La tête d'Élise Dubois était lourde, le sourire doux d'Antoine, son amour de jeunesse, le verre de vin tendu vers elle : tout s' est évanoui dans un brouillard cotonneux.
Dès qu'elle a repris conscience, des voix filtrent, des murmures conspirateurs qui brisent son cœur : celle d'Antoine et de son associée, Chloé, tramant de voler son défilé, le couronnement de sa vie de créatrice.
Antoine simule une sollicitude parfaite à l'hôpital, inventant une chute et des contusions, mais elle devine le mensonge derrière ses yeux, chaque mot est un poison qui la ronge.
Une phrase, « Elle ne pourrait jamais me laisser tomber... elle reviendra toujours. C' est moi qui l' ai faite, elle m' appartient », prononcée par Antoine qui la croit inconsciente, révèle l'étendue de son arrogance et la transforme en une pierre froide.
Elle se saisit alors de son téléphone et, dans un murmure rauque, prononce les mots qui scellent son destin et préparent sa revanche : « Marc... épouse-moi. »
La tête d'Élise Dubois était lourde, une sensation cotonneuse enveloppait ses pensées. La dernière chose dont elle se souvenait était le sourire doux d'Antoine, son amour de jeunesse, lui tendant un verre de vin. « Bois ça, ma chérie, ça t'aidera à te détendre avant le grand jour. » Le grand jour, c'était son premier défilé de mode, l'aboutissement de toute sa vie. Elle lui avait fait confiance, comme toujours. Maintenant, elle flottait dans un brouillard inconfortable, incapable d'ouvrir les yeux ou de bouger un membre.
Des voix filtraient à travers la brume, basses et conspiratrices.
« Tu es sûr qu'elle est bien endormie ? » C'était la voix de Chloé, une influenceuse qu'Antoine avait présentée comme une simple partenaire commerciale. Une voix mielleuse et fausse.
« Ne t'inquiète pas, Chloé. Le sédatif est puissant. Elle n'entendra rien. Elle s'est "malencontreusement" blessée, elle manquera son propre défilé. C'est le prétexte parfait. » C'était la voix d'Antoine, son Antoine. Le ton était froid, calculateur, dépourvu de toute la chaleur qu'il lui réservait habituellement.
Le cœur d'Élise se serra violemment. Blessée ? Elle ne se souvenait de rien.
Chloé rit doucement. « Et ses créations ? Tu vas vraiment les présenter comme les tiennes ? »
« Bien sûr. J'ai déjà préparé le discours. Je dirai que ses "talents" sont en réalité le fruit de mon inspiration, qu'elle n'est qu'une exécutante. Pour consolider ma position, j'ai besoin de ce coup d'éclat. Le public croira l'homme d'affaires puissant, pas la petite styliste inconnue qu'il a sortie de nulle part. C'est un sacrifice nécessaire pour notre avenir, Chloé. »
Notre avenir. Ces deux mots frappèrent Élise avec la force d'un coup de poing. Chaque syllabe était une trahison. Ses créations, ses enfants de tissu et de fil, allaient être volées, et elle, leur mère, effacée de l'histoire. Une douleur aiguë, bien plus vive que n'importe quelle blessure physique, la submergea, et elle perdit de nouveau conscience.
Quand Élise rouvrit les yeux, la lumière crue d'une chambre d'hôpital l'aveugla. Antoine était assis à son chevet, le visage empreint d'une sollicitude parfaite.
« Mon amour, tu es réveillée ! » dit-il, sa voix redevenue chaude et aimante. « Tu m'as fait si peur. Tu as glissé dans les escaliers hier soir, tu ne te souviens pas ? Tu as une légère commotion et quelques contusions. »
Il lui caressa la main, mais son contact lui donnait la nausée. Elle voyait maintenant le masque, le mensonge derrière ses yeux inquiets. Elle ne dit rien, le regardant simplement, son esprit un tourbillon de colère et de dégoût. Chaque mot qu'il prononçait était un poison.
Soudain, son téléphone vibra sur la table de nuit. Il jeta un coup d'œil rapide à l'écran et son expression changea subtilement. C'était un message de Chloé, Élise en était certaine.
« C'est... c'est le travail, un problème urgent au bureau. Je suis désolé, ma chérie, je dois absolument y aller. Je reviens dès que possible, d'accord ? Repose-toi bien. » déclara-t-il en se levant précipitamment. Il se pencha pour l'embrasser sur le front, mais elle tourna la tête juste à temps. Surpris, il hésita une seconde, puis partit sans un mot de plus.
La porte se referma, la laissant seule dans le silence. Quelques minutes plus tard, deux infirmières entrèrent pour vérifier ses constantes. Elles parlaient à voix basse, pensant qu'elle dormait encore.
« C'est la patiente du 302. Pauvre fille. Son copain est déjà parti. On l'a vu se précipiter pour rejoindre cette influenceuse, Chloé. Elle l'attendait en bas, elle avait l'air d'avoir un petit bobo au genou, mais rien de grave. Il ne pense vraiment qu'à elle. »
La confirmation était là, brutale et sans appel. Une larme solitaire coula sur la tempe d'Élise, une larme de rage et de cœur brisé. Elle se sentait anéantie, mais au fond de ce gouffre de désespoir, une étincelle de fureur s'alluma. Il ne s'en tirerait pas comme ça.
Tremblante, elle attrapa son téléphone. Ses doigts glissèrent sur l'écran, cherchant un nom qu'elle n'avait pas composé depuis des années. Un rival professionnel, un homme qu'Antoine détestait. Marc. Le photographe charismatique dont le talent n'avait d'égal que sa bienveillance.
Elle appuya sur l'icône d'appel. La sonnerie retentit une fois, deux fois.
« Allô ? » La voix de Marc était grave et calme.
« Marc... c'est Élise. » Sa propre voix était rauque, à peine un murmure.
Un silence. Puis : « Élise ? Que se passe-t-il ? Tu as l'air... »
Elle le coupa, les mots sortant d'eux-mêmes, poussés par une urgence désespérée. « Marc... Épouse-moi. »
Un autre silence, plus long cette fois, chargé d'incrédulité. « Quoi ? Mais... Antoine... »
« Antoine n'existe plus. » dit-elle, sa voix gagnant en fermeté. « Tu sais pourquoi je t'appelle, toi. Tu sais que nous sommes les seuls à pouvoir nous comprendre dans ce milieu. J'ai besoin de toi. Et je pense que tu as aussi besoin de moi. »
Marc resta silencieux un long moment au bout du fil. Élise pouvait presque entendre les rouages de son esprit tourner, analysant la situation avec la précision d'un objectif photographique. Il connaissait Antoine, il connaissait sa réputation, son ambition dévorante.
« D'accord. » dit-il enfin, sa voix sérieuse. « J'accepte. Mais à une condition. Je te donne un mois. Un mois pour tout régler, pour couper les ponts définitivement avec lui. Si dans un mois tu es toujours liée à lui, notre accord est caduc. Je ne serai pas le pion dans un de ses jeux. »
« Un mois. » répéta Élise. C'était plus que suffisant. « C'est d'accord. »
Après avoir raccroché, un sentiment de détermination remplaça le désespoir. Elle n'était plus une victime. Elle était une survivante, et elle allait se battre. Elle sonna l'infirmière et, contre l'avis du médecin, signa sa décharge. Elle ne pouvait pas rester une minute de plus dans cet endroit, attendant le retour de son bourreau.
Elle rentra dans l'appartement qu'elle partageait avec Antoine. L'endroit, autrefois un cocon d'amour, lui parut froid et étranger. Sans hésiter, elle prit une grande valise et commença à y jeter ses affaires, ses vêtements, ses carnets de croquis, tout ce qui lui appartenait. Elle agissait avec une précision mécanique, refusant de laisser la douleur la submerger. C'était une rupture, une amputation. Douloureuse, mais nécessaire à sa survie.
Pendant les deux jours qui suivirent, Antoine ne donna aucune nouvelle. Pas un appel, pas un message. Une infirmière de l'hôpital appela pour prendre de ses nouvelles, mentionnant au passage qu'Antoine avait appelé l'accueil pour savoir si elle était toujours là, mais qu'il n'avait pas cherché à la joindre directement. Il était trop occupé. Trop occupé avec Chloé, trop occupé à préparer le vol de sa carrière. Cette absence criante était la meilleure confirmation qu'elle aurait pu souhaiter. Elle avait pris la bonne décision.
Le troisième jour, alors qu'elle s'apprêtait à quitter l'appartement pour de bon, la porte s'ouvrit sur Antoine. Il tenait un énorme bouquet de roses rouges et son visage affichait un sourire radieux, un sourire qu'elle savait désormais complètement faux.
« Surprise ! » lança-t-il. Il s'avança vers elle, posa un genou à terre et ouvrit un écrin de velours révélant une bague en diamant. « Élise Dubois, mon amour, ma muse, veux-tu m'épouser ? »
Le spectacle était si grotesque, si décalé par rapport à la réalité de sa trahison, qu'Élise faillit éclater d'un rire amer. Elle le regarda, sans expression, son cœur glacé.
C'est à ce moment précis que la porte, qu'Antoine n'avait pas refermée, s'entrouvrit un peu plus. Chloé se tenait sur le seuil, l'air pâle et fragile, une main posée sur son front comme si elle allait s'évanouir.
« Antoine... » murmura-t-elle d'une voix faible. « Je... je ne me sens pas bien. J'ai des vertiges. »
Le changement fut instantané. Antoine se releva d'un bond, laissant tomber la bague qui roula sur le parquet. Il se précipita vers Chloé, oubliant complètement Élise, oubliant sa demande en mariage.
« Chloé ! Qu'est-ce qui ne va pas ? Viens, assieds-toi. » Il la prit dans ses bras avec une inquiétude paniquée, la guidant vers le canapé.
Élise resta immobile, témoin de cette scène surréaliste. Des invités qu'Antoine avait conviés pour sa "surprise" étaient arrivés entre-temps et chuchotaient dans le couloir, la dévisageant avec un mélange de pitié et de curiosité malsaine. Laissée seule au milieu de la pièce, l'écrin vide à ses pieds, elle se sentait plus humiliée que jamais.
Antoine était penché sur Chloé, lui parlant doucement, lui caressant les cheveux. C'est alors qu'Élise vit le regard de Chloé se poser sur elle par-dessus l'épaule d'Antoine. Il n'y avait aucune faiblesse dans ses yeux, seulement un triomphe glacial. Et puis, Élise vit ses lèvres bouger, formant deux mots silencieux, juste pour elle : « J'ai. Gagné. »
À cet instant, la dernière trace d'amour pour Antoine mourut dans le cœur d'Élise. Il ne restait plus que de la glace. Elle se pencha, ramassa sa valise, et sans un regard pour le couple sur le canapé ou pour les spectateurs gênés, elle se dirigea vers la porte et quitta cet appartement, cette vie, pour toujours.