1.Destinée
( Likez avant lecture et laissez un commentaire après. Ça fait chaud au cœur de la chrochro )
Kananga, Kasaï-Occidental, RD Congo
1972
La vie est une tombola. Le lot reçu après le tirage est un paquet-surprise. Un voyage à l'aveugle dont on ne découvre la destination qu'à l'arrivée. Personne ne choisit le continent, le pays, la race, la tribu ou la famille dans laquelle il naît. Personne. Personne ne choisit de quels parents il naîtra. C'est une cruelle tombola qui m'a fait tirer l'un des pires tickets.
Peut-être que je ne devrais pas me plaindre.
Il y a bien des gens dont les situations sont pires que la mienne.
Mais comment ne pas me plaindre ?
Comment ne pas questionner le Créateur pour m'avoir envoyée naître dans une famille maudite ?
À peine j'avais glissé hors des entrailles de ma mère que des malédictions générationnelles dont je ne connaissais ni queue ni tête étaient déjà miennes. Depuis les dix-huit années que moi Mayí suis sur cette injuste planète, j'avoue avoir contemplé le suicide au moins deux fois. Le hic est que je ne suis pas assez courageuse pour mener à bien un auto-meurtre. Détentrice d'un diplôme D6 en commercial et administratif, je ne peux trouver un emploi sans tomber dans ce que je me tue à combattre bec et ongles. Toutes ces fois où j'ai été rappelée pour un entretien d'embauche, les conditions pour que j'obtienne le poste incluaient à chaque fois que j'écarte les jambes pour le supérieur. À chaque fois, sans faille.
- Bonsoir.
- Bonsoir, Tonton.
- Elle est là?
- Oui, mais elle n'est pas seule. Allez-vous attendre ou préférez-vous repasser plus tard ?
- Je vais attendre.
- Prenez place.
L'homme va s'asseoir sur le siège que je lui indique sous le madamier. Comme lorsqu'il m'a saluée, il se refuse également à me regarder lorsque je lui propose à boire et des cigarettes. Je ne peux d'ailleurs pas bien voir son visage qui est à moitié caché par son chapeau à large bord. Une piètre tentative de se déguiser, signe qu'il a honte d'être là, mais il y est quand-même.
- Je prendrai bien une Skol, Dit-il en regardant vers la rangée des cannes à sucre
- D'accord, Tonton.
- C'est toujours au même prix, j'espère, Fait-il, toujours sans me regarder
- Oui, Tonton.
Il a beau essayer de cacher son visage, mais je connais très bien cette fameuse face qu'il met autant d'efforts à ne pas montrer. Détails à l'appui. Je connais son large front avec sa petite cicatrice au centre, ses sourcils broussailleux, ses petits yeux porcins qu'il a cachés derrière des lunettes, son nez à la Papa Wemba, sa moustache qui cache presqu'entièrement sa lèvre supérieure et son menton fendu. Je sais aussi qu'il est le gérant d'un dépôt de ciment là-bas vers le grand marché et qu'il s'appelle Kasanda Cherubin. C'est l'un des grands réguliers d'Alexandrine, ma mère. Oui, l'homme adultère qui ne veut pas croiser mon regard est l'un de ses cinq grands réguliers. Il est du groupe de ceux qui passent jusqu'à trois fois par semaine se délecter du fruit défendu. Il fait partie des grands actionnaires qui font que la « petite entreprise » ne connaisse jamais la crise.
Il y a bien-sûr les irréguliers qui viennent une à deux fois toutes les deux semaines, une fois le mois ou une fois tous les deux mois. Des clients, ma mère en a une belle poignée. Le dénominateur commun de tous ces hommes qui visitent la cour douillette de cette demeure est le fait qu'ils ne sont pas fiers de la visiter.
Eux tous, sans exception, n'aimeraient jamais être aperçus avec ma mère en pleine journée. Lorsqu'ils la croisent dans un lieu public, ils agissent comme s'ils ne l'avaient jamais vue de leur vie. Elle est ce péché dont ils ont extrêmement honte mais dont il ne semble pas pouvoir se séparer. Il faut les voir lorsqu'ils viennent aux crépuscules rechercher sa compagnie ! Ils sont tous affublés des lunettes de soleil, de képis et grands chapeaux comme des criminels qui ne désirent pas être reconnus. Chose que je trouve imbécile, car les minutes qui suivent, ils se retrouvent en tenue d'Adam dans l'une des pièces de la demeure à se livrer à tout ce qui fait honte.
Lorsqu'il arrive que ces hypocrites se croisent, l'un sortant d'ici et l'autre entrant, ils s'assurent de s'ignorer avec brio. Pas de salutation, pas même un petit hochement de tête en guise de salut. La scène est juste épatante. Et bien que j'y aie assisté toute ma jeune vie, elle me fait encore rire sous cape. Ils se croisent les nez en l'air, les regards rivés droit devant, essayant de paraitre aussi digne que possible dans une situation honteuse. Il y a comme une sorte de code par ici: Je suis là, mais je ne suis pas là. On ne s'est jamais vu !
D'ailleurs, lorsqu'il arrive que trois clients se pointent au même moment, je m'assure de les faire asseoir dans des coins différents de la parcelle afin d'éviter d'ajouter à leur malaise. Ma grand-mère (aujourd'hui décédée) savait ce qu'elle faisait lorsqu'elle faisait pousser des plantes partout. Notre parcelle qui n'est déjà pas très grande comporte plusieurs arbres fruitiers et des cannes à sucre. Ces derniers ornent joliment la petite allée qui mène à notre petite véranda. Une grande partie de notre arrière-cour est envahie par un champ de feuilles de manioc, Ndunda, matembele, Ngaï-ngaï (sortes de légumes) piments, basilic et aubergines. Maintenait que Mamie n'est plus, c'est moi qui m'occupe de toute cette végétation. Je m'y adonne d'ailleurs à cœur joie, car en le faisant, je peux m'évader, m'imaginer une vie décente. À part cette fonction, je suis également l'hôtesse qui reçoit et installe les clients, leur offre boissons ou cigarettes et les envoie à l'intérieur quand Alexandrine devient disponible. Ces arbres fruitiers et cannes à sucre servent des paravents aux clients qui pendant qu'ils attendent leur tour (sirotant les boissons ou fumant les cigarettes que nous leur vendons) n'ont pas à se voir.
Il y a souvent des clients qui une fois ici demandent que ce soit moi qui m'occupe d'eux au lieu de ma mère. Les gifles dont je gratifie leurs joues sont légendaires, ils sentent leurs dents bouger et comprennent qu'ils ne me monteront jamais dessus. En route également, quand certains pervers osent m'emboiter les pas pour me proposer des saletés, je leur mets des aller-retour secs et les plante là.
J'ai choisi de ne pas me résigner et accepter un sale sort. Je nage à contre-courant, je sais. Je vais continuer à nager contre les lois établies de toutes mes forces jusqu'à ce que mes bras n'en pourront plus.
Ma mère aime me répéter que je me leurre. Que tôt ou tard, je perdrai de ma superbe et embrasserai ma destinée. Qu'il me le faut pour survivre car je ne peux vivre autrement.
Je n'embrasserai aucune destinée sordide. Même si chaque jour, cette malédiction m'harasse et me réclame avec ténacité. Ma mère se plaît à me rappeler que c'est l'argent produit par ce que j'abhorre et que je me refuse à embrasser qui m'a nourrie depuis toute petite, m'a mise à l'école, m'habille et m'offre un toit. Que vouloir ou pas, je mange et fais partie de la saleté que je m'évertue à combattre avec hargne.
J'entre dans la maison et vais chercher dans la cuisine une Skol bien fraîche pour le client qui attend sous le madamier. Alors que j'essaie de localiser le tire-bouchon, des sons que je ne connais que trop bien viennent saluer mes oreilles. Ce sont des grognements, des ahans et des martèlements répétitifs d'un lit malmené par des corps en mouvements.
Je sens monter en moi de la honte. De la honte vite remplacée par une colère noire et un désir ardent de sortir d'ici. De m'en aller et de ne jamais revenir.
- Je ne veux pas être comme elle ! Fais-je entre mes dents serrées avant de quitter la cuisine.
Je vais servir le client avant d'aller m'asseoir dans un coin de la parcelle, pensant et repensant à comment fuir ce lieu maudit.
- Je ne serai pas comme elle. Je ne veux pas ! Répété-je en essuyant rageusement une larme qui a coulé
Cette promesse, je me le fais chaque jour. Chaque jour sans exception depuis le moment où j'ai compris dans quelle famille le Créateur m'avait envoyée naître. Nous vivions encore à Ndjoku-Punda, une petite cité du Kasaï-Occidental, lorsque ma destinée honteuse m'a été expliquée.
Des hommes différents payaient des visites (souvent quand il commençait à faire sombre) à ma mère et à ma grand-mère. Elles m'ordonnaient toujours d'aller jouer vers la cuisine externe et de ne revenir vers la maison que lorsqu'elles me rappelaient. Dans mon innocence, je ne comprenais pas ce que venaient chercher ces hommes. Je ne comprenais pas jusqu'à ce que j'eus 10 ans et que je commis l'erreur de mettre une camarade de classe en colère.
Avec mes petits condisciples, nous avions l'habitude de ramasser les petits morceaux de craie que laissait tomber la maîtresse pendant qu'elle écrivait au tableau. Pour éviter le désordre, elle ne nous laissait récolter ces bouts crayeux qu'à la fin des cours. Les craies de couleur, utilisées très rarement par l'enseignante, étaient nos favorites. Un jour, après une leçon de science botanique, il y avait dans l'amas de poussière blanche tout en bas du tableau, plusieurs petits bouts de craies de couleur car pour la leçon, elle avait dessiné une grande fleur aux belles couleurs chatoyantes. Nos petites mains nous démangeaient mais nous devions attendre que sonne la cloche.
La minute où les coups de cloche annonçant la sortie ont retenti, nous nous sommes précipités sur les bouts de craies sous le regard amusé de la maîtresse. J'avais jeté mon dévolu uniquement sur le bout de craie jaune, car j'avais déjà dans ma collection les autres couleurs que je gardais jalousement. Mais à mon grand malheur, une autre fille de ma classe avait les mêmes intentions que moi. Nous nous sommes lancées sur le même bout de craie jusqu'à nous cogner les fronts. Heureusement pour moi, je fus la première à bloquer la précieuse pépite dans mon poing. Une petite bagarre s'en est suivie. Tshibola, mon adversaire, refusait de s'avouer perdante. Elle voulait le bout de craie jaune et voulait me le prendre de force. Qui allait se laisser intimider ? Moi ?
Jamais !
Je lui ai tenu tête, lui envoyant de ma main libre coups maladroits sur coups de griffes. Pendant que la maîtresse nous séparait, j'ai distinctement entendu Tshibola me traiter de fille de pute. Elle était une enfant comme moi, mais elle l'avait dit avec l'assurance de quelqu'un qui savait ses propos vrais et vérifiables.
Le plus étrange était que la maîtresse qui avait entendu comme moi cette insulte, choisit de ne pas s'attarder dessus. Elle avait comme un petit air embarrassé pendant qu'elle nous prévenait de ne pas recommencer avec les bêtises.
Profondément blessée, j'ai attendu qu'on arrive hors de l'école pour confronter Tshibola. Sans craindre le fait qu'elle était affublée de ses deux copines, je l'ai saisie par le col de sa blouse jaunie par l'usure et l'ai secouée de toutes mes forces.
- Qui as-tu traité de fille de pute ?
- Bah, toi ! A-t-elle répliqué en essayant de se libérer de ma poigne
- Retire tes paroles tout de suite !
- Je ne retire rien parce que c'est vrai !
- Ce n'est pas vrai et tu vas vite retirer tes paroles.
- Et si je refuse tu vas me faire quoi ?
- Je vais te piler comme le manioc, sale menteuse.
- Dans tes rêves. Ta maman montre son caleçon à tous les mansebas (tontons) pour des sous.
- Ce n'est pas vrai !
- Ta maman et ta mamie ouvrent leurs pagnes et montrent leurs caleçons pour des sous. Bakaji ba tshianana (Des femmes sans valeur). Ma maman et ma tante me l'ont dit !
- Ma maman aussi me l'a dit. Donc c'est vrai ! A renchéri une de ses copines avec l'alopécie on dirait une vieille mère
- Ce n'est pas vrai.
- C'est vrai et tout le monde le sait, S'est écrié l'autre copine aux dents jaunes
- Elles montrent leurs caleçons et font des choses impolies avec les mauvais tontons pour des sous.
- ...
- Elles montrent leurs caleçons et puis elles sont maudites. Voilà pourquoi votre maison elle est tout au fond, isolée avec beaucoup d'arbres bizarres comme pour les baloji (des sorcières).
- ...
- Et tu n'as pas de papa. Nous avons nos papas.
- Il est où ton papa ? Tu n'en as pas !
- ...
- Ma maman dit que toi aussi tu vas montrer ton caleçon et ton toto à tout le monde pour des sous. Et puis tu es maudite.
C'en était trop. Une rage rouge qui ne disait pas son nom s'est emparée de moi. J'ai cogné les trois chipies avec une telle force qu'elles ont fini par prendre la fuite, effrayées.
Cet après-midi-là, le trajet vers chez nous, je le fis avec les joues baignées des larmes.
Etait-ce vrai ?
Maman et Mamie montraient-elles leurs caleçons à tout le monde pour des sous ?
C'était vrai que je n'avais pas de papa, mais je n'avais jamais demandé pourquoi. C'était vrai que notre maison était isolée, en retrait des autres. Mais je croyais que c'était par choix. Je croyais que c'était parce que mamie qui ne voulait pas aller aux champs très loin comme les autres femmes, préférait avoir son champ autour de la maison, voilà pourquoi elle avait choisi cette partie un peu en retrait, afin d'avoir assez d'espace pour cultiver maïs, arachides, manioc et autres. Mamie, elle aimait les arbres, c'était la raison pour laquelle il y en avait beaucoup autour de la maison.
C'était vrai que ma grand-mère et ma mère n'avaient presque pas d'amies. À part les tontons qui passaient les soirs, nous ne recevions presque jamais de visite féminine. Les autres mamans ne venaient jamais s'asseoir dans notre cour pour faire la causette ou cancaner. C'était vrai que quand elles allaient à la pompe ou au marché, elles ne s'arrêtaient pas pour causer et rire comme faisaient les autres mamans. C'était vrai que maman et mamie n'étaient jamais invitées à des baptêmes, les premières communions, les confirmations et les mariages. Et les messes, nous nous y rendions que le soir et rarement.
Étions-nous vraiment des maudites ?
À mon arrivée à la maison, ma mère dormait et Mamie qui adorait cuisiner et essayer des nouvelles recettes était dans la cuisine externe. Les délicieux effluves qui d'habitude me faisaient saliver et me causaient d'oublier le reste du monde ne me firent aucun effet ce jour-là. Je voulais des réponses. Je voulais que ma Mamie démente les propos insultants de Tshibola et ses copines. Je suis entrée dans la petite cuisine en daube, saluant sans grand enthousiasme ma grand-mère qui éventait d'une main ferme le feu de bois, sur lequel était posée une casserole noircie par la fumée. Sans tarder, j'ai entrepris de raconter à ma grand-mère ce que je venais de vivre. Elle est restée sereine tout au long de mon récit, goutant de temps en temps la soupe qui mijotait là. Aucun choc ou indignation ne s'était peint sur son visage pendant que je lui répétais, blessée, les propos de Tshibola.
- C'est vrai ce qu'elle a dit, Mamie ? On est maudites ?
Je m'attendais à un "Non". À Un "Tshibola est une petite effrontée. Demain, j'irai voir ses parents. C'est quoi ça ?". Mais à la place, ma grand-mère me fit savoir que c'était vrai. Qu'elle s'apprêtait d'ailleurs à m'expliquer tout ça car dans peu, mon heure allait arriver. Elle, ma mère, comme moi étions toutes maudites. Ces hommes qui venaient...ils ne venaient pas pour simplement admirer combien l'intérieur de notre maison était jolie, propre et reposant. Ils venaient pour autre chose. Ils venaient pour un service. Un service que ma grand-mère et ma mère étaient condamnées à fournir. Et moi aussi, bientôt.
Je découvrais, choquée, que j'étais vraiment ce que cette fille à l'école avait dit que j'étais. Une descendante des femmes de petite vertu. De celles qui se vendaient pour vivre, pour manger. J'étais condamnée à perpétuer la honte.
- Pourquoi ? Je ne comprends pas. On est maudites pourquoi ? Suis-je arrivé à articuler malgré le gros choc
- Ma grand-mère qui est ton arrière-arrière-grand-mère est la personne qui a commencé tout ça. Je n'ai fait qu'accepter mon sort. Avais-je même le choix ? Ta mère a fait pareil. Toi aussi ma petite Mayí, tu suivras malheureusement le même chemin. Tu ne peux y échapper, même si tu essayais.
- Je ne comprends pas.
- Je sais, ce n'est pas facile.
- Et si je refuse ? Et si je ne veux pas ?
- Le sexe opposé ne te regardera jamais différemment.
- ...
- Il y a sur nous une marque invisible qui fait ressortir en eux la bête. Le chien en rut.
- ...
- La minute où tu commenceras à voir le sang, ton moment sera venu. Tous les mâles percevront de toi ce parfum qui fera qu'ils te convoitent à en avoir mal aux reins. Ils vont te suivre. Ils ne te suivront jamais pour te proposer des choses décentes ou pour essayer de faire de toi une femme honorable. Ce sera pour que tu assouvisses des vices.
- ...
- Tu ne pourras pas vivre une vie normale.
- Je ne veux pas être comme ça ! Ai-je crié, pleurant à chaudes larmes.
- Je suis désolée, ma petite.
- Je n'ai rien fait de mal pour mériter une telle punition !
- Je sais. Moi non plus, je n'avais rien fait de mal. C'est ma grand-mère qui nous a causé tout ça.
- Qu'avait-elle fait ?
La mine lasse, ma grand-mère a soupiré avant de gouter une dernière fois sa soupe. Elle a ensuite tranquillement enlevé la casserole du feu et l'a soigneusement posée sur des feuilles de bananier étalées là pour cet effet.
- Qu'avait-elle fait, Mamie ? Je veux savoir, s'il te plait.
Tout en épluchant des plantains verts, elle se mit à me raconter comment était née la malédiction.
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2. Yowa
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Selon ma grand-mère, mon arrière-arrière-grand-mère se nommait Yowa. Elle vivait dans un village à seulement quelques kilomètres de Ndjoku-Punda.
Elle était de ces femmes que la nature avait faite trop belle, de corps tout comme de visage. Selon la description de ma grand-mère, elle était grande, bâtie comme une magnifique guitare avec des longs cheveux très noirs qu'elle adorait faire tresser au fil. La couleur de sa peau lisse et sans tâche faisait penser à celle des pulpes des noix de palme et elle avait les yeux des Nsaka Mwabe (yeux de chat)
À l'âge de 16 ans, sa beauté lui valut d'être mariée à Tshilumba, le fils ainé du chef du village. C'était un honneur, une fierté pour la famille de Yowa car non seulement son jeune époux était un futur chef, mais il avait également de l'avenir côté intellectuel. Il se rendait souvent à Luluabourg (Kananga) et Léopoldville (Kinshasa) où il avait appris des métiers des blancs sous le patronage de la paroisse et il avait des relations prometteuses avec les colons Belges dont il parlait couramment les langues (le Français et le Flamand).
Après son mariage, Yowa quitta donc la case de ses parents et rejoignit la grande concession de la chefferie. La seule du village avec une vraie radio. Sa famille qui avait gagné un tout nouveau respect dans le village était très fière de lui rendre visite de temps en temps. Le père de Yowa marchait désormais la tête haute et le torse bombé. Sa fille lui avait fait honneur.
Les problèmes ont commencé lorsque Tambwé, le petit frère de l'époux qui vivait dans la même concession s'est pris de convoitise pour Yowa. Comme l'époux de Yowa s'absentait souvent suite à ses obligations, Tambwé en a donc profité pour commencer à tisser sa toile autour de Yowa qui, même mariée, était quand-même encore une adolescente influençable. À chaque occasion qui se présentait, il lui emplissait les oreilles des mots qu'il ne fallait pas, la suivait discrètement lorsqu'elle allait chercher des champignons ou des chenilles sur le sentier qui menait vers les champs. Il la suivait également ces fois où elle se rendait seule à la rivière chercher de l'eau ou faire sa lessive.
Ses mots finirent par avoir raison de Yowa qui malheureusement lui prêtait l'oreille, au lieu de le rabrouer ou menacer de l'exposer auprès de son frère. Il faut bien prendre en compte que Tambwé n'était pas seulement un jeune homme à la bouche mielleuse, il était également très beau, de loin plus beau que son grand frère, avec un corps parfaitement sculpté et il faisait rêver les filles du village.
Après seulement quelques mois dans le mariage, Yowa commença une dangereuse liaison avec Tambwé, le petit frère à son pauvre époux qui l'aimait plus que tout et ne tarissait pas d'éloges la concernant. Les deux amoureux clandestins s'arrangeaient pour se voir en cachette dans les buissons hors du village. Buissons dans lesquelles ils se connaissaient bibliquement. Yowa finit par tomber enceinte. Elle-même ne pouvait clairement établir qui des deux frères étaient l'auteur de la grossesse, vu que les deux visitaient le même monde. Et ce parfois le même jour. L'un (l'amant) pendant la journée dans les buissons et l'autre (l'époux et ayant-droit) pendant la nuit dans le secret de leur chambre. La grossesse fut accueillie avec joie dans la chefferie où ni le chef, ni ses épouses, ni mêmes les sœurs et autres frères de Tshilumba et Tambwé ne se doutaient de ce qui se passait.
Yowa donna naissance à des jumeaux, deux petits bébés mâles bien robustes, Mbuyi et Nkaku, faisant la joie de son époux qui devenait Sha Mbuyi (père des jumeaux). Pour cette occasion, les parents de Yowa réussirent en cadeau des chèvres et un lopin de terre de la part du chef qui le remerciait d'avoir mis au monde et élevé une jeune femme forte et fertile.
Une fois que son corps est redevenu souple et que ses fils pouvaient de temps en temps rester avec une belle-sœur, Yowa continua l'idylle avec Tambwé. Ils s'éclipsaient tour à tour de la chefferie pour soit disant aller vaquer à telle ou telle autre occupation. Alors qu'en réalité, c'était pour aller s'aimer dans le secret des hautes herbes. Leur petite supercherie allait comme sur des roulettes sans que quiconque ne se rendit compte de rien.
Qui pouvait d'ailleurs soupçonner Yowa ?
La femme de Tshitshi (le petit nom de Tshilumba son époux) était aux yeux de tous aussi belle qu'elle était vertueuse. Bien élevée, elle parlait peu, jamais avare des sourires, sociable, travailleuse, elle était très respectueuse envers ses belles-mères, ses belles-sœurs, ainsi que ses beaux-frères. Elle était serviable, une magnifique épouse et une très bonne mère pour ses jumeaux qui étaient les coqueluches de la chefferie.
Mais ne dit-on pas qu'il y a 99 jours pour le voleur et 1 jour pour le propriétaire ?
Une fois, pendant qu'une Yowa et un Tambwé nus ahanaient et haletaient l'un sur l'autre dans leur petit nid d'amour, ils ne se doutaient pas qu'un homme du village, doté d'une vue de faucon, suivait toute la scène depuis le long palmier d'où il extrayait du vin de palme. Depuis son poste, il les regarda se livrer à leurs abominations encore et encore, rire, causer, se caresser. Non, il ne se trompait pas, c'était bien Yowa, la très belle épouse de Tshilumba qu'il voyait là. Et cet homme avec elle, c'était bien Tambwé, le frère de son époux.
Ne soufflant ce qu'il venait de découvrir à personne d'autre vu la délicatesse du problème, l'homme du palmier alla tout raconter à l'époux de Yowa pour qui il avait énormément de respect. Le pauvre n'en croyait pas ses oreilles.
Comment était-ce possible ? Yowa et Tambwé ? Son épouse qu'il adorait et son frère, son sang, le trahissaient ? Pourquoi ? Et depuis combien de temps ? Son cœur était en miettes.
Voulant les prendre la main dans le sac, Tshilumba laissa passer quelques jours avant de suivre discrètement Yowa qui, un après-midi, annonça devoir aller chercher des chenilles. Que la veille, elle avait remarqué un tronc de palmier qui avait pourri là-bas vers le sentier qui menait aux champs et qu'elle était certaine qu'il regorgeait des chenilles bien fraîches et dodues. Les chenilles, elle adorait en manger. Elle en faisait d'ailleurs des mets succulents dont tout le monde raffolait.
Munie de son panier, elle s'en est allée, balançant les hanches de gauche à droite, ses longues tresses au fil se dandinant doucement alors qu'elle s'éloignait. Une fois hors du village, son mari qui l'avait suivie à son insu la vit quitter le sentier battu et pénétrer dans les hautes herbes après avoir regardé de gauche à droite, comme pour s'assurer de l'absence d'un témoin. Prenant soin de ne pas faire de bruits, son époux fit de même, pénétrant au même endroit, après avoir laissé passer une quinzaine des minutes.
Ce qu'il découvrit après quelques pas prudents dans les très longues herbes lui lacera le cœur.
Il entendit les deux traitres avant de les voir. Des gémissements qu'il aurait reconnus entre mille, ceux de sa femme lui parvinrent, ainsi que les grognements satisfaits d'un homme. Ses mains tremblaient lorsqu'il écarta la dernière touffe d'herbes qui cachait leur nid d'amour. Le pagne que portait sa femme il y a quelques minutes était à présent étalé sur un lit d'herbes aplaties. Une Yowa à l'abandon s'y faisait prendre avec vigueur par Tambwé qui certainement l'attendait là.
Yowa fut la première à le voir. De la panique pure se peignit sur son beau visage alors qu'elle essayait maladroitement de repousser un Tambwé qui continuait à lui administrer coup de boutoir sur coup de boutoir. Dans un dernier effort, elle réussit à faire rouler sur le côté un Tambwé surpris par l'interruption. Lorsque ce dernier vit son grand frère, au lieu de s'humilier, de rechercher son pardon, il se leva de toute sa taille et le défia. Possédé par une rage rouge, Tshilumba tira de sa ceinture un long couteau qu'il avait pris avec lui et sauta sur son frère qui loin d'être effrayé était prêt à se battre.
Un combat mortel s'en suivit.
Une Yowa horrifiée qui de ses mains tremblantes essayait tant bien que mal de remettre son pagne en place se mit à appeler au secours. Elle sentait que ces deux hommes se battaient pour se tuer. Elle pouvait le lire dans leurs regards devenus ceux des bêtes féroces. À l'aide de son couteau, Tshilumba avait déjà déchiré par endroit la peau de son frère nu. Mais Tambwé qui avait rapidement ramassé un bois pointu l'utilisait par moment comme bouclier et infligeait également avec des violents coups à son grand frère. Ils saignaient tous les deux, mais aucun d'eux ne désiraient arrêter. Yowa cria plus fort, espérant alerter quelques personnes se trouvant aux alentours afin qu'ils vinrent les séparer. Avec son bois pointu, Tambwé creva férocement l'œil de son frère. Au moment où il retirait le bois pour frapper à nouveau, le mari de Yowa lui planta son couteau à la poitrine, lui perforant le cœur.
Titubant, Tshilumba sortit des buissons avec une main pressant son œil crevé d'où s'échappait beaucoup de sang, laissant derrière lui une Yowa hystérique et le corps nu et sans vie de son frère.
Les heures qui suivirent, l'horrible nouvelle se répandit dans le village telle une trainée de poudre. Yowa, la femme claire aux yeux de chat avait causé que deux frères qui s'aimaient s'entretuent. Quel genre de femme entrait dans une famille et se tapait le frère de son époux ?
Quelle honte !
Le corps de Tambwé fut amené à la chefferie sous les pleurs et des cris. Tshilumba qui saignait profusément de l'œil et des autres blessures infligées par son feu frère était dans des douleurs atroces et tenait à peine sur ses jambes. Il n'arrêtait pas de répéter à son père qu'il avait tué son frère. Que la femme placée auprès de lui l'avait détruit. Il le répétait telle une litanie. Il fallait l'amener d'urgence à la paroisse où il y avait un petit hôpital. Le chef qui avait déjà perdu un fils ne voulait pas en perdre un autre. Même borgne, il fallait que son fils ainé vive. Yowa qui ne se sentait pas le courage de regagner la chefferie après le sanglant scandale, alla trouver refuge chez ses parents. Mais ceux-ci, honteux et déçus du comportement de leur fille, l'amenèrent à la chefferie.
Elle devait répondre de ses actes. À cause d'elle, un homme avait perdu la vie et un autre luttait pour rester en vie.
Sous les huées des femmes, deux gardes du chef enfermèrent Yowa dans les quartiers de la chefferie qu'elle partageait avec son époux. Ses fils, Mbuyi et Kanku, l'une des épouses du chef s'en occupait et elle n'avait plus le droit de les toucher. Les jours qui suivirent, la blessure oculaire de Tshilumba s'infecta terriblement et ce malgré les soins administrés dans le petit hôpital de la paroisse. Son visage était tellement enflé qu'on ne le reconnaissait plus. Le bois pointu utilisé par le feu Tambwé était allé plus loin que le croyait tout le monde, des parties très sensibles avaient été touchées. Il mourut avant qu'on ne put l'évacuer vers Kananga. Il s'éteignit dans des souffrances atroces avec sur les lèvres le nom de Yowa.
Le chef se retrouva avec deux fils morts en l'espace d'une courte période. Deux fils qui auraient dû l'enterrer, lui. Mais le contraire se produisait. Il enterrait deux fils à cause d'une femme qui s'était révélé être un poison pour sa famille. Le chef, sa famille, ainsi que le village tout entier avaient les cœurs lourds de chagrin et étaient en colère.
Yowa fut traînée sans ménagement au milieu du village. Sous le regard de tous, elle fut déshabillée avant d'être mise à genoux. Elle plaidait, pleurait mais personne ne l'écoutait. Ses parents qui refusaient d'être associés à sa honte l'avait reniée. Elle était morte à leurs yeux. On amena devant le chef et deux prêtres traditionnels deux chiennes en chaleur. Sur ordre de l'un des prêtres, l'une des chiennes fut placée dans un vieux sac qu'on ferma ensuite solidement. À l'aide des pilons, trois jeunes gens vigoureux entreprirent à battre violemment la chienne emprisonnée dans le sac. Dans le silence, on entendait les insupportables plaintes de la chienne et les bruits secs de ses os d'animal qui se brisaient sous les coups de pilon vicieux qui s'abattaient sur elle sans discontinuer. Lorsque l'animal a arrêté de remuer, le prêtre traditionnel ordonna qu'on le sorte du sac. L'un des jeunes gens s'exécuta.
- Retirez son cœur et ses organes génitaux, ordonna-t-il ensuite
Avec la dextérité d'un boucher expérimenté, le jeune homme qui avait tiré la chienne morte du sac entreprit à la dépecer, retirant de la carcasse cœur et organes génitaux qu'il plaça ensuite dans un plat en bois. Le prêtre prit le plat et alla le déposer devant une Yowa toujours à genoux, lui ordonnant de manger.
Tremblante de peur et de honte, elle mangea les organes crus sous le regard de tout le village. Une fois le plat vide, l'autre prête traditionnel qui jusque-là n'avait pas parlé se saisit de la deuxième chienne, bloquant ses pattes afin de l'empêcher de bouger. Il tint ensuite fermement l'animal par ses oreilles et entreprit à l'égorger, pendant que l'un de ses disciples récoltait dans un bol le sang chaud qui giclait de l'animal.
Le prêtre récupéra ensuite de son disciple le récipient de sang récolté et alla en verser le contenu sur le corps nu de Yowa.
- Yowa, honte à toi ! Je te maudis ! Cracha le prêtre en secouant bien le récipient afin de s'assurer que toutes les gouttes de sang tombaient sur Yowa.
- Ouiiiiii ! Cria tout le monde en réponse
- Un homme bien, un grand homme t'a honorée. Il t'a amenée dans sa famille et t'a fait asseoir à la table d'honneur. Mais tu as choisi de descendre manger dans la saleté telle une chienne. Femme sans valeur, tu as fait tuer deux frères ! Deux ! A continué le prêtre
- Sorcière ! Piailla quelqu'un dans la foule
- Comme les chiennes dont tu as mangé les organes et dont le sang je t'asperge, tu seras désormais suivie par les hommes comme les chiens en rut poursuivent une femelle en chaleur. Tu n'es plus une femme, tu es une chienne !
- Ouiiiii ! Cria la foule
- Tous les hommes qui te regarderont verront une chienne, un objet dont la seule fonction est d'assouvir les bas instincts. Rien d'autre ! De toi, ils ne voudront que du sexe, femme perverse !
- Ouiiiiiiiiiii ! Acquiesça la foule, les regards mauvais.
- Les souffrances de la chienne dans le sac et dont tu as mangé les organes seront tiennes. Je te marque. Aucun homme ne fera encore de toi une femme honorable. Tu les attireras de loin et de près avec l'odeur de ton sexe de chienne. Ce sera de ça que tu vivras désormais, vu que c'est le chemin que tu as choisi. Tueuse de deux frères! Tu mangeras uniquement à la douloureuse et sale sueur de tes fesses ! Femme sans dignité ! La honte sera ton partage.
- Ouiiiiiiiiii !
- Je te maudis et te marque, femme assassin ! Femme sans valeur ! Et toutes les femmes qui auront le malheur de sortir de toi connaitront le même sort. Ta descendance perpétuera ta honte.
- Ouiiiiii ! Femme sans valeur !
- Je te maudis et maudis ta descendance ! Allez, debout ! Sors de notre village ! Va-t-en ! Emporte ta honte avec toi. Maudite ! Maudite !
- Maudite ! Femme chienne ! Fit la foule en échos
- J'ai dit, debout !
Une Yowa qui jusque-là était à genoux, sanglotant la tête baissée, se leva et se mit à courir vers la sortie du village sous les huées et les crachats, son corps nu couvert de sang de chienne. Elle pouvait encore sentir dans sa bouche le gout de la chair crue qu'elle venait de manger il y a peu.
- Va-t-en ! Va-t-en ! Ne reviens plus jamais ici, Lui criaient les gens qui lui couraient après en lui fouettant le dos et les jambes avec des lianes.
C'est nue, honteuse et maudite que Yowa sortit du village qui l'avait vue naître et grandir. Elle regrettait amèrement ses erreurs, mais c'était trop tard. Ne sachant pas où se rendre, elle est allée se cacher derrière un des arbres le long du sentier qui menait vers les champs. Son petit frère qui l'aimait beaucoup la suivit secrètement vers le soir, lui apportant de quoi couvrir sa nudité, de l'eau et un petit sac des provisions. Ils n'échangèrent aucun mot, Yowa n'arrivait d'ailleurs pas à soutenir son regard. Il lui souhaita bonne chance avant de reprendre le chemin du village où sa grande sœur maintenant maudite ne pouvait plus jamais remettre les pieds.
Après être restée cachée deux jours dans les bois, vivant à la merci des éléments, elle se rendit à un village voisin, situé à quelques heures de marche de celui d'où elle avait été bannie. Le chef du fameux village qui avait entendu parler de la jeune femme bannie qui avait fait mourir deux frères lui permit quand-même de rester. Mais elle devait habiter dans une case abandonnée au bout du village. Elle n'avait pas le droit d'aller aux champs, d'aller faire la pêche ou la cueillette avec les autres femmes ou encore d'aller chercher de l'eau à la rivière pendant les mêmes heures que les autres femmes du village. Pendant les jours de marché, elle devait se faire aussi discrète que possible en recouvrant sa tête d'un pagne. Avec aucune possibilité d'aller faire la pêche, la cueillette ou aller aux champs pour cultiver de quoi manger, vendre ou échanger pendant les jours de marché, comment allait-elle survivre ? La terre autour de la case était sèche et rocailleuse, rien de comestible ne pouvait y pousser, à part les ronces.
Ses premières nuits dans la case isolée au bout du village furent ponctuées des tourments. Elle revivait encore et encore dans des horribles cauchemars le jour où elle fut maudite par les prêtres traditionnels devant tout son village. Elle se revoyait entrain de manger les organes de la chienne et se faire asperger de sang encore chaud de la chienne égorgée. Lorsqu'elle se réveillait en sursaut, elle entendait des plaintes et des aboiements assourdissants de ce qui semblait être une centaine de chiens autour de la case. Elle pouvait les entendre renifler et gratter les fenêtres, la porte et les murs en daube de la minable habitation, comme s'ils essayaient d'entrer. Les matins, elle pouvait distinguer les longues traces laissées par des griffes sur les murs, fenêtres et portes, signe que les chiens qu'elle entendait la nuit étaient bien réels.
Lorsque les chiens arrêtèrent de venir la tourmenter, des hommes ont commencé à venir frapper un à un à sa porte, au coucher du soleil. Le premier homme qui frappa à sa porte avait dans les bras un panier des tubercules, du poisson et un peu d'huile. Sans tergiverser, il dit à Yowa avec des mots clairs qu'il désirait coucher avec elle et lui remettre le panier comme paiement. Elle voulut refuser et le chasser, mais tel un chien en rut, l'homme la prit de force. Sa besogne terminée, il s'en alla, lui laissant le panier des tubercules.
Comme des mouches attirées par le parfum de la pulpe d'une mangue très mûre, les hommes venaient toutes les nuits, les regards brillants, les souffles courts, tremblant de désir et avec dans les bras un paiement. Et ils ne quittaient la case de Yowa qu'une fois leur soif étanchée. Ces fois où elle tentait de refuser, elle était prise de force. Ils se comportaient tous comme si ce que Yowa avait entre les jambes leur revenait de droit.
La malédiction prenait effet.
Connaissant la malédiction qui pesait sur elle, je me dis que Mémé Yowa aurait dû s'arranger de manière à ne plus produire de progéniture, afin que la malédiction, fruit de ses péchés, s'arrêtât avec elle. Il y avait bien des plantes, des décoctions traditionnelles qui une fois consommées empêchaient qu'une femme tombât enceinte peu importe combien elle était sexuellement active. Mais Mémé Yowa eut quand-même une fille, mon arrière-grand-mère qui à son tour eut ma grand-mère, qui elle aussi eut ma mère. Et ma mère m'eut moi. C'est à croire que ces femmes se sont dit qu'elles devaient à chaque fois produire une héritière qui assurerait la continuité de la malédiction générationnelle.
Après les révélations de ma grand-mère, j'en ai voulu à ma mère Alexandrine de m'avoir eu. Je lui en ai terriblement voulu, lui parlant le moins possible, évitant d'être dans sa présence. Déjà qu'on n'était pas très proches elle et moi, cela a contribué à agrandir le ravin entre nous. Aussi loin que remontaient mes souvenirs, elle s'était toujours montrée froide et distante à mon égard, s'occupant de moi plus par devoir que par amour maternel. D'elle je ne recevais aucun câlin, aucun sourire, aucune tendresse. La chaleur maternelle et la complicité, je les recevais de ma Mamie de qui j'étais très proche et avec qui je passais beaucoup de temps.
Mes menstruations se pointèrent lorsque j'eus treize ans. Avec ces écoulements mensuels vinrent également des changements physiques conséquents. Ma poitrine se fit insolente. Mon tour de taille est resté petit mais mon postérieur, lui, semblait avoir subi une mutation tellement il avait grossi. Et comme l'avait prédit ma grand-mère, mon odeur de « chienne en chaleur » devint instantanément perceptible par la gente masculine. Comme les autres femmes avant moi, j'éveillais désormais en eux le chien en rut...la bête vicieuse. Les regards chargés de désir bestial que je recevais de plusieurs à mon passage confirmait les propos de ma grand-mère. Mon heure était venue.
Ça me faisait mal de savoir que je ne connaîtrais jamais les amours scolaires comme mes camarades de classe que je voyais souvent lire secrètement les lettres venant de leurs chéris. Ces petits chéris qui leur remettaient du pain à la pâte d'arachides à la recréation, leur donnaient des sous pour s'acheter le lait caillé ou des beignets et leur écrivaient des chansons d'amour sur des double-feuilles lignées ou quadrillées. Ces petits amours purs et simples, sans sexe, ponctués de papillons dans le ventre, d'agréables flottements et des baisers timides ne furent jamais ma portion.
Voulant me préparer à embrasser mon destin, ma grand-mère se mit à me donner chaque soir une bouillie spéciale dont le but était de faire développer mes lèvres intimes et mon clitoris et me rendre plus brûlante. Elle me couchait ensuite sur une natte et posait sur ma poitrine le lourd mortier que nous utilisions pour piler le pondou (feuilles de manioc). Elle plaçait sous mon postérieur une aiguille afin de m'apprendre à tourner les reins.
- Il faut que je t'apprenne tout ça. C'est mon devoir. Tu ne pourras pas vivre d'autre chose. On est condamnées à vivre de ça, me répétait-elle à chaque fois
Mais mon cœur n'y était pas. Tout mon être refusait d'embrasser et accepter tout ceci. J'aspirais à plus, à mieux. Je ne me voyais pas devenir comme elle et ma mère. Je les aimais mais je ne me voyais pas devenir comme elles. Mon corps et âme étaient réfractaires à cette vie honteuse. Réfractaires à toute résignation. C'est ainsi que je mordis jusqu'au sang un jeune homme qui commit l'erreur de me suivre un jour à mon retour de l'école. Son père tenait une boutique non loin de l'école que je fréquentais. Et ce sot avait pris l'habitude de me siffler à chaque fois qu'il me voyait passer. Un jour, il s'est décidé à m'emboîter les pas. Il respirait fort et avait le regard brillant de quelqu'un qui était sous l'influence de quelque chose. Plusieurs fois, il a essayé de me prendre par la main, je l'ai repoussé, lui disant de me laisser tranquille. Mais tenace, il a continué à me suivre, me faisant des compliments salaces à voix basse. Mon sang ne fit qu'un tour lorsqu'arrivés dans la partie isolée de la route qui menait vers chez nous, il m'a dit avec assurance qu'il avait dans sa poche un montant non négligeable, qu'il me le donnerait en échange d'un coup rapide derrière les arbres là-bas. Ceci dit, il a passé son bras autour de mes épaules et a essayé de m'entrainer de force vers les fameux arbres. Il se comportait comme s'il avait des droits sur moi. Son geste m'a rappelé la partie du récit de Mamie où Mémé Yowa s'était faite violer par le monsieur avec le panier des tubercules et du poisson. Rapide, j'ai récupéré son bras et l'ai mordu bien fort jusqu'à ce que j'ai senti le goût métallique du sang dans ma bouche. Pendant qu'il criait, j'ai enchainé avec un vicieux coup de genou en plein dans ses noix avant de détaler.
Après cet incident, j'ai arrêté de passer devant la maudite boutique et utilisais un chemin détourné pour me rendre à l'école.
L'année suivante, il me semblait que j'étais harassée de partout, j'étouffais presque. La vie d'objet sexuel me réclamait avec une ténacité qui me donnait envie de mettre fin à mes jours. Des hommes de tout âge me suivaient et me disaient clairement qu'ils voulaient me monter en échange des sous. Sans une once de honte et sans aucun égard au fait que j'étais encore mineure malgré mes formes, ils me regardaient droit dans les yeux et réclamaient de moi un service qu'ils s'attendaient à ce que je rende. C'était mon devoir. Je me baladais désormais avec un couteau et une paire des ciseaux avec lequel je menaçais, le regard dur et déterminé, les tenaces qui insistaient et devenaient mêmes violents lorsque je répondais à leurs propositions indécentes par la négative. Je faisais de même avec les clients qui quand ils visitaient notre cour, demandaient de prendre « la petite » au lieu de Mamie ou ma mère. J'ai lapidé un vieux aux pieds penchés qui voulait que ce soit moi qui m'occupe de sa quéquette de future momie. Il a frôlé l'infractus tellement je l'ai traité comme la sale plaie qu'il était. La seule idée d'entrer dans une des chambres de notre demeure avec un inconnu et de produire les mêmes sons obscènes que je percevais souvent de la chambre de ma mère ou de celle de Mamie m'insupportait à me rendre malade. Si aucun homme sur Terre ne pouvait me regarder sans voir une chienne, je préférais mille fois mourir pucelle et sans les sous.
Face à ma rébellion, ma grand-mère me suppliait de suivre simplement le chemin tracé pour moi sinon j'allais beaucoup souffrir. Que je ne pouvais pas vivre autrement. Ma mère quant à elle me réprimandait sans tendresse, me disant que j'étais bête et que la désillusion m'attendait devant.
- Qu'est-ce que tu crois ? Les jolies histoires qu'on te fait lire à l'école, ce n'est pas pour toi, M'a-t-elle dit une fois après que j'aie insolemment rabroué un énième client
- ...
Debout dans notre petit salon, avec à la main un verre de ses liqueurs fortes, elle était vêtue d'une blouse légère bleue sans manches qui faisait ressortir la générosité de sa poitrine. Autour de ses reins était attaché un pagne assorti. Un bel afro encadrait son beau visage et ses boucles d'oreilles en fausses perles bougeaient pendant qu'elle parlait.
- Tu n'auras jamais de vrai petit copain. Pas de fiancé. Pas de mariage. Pas de jolie petite famille avec papa, maman et les enfants. Tu es née pour baiser. Tes jambes que tu t'obstines à serrer finiront par voir passer du monde et c'est comme ça que tu gagneras ta vie.
Ses paroles m'ont fait mal, me faisant couler des larmes. Mais j'ai quand-même continué dans ma rébellion. Lorsqu'un vieux client régulier de ma mère l'aida à s'acheter une maison à Kananga, je crus bêtement que les choses allaient changer. Que les tontons ne viendraient plus pour maman et mamie. Et que je n'aurais plus à guerroyer contre des demandes indécentes. Nous avons quitté la petite cité de Ndjoku-Punda pour la ville de Kananga. Le portail de notre nouvelle demeure sise dans un quartier assez calme était rouge rouille et la haute clôture était dans le style communément appelé "mur ya makwanza". Le portillon s'ouvrait sur une petite allée qui menait à la véranda. La cour avant qui était visiblement mal entretenue par les précédents propriétaires ne comportait qu'un seul arbre, un madamier dont les nombreuses feuilles mortes recouvraient le sol. Et il y avait des mauvaises herbes un peu partout. La maison comportait un salon, une cuisine, trois chambres et deux salles de bain. Les jours qui suivirent, Mamie qui avait emporté des graines et des boutures de Ndjoku-Punda s'était attelé à remodeler la cour. Aidée par moi, elle a défriché et a planté différents arbres fruitiers ainsi que des cannes à sucre ici et là. Elle a ensuite commencé un champ dans l'arrière-cour. S'occuper de la terre était ce qu'elle aimait le plus, après la cuisine.
Ma déception fut grande lorsque seulement une semaine et quelques jours après notre installation à Kananga, les tontons ont commencé à venir frapper à notre portail, les yeux brillants et les pantalons déformés par des bosses de différentes tailles. Même dans cette nouvelle ville où personne ne nous connaissait, il continuait d'émaner de nos entrejambes l'odeur qui attirait les chiens.
Comme à Ndjoku-Punda, j'ai dû recommencer à supporter les odeurs de sexe et les sons obscènes qui s'échappaient de la chambre de Mamie et de celle de Maman. Un supplice.
Aujourd'hui, des années plus tard, Mamie n'est plus. Il ne me reste plus que ma mère qui d'ailleurs m'a interdit de l'appeler maman. Quelques jours après le décès de Mamie, elle m'avait intimé de l'appeler désormais par son prénom.
Alexandrine.
Je m'y suis mise sans rechigner. Même si des fois, ça me fait tout bizarre d'appeler ma mère par son prénom. La mort de ma Mamie ne nous a pas rapprochées, loin de là. Alexandrine est restée la même femme froide et distante au regard triste et aux sourires rares. Avec l'argent gagné à la sueur de ce qui fait honte, elle s'occupe de moi et s'assure que je ne manque de rien, même si d'elle je ne reçois toujours aucune chaleur maternelle. On ne se parle que quand c'est vraiment nécessaire. Quand elle n'a pas de clients à satisfaire, elle s'installe dans le salon et suis Télé Zaïre en fumant des cigarettes à la chaîne, buvant des liqueurs fortes qui je suis certaine ne font aucun bien à son foie. Et ces fois où elle se laisse aller à s'enivrer, elle se fait très loquace et me réprimande sur le fait que je refuse d'embrasser ce pourquoi je suis venue au monde.
- Comme moi, tu es maudite. Une pute à vie. Le plus tôt tu l'accepteras, le mieux.
Je l'aime, ma mère. Je sais que tout au fond elle souffre, qu'elle aurait aimé avoir une vie différente. Ces fois où je me trouve le courage de lui répondre que je ne suis pas maudite et que je ne me résignerai jamais à perpétuer la honte, elle laisse échapper un rire sans joie, ses yeux rivés dans les miens. J'ignore si c'est simplement mon imagination, mais pendant ces brefs secondes où mon regard est plongé dans le sien, je crois y lire qu'elle a envie de me croire. De croire que je dis vrai. Je crois y lire également une petite admiration. Mais ces moments ne durent jamais, son regard se refait lointain et elle continue à fumer et à boire pour s'évader.
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3. Citoyenne Mbombo
(Likez avant lecture et laissez un commentaire après. Ça fait chaud au cœur de la chrochro)
Kananga, 1973
Une nouvelle année a commencé.
Rien n'a changé, ma vie suit la même routine. Une routine qui m'épuise, me rendant presque folle tellement elle est monotone. Je suis toujours sans emploi, mon diplôme D6 que je me suis battue bec et ongles à avoir repose au fond d'un tiroir. Un diplôme pour laquelle j'ai bravé des vents contraires et que j'aurais dû être entrain de défendre dans un bureau quelque part. Hélas, aucune opportunité ne m'est offerte pour que je la défende. Ô comme j'aimerais travailler! Appartenir enfin à la classe qui se lève le matin et s'en va bosser dur et dignement pour l'avancement du grand Zaïre. J'aimerais tellement me trouver un emploi et prouver au sort que je peux gagner ma vie debout et non sur le dos.
Mon seul travail pour le moment est de m'occuper de la maison. Et le soir venu, je deviens cette hôtesse qui accueille les clients d'Alexandrine. Clients qui parfois essaie de me peloter. Mais les quelques phalanges que j'ai failli fracturer jusque-là avec des coups bien calculés les a remis aux pas.
J'ai continué à marcher de bureau en bureau, déposer mes CVs. Mais, malheureusement, aucun des retours n'a été favorable. Certains de mes dépôts ont été ignorés, tandis que d'autres ont été pris en compte. Mais une fois rappelée pour un entretien, le scenario où l'on me demandait de retirer mon pagne et d'écarter bien grand s'est répété. Le désir d'abandonner et de me laisser sombrer dans la dépression est forte. Après autant d'échecs, abandonner semble être la seule option. Mais quelque chose continue à me pousser vers l'avant, m'interdisant de baisser les bras. C'est comme un feu qui brûle rageusement au-dedans de moi et nourrit férocement ma pugnacité, renouvelant chaque jour mon désir de me battre, de défier le sort.
C'est ce même feu qui m'a réveillée ce matin, m'a poussé à quitter mon lit et à aller me laver. Là, avec ma serviette autour de la poitrine, Je fouille du regard la rangée de vêtements dans ma garde-robe, essayant de me choisir une tenue. Aujourd'hui encore, je m'en vais affronter la ville, à la recherche d'un travail. Après un petit examen de ce que je possède comme habits, je finis par opter pour une blouse en taffetas orange à col rond, que je marie à mon double pagne aux imprimées vert olive et des mouchetées oranges. Le double pagne est une technique qui consiste à attacher solidement un premier pagne autour de la taille. Le pagne est attaché bien droit de manière à ce qu'il atteigne les chevilles. Le second pagne est attaché plus court par-dessus le premier, dans un style moins strict. J'aime attacher mon second pagne de manière à ce que le nœud fasse penser à une fleur. Depuis que le grand Maréchal Mobutu a instauré le retour à l'authenticité, la gente féminine Zaïroise s'habille ainsi. Le port du pagne et des robes faites des tissus africains sont très encouragés.
Le retour à l'authenticité (La zaïrianisation) qui prône un retour aux sources, un retour à nos valeurs traditionnelles, a été instauré par le président en 1967 afin d'effacer les traces du colonialisme belge. C'est, selon le président, une désaliénation. Il a renommé le pays, le fleuve et la monnaie Zaïre (les fameux trois Z) Les villes du pays avec des noms coloniaux ont été également renommés. Les titres « Monsieur » et « Madame » ont été remplacés par « Citoyen » et « Citoyenne ». Le clergé a été mis au pas par des reformes strictes. Les noms Européens (chrétiens) ont été interdits au profit des noms purement Africains. Guidant par l'exemple, le président a changé son nom de Joseph-Désiré Mobutu à Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga. Il a imposé au peuple d'abandonner le style vestimentaire occidental et d'embrasser un style plus Africain. Chez les femmes, les cheveux naturels et le port du pagne sont prônés, le port du pantalon découragé, tandis que chez les hommes l'Abacost (À bas les costumes) remplace le « costume-cravate ».
Bien que jusque-là, le mouvement s'est tout un peu assoupli avec quelques citoyens reprenant leurs noms chrétiens (Ma mère par exemple), l'esprit de l'authenticité est encore bien présent.
Je me maquille très légèrement, me parfume et passe un peu de pommade sur mes tresses fines faites la veille afin de les rendre plus brillantes. Vu que j'aurais à marcher, j'opte pour des chaussures légèrement montantes sans être trop hautes. Car marcher longtemps avec des chaussures plates a parfois des conséquences désagréables. Je récupère de mon lit mon sac dans lequel sont rangées parmi les autres effets nécessaires les copies de mon curriculum vitae, et quitte la pièce.
Je vais doucement frapper à la porte de la chambre de ma mère, pour lui annoncer que je sors. Alors que je frappe, je me prépare moralement au rire sec et goguenard qu'elle lâchera quand j'ouvrirai légèrement la porte, passerai ma tête dans l'entrebâillement et lui annoncerai que je m'en vais à nouveau essayer de trouver un emploi. Et ce malgré les nombreux échecs essuyés. Je frappe plusieurs fois sans qu'elle ne réponde. Elle dort encore. Pas étonnant. Hier soir, ses réguliers qui semblaient s'être passés le mot se sont succédés. Et les insupportables sonorités qui s'échappaient de la chambre à chacune des séances indiquaient que ces pervers n'y allaient pas avec le dos de la cuillère.
Je cogne une dernière fois. Toujours pas de réponse. Je suis secrètement soulagée qu'elle soit encore endormie. Au moins aujourd'hui, je n'aurai pas à endurer son rire qui me transperce à chaque fois avec succès, bien que j'aie essayé de me bâtir des barrières. J'ouvre mon sac duquel je tire un calepin. Sur l'une des pages vierges, je lui griffonne un petit message. Je détache ensuite la petite page des autres, m'accroupis et la glisse en dessous de sa porte. Il la verra à son réveil. Ne me sentant pas le cœur à manger, je prends juste un verre de jus avant de m'envoler. Je marche quelques minutes avant d'arriver à la route principale où je hèle un taxi. L'auto qui me prend me dépose quelques minutes plus tard au centre-ville qui en cette heure matinale pullule déjà de monde. Tout le monde est dehors, du débrouillard au fonctionnaire, tous à la recherche du pain quotidien. C'est là que débute mon défilé.
Des heures durant, je sillonne courageusement le centre-ville, entrant ici et là avec un sourire plaqué sur les lèvres, lançant poliment des « Bonjour Citoyenne, Bonjour Citoyen », déposant mes CV à tous ces endroits où je n'ai pas été avant. Je tente également ma chance dans les quelques magasins et mêmes les petites boutiques. Qui sait ? On pourra m'employer comme caissière, ce ne sera pas mal. Je veux seulement pouvoir me lever le matin et me rendre quelque part pour travailler et gagner de l'argent propre.
Autour de 13h, la faim et le soleil m'obligent à me poser dans une terrace où la bouffe et les boissons sont vendus à des prix très abordables. Avec les quelques zaïres dans mon sac, je m'achète un plat de plantains et viande en sauce, ainsi qu'une bouteille de jus d'ananas. Pendant que je mange, mes yeux vont se poser par hasard sur une belle dame assise à quelques pas. Elle est attablée avec un homme d'un certain âge, ils discutent gaiement pendant qu'ils mangent. La dame qui est un peu grasse et de carnation claire est vraiment très belle. Je peux juger par son accoutrement et la fraicheur de sa peau qu'elle n'est pas n'importe qui. Ses longs cheveux défrisés laissés libres lui tombent sur les épaules, elle a aux oreilles et autour du cou des bijoux visiblement en or. Le pagne dont est fait son ensemble est de haute qualité.
J'ignore pourquoi, mais je ne la quitte presque plus du regard pendant tout le temps que je mange. Elle et l'homme rient beaucoup et semblent être très proches. J'arrive à distinguer des anneaux autour de leurs annulaires, cela me fait conclure qu'ils sont mari et femme. Un beau couple de la haute, ça se sent. Je m'assure de vite détourner les yeux lorsque par hasard la femme regarde dans ma direction. Je ne veux pas qu'elle me prenne pour une toquée qui la fixe bizarrement pendant qu'elle honore son plat. Je les suis du regard lorsque des minutes plus tard, ils se lèvent de leurs sièges et vont dévaler les quelques marches ensemble. Ils vont ensuite s'engouffrer à l'arrière d'une belle voiture noire qui luit sous le soleil. Lorsque je ramène le regard vers la table qu'ils ont quittée, je remarque que la dame a oublié son sac à main. Elle est des celles qui quand elles s'assoient, déposent leurs sacs à main sous la table. Et en quittant le lieu, elle l'a oublié.
J'ignore pourquoi mais quelque chose me presse de prendre ce sac. Je veux être la personne qui le retournera à cette dame qui, pour une raison inconnue, m'a fascinée.
Je croise les doigts pendant que j'observe l'employée de la terrace débarrasser la fameuse table. Je pousse un soupir de soulagement lorsqu'elle s'éloigne de la table sans avoir remarqué le sac sous la table. La longue nappe le cache à moitié. Je me lève rapidement de mon siège et marche vers la fameuse table. Je vais naturellement m'asseoir à la place qu'occupait il y a seulement quelques minutes la belle dame et, sans me faire remarquer, j'allonge le bras vers le sac à main, tout en balayant les alentours du regard. Aucune des quelques personnes qui mangent autour ne regardent dans ma direction, chose qui m'arrange. Et les deux filles qui travaillent au comptoir d'où les clients récupèrent plats et boissons après avoir payé sont occupées à faire autre chose. Mon cœur bat la chamade lorsque je récupère le sac et le dépose sur mes jambes. Sans attendre une seconde, je débarrasse le plancher.
Je m'assure de bien m'éloigner de la terrace avant de héler un taxi, regardant quand-même par-dessus mon épaule, histoire de voir si quelqu'un qui a remarqué mon manège m'a suivie. La minute où un taxi s'arrête à mon niveau, je saute à l'arrière, priant le chauffeur de vite quitter le périmètre, ce qui me vaut d'ailleurs un regard suspicieux de sa part. Pendant que l'auto roule à vive allure, m'emportant de plus en plus loin de la terrace, je caresse le beau sac en cuir qui sent bon ce que je devine être le parfum de la dame. C'est vraiment un très beau sac en vrai cuir bleu de nuit. Il est rectangulaire, pas très gros. Un magnifique design Italien.
Avec un respect mêlé de crainte, je l'ouvre. Son intérieur est recouvert d'un tissu beige et a deux compartiments avec une grande poche centrale munie d'une fermeture éclair. Il y a comme contenu un carnet, des stylos, des papiers mouchoirs parfumés, une crème à main et une petite bouteille de parfum. Avec une main légèrement tremblante, j'ouvre la poche centrale et y découvre un porte-monnaie bourrée d'argent. Sans avoir à compter, la couleur des billets m'informe qu'il y a là un joli petit pactole qui sera bien regretté par la propriétaire. J'y découvre également un bracelet en or, un chéquier, une carte d'identité et ce qui me semble être une carte de service.
Citoyenne Mbombo Kamanda, c'est le nom sur la carte d'identité et sur celle de service. Elle est directrice de l'Office Des Routes Kananga. J'avais raison lorsque j'en ai déduit par son apparence qu'elle n'était pas n'importe qui. Je referme le sac, craignant que le taximan qui de temps en temps me reluque dans son rétroviseur ne voie le contenu. L'argent a le don d'éveiller le côté ténébreux de l'être humain. La dernière chose que je désire c'est de me faire étrangler comme un poulet à l'arrière d'un taxi à cause d'une somme qui n'est même pas à moi. Je continuerai mon exploration dans l'intimité de ma chambre.
Lorsque des minutes plus tard, le taxi me dépose dans mon secteur, je règle la course et marche très rapidement pour atteindre la maison le plus vite possible. Comme je n'ai pas pris de course express, le chauffeur m'a déposé à la route principale avant de continuer son chemin. Il me faut donc me taper quelques minutes de marche. Et c'est quelque chose qui m'angoisse, car je crains bêtement que quelqu'un flaire qu'il y a dans le sac en cuir une somme non-négligeable et me l'arrache. Mon cœur bat la chamade lorsque je m'engage enfin dans mon avenue et aperçois au loin notre portillon rouge rouille. Encore quelques pas et j'y suis.
Je sursaute lorsqu'une voix d'homme m'interpelle.
- Hey, Citoyenne !
Hein ? C'est qui encore ? Quelqu'un de la terrace m'a suivie ?
Sans regarder en arrière, je presse les pas.
- Citoyenne ! Insiste la personne.
Sa voix est plus proche cette fois, signe qu'il n'est plus loin de moi. Prenant mon courage à deux mains, je me retourne, serrant bien fort le sac en cuir sous mon bras. Je découvre un homme à qui je donne la trentaine par là. Un peu gros, il a sur la tête un afro touffu. Des favoris qui pour une raison inconnue m'énervent embroussaillent ses tempes. Sa tenue consiste d'une chemise à manches courtes à rayures bleues dont il a laissé presque la moitié des boutons défaits, certainement pour laisser voir la toison qui recouvre son torse, ainsi que la chaîne en or qui orne son cou. La fameuse chemise est enfilée dans un pantalon bleu foncé, serré au niveau des cuisses mais qui s'évase légèrement au niveau des mollets. Ses souliers bien cirés sont de couleur chocolat comme la ceinture à large boucle qui maintient son pantalon en place.
- Bonjour citoyenne, Fait-il en s'arrêtant en face de moi
- Bonjour.
- Ozo teka na talo nini? (Tu vends à combien ?) Me demande-t-il en Lingala avec un sourire en coin, tout en m'étudiant de la tête aux pieds , comme s'il évaluait une marchandise qu'il aimerait se procurer
- Pardon ?
- Ozo teka masoko na talo nini? (Tu vends les fesses à combien ?) Dit-il, arborant la mine de quelqu'un qui se renseigne sur quelque chose de totalement normal.
Le genre de mine qu'on a lorsqu'on s'arrête devant un étal au marché, et qu'on demande combien coûtent les tomates.
Bien que je ne parle pas bien le Lingala, c'est une langue que je comprends parfaitement bien. Je ferme les yeux deux secondes et me presse les arêtes du nez pour essayer de contrôler la rage que je sens monter. Et moi qui croyais passer la journée sans avoir à me coltiner un de ces troubadours en rut ! Parce que, oui, il existe bel et bien ce que j'appelle « les jours de répit » où la fameuse odeur de chienne que je dégage n'attire aucun « chien ». Ces jours où j'arrive presqu'à oublier ma lourde tare et m'imagine en jeune femme normale. Je croyais vraiment qu'aujourd'hui était l'un de ces jours bénis vu que depuis que je j'étais sortie le matin, je n'ai eu à décharger personne. Mais il s'avère que j'avais tort car j'ai en face de moi un joufflu qui me demande à combien je vends mes fesses.
- Va demander ça à ta maman, imbécile ! Regardez comme il est, M'écrié-je, hors de moi
- Hein ?
- Phacochère, con, tête trapèze, incirconcis, chieur ! Courbe-toi, lèche ton gros derrière sale et meurs sur place ! Face de pangolin, putois ! Continué-je avant de cracher sur ses souliers luisants
Je saute en envoyant ma main vers son visage pour bien le griffer, mais il fait un bond en arrière en me regardant comme si j'étais folle. Avant qu'il ne se remette du choc, je bloque mon autre sac sous mon bras libre et me mets à ramasser des cailloux en criant fort. Mes munitions récoltées, je recule de quelques pas sous son regard ébahi. Lorsque je commence à lui lancer violemment les cailloux, il essaie premièrement de bloquer avec ses bras, en me disant que je ne suis qu'une pauvre folle. Mais la douleur que lui causent les cailloux qui l'atteignent aux cuisses, aux avant-bras et au ventre le force à tourner les talons et à quitter le périmètre en courant. Je lui calcule deux derniers cailloux, lui chauffant une fesse et le bas du dos avant qu'il ne bifurque en courant dans la rue adjacente. Sans un regard vers les quelques curieux qui ont sorti les têtes de leurs parcelles pour suivre la scène, j'ajuste mes pagnes et ma blouse et continue mon chemin, la tête haute, comme quelqu'un qui n'a rien fait.
Je trouve ma mère au salon, en train de regarder la télévision, fumant et buvant comme d'habitude.
- Bonjour Alexandrine, Lancé-je
- Hum, Fait-elle en réponse sans regarder dans ma direction
Je veux déjà continuer vers ma chambre, lorsqu'elle m'interpelle.
- Va accrocher le foulard rouge au portail, Ordonne-t-elle
- Je le fais tout de suite, Répliqué-je
Je vais rapidement déposer mes affaires dans ma chambre avant de tirer de mon tiroir un grand foulard rouge que je m'en vais attacher sur l'une des piques qui ornent le haut du portail. Le fameux foulard dansera sous la brise tel un drapeau, informant les connaisseurs (clients) que l'armée rouge d'Alexandrine a débarqué et qu'ils devront soit patienter, soit aller faire leur dégoutante danse du bas-ventre ailleurs. Je regagne la maison satisfaite car pendant quatre jours je n'aurai pas à supporter des zinzins libidineux. Lorsque je regagne ma chambre, je continue l'exploration du sac de la citoyenne Mbombo. Dans son carnet, je trouve l'adresse exacte de l'Office Des Routes. Je savais qu'il se trouvait au centre-ville, mais j'ignorais où exactement. Je remets toutes ses affaires dans le sac. Demain, je me rendrai à son bureau afin de lui remettre à mains propres son sac à main. Et comme récompense, je la supplierai de me donner un travail. Avant de me changer, je cache sous le lit le précieux sac grâce auquel je compte gagner un emploi.
*********
Il est 19h quelque chose, Alexandrine est entrain de manger au salon, tout en suivant à la radio une de ses émissions préférées. Moi par contre, je suis couchée à la véranda. Je profite de la brise du soir et rêve de demain. Je rêve de comment je supplierai la citoyenne Mbombo pour qu'elle me donne un emploi en récompense. Il faudra bien qu'elle me donne une récompense, vu que je lui ramènerai son sac intact. Quelqu'un d'autre à ma place se serait contenté de se servir de la somme à l'intérieur et peut-être utiliser le chéquier dans la magouille. Ma rêverie est interrompue par des coups frappés contre le portail.
La personne que je sais être un client n'a-t-elle pas vu le foulard ? C'est quoi cette insistance ?
Je décide de l'ignorer, lui donnant la chance de voir le grand foulard et de comprendre qu'il devra se soulager autrement ce soir.
Mais la personne continue de frapper, m'obligeant à me lever. La mine renfrognée, je porte mes babouches et parcours en flèche l'allée qui mène au portail. J'ouvre rageusement le portillon et découvre là un homme petit de taille. Il me fait penser à un pygmée. Je ne sais pas bien voir son visage car il fait très sombre et la faible lumière qui nous parvient de la véranda est de loin trop faible. Il est vêtu d'un boubou simple et a sur la tête un petit chapeau fait du même tissu que son boubou. Je ne l'ai jamais vu avant, il ne fait pas partie de la clientèle de ma mère. Cela explique le fait qu'il n'ait pas compris ce que symbolisait le foulard.
- Bonsoir jeune fille, Fait-il avec une voix qui traine, on croirait presque qu'il chante
- Bonsoir Tonton. Elle n'est pas disponible ce soir. Vous devrez revenir dans quatre jours.
- C'est vous que je voulais voir. Et ce n'est pas pour la raison que vous croyez, Répond-il
Ah bon ? D'où me connaît-il ?
- Pour quelle raison ? Demandé-je, en croisant les bras, intriguée
- J'ai assisté sans le vouloir à votre petit spectacle plus tôt dans la journée.
Quel spectacle ?
M'a-t-il vu prendre le sac oublié par la directrice et compte me le ravir ? C'est pourtant mon sésame pour un emploi ! En tout cas, je ne me laisserai pas faire. Comme il est court et un peu chétif, je vais férocement lui pointer la poitrine avec mon pied. Il ira valdinguer dans le noir pendant que je refermerai le portillon. Je rendrai le sac à la citoyenne Mbombo moi-même demain.
- De quel spectacle parlez-vous? M'enquiers-je, le cœur battant, prête à soulever ma jambe s'il s'amuse à répondre qu'il m'a vue récupérer le sac oublié à la terrace.
- Je vous ai vue terrasser un homme qui avait eu le malheur de tenir le mauvais discours.
Dans la faible lumière, je le vois sourire.
- Vous êtes une tigresse, jeune fille. J'ai pu le voir pendant que vous vous déchainiez sur cet abruti.
- Qui êtes-vous ?
- Appelez-moi Baba Salif. Je me suis installé dans le quartier depuis quelques semaines. Et je vous ai observée tout ce temps.
Quelque chose me dit de fermer la porte, mais une puissante curiosité me pousse à rester là et à l'écouter.
- Vous m'avez observée ?
- Oui. Et détrompez-vous, ce n'était pas pour ce que vous croyez.
- Hum.
- J'ai lu en vous un désir ardent. Un désir féroce. Vous désirez quelque chose qui vous semble hors de portée.
- Que me voulez-vous ?
- J'apporte de l'aide à ceux qui en ont besoin. Et les grands génies m'ont dit que vous aviez besoin d'aide.
Mon cœur se met à battre très fort alors que je pose sur cet homme un regard changé. Est-il un de ces puissants marabouts dont j'ai une fois entendu parler ? Ceux-là qui viennent de l'Afrique de l'Ouest avec des puissants remèdes?
- Ils m'ont dit que vous désiriez plus que tout vous défaire d'un lourd fardeau. Une malédiction qui vous empêche de vivre normalement. D'être libre, heureuse, de connaître l'amour...de fonder plus tard une vraie famille.
Je pose une main sur ma bouche, choquée. Comment sait-il tout ça ?
- Les génies peuvent vous venir en aide à travers moi. Rien ne leur est trop difficile ou impossible. Ils peuvent guérir ce qui vous tourmente. Ils peuvent faire de vous une femme libérée des chaînes.
- ...
- Puisqu'ils ont vu en vous du feu, le désir de vous battre, de sortir de la boue dans laquelle vous maintiennent les lois établies, ils peuvent vous aider. J'habite au numéro 46. La parcelle avec le portillon en bois. Vous connaissez ? C'est à cinq parcelles d'ici. Je consulte à toute heure, du Lundi au Jeudi. Quand vous serez prête à dire adieu à vos tourments, passez me voir.
Ceci dit, il me souhaite une bonne soirée et s'en va. Je referme le portillon, encore plus choquée et, telle une automate, je regagne la véranda. Je me rassois sur la natte avec les propos de cet homme étrange résonnant dans ma caboche.
Peut-il vraiment me délivrer de la malédiction ?
Ô comme j'aimerais avoir une vie normale ! Je le désire tellement que j'en ai même mal aux os. J'ai tellement envie de vivre librement et sans tourments.
Peut-il vraiment mettre fin à mes souffrances ?
Et que voudra-t-il en échange ? De l'argent?
Ces questions me taraudent toute la nuit, m'empêchant de bien dormir. Mais lorsque je me réveille le matin, je décide d'oublier cet homme étrange, me disant qu'il s'agit là d'un charlatan venu dans le pays pour profiter du désespoir des gens.
Je l'envoie aux orties, me concentrant uniquement sur ma mission de ce jour : Me rendre au bureau de la citoyenne Mbombo. Je me prépare prestement, sortant ma meilleure blouse et mes meilleurs pagnes. Contrairement à la veille, je porte des escarpins. Je porte même mon ensemble en or (petites boucles d'oreilles-chaînette) que m'a offert Mamie des années plus tôt. Je le garde jalousement et ne le porte que très rarement. Mais comme je juge qu'aujourd'hui est un jour important, un qui pourrait redonner une direction toute nouvelle à ma vie, je le porte.
Je quitte la maison, priant que tout se passe bien. Pendant que je remonte l'avenue, je passe devant la fameuse parcelle numéro 46 que m'a indiquée l'homme qui a dit s'appeler Baba Salif. Le portillon est effectivement en bois peint vert, la clôture est du même style que la nôtre. C'est donc ici qu'habite le charlatan.
Alors que je continue mon chemin, je ne peux m'empêcher de me demander comment il a eu toutes ces informations sur moi. Comment a-t-il su pour la malédiction qui nous hante et détruit nos vies. Il ne tâtonnait pas, il me disait des vérités qu'un inconnu n'était pas supposé connaître. Je n'ai pas d'amies à qui je raconte ma vie et qui seraient ensuite allées l'ébruiter dans Kananga. La minute où j'avais découvert mon sort ce jour fatidique à Ndjoku-Punda, j'avais mis une croix sur les amitiés, préférant faire cavalière solitaire. Je m'étais dit qu'avoir des amies serait compliqué. Ma mère non plus n'a pas d'amies en qui elle se serait confiée. La cigarette et les liqueurs sont ses seules amies. Ceci me ramène à la question de savoir comment cet homme a su.
A-t-il vraiment des génies qui lui disent des choses et qui sont capables de me venir en aide?
Une fois que j'atteins la route principale, je trouve rapidement un taxi qui me dépose devant le bâtiment abritant les bureaux de l'Office Des Routes. Je pénètre dans le bâtiment, me sentant un peu sur les dents. La jeune femme assise derrière un beau comptoir m'accueille avec un sourire.
- Bonjour Citoyenne. Comment puis-je vous aider ?
- Bonjour. J'aimerais voir la citoyenne Mbombo, la directrice.
- Avez-vous rendez-vous ?
- Non, mais je dois lui remettre quelque chose de grande valeur.
- Vous pouvez me le confier, je le lui remettrai.
Voilà une malade. Que je lui remette quoi ? Le sac pour lequel je me suis contorsionnée comme une gymnaste et qui va m'aider à obtenir un emploi ici même?
Que nenni !
- Merci de votre sollicitude, mais je préfère le lui remettre moi-même. Et ce doit être fait aujourd'hui car elle en a grand besoin, Réponds-je
Son sourire se fait soudain moins large, elle me toise même un peu.
- Elle n'est pas encore arrivée. Et même quand elle sera là, je doute fort qu'elle veuille vous recevoir. C'est une femme très prise. Vous pouvez attendre mais je ne vous garantit rien.
- Merci, je vais attendre.
Je vais m'asseoir sur un siège qui donne sur l'entrée afin de voir tous ceux qui entreront. Au fil des minutes, plusieurs employés affluent dans le bâtiment. Ils sont tous bien frais dans leurs tenues, arborant les mines doctes des gens qui ont des dossiers importants à traiter. Avec envie, je les regarde aller et venir. J'aimerais tellement travailler ici et venir aussi tous les matins, marchant très vite comme quelqu'un qui a du travail important à abattre. Je m'achèterai des petites lunettes «vue claire» que je porterai bien bas sur mon nez afin d'avoir l'air bourré d'intelligence derrière ma machine à écrire.
Je reconnais sans peine la citoyenne Mbombo lorsqu'à travers la double-porte vitrée, je la vois désembarquer de la même belle voiture qui les avait emportés la veille. Comme hier, elle a laissé libre sa longue chevelure défrisée et est habillée impeccablement. Elle est vêtue d'une blouse en pagne rouge et bleu qui dénude ses épaules et elle a magnifiquement attaché le double pagne. Son sac à main est assorti à ses escarpins. Des bijoux scintillent à ses oreilles, autour de son cou gracile et autour de ses poignets. Elle donne quelques dernières consignes à son chauffeur et entreprend de remonter à pas lents la petite allée pour venir entrer. Je me lève d'un bond et, d'un pas preste, vais l'accueillir sous le regard noir de la jeune femme à la réception.
- Bonjour Citoyenne Mbombo, Fais-je en m'arrêtant pile devant elle
Surprise et sursautant un peu, elle répond à mon salut, en me regardant de la tête aux pieds, l'air de se demander « c'est encore qui celle-ci, le matin comme ça ? »
- Hier, vous avez oublié votre sac à main à la terrasse Le Bon Vivant. Celle non loin du dispensaire Jolinot. Je l'ai trouvé et ai jugé bon de vous le ramener, Dis-je sans tarder en lui présentant le fameux sac.
Elle ouvre grand la bouche de surprise et regarde le sac, les yeux écarquillés.
- Oh, Seigneur ! Je croyais ne plus jamais le revoir, Fait-elle
Elle l'ouvre rapidement et étudie fiévreusement le contenu.
- Tout est là ! S'exclame-t-elle en levant sur moi un regard encore plus surpris
Je souris simplement en baissant les yeux.
- Vraiment merci. Merci beaucoup. Vous êtes une jeune femme très honnête. Et croyez-moi, c'est rare d'en trouver par le temps qui court. Comment vous appelez-vous ?
- Je m'appelle Mayì.
- Venez, allons dans mon bureau. Vous n'avez aucune idée sur combien vous venez d'illuminer ma journée. J'ai vraiment cru que je ne reverrai plus mon sac, Dit-elle en me prenant par la main.
Quand nous passons toutes les deux devant la réceptionniste, je lui fais mon plus beau sourire alors qu'elle me toise.
Ma chère, bientôt nous serons collègues.
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