- Qu'est-ce que tu veux ? Pourquoi tu ne me laisses pas tranquille, je dis les joues recouvertes de larmes.
- Quitte-le, c'est aussi simple que ça. Dès que ce sera fait, je te promets que ces photos seront brûlées. Tu n'en entendras plus jamais parler.
Je pose mes paumes sur son torse et le repousse violemment, mais il ne bouge pas d'un seul pouce.
- Tu n'as pas le droit, tu ne peux...
- Bien sûr que si.
Ses mains se resserrent de plus en plus sur ma chevelure me faisant gémir de douleur.
- J'ai le droit de protéger ma famille d'une prostituée comme toi.
- Je n'en suis pas une, j'essaye de me défendre.
- Ce n'est pas ce que dit ces clichés, il dit en souriant.
Sans que je ne puisse m'en empêcher, je lui balance ma salive en plein milieu du visage.
- Je te déteste.
Il ravale immédiatement son sourire. D'une main, il s'essuie avant de me saisir brutalement par la mâchoire.
- Écoute-moi bien sale arriviste, tu as jusqu'à demain pour rompre. Sinon tu connais les conséquences.
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Je te hais : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout.
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Les mains serrées sur le volant de ma voiture, j'observe avec une certaine appréhension la vieille maison de l'autre côté de la rue. Cette maison qui m'a abrité pendant mon enfance jusqu'à ma majorité. Après une profonde inspiration pour me donner le courage comme à chaque fois que je viens ici, je retire mes clés de la voiture et récupère mon sac à main dans le siège voisin du mien.
J'ouvre ensuite la portière et descends du véhicule. Je prends une dernière bouffée avant de la refermer derrière moi et de contourner la voiture. Je jette de brefs coups d'œil à gauche et à droite, traverse la route qui me sépare de cette demeure, puis franchis la distance qui me sépare de ses deux marches d'escaliers en bois. Ceux-ci grincent dès qu'ils ont le malheur d'être piétinés par mes pieds.
Les yeux fixés droit devant moi, je me rends directement à la porte teinte d'un vert qui ne se voit presque plus. Après avoir soufflée une énième fois, j'habille mon visage de ma plus belle mine avant de me décider enfin de frapper. Après plusieurs coups répétitifs, la porte finit par être ouverte.
- Ah, un fantôme !
Mon cœur se serre immédiatement face à cette appellation. Mais je m'efforce d'étirer mes lèvres pour un sourire que je veux amuser. L'homme à la peau noire devant moi ne fait pas plus attention à moi et fait demi-tour à l'intérieur de la maison. J'emboite ses pas et referme la porte derrière moi.
Nous traversons en silence l'allée qui nous mène à une pièce assez grande qui sert de salon à ces lieux. Je le regarde aller prendre place dans le canapé et se saisir d'une bouteille d'alcool à moitié vide qu'il apporte directement à sa bouche.
Inconsciemment mes yeux se dirigent sur le sol. Là je peux voir deux bouteilles qui, elles, sont vides et quelques vêtements sales qui traînent un peu partout.
- Arrête d'utiliser tout l'argent que je t'envoie dans l'alcool, je dis le plus calmement possible en prenant place dans le fauteuil près du sien.
- Sinon quoi ? Tu vas aussi me tuer comme tu as tué ta mère ?
Je retiens immédiatement mon souffle.
- Tu te souviens ?
- Arrête, je demande d'une voix tremblante.
- C'était juste là, il poursuit en désignant les escaliers derrière lui sans prêter attention à moi. Du haut de ces escaliers.
- Papa, s'il te plaît.
Mes mains recouvrent mes oreilles pour ne pas entendre plus tandis que mes larmes commencent déjà à arpenter les joues. La tête baissée, je n'arrive pas à voir ce qu'il fait mais je peux tout de même l'entendre soupirer et déposer sa bouteille sur la table. Le silence se réinstalle. Plusieurs minutes plus tard, après que mes tremblements se soient quelque peu calmés, je relève lentement la tête vers en essayant mes joues. Il ne me regarde pas. Ses yeux fixent la télévision éteinte devant lui.
- Pourquoi tu n'es pas venue la semaine dernière ? Je t'ai attendu, mais en vain, il parle sans me regarder.
- J'avais beaucoup de travail.
- Travail ? Quel genre de métier tu exerces pour ne même plus avoir de temps à consacrer à ton vieux père ?
- Je te l'ai déjà dit. Je suis secrétaire dans une grande entreprise de marketing, et mon patron est quelqu'un de très exigeant, je dis en détournant le regard.
Il reporte soudainement son attention vers moi et fronce les sourcils. Mon cœur rate instantanément un bond. J'ouvre la bouche prête à me justifier de nouveau mais il m'interrompt.
- Tu as reçu ton salaire ?
Je me pince la lèvre inférieure avant de répondre.
- Oui. Je t'ai d'ailleurs apporté quelque chose pour que tu puisses subvenir à tes besoins.
Je plonge ma main dans mon sac et en ressort du billet que j'avais au préalable enroulé et attaché avec un élastique. Il me l'arrache pratiquement des mains, retire l'élastique et se met à les compter.
- C'est tout ? Après à peine 2 minutes. 850 euros ?
- C'est tout ce que j'ai réussi à...
- Après deux mois sans me montrer ne serait-ce qu'un tout petit signe de vie, c'est tout ce que tu m'emmènes ? Tu ne vas pas me dire qu'après tout ce temps, c'est toute la somme que tu as eue.
- Papa, je fais des efforts pour...
- Eh bien, ce n'est pas assez, il élève un peu le ton. Fais-moi sortir de cette misère. De cette dépression dans laquelle je suis depuis la mort de Claire, sa voix se brise à la fin.
Une immense douleur me transperce le cœur à l'entente du prénom de ma mère. Les souvenirs de cette femme qui m'a donné la vie, couchée au bas des escaliers morte, me font inconsciemment lâcher une plainte. Et voir le visage de mon père froissé par la douleur et trempé par les larmes, me donne l'impression d'un coup dans le ventre. Après une inspiration profonde pour me répondre mes esprits, je me tiens debout.
- je te sortirai de là. Je te le promets.
Après être sortie de la maison, j'avais passé une bonne dizaine de minutes dans ma voiture, la tête contre le volant, à pleurer. J'avais ensuite démarré avec une seule idée en tête : oublier. Oublier toute cette pression sur mes épaules, même si ce n'est que pour quelques heures.
C'est ce qui m'a conduit dans ce bar un verre de Vodka en face de moi. Non, je ne suis pas alcoolique, enfin je ne crois pas, mais il m'arrive d'avaler deux ou trois verres à certaines occasions bien précises de ma vie. À des moments où il y a que l'alcool pour me porter soutien. Sauf qu'à la différence d'aujourd'hui, quand je veux boire, je le fais chez moi. Pour la simple et bonne raison que je ne tiens pas très bien l'alcool.
J'apporte mon quatrième verre à mes lèvres et avale une bonne quantité de l'alcool qu'il contient. Mes yeux se ferment fortement ne supportant pas la brûlure qui glisse dans ma gorge jusqu'au fin fond de moi. Je le repose presque vide sur le comptoir et passe mes mains accoudées sur celui-ci, sur mon visage. Je les laisse ensuite glisser entre mes tresses tout en soupirant.
- Est-ce que vous allez bien ?
Je sursaute et tourne automatiquement la tête dans la direction où il m'a semblé entendre cette voix.
- Désolé, je ne voulais pas vous faire peur.
À ma droite, se tient un jeune homme blanc aux cheveux mi- longs et légèrement bouclés tenant un verre en main. Il est vêtu d'un pantalon noir et d'une chemise rouge à manches longues repliées sur ses coudes. Je le vois prendre tranquillement place près de moi et déposer son verre sur le bar.
- Je peux ? Demande-t-il.
- Vous êtes déjà assis, je fronce les sourcils. Et puis, cette place ne m'appartient pas.
- En effet, il s'accoude à son tour sur le comptoir. Quels soucis traversez-vous pour que vous vous mettiez dans un tel état ?
- Je ne crois pas que ce soit vos affaires monsieur, je dis le plus froidement possible.
Je reprends mon verre et avale rapidement le peu de liquide qui y restait puis fais signe au barman pour qu'il me réserve.
- veuillez m'excuser. Je ne voulais pas paraître indiscret.
Je me contente de soupirer avant de prendre une gorgée de mon verre.
- Vous devriez arrêter de boire ou vous risqueriez de ne plus pouvoir tenir sur vos jambes. Si ce n'est pas déjà le cas.
- Je croyais que vous ne vouliez pas être indiscret.
- C'est juste pour aider que j'ai dit ça.
Je ris sans aucune raison apparente et tourne la tête vers lui de nouveau.
- Je n'ai pas besoin de votre aide, je dis en caressant du bout des doigts le contour de mon verre.
Sans le vouloir mes yeux s'attardent sur ses lèvres étirées par un sourire et sur ses fossettes. Je remarque ensuite ses iris bleu ciel sur moi alors qu'il apporte son verre à ses lèvres. Ils me fixent pendant plusieurs secondes sans bouger une seule fois les paupières.
Déstabilisée par ce regard, je reporte mon attention sur mon verre et le vide rapidement. Je récupère mon sac que j'avais posé sur le comptoir et descends de mon tabouret après avoir payé mes verres. Je perds presque l'équilibre dès que je pose mes pieds au sol. L'homme près de moi essaie de m'aider, mais je lui répète encore une fois que je n'ai pas besoin de son aide.
Je titube légèrement jusqu'à la sortie, puis me rends à ma voiture. Alors que je me mets à la recherche de mes clés dans mon sac, une voix assez grave m'interpelle.
- C'est ça que vous cherchez ?
Je me retourne et fais face à cet homme qui était près de moi il y a à peine une minute.
- Qu'est-ce que vous voulez encore ?
Il se met à remuer des clés de gauche à droite.
- Vous les avez oubliés alors que vous payiez le barman tout à l'heure.
Je réfléchis quelques secondes, mais je n'arrive pas comprendre comment j'ai pu laisser mes clés sur le comptoir. Je fouille donc dans mon sac pour être sûre qu'il ne s'agissait pas d'une erreur. En aucun moment je n'ai sorti mes clés depuis que j'ai mis les pieds dans ce bar.
- Comment est-ce possible ? Je n'ai...
- Bon d'accord, c'est moi qui l'ai pris dans votre sac après que vous ayez trébuché, avoue-t-il
- Quoi ? Non mais... Rendez-les-moi tout de suite.
Je m'avance vers lui et essaye de les récupérer, mais cet imbécile lève la main en l'air pour m'en empêcher.
- C'est hors de question, refuse-t-il. Avec votre état, vous risquez de foncer droit dans un mur, et franchement je ne veux pas avoir votre mort sur la conscience alors venez avec moi, je vous dépose.
J'écarquille les yeux, n'en croyant pas mes oreilles.
- Pour qui vous vous prenez ? Vous rêvez si vous pensez que je vais vous suivre. Je ne vous connais...
- Ce n'était ni une question ni une proposition. Vous venez avec moi un point c'est tout.
Il me saisit le poignet et me tire jusqu'à une voiture noire garée juste devant la mienne.
- Eh ! Ça ne va pas ? Je m'écris.
Plusieurs idées se bousculent dans ma tête sur le coup, et très vite la peur s'installe.
Et si c'est un kidnappeur ?
Je sors rapidement de ma cogitation et commence à me débattre brusquement lorsque je le vois ouvrir la portière arrière de sa voiture et essayer de me mettre à l'intérieur.
- Lâchez-moi ou je vous jure que je cris, je menace.
Il souffle bruyamment d'exaspération avant de me lâcher la main.
- Écoutez mademoiselle, je veux juste vous aider à rentrer chez vous, rien de plus. Vous voyez bien que vous n'êtes pas en état de conduire.
Au même moment-là sonnerie de mon téléphone se fait entendre. Je le sors de mon sac à main et vois le nom de ma meilleure amie inscrit sur l'écran. Je jette un discret coup d'œil au monsieur devant moi, puis m'éloigne un peu avant de décrocher.
- Allô ?
- Mon Dieu ! s'exclame-t-elle. Mercy où es-tu ? Le show a commencé depuis plusieurs heures maintenant, et tu n'es toujours pas là. Je sais plus quoi inventer pour expliquer ton absence.
- Mince, j'avais complètement oublié, je me frappe le front.
- Eh bien, maintenant que ta mémoire a été rafraîchie, dépêche-toi de pointer tes belles fesses ici avant que cette sorcière qui nous sert de boss ne planifie ta mort.
- J'arrive.
Après avoir raccroché, je jette de nouveau un coup d'œil à l'homme qui essaie de jouer les supermans depuis tout à l'heure. Il est adossé à sa voiture, et me regarde également.
C'est vrai que d'une certaine manière il a raison, je ne suis pas en état de conduire, mais je peux me débrouiller. Je ne suis pas complètement saoule, j'ai encore une dose de lucidité. Mais je suppose que lui dire ça, ne m'enlèvera pas cette épine qu'il est, du pied.
Je me pince la lèvre et vais doucement vers lui.
- D'accord, je finis par accepter. Mais je passe devant.
C'est le seul moyen de me débarrasser de lui, afin d'aller librement à ce foutu club qui me permet de survivre dans ce monde de misère.