

1, 2, 3, inspirez – 1, 2, 3, expirez – etcMathias suivait scrupuleusement les indications du professeur de yoga, qui lui disait de respirer selon une certaine cadence, de concentrer son attention sur l'aiguille des secondes de sa montre, d'éliminer de ses pensées tel ou tel sujet, mais il avait le plus grand mal à chasser les images de Lorene que son esprit lui envoyait.

Le cours de yoga se terminait à 10 heures ce dimanche mais Mathias continua les exercices dans sa chambre jusqu'à l'heure du départ pour son rendez-vous avec Lorene. Vers midi, il avala quatre comprimés de mnémosyne et se dépêcha d'enfourcher son scooter, un Hirosayavert avec des bandes jaunes constellées de décalcomanies. Sa mère était secrétaire médicale.

Lorene était ravissante dans sa robe de coton blanc bouffante en dessous de la taille, très ajustée en haut, avec un corsage aux broderies roses dont les lacets de fermeture étaient tendus par sa poitrine. Mathias fut sensible à cet affichage de féminité vestimentaire et ils filèrent vers le verger, distant d'une quinzaine de kilomètres, par de petites routes sous le soleil vertical du mois de juin. Lorene tenait d'une main un panier en osier contenant leur pique-nique (des sandwiches au poulet-mayonnaise préparés par Erika), de l'autre elle tenait Mathias par la taille et faisait bien attention à ne pas laisser glisser sa main vers le bas.

Ils se sentaient des ailes, le monde était à eux.

Quand ils arrivèrent, le bleu du ciel avait perdu de son inviolabilité ; bizarrement teinté de gris, un gris qui faisait autour du soleil un halo d'une couleur indéfinissable, presque répugnante. Mais ils n'avaient pas le temps de s'attacher à ces détails.

Le verger avait grossièrement la forme d'un rectangle au sol incliné dans lequel on pénétrait pas une petite porte située dans la partie basse. À leur gauche, un bosquet de noisetiers dont le sous-bois tapissé de feuilles séchées, la lumière tamisée, constituait un endroit idéal pour un pique-nique. À côté d'eux, protégée par un roncier inextricable, une couleuvre lovée comme un cordage avait levé la tête et les observait. Ils posèrent leur panier sans déranger la couleuvre. Lorene eut un vague malaise en contemplant le verger, la couleuvre, et se sentit la cible d'une intention hostile. Mais elle chassa bien vite cette impression déraisonnable : il n'y avait que des cerisiers aux branches chargées de fruits, des poiriers, des pommiers, des buissons d'aubépines en fleurs, des églantiers sauvages, qui pouvait lui vouloir du mal ?

Mais du côté du ciel, ça ne s'arrangeait pas. Il s'était assombri, il devenait d'un gris orageux, mais comment se faisait-il que, à l'opposé du soleil, au nord, toute une zone était couverte de fêlures en zig-zag comme on en voit sur une vieille faïence ? Les nuages ne pouvaient pas produire cela. Elle le fit remarquer à Mathias mais celui-ci, qui craignait déjà un changement de programme pour l'après-midi, fit un geste évasif signifiant qu'il ne fallait pas y attacher d'importance.

Ils s'installèrent pour pique-niquer dans le bois de noisetiers, mais saisi d'une inquiétude soudaine, Mathias sortit du bois pour observer le ciel. Il poussa un cri étouffé et appela Lorene. Quelque chose d'ahurissant se produisait dans le ciel. Les lignes brisées en forme de fêlures s'étaient densifiées et organisées à la fois, comme pour former un dessin. En même temps, elles avaient envahi la totalité du ciel, le soleil était réduit à la luminosité d'un lampion au centre d'un gigantesque halo couleur prune. Il était comme relégué, contraint de s'éteindre par quelque force colossale.

Il demanda à Lorene si elle avait entendu parler d'une éclipse de soleil ou de quelque autre phénomène cosmique du même genre, mais elle hocha la tête en signe de dénégation. Elle avait l'air terrorisée, et sa frayeur se communiqua à Mathias, puis il se rappela à temps le rôle qu'il devait jouer cette après-midi, celui d'un protecteur aux nerfs d'acier, d'un homme accompli, et il se reprit. Le succès était à ce prix, se dit-il.

Quand même, personne ne pensait à retourner pique-niquer, car le travail de finalisation continuait à bon train dans le ciel.

Il aurait bien fanfaronné, pour rester dans le rôle qu'il s'était choisi, lancé une plaisanterie du genre : « C'est le Grand Manitou qui nous surveille », mais comme il n'était pas sûr de maîtriser le son de sa voix, il s'abstint.

L'image se précisait de minute en minute et représentait une tête de Zeus barbu et sévère. L'image n'était pas parfaitement au point ; elle était parcourue de frémissements qui en déformaient légèrement les contours, comme dans une télévision mal réglée, puis retrouvait aussitôt après sa fixité inquiétante. La tête dirigeait son regard sur eux, Mathias et Lorene ; si elle avait été l'effet d'une expérience scientifique menée au moyen de rayons laser ou tout autre artifice, il est improbable que les ingénieurs se fussent intéressés à ce point à ce que faisaient Mathias et Lorene. Alors, qu'est-ce que c'était ?

Lorene s'était réfugiée dans les bras de Mathias, mais il était hors de question qu'il profite de l'aubaine, étant donné les circonstances, et pourtant il eut le temps de constater que la bretelle de son soutien-gorge glissait de son épaule nue.

Mais c'était involontaire.

Le ciel était maintenant couleur gris acier, et le soleil, comme victime d'une force qui le dépassait, était maintenant à peine visible

« Ce doit être une éclipse », dit Mathias sans conviction.

« Ah, oui, avec en plus une tête de barbu dans le ciel ? » dit Lorene.

L'image se précisait de plus en plus, devenait aussi nette qu'un cliché photographique, sauf qu'elle occupait trois dimensions de l'espace. Le « Père céleste » les regardait en fronçant les sourcils, comme pour les réprimander, non à propos de ce qu'ils n'avaient pas commis, mais de leurs mauvaises intentions...

Mathias pensa qu'il avait pris de la mnémosyne pour rien.

Il régnait un silence sépulcral dans toute la campagne environnante. On n'entendait aucun cri d'oiseau.

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